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Full text of "Histoire de l'Empire ottoman : depuis son origine jusqu'a nos jours"

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HISTOIRE 



m: 



L'EMPIRE OTTOMAN. 



HISTOIRE 



DE 



L'EMPIRE OTTOMAN, 



DEPUIS SON ORIGINE JUSQU'A NOS JOURS, 



PAR M. DE HAMMER. 



TRADUITE DE L ALLEMAND SUR LA DEUXIEME EDITION . 



PAR II. DOCHEZ. 



TOME TROISIEME. 



PARIS. 



IMPRIMERIE DE BÉTHUNE ET PLON, 

HUE DE VAUGIHARD , 36. 

1844 



HISTOIRE 



DE 



L'EMPIRE OTTOMAN. 



LIVRE LIÏ. 



DÉPOSITION* DU GRAND VESIR SIAWUSCH. — SON SUCCESSEUR SE SOUTIENT AU MOYEN D'EXILS. 

— RAPPORTS DIPLOMATIQUES AVEC VENISE, L'ESPAGNE, L'AUTRICHE. — INSURRECTION 
D'HASAN ET D'iPSCHIR-PASCHA. — VIOLATION DU KANUN DES SIPAHIS. — FRONTIÈRES DE 
ROSNIE. — FLOTTE. — MESUD EFENDI , ADVERSAIRE DU GRAND VESIR GURDSCHI. — AHMED 
TARCHUNDSCHI GRAND VESIR. — MESURES FINANCIÈRES. — DÉPOSITION DU KISLARAGA ET 
DU MUFTI. — LE CHAN TATARE. — TARCHUNDSCHI EST EXÉCUTÉ. — ADMINISTRATION DE 
DERWISCH-PASCHA. — SUITE DE CONFISCATIONS ET EXÉCUTIONS. — INFLUENCE DES FEMMES. 

— LA CAGE DES PRINCES. — AMBASSADES INDIENNE ET POLONAISE. — LES CÔTES DE LA 
MER NOIRE SONT PILLÉES PAR LES COSAQUES ET LES JANITSCHARES. — ABUS DE POUVOIR 
DU KISLARAGA. — MORT DE BESSARABA ET D'iSLAMGIRAI. — LA SCBLIME PORTE. — IPS- 
CHIR REFUSE DE VENIR A CONSTANTINOPLE. — IL Y ENTRE COMME GRAND VESIR. — ES- 
PRIT DE SON ADMINISTRATION. — SON SCPPLICE. — MURAD, PUIS SULE1MAN GRANDS VESIRS. 

— TROUBLES EN ASIE ET EN AFRIQUE. — UN GRAND VESIR D'UN JOUR, ET UN MUFTI POUR 
TRENTE HEURES. — AMBASSADE INDIENNE. — ENVOYÉ POLONAIS. — LE PATRIARCHE GIOAN- 
NICHIO. — BATAILLE DES DARDANELLES. — PERTE DE TÉNÉDOS ET DE LEMNOS. — DÉPO- 
SITION ET SUPPLICE DU MCFTI MESUD. — BANNISSEMENT DE MELEK-AHMEDPASCHA ET DU 
GRAND VESIR. 



L'eunuque Suleiman ne s'accommoda pas 
long-temps du caractère indépendant du 
grand vesir Siawusch, qui prétendait exercer 
sa place avec la plénitude du pouvoir qui lui 
appartenait. Pendant quelque temps le kis- 
laraga produisit ses désirs sous la forme de 
prières, et fit accorder ainsi, quoiqu'avecune 
grande répugnance, par le grand vesir au pré- 
cédent defterdarlsmaïI-Pascha, la permission 
de retourner àConstantinople, faveur dont la 
mort empêcha celui-ci de profiter. Mais quand 
le grand vesir voulut faire arrêter fi t. rançon- 
ner le defterdar Emir-Pascha , son ennemi , 
iom. m. 



Suleiman lui envoya dire impérieusement de 
ne pas toucher à ce personnage. Siawusch- 
Pascha, indigné, ne put s'empêcher de s'é- 
crier : « Quel grand vesirat qu'un tel esclavage 
sous des eunuques noirs ! » D'actifs artisans 
de discordes ne manquèrent pas de rapporter 
ces paroles au kislaraga, en accusant le grand 
vesir de s'être approprié 500 bourses sur les 
biens confisqués des agas. En outre, des let- 
tre? imprudentes adressées par Siawusch-Pas- 
cha à Ipschir-Pascha pour l'engager à prêter 
son concours à l'effet de rétablir l'action du 
gouvernement dans son indépendance priiui- 

1 



HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN. 



t ve, étaienttombées entre les mains du kislar- 
aga, qui les montra à la Validé et au sultan , 
insista sur le changement du grand vcsir, et 
proposa pour son successeur le nonagénaire 
Gurdschi-Pascha, afin d'avoir les mains d'au- 
tant plus libres. La Validé demanda à son 
intendant, le vieux architecte Kasim, homme 
d'affaires expérimenté et loyal, si Gurdschi- 
Mohammed avait les capacités nécessaires 
pour être grand vesir. Kasim répondit « que 
Siawusch avait mille fois plus de valeur que 
l'imbécile Gurdschi , que si l'on voulait 
changer le grand vesir, le choix devait tom- 
ber sur un homme d'un esprit vaste, élevé , 
d'un caractère ferme et droit. » Kasim espé- 
rait que la Validé lui demanderait s'il ne 
connaissait pas un tel homme, et pour cette 
question il avait tout prêt le nom de Moham- 
med-Kœprilu. Mais l'occasion qu'il attendait 
ne se présenta pas. Un témoin muet de l'en- 
tretien le rapporta de suite à Siawusch ainsi 
qu'au kislaraga. Si les paroles de Kasim ne 
lui nuisirent pas beaucoup auprès de Sia- 
wusch, elles inspirèrent un profond ressen- 
timent à Suleiman. Le grand vesir fut appelé 
au sérail , où le kislaraga lui redemanda le 
sceau. Siawusch refusa de le déposer en 
d'autres mains que celles du gultan. L'eunu- 
que le lui arracha de force e» l'envoya en pri- 
son (1) ; puis il voulut le faire mettre à mort. 
Mais la Validé s'opposa à la sentence. Sia- 
wusch , dépouillé de ses biens , fut banni à 
Malghara , où il mourut de misère (30 octo- 
bre 1G51). Le vieux Gurdschi commença son 
administration par conférer le gouvernement 
de Damas à son frère Dschaafer, vieillard 
aussi incapable que lui-même. Bojunijarali 
Mohammed-Pascha, qui avait les prétentions 
les mieux fondées à ce gouvernement sollicité 
par lui , reprocha durement au grand vesir 
l'incapacité du nouveau titulaire. «Je te ferai 
couper la tête, murmura le vieux Gurdschi. 
— Tu ne peux me couper la tète, répondit 
Bojunijarali; tu devrais rougir aux yeux du 
peuple; mais tu ne peux non plus compren- 
dre un sentiment de pudeur. Si tu étais sen- 
sible à la honte , tu n'aurais jamais choisi 
un être inepte comme ton frère pour gou- 
verner Damas (2) . » Gurdschi s'adressa au kis- 

(1J Naima, I. ii, p. 321. 
(2) Le même, p. 330. 



laraga pour obtenir vengeance. On se con- 
tenta d'exiler Mohammed à Kanischa. Avec 
la nouvelle administration recommencèrent 
les extorsions d'argent.On exigea de Ghodde- 
Kiaja, intendant de Melek-Ahmed-Pascha, 
1,000 bourses, dont G00 furent tirées de la 
poche de l'ex-vesir, et 400 furent payées par 
le kiaja lui-môme. Deli-Burader, qui s'était 
racheté sous Siawusch moyennant 50 bour- 
ses, dut maintenant remettre une somme 
égale à Gurdschi; à la vérité, ce versement 
lui valut la restitution de son ancienne di- 
gnité de woiwode des Zigeunes (1). Tarch- 
undschi-Ahmed-Pascha , l'un des vesirs tes 
plus influents, naguère gouverneur d'E- 
gypte, fut jeté dans les Sept-Tours parce qu'il 
refusait de donner 100 bourses exigées de 
lui. Le chambellan Bojadschi Hasan, porteur 
de la sentence de mort à Kara-Tscliausch , 
ayant été accusé d'avoir retenu 100 bourses 
sur la fortune confisquée de l'agades janit- 
schares misa mort, fut exilé à Gyula et 
réduit à la misère. Le même destin frappa 
le vesir Mohammed-Kceprilu, que l'intendant 
de la sultane Validé, Kasim, avait désigné 
comme le personnage le plus digne de rece- 
voir le sceau de l'empire. La Validé, qui 
n'osait rien faire par elle-même , avait com- 
muniqué la proposition au kislaraga ; celui-ci 
à Gurdschi. Aussitôt Kœprilu- Mohammed 
fut envoyé à Gustendil, et Kasim, accusé 
faussement de s'être laissé corrompre par 
Kœprilu au moyen de 500 bourses , fut jeté 
dans les Sept-Tours , puis déporté à Chypre. 
L'aga desjanitschares Husein , objet de mé- 
pris pour sa faiblesse , fut déposé, et sa place 
donné à Suleiman, teneur d'étrier du sultan. 
Le bouffon du kislaraga, Mustafa de Ga- 
lata , devint second écuyer, et bientôt après 
grand chambellan. L'ex-reis-el'endi Mewku- 
fatdschi- Mohammed, quoique protège du 
précepteur des princes, Bihan , et alors en- 
tièrement absorbé par la traduction du Mul- 
teka , dont il envoya la première moitié par 
son fils à Rthan-Aga, n'en fut pas moins 
exilé à Mitylène , sous le prétexte qu'il sui- 
vait des intrigues par l'entremise de son nls, 
pour le retour de l'ancien grand vesir Me- 
lek-Ahmed-Pascha; et Mustafa-Aga, ins- 



[)) Naima, p. 330. 



LIVRE LU. 



8 



pecteur des chambres et intendant de la 
sultane Kia, épouse de Melek-Ahmed-Pas- 
cha, fut relégué à Magnesia. La même dis- 
grâce atteignit Mewkufatdschi-Paschasade, 
Gis d'Hadschi Pasclia, homme orgueilleux 
de ses ancêtres et de ses richesses, et qui par 
sofi luxe et sa pompe effaçait tous les autres 
vesirs. Le defterdar Ssati -Ali donna de lui- 
même sa démission, parce qu'il n'avait pas 
les mouvements libres dans son département, 
et la place fut conférée à Emir-Pascha. Le 
petit Kasim , qui avait proposé en secret Tar- 
chundschi ou Surnasen-Pascha pour grand 
vesir, fut déposé et banni, et le vieux Ge- 
bedschi-Ali-aga fut nommé premier lieute- 
nant général. En faisant un tel choix , Gurd- 
schi n'augmentait pas la confiance en ses 
lumières , et, tout en réclamant le respect 
pour ses quatre-vingt-quatorze ans, il deve- 
nait un objet de risée publique. 

Sous son grand vesirat les annales otto- 
manes citent comme un fait extraordinaire 
un échange d'ambassades entre le schah de 
Perse et le roi de Pologne. La Porte elle- 
même était toujours en relations pacifiques 
avec ce dernier royaume, malgré le soulè- 
vement des cosaques provoqué parChmiel- 
nicki, dont il sera question plus tard; mais 
les deux cours ne s'adressaient pas de mis- 
sions diplomatiques, tandis qu'avec Venise, 
malgré la guerre si vigoureusement soutenue 
de part et d'autre, des négociations se pour- 
suivaient toujours par l'entremise du bayle 
retenu à Constantinople, et, après sa mise en 
liberté et son départ, par l'intermédiaire de 
l'ambassadeur français. Le ragusain Alegretti 
demanda, au nom de l'Espagne, que préa- 
lablement à l'envoi d'un ambassadeur espa- 
gnol , on assurât à ce représentant du cabinet 
de Madrid la préséance sur tous les autres 
ambassadeurs , le protectorat des églises ca- 
tholiques et des saints lieux , et qu'on lui 
permît de lever six mille hommes en Barbarie 
et six mille en Albanie , enfin qu'on lui remit 
entièrement la conduite des négociations 
tendant à la paix avec Venise (I). La réponse 
au roi d'Espagne confirma les sentiments 
d'amitié que le muteferrika Ahmed avait 
jadis été chargé d'exprimer à Madrid; on 



(1) V'aliero.p. 234 et 235. 



pressa l'envoi d'un ambassadeur, et néan- 
moins la courd'Espagne n'en nomma pointai ). 
De même qu'Alegretti était venu à Constan- 
tinople sans caractère officiel , ainsi l'on vit 
se présenter un négociateur suédois , Benoît 
Skith , qui arrivait de Transylvanie, comme 
s'il allait en pèlerinage à Jérusalem; il fut 
revêtu d'un kaftan et reprit aussitôt la route 
de Transylvanie (2). L'envoyé transylvanien, 
Jean Boris, apporta en ce temps la nouvelle 
de la maladie grave du prince Bakoczy [12 
avril 1652] et des présents. Cinq semaines 
après son arrivée, Sekel-Moses, prétendant 
au trône princier de la Transylvanie , mourut 
dans les Sept-Tours, où il gémissait depuis 
si long-temps (3). L'ambassadeur de France 
Lahaye employa sa médiation afin d'obtenir 
des passeports pour l'envoyé extraordinaire 
de Venise, Capello, qui se présentait avec une 
suite de quatre-vingts personnes. Le grand 
vesir demanda si Capello apportait les clés 
de Candie (4). Comme le diplomate vénitien 
n'avait pas mission de faire une telle con- 
cession , il n'eut pas d'audience officielle , et 
fut ensuite retenu prisonnier à Andrinople 
[16 août]. Un grande pompe au contraire 
fut déployée dans la réception de l'ambassa- 
deur impérial Schmid de Schwarzenhorn, qui 
apportait la confirmation solennelle du re- 
nouvellement de la paix de Sitvatorok, et 
de riches présents [20 janvier 1653]. Le se- 
crétaire de l'ambassade autrichienne était 
alors le fameux jurisconsulte Jean Metzger, 
qui avait déjà accompagné Schmid dans sa 
nonciature, et qui décrivit son voyage (5). 
Les fonctions de premier interprète étaient 
remplies par Panajotti, qui , deux ans après, 
épousa une dame grecque de la maison 



(1) La lettre est dans finscha du reis-efendi Mo- 
hammed, n° 39 ,du 12 redscheb 1040 (11 juillet 
1650). 

(2) Rapport du résident Keninger , du 13 mai 
1G52. 

(3) Ibid. 

(4) Ibid. 

(5) Ilinerarium, ou Description d'un vopge de 
Vienne à Constantinople, par Jean-Georges Metzger 
deBieusach, juris utriusqne slucliosus, en 1(350. Ma- 
nuscrit de famille, en la possession du vice-président 
MeUger, baron de Metzburg. 



HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN. 



Kantacuzène (1). Lorsque Schmid prit congé 
du grand vesir, celui-ci lui dit que ces pê- 
cheurs et ces vitriers de Vénitiens auraient 
dû rechercher la médiation impériale plutôt 
que celle de France. Dans l'acte turc de ra- 
tification , on avait encore laissé le tu adressé 
à l'empereur; mais à ses titres avait été 
ajouté celui de roi de Hongrie. Deux fois l'in- 
terprète de la cour, d'Asquier, fut expédié 
à Ofen pour s'assurer que l'acte turc, adressé 
au pascha de ce lieu, avait été convenable- 
ment rectifié. Rien ne put déterminer le 
pascha , l'ancien grand vesir Murad , à briser 
le sceau ; mais il jura par sa barbe, par ses 
oreilles et sa tête, que tout était régulier (2) . 
Schmid obtint un diplôme de protection 
pour les prêtres de Jérusalem ; ce qui fit 
donner à Reninger, après le départ de 
Schmid , les fermans nécessaires à ce sujet. 
Pour l'accommodement des différends rela- 
tifs aux villages des frontières , une commis- 
sion fut nommée: mais avant sa réunion, 
IesTurcs,au nombre de trois mille hommes, 
firent une irruption du côté de Raab, et à 
Copranicz, sur la frontière Wende. Deux 
mille coureurs enlevèrent des hommes et des 
bestiaux. Metzgeralla se plaindre de ces faits 
tiu vesir d'Ofen; celui-ci répondit que Forgacs 
avait commencé par exercer des ravages 
contre Para Kan ; mais cette expédition n'a- 
vait été qu'une représaille de courses faites 
parles Turcs versLewenz, où ils avaient 
brûlé dix-sept villages (3). Toutes ces pe- 
tites hostilités partielles n'entraient pas 
dans les volontés de la Porte, qui, occupée 
de la guerre en Crète et des troubles de la 
capitale , aurait désiré maintenir la paix sur 
la frontière de Hongrie. 

L'insurrection d'Abasa en Asie Mineure 
causait aussi de vives alarmes à la capitale. 
Ce chei , en récompense des services rendus 
par lui contre Kara-Haider, avait reçu la 
woiwodie des Turkmans d'Anatoli ; mais 
ensuite la décision arbitraire du tout puis- 
sant aga et de Ghodde-Kiaja la lui avait fait 
retirer, pour en investir Ak-Ali, ancien chef 

,/]) Rapport du résident Reninger, du 31 juillet 
1652. 

(2) Relotion de Schmid et Rapport de Reninger. 

(S) Lettre de l'empereur à Reninger, où ces plain- 
tes sont exposées, 1" novembre 1Ô58. 



de brigands, comme Abnsa. Ce dernier, ne 
trouvant aucun appui pour obtenir justice à 
Constanlinople, leva l'étendart de la révolte 
dans l'Anatoli, pilla, entre Kerende et Boli, 
un convoi de chameaux et de chevaux d'une 
valeur de 30,000 piastres, coupa le nez et 
les oreilles aux janitschares qui lui tombèrent 
entre les mains, à Ifkani dans le sandschak 
de Kastemuni, et attira dans son parti un 
vieux rebelle , nommé Kuleoghli. Mais ce- 
lui-ci , blessé dans un combat par Suleiman 
de Boli , vaillant guerrier, fut mené devant le 
grand vesir, où il tenta vainement de s'excu- 
ser, et fut pendu. Deli-Hasan, surnommé 
Benli, chargé par la Porte d'aller combattre 
Abasa-Hasan, planta ses drapeaux à Skutari. 
Dans la nuit ses troupes passèrent du côté 
des rebelles, et dès le matin les habitants de 
la ville lui demandèrent ironiquement ce 
qu'étaient devenues ses queues de cheval. 
lpschir-Pascha , qui reçut ordre de marcher 
contre Hasan-Abasa, n'agit qu'avec lenteur, 
par ancienne affection pour le rebelle ; en 
conséquence , on l'envoya à Bagdad rempla- 
cer le gouverneur qui a\ait été tué par ses 
troupes , et l'on nomma comme serdar 
contre Hasan, Katirdschioghli, ancien rebelle 
lui-même, maintenant gouverneur deKara- 
manie. Abasa , qui se trouvait à Sila , marcha 
contre Katirdschioghli, le vainquit près 
d'Akserai, et le contraignit à se replier sur 
Konja. Le Kurde Merdaseni-Mirsa-Pascha, 
qui s'était glorieusement signalé dans les 
guerres contre les Persans , et qui , après 
avoir sollicité une situation honorable à 
Constantinople , y était tombé dans un état 
voisin de la misère, quitta enfin la capitale 
avec Nesemi-Efendi, defterdar déposé de 
Karamanie , le sipahi Jegen-Beg, tous deux 
mécontents comme lui de l'aga tout puissant 
Suleiman. Celui-ci, craignant qu'ils ne pas- 
sassent dans les rangs d'Abasa-Hasan , en- 
voya à leur poursuite le pascha déposé de 
Wan, Emin-Mohammed , le beg d'Ochri et 
quelques agas avec des troupes, qui les attei- 
gnirent à Lefke. En vain Merdaseni prétendit 
que pour aller trouver Abasa-Hasan ils au- 
raient pris la direction de Sabandscha, au 
lieu de passer par Lefke : les agas les atta- 
quèrent. Merdaseni-Mirsa perça de part en 
part un des assaillants; mais, enfoncé ensuite 
avec son cheval clans un marais, il lui fallut 



LIVRE LU. 



se rendre avec >\esimi et Jegen. On n'eut 
point la patience d'attendre leur arrivée à 
Constantinople, et ils furent exécutés à Mal- 
depe. Cependant Ipschir-Pascha, au lieu de 
se rendre à son poste à Bagdad , s'était réuni 
au rebelle Abasa-Hasan. Ils entrèrent en- 
semble dans Angora , etGurd-Abdullah, pas- 
chade cette ville, qui jadis y avait fait mettre 
à mort le juge Kedroghli, fut immolé à son 
tour. Les janitschares d'Angora rachetèrent 
leur vie au prix de 15,000 piastres. Ipschir 
et Hasan envoyèrent des circulaires et des 
ordres à Eskischehr ainsi que dans le pays 
des alentours, et adressèrent à Constantinople 
une lettre dans laquelle ils demandaient huit 
tètes : celles des agas Begtasch et Karats- 
chausch, du Kuikiaja et de Ghodde-kiaja, de 
Ssari-Katib et de Deli-Burader, du ssam- 
sundschi-Omer et du maître des requêtes 
Ghanaji. Comme de ces huit têtes six étaient 
tombées déjà par suite de l'insurrection des 
agas , le vesir Siawusch et le mufti Ebusaid 
délibérèrent sur l'attitude à prendre à l'égard 
d'Ipschir et d'Abasa. Le grand vesir voulait 
leur envoyer un des ulémas ; le mufti n'était 
pas de cet avis. Le telchiszdschi (porteur 
des propositions du grand vesir au sultan ) , 
Bairam-aga , et un chaszeki furent chargés 
d'un chattischerif qui invitait les rebelles à 
se séparer, leur promettait, les têtes par 
eux demandées étant déjà tombées, de leur 
complaire quant au reste, et présentait même 
à Ipschir-Pascha l'espérance du sceau de 
l'empire s'il voulait se rendre auprès de la 
Porte pour le prendre (1). Ensuite le begler- 
beg d'Anatoli, Mohammed -Pascha, le si- 
lihdar Parmaksis-Husein , et le ssamszunds- 
chi Mustafa partirent pour aller négocier la 
paix ; alors même le mufti ne consentit pas 
à ce qu'un des ulémas les accompagnât. Déjà 
Ipschir-Pascha s'était avancé jusqu'en face 
de Brusa, de sorte que Derwisch-Pascha , 
nommé maintenant gouverneur d'Anatoli , 
franchit au plus vite le détroit de Gallipoli, 
et se retrancha à Brusa avec quinze régi- 
ments de janitschares. A Eskischehr Ipschir- 
Pascha reçut les plénipotentiaires en divan 
solennel; les janitschares et les sipahis se 
réconcilièrent, on promit à ceux-ci le we- 



(1) Naima, p. 524. 



ledesch (argent d'enfants) et la collation de 
bénéfices; Abasa-Hasan fut investi de la 
woiwodie des Turkmans, Ipschir-Pascha du 
gouvernement d'Alep, qu'il avait sollicité 
pour satisfaire ses vieux ressentiments contre 
les Druses. Le traité de paix souscrit par le 
mufti tomba plus tard entre les mains de 
Mohammed-Kœprilu-Pascha , auquel les si- 
gnatures des rebelles apposées sur cette pièce 
servirent ensuite de fil conducteur pour les 
détruire. En témoignage de sa soumission , 
Ipschir-Pascha envoya à Constantinople la 
somme de 48,000 écus, tirée les années pré- 
cédentes des biens religieux confiés à l'ad- 
ministration du kislaraga, et qui avait été 
déposée à Kaiszarije. 

Une grave atteinte portée à l'ancien 
kanun des troupes fut l'enrôlement de deux 
mille sipahis pour un service de trois ans en 
Crète , moyennant une solde de G aspres par 
jour, ce qui était l'ancienne solde des six 
escadrons de gardes du corps à cheval. D'a- 
près la loi, les places de sipahis n'étaient 
données qu'à des janitschares émériles, ou à 
des pages tirés du service, et, quand les cir- 
constances rendaient nécessaires des levées 
extraordinaires, les nouvelles recrues rece- 
vaient une moindre solde, et passaient en- 
suite des garnisons des provinces dans les 
six escadrons. La disposition actuelle violait 
donc la loi. En ce moment cent vingt pages 
sortirent aussi du service pour entrer dans 
les sipahis, avec le silihdar Muszelli-aga , 
dont la présence dans le service déplaisait 
depuis long-temps au tout puissant kislar- 
aga. Au reste , le vieux grand vesir ne s'af- 
fecta pas plus de ces circonstances que de 
l'affront subi par les armes ottomanes à 
Mostar, sur la frontière de Bosnie , où sept 
cents vaillants guerriers tombèrent sous le 
fer des chrétiens; trois cents autres périrent 
ensuite de froid dans les montagnes. Le ka- 
pudan-pascha reçut ordre de sortir de Cons- 
tantinople avec quarante galères ; comme on 
manquait à la fois d'hommes et d'argent, ou 
fit la presse des matelots; l'on saisit de sim- 
ples Turkmans et des gens à peu près in- 
valides, qui furent traînés à bord, et des 
commissaires furent chargés de lever fies 
contributions. Lorsqu'enfin il put arriver aux 
Dardanelles avec la flotte, le kapudan-pus- 
cha trouva dix-neuf vaisseaux vénitiens imi 



HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN. 



lui barraient le passage, et il en rendit compte 
à la Porte. Des ordres rigoureux lui enjoi- 
gnant de gagner la Méditerranée , il se glissa 
heureusement pendant la nuit à travers les 
bâtiments ennemis , mais ne put rien entre- 
prendre sur Tine , comme il en avait l'inten- 
tion , parce que les Vénitiens , se mettant à 
sa poursuite , le contraignirent à revenir à 
Chios. N'ayant pu rien accomplir, lekapudan 
fut déposé , ramené chargé de fers à Cons- 
tantinople , condamné à une amende de cent 
bourses, et sa place donné à Derwisch-Mo- 
hammed-Pascha. Quelques jours après le 
départ de la flotte , le sultan , au milieu d'une 
fête donnée dans le jardin de Skutari, s'adres- 
sant au defterdar, lui dit : Le trésor est vide, 
tandis que tu possèdes quatre à cinq maisons 
de campagne sur le Bosphore, et que tu as des 
appartements dorés. Le deflerdar s'excusa en 
rejetant la faute sur son prédécesseur. 

Cependant Omer-Pascha, nommé au gou- 
vernement de Tripoli, n'avait pu en prendre 
possession , repoussé par Ipschir, qui usait 
largement du pouvoir en Syrie. Arrivé dans 
son gouvernement d'Alep, 1 pschir, après avoir 
reçu les plus riches présents des habitants, 
avait formé entre les janitschares et les si- 
pahis une alliance qui fut jurée sur le Koran, 
et arrêté un projet de code administratif, en 
vertu duquel les emplois ne devaient plus 
être conférés à des sujets indignes ou vendus 
à l'encan , les gouverneurs et les juges ne 
plus être changés avant trois ans d'exercice 
de leurs fonctions. Ensuite il adressa des 
circulaires aux paschas voisins, pour leur 
apprendre qu'au printemps prochain il en- 
verrait ses chevaux dans les pâturages de 
Meraasch. Katirdschi-Pascha, ayant reçu éga- 
lement une de ses lettres, accabla de re- 
proches et d'injures le messager qui l'avait 
apportée, en lui disant qu'il pouvait déclarer à 
son maître que Katirdschi-Pascha l'attendrait 
avec six mille hommes dans les défilés. Ka- 
tirdschi, rebelle rentré en grâce, ne valait pas 
mieux qu'Ipschir. Les habitants de Larenda 
ayant refusé de laisser partir une riche veuve 
sortie du sérail , qu'il avait demandée pour 
un de ses sipahis , il assiégea la ville et en- 
leva de force la femme, après avoir commis 
d'autres actes de violence. Le grand vesir 
ne châtia pas le coupable qu'il réservait 
pour renverser Ipschir. Des désordres et des 



fautes de toute nature avaient aussi épuisé 
le trésor d'Egypte sous le gouvernement 
d'Haideragasade - Mohammed - Paseha ; de 
longs débats entre les begs Kanszu et Me- 
mi-Beg avaient fini par arracher le pouvoir 
aux mains du paseha. Son troisième succes- 
seur , l'Albanais Ahmed-Pascha , surnommé 
Tarchundschi, se vit demander 150 bourses à 
son retour ; il s'était bien engagé à les payer, 
mais ne s'était pas encore acquitté. Le grand 
vesir et le kadiasker de Rumili, Ilanefi, le 
condamnèrent à payer. Le kadiasker d'Ana- 
toli , Mesud, homme sincère et hardi, ayant 
demandé sur quel motif était basé ce juge- 
ment, « C'est, répondit Uanefi, que l'esclave 
et tout ce qu'il possède appartiennent au 
maître. » — « Ce n'est point le cas d'appli- 
quer ces paroles de la tradition , » reprit Me- 
sud. Tarchundschi n'en fut pas moins jeté 
dans les Sept- Tours, et vingt personnes de 
sa suite furent attachées au bagne. Dans un 
conseil tenu pius tard, en présence du sul- 
tan, sur les affaires d'Egypte, conseil auquel 
la Validé assistait derrière un rideau, Mesud 
s'opposa avec énergie au parti adopté par le 
grand vesir, d'investir un sujet pour sa vie 
du gouvernement de ce pays; car il était à 
craindre qu'il ne se rendît indépendant. A 
cette occasion et sur certaines dispositions 
relatives aux marchés, de dures paroles fu- 
rent échangées entre le grand juge et le 
grand vesir. Gurdschi avait coutume de don- 
ner son grand âge pour dernière raison , ce 
qui entraîna une autre fois la Validé à lever 
son rideau et à s'avancer pour lui dire : 
« Père , il ne s'agit pas ici de barbe grise ou 
noire, mais de jugement et d'intelligence. » 
Comptant sur l'appui] du sultan et de la Va- 
lidé, Mesud heurtait toujours de front le 
grand vesir, ce qui fit décliner de jour en 
jour le crédit de celui-ci , autant que s'éleva 
l'autorité du grand juge. Chacun sentait vi- 
vement la nécessité de changer Gurdschi. Le 
kislaraga.le mufti etle chef des émirs conseil- 
laient de -rappeler Siawusch-Pascha. Mesud 
représenta à la Validé que si le grand vesir 
était une créature de ce triumvirat, le sultan 
et sa mère n'auraient plus d'ordres à donner. 
Il proposa son ami Tarchundschi-Ahmed- 
Pascha, tout récemment délivré de prison, 
qui se trouvait alors à Salonique, et Tar- 
chundschi reçut préalablement la permis- 



LIVRE LU. 



sion de revenir dans la capitale. Le grand 
vesir conçut d*abord des soupçons, puis se 
calma bien vite, à l'apparition d'un cliatti- 
schérif qui nommait Ahmed-Pascha pour al- 
ler porter à la Mecque le présent qu'on y 
envoyait chaque année, le 12 de redsrheb 
(19 janvier 1G52). Ce jour-là dans l'assem- 
blée tenue sous le kœsthke du rivage, une 
dispute s'éleva entre le grand vesir et Me- 
sud, et celui-ci reprocha à son adversaire son 
ignorance dans ce qui regardait la marine. 
Pendant ces débats , le chef de la chambre 
intérieure, tenant un chatti-schérif , le pré- 
senta au grand vesir. « Je ne sais pas lire, 
dit Gurdschi ; que l'on appelle ie reis-efendi. » 
Le mufti lut l'ordre impérial dont la teneur 
suit : « Toi, mon vesir, remets le sceau.» 
Le vieillard de quatre-vingt-quinze ans, tout 
tremblant, ne pouvait dénouer le cordon 
auquel était tenu le sceau. Le chaszoda-baschi 
s'en chargea pour lui et prit le symbole de la 
toute-puissance. Gurdschi se mit à parler de 
son grand âge et de ses services. Mesud le 
traita de vieillard imbécile. Alors survint le 
chaszodabaschi pour appeler le conseil devant 
le sultan. Gurdschi se disposait à entrer dans 
l'appartement intérieur, lorsque le bostand- 
schi-baschi l'arrêta et lui retira le turban de 
cérémonie. Le sultan siégeait sur son trône; 
derrière le rideau se tenait la Validé. Le 
sultan ouvrit la délibération par ces paroles : 
«Qui ferons-nous vesir? » Le mufii parla 
longuement et conclut en disant que cela 
dépendait de l'ordre du sultan. Mesud solli- 
cita pour l'assemblée la permission de se 
retirer, afin de peser plus mûrement une 
affaire si importante. Lorsque le conseil se 
représenta devant le souverain, le mufti 
proposa le serdar de Crète, Husein , et pria le 
sultan de nommer maintenant le kaimakam. 
« J'élève à ce poste, dit Mohammed, mon 
lala Ahmed-Pascha. » L'assemblée s'étant 
retirée très-humblement une seconde fois, 
le defterdar-pascha et l'aga dirent : a Si 
Husein-Pascha devient grand vesir, il fau- 
dra envoyer au moins dix mille hommes et 
10,000,000 d'aspres en Crète. » Et Hanefi- 
Efendi exprima ensuite cette opinion devant 
le sultan. Alors la Validé , derrière son ri- 
deau, prit la parole, et, s'adressant à l'aga des 
janitschares et aux agas des six escadrons, 
elle appuya les raisons qui s'opposaient à 



l'élévation de Husein-Pascha au grand vesi- 
rat. Il fallut donc songer à un autre choix. 
Les conseillers, entrés en nouvelle délibéra- 
tion hors de la présence du souverain , discu- 
tèrent longuement ; enfin Mesud fit prévaloir 
son opinion : « Trois choses, dit-il, sont 
exigées du grand vesir : l'équipement de la 
flotte, la poursuite des opérations militaires 
en Crète, la réunion de moyens pour le 
paiement de la solde. Si Husein était nom- 
mé, le kaimakam devrait pourvoir à tous ces 
soins ; dans ce cas ne vaut-il pas mieux lui 
confier le sceau à lui-môme?» Tout le monde 
fut de cet avis. On dit à Ahmed-Pascha : 
«Vous chargez -vous de ces trois points? e 
Comme il répondit affirmativement et ré- 
péta sa déclaration quand on se retrouva de- 
vant le sultan , le jeune Mohammed lui remit 
le sceau de l'empire , et l'on récita la prière 
appelée le Fatiha. « Fais bien attention , dit 
le sultan, tout vesir n'est pas quitte avec 
la déposition; si tu faillis, je te coupe la 
tète (1).» Le grand vesir se prosterna et 
demanda 1° que nul ne l'entravât dans 
ses mesures fiscales pour saisir l'argent là 
où il voudrait; 2° que personne n'intervînt 
dans ses affaires , et l'empêchât de gouverner 
avec la plénitude du pouvoir. Ces deux points 
lui furent garantis dans deux chatti-schérifs 
spéciaux. Alors il se rendit chez lui et reçut 
les félicitations des vesirs , du mufti , des 
kadiaskers ; il leur dit : « Dieu m'ayant placé, 
moi indigne, dans cette dignité, je rendrai la 
force à l'empire et j'y rétablirai l'ordre, ou 
j'y perdrai la tête. » Ces dernières paroles 
étaient de sinistre augure. 

Tarchundschi-Ahmed , Albanais de nais- 
sance , entré esclave dans le sérail , en était 
sorti comme sipahi , avait accompagné ainsi 
Musa-Pascha en Egypte, puis l'avait suivi 
en qualité de kiaja à Ufen. 11 était revêtu de 
la même qualité auprès du grand vesir jadis 
déchiré en morceaux , et après la destruction 
de son maître et la défaite des sipahis dans 
l'hippodrome, il avait sauvé sa tête parla 
protection du mufti Abdurrahim. Devenu 
plus tard beglerbeg de Diarbekr , puis 
d'Egypte, il avait laissé partout la réputa- 
tion d'un homme dur et rigoureux, mais 
aussi incorruptible qu'impitoyable. Parvenu 

(1) JNaioia, 1. », p- 359. 



8 



HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN. 



à la dignité de grand vesir , il s'attacha sur- 
tout à conserver cette renommée. Il faisait 
étrangler de nuit dans les prisons des crimi- 
nels appartenant au peuple , puis par son 
ordre les cadavres étaient jetés dans les rues 
parés de chemises et de ceintures brodées , 
afin d'inspirer une terreur salutaire aux 
grands, et de persuader aux faibles et aux 
opprimés qu'ils étaient protégés par une jus- 
tice égale pour tous (1). Il examina les com- 
ptes des cuisines , de l'arsenal , des magasins 
divers, et partout réduisit les dépenses. Pour 
mettre 6n aux vexations entraînées parle ser- 
vice des courriers , il supprima les chevaux 
de poste dans tout l'empire. Le jour où il 
reçut les félicitations des ulémas et des em- 
ployés de l'état , le mufti lui ayant présenté 
l'inspecteur des douanes, Tarchundschi lui 
demanda pourquoi la ville était pourvue de 
moutons si maigres et si mauvais , tandis que 
lui-même , sur la route de Salonique , avait 
vu des troupeaux superbes qui tous appar- 
tenaient à l'inspecteur des douanes. « Gra- 
cieux seigneur, répondit celui-ci, les bou- 
chers prennent les moutons maigres comme 
les gras pour l'approvisionnement de la ville. » 
— « Misérable, reprit le vesir, ou tu fourni- 
ras les moutons gras au même prix que les 
maigres , ou je te tue. » Enfin le grand vesir 
se laissa ealmer par l'intercession du mufti 
et donna sa maiu à baiser à l'inspecteur des 
douanes , mais en lui disant : « Passe pour 
cette fois ! mais désormais acquitte-toi mieux 
de ton service; et maintenant tu vas payer 
300 bourses d'argent. » — « C'est impossible, 
s'écria l'inspecteur des douanes, je ne les ai 
pas. » — « Ah ! reprit Tarchundschi avec un 
sourire amer, je connais la valeur de cette 
excuse. Je ne les ai pas, dis-tu, et tu comptes 
sur le soutien de puissants amis. Mais les 
temps des hautes protections sont passés ; tu 
déposeras 300 bourses dans le trésor, ou je 
fais attacher ton corps écartelé aux portes de 
la ville. » Puis, se tournant vers les chambel- 
lans présents : «Vous êtes seigneurs de l'étrier; 
maïs vous êtes devenus des soldats de fortune 
corrompus; ne craignez pas que je vous en- 
lève les fonctions attachées à vos charges de 
commissaires aux exécutions : mais soyez 
! ur vos gardes. » Il blessa tous las grands par 

(1) Naima, I. u, p. 359. 



des accusations indirectes de corruption , et 
par la déclaration ouverte de leur impuis- 
sance à l'avenir. Il se mit aussi à frapper de 
nullité toutes les nominations de fonction- 
naires faites par Gurdschi, et aurait poursuivi 
cette marche s'il ne s'était pas vu arrêter 
par un chatti-schérif ainsi conçu : « Tu ne 
dois pas destituer les employés avant l'expi- 
ration du temps légitimement fixé à la durée 
de leurs charges. » Tarchundschi introduisit 
une sorte de contribution (irsalije) pour tous 
les gouvernements et les emplois publics, de 
sorte qu'il devait ainsi entrer une somme fixe 
dans le trésor de l'État. Il se taxa lui-même 
à 20,000 piastres. Cette mesure amena un 
résultat annuel de 700,00^ piastres. Le grand 
vesir imposa une piastre à chaque moulin 
dans l'empire, ce qui en donna plus de 
200,000 , et en ajouta deux à la contribution 
de chaque maison; mais ces deux taxes ren- 
contrèrent de grandes difficultés. Les sipahis 
se plaignirent : « Comment acquitter l'impôt 
pour nos moulins, quand nous ne touchons 
pas notre solde? » A Constantinople, Galata, 
Skutari , la levée de l'impôt sur les maisons 
allait provoquer un soulèvement général, de 
sorte qu'il fallut suspendre cette opération. 
D'autres mesures, à force d'exceptions ou de 
restrictions, n'amenèrent qu'un résultat trom- 
peur et purement nominal. Les caisses res- 
tant toujours vides et les besoins devenant 
toujours plus pressants, un conseil fut réuni 
en présence du sultan pour examiner l'état 
des recettes publiques et des dépenses [17 
février 1053]. D'après le bilan de plusieurs 
années , il fut reconnu qu'en remontant au- 
delà de 1643 , les revenus étaient au-dessus 
des dépenses ; que dix ans avant l'époque 
actuelle, sousKara-Mustapha, il y avait équi- 
libre, mais que depuis les dépenses avaient 
toujours surpassé les recettes, et que cette 
proportion avait suivi un accroissement ef- 
frayant; le budget des recettes s'élevait à 
2 milliards 400 millions d'aspres, celui des 
dépenses à 2 milliards 520 millions. On dis- 
courut beaucoup là-dessus sans que se pro- 
duisît un seul plan , parce que personne ne 
pouvait ou ne voulait proposer les moyens 
de diminuer le déficit (1). Le fameux savant 

(1) Naima, 1. ir, p. 388, et Hist. deMobanimed- 
Chalife et d'Iladschi-Clialfa , fol. 40. 



LIVRE LU. 



encyclopédiste turc, Katibtschelebi-Hadschi- 
Chalfa , alors employé dans l'une des cham- 
bres de finances, et assistant en conséquence 
à l'assemblée, fut amené par cet état de 
choses à écrire son petit, mais eicellent 
traité intitulé Règle de Conduite (1), qui 
compare les données statistiques des finauces 
de plusieurs années et révèle les plaies de 
l'administration. Mais comme personne n'a- 
vait alors la force de remédier à ces maux , 
Uadschi-Chalfa n'eut pas le courage de pu- 
blier son opuscule. Trois ans après seulement, 
il le présenta au mufti Hosamsade, qui le 
déposa sous les yeux du sultan en lui recom- 
mandant de le lire , de même que l'un des 
plus dignes serviteurs avait présenté jadis à 
Ibrahim, au commencement de son règne, 
l'excellent traité de statistique politique, in- 
titulé te Livre du Conseil (2). 

Cependant les deux chatti-schérifs exigés 
par Tarchundschi , en prenant le sceau de 
l'empire, semblaient annoncer au kislaraga 
Suleiman la fin de sa domination. Il songea 
donc à sa retraite future , et fixa ses vues sur 
l'Egypte, cette terre promise des grands 
eunuques déposés. Il pressa le grand vesir de 
conférer le gouvernement de ce pays à 
Mohammed de Galata ; et Tarchundschi, ne 
voulant pas entendre parler de cette nomi- 
nation plus que de la réintégration du secré- 
taire déposé des janitschares , Husein , autre 
protégé du kislaraga, fit éclater sa mauvaise 
humeur sur la Validé, à laquelle il refusa, 
pour la noce de la sultane Aatike (veuve de 
Kenaan-Pascha) , les kaftans et les bourses 
d'usage, en disant rudement : « Je n'ai ni or 
ni pelisses (3). » En conséquence l'aga du 
vieux sérail- devint kislaraga du nouveau, et 
Suleiman fut banni en Egypte. A ce change- 
ment dans la haute direction du harem suc- 
céda la destitution du mufti , amenée par 
ses propres emportements. Ce chef suprême 
de la loi était si peu maître de ses mouve- 
ments qu'ayant destitué le juge de Kaffa , 
Esaad-Efendi , en présence de tous les ulémas, 
il l'accabla d'injures et de coups, lui donna 
des soufflets, le tira par la barbe, au grand 



(1) Voyez les sources de ce volume. 

(2) Parmi les sources de ce volume. 

(3) Naima, 1. u , p. 362 et 363. 



scandale des assistants ; car tous ces membres 
de l'ordre judiciaire se voyaient ainsi cruelle- 
ment outragés dans la personne d'un magistrat 
qui, à raison de son grand âge, portait le titre 
de reis-ul-uléroa , ou chef des légistes. Le 
grand vesir envoya le tschauschbaschi auprès 
d'Esaad et des principaux ulémas , et fit de 
vains efforts pour accommoder l'affaire; en 
vain il adressa de concert avec le mufti de 
faux rapports au sultan sur cette circonstance. 
Vingt des plus grands ulémas et deux cents 
petits se réunirent dans la maison de Kara- 
tschelebisade-Mahmud , pour se rendre en 
corps au sérail. Aussitôt que les janitschares 
et les sipahis en furent informés , ils envoyè- 
rent offrir de s'armer ; les corporations et les 
marchands firent de même, tous avec le dé- 
sir de tirer parti à leur profit du soulèvement 
des ulémas (1). Ceux-ci déclinèrent les offres 
des troupes et des corporations, mais ne 
purent empêcher que les boutiques ne fus- 
sent fermées , et qu'une foule immense ne se 
pressât autour d'eux , eu se dirigeant vers le 
sérail. A moitié chemin, ils rencontrèrent un 
bostandschi chaszeki, qui venait au-devant 
d'eux en dolman rouge, avec une ceinture 
d'or. Il mit pied à terre, baisa l'étrier de 
Mahmud-Efendi , et lui présenta un chatti- 
schérif de la teneur suivante : « Honorés 
seigneurs et savants, vous êtes les légistes de 
mon empire, et je ne permets pas que l'on vous 
offense; à chacun de vous je destine des 
grâces et des honneurs ; à la réception de ce 
chatti-schérif, regagnez vos demeures ; pro- 
duisez vos griefs par écrit, et prenez patience 
quelques jours. Nous nous rendrons à vos 
désirs ; mais gardez-vous d'agir en contra- 
diction avec nos volontés ici exprimées : 
salut (2). » Les ulémas obéirent, et reprirent 
avec le chaszeki le chemin de la demeure de 
Mahmud-Efendi. Là ils rédigèrent une plainte 
pleine d'accusations vraies et fausses contre 
le mufti , dont la destitution , au bout de trois 
jours, mit fin à toute cette agitation. Behaji 
remonta pour la seconde fois au premier 
poste de la loi [17 août 1652]. Celui-ci, pro- 
tecteur d'Abasa-Hasan , jeté tout récemment 



(1J Naima , 1. n . p. 368-370; Abdulasis-EfendJ, 
fol. 48 ; Abdi-Pascha, fol. 12 ; Feslike , fol. ItiG. 
(2) Naima, 1. ji , p. 370. 



10 



HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN. 



dans les Sept-Tours pour des plaintes de toute 
nature élevées contre lui , le fit de suite 
mettre en liberté. Au mouvement des ulémas 
succéda bientôt une insurrection des sipahis 
à cause de la mort d'un de leurs camarades 
tué par un janitschare. Les sipahis, deman- 
dant la vengeance du sang , jetèrent des 
pierres à leurs officiers, et, entraînés par deux 
agitateurs , Dschindschi-Jusuf et Arab- 
Selim, ils se rendirent à Skutari. Sur la dé- 
claration des légistes que le crime pouvait 
être racheté avec une amende, la plupart 
se retirèrent; les deux meneurs abandonnés 
s'enfuirent au plus vite. Jusuf , atteint à Es- 
kischehr, fut étranglé; Selim put gagner 
heureusement Alep. La Validé essaya de di- 
viser le mufti et l'aga desjanitschares; mais 
le premier se disculpa des intrigues dont on 
l'accusait. Sous Behaji se ralluma encore le 
feu de la discorde entre les mystiques et les 
orthodoxes , les scheichs des couvents et 
ceux des mosquées, dont les derniers se lais- 
saient diriger alors aveuglément par les pa- 
roles de Kasisade et de Birgeli. Un certain 
Gurd-Mohammed , Kurde de naissance, et 
un écrivain tatare, connu sous le nom de 
Tatarenimam , avaient attaqué la base de la 
doctrine des orthodoxes , le catéchisme de 
Birgeli , et combattu beaucoup des principes 
tirés de la tradition, contenus dans cet ou- 
vrage, prétendant qu'ils étaient insoutenables 
et contraires à la justice. Le précédent mufti, 
par des exhortations paternelles et au moyen 
de ducats, avait déterminé au silence Gurd- 
Mohammed, qui était un pauvre diable. Mais 
l'imam tatare , dont les orthodoxes deman- 
dèrent maintenant la mort comme celle d'un 
hérétique, n'était pas aussi timide que le 
Kurde. 11 alla trouver le mufti Behaji, et lui 
dit que si sa mort devait être accordée aux 
exigences des orthodoxes, c'était du moins 
la volonté de Dieu qu'il se montrât prêt à 
défendre son opinion par des raisons contre 
ses adversaires. Il chargea un mulet de traités 
faits sur la tradilion et d'autres ouvrages 
dogmatiques, etalla s'établir dans la mosquée 
du S. Mohammed, où, retranché derrière ses 
livres, il attendit l'attaque de ses ennemis, 
leur criant que là était le champ de bataille, 
là le théâtre de la lutte. Les orthodoxes, au 
lieu d'aller discuter dans la mosquée, trou- 
vèrent plus commode et plus sûr de repré- 



senter au sultan que l'attaque contre le ca- 
téchisme de Birgeli était un attentat à la 
religion, et qu'il était instant d'adresser au 
mufti Behaji un ordre pressant pour détruire 
les écrits hostiles à ce calhéchisme (1). Ce 
fut l'occasion d'une réunion générale des 
ulémas [11 janvier 1653], dans laquelle les 
attaques furent déclarées insoutenables, et 
condamnées, et l'on enjoignit à l'imam tatare 
d'avoir plus de respect pour la base de l'en- 
seignement religieux dans les écoles. Alors 
aussi fut renouvelée l'interdiction du tabac 
à fumer. On avait saisi deux délinquants, que 
le sultan lui-même avait vu fumer de son 
kœschke, et ils devaient être exécutés; mais, 
sur les représentations du mufti, ces malheu- 
reux en furent quittes pour la bastonnade. 
Vers ce temps un tremblement de terre 
épouvanta l'Asie-Mineure; à Tire, Nasli , 
Gewschek, Denisli, Sultanhiszari, Rajudschck 
etAsine , beaucoup d'édifices entraînèrent la 
mort d'une infinité de personnes ; à Gufelhis- 
zar trois mille hommes furent ensevelis dans 
les abîmes qui s'ouvraient tout-à-coup sous 
leurs pas [23 février]. Durant quarante jours 
la terre éprouva encore de légères agitations; 
et des eaux toutes noires et souillées jailli- 
rent de son sein. ' 

Les principaux événements politiques qui 
attiraient l'attention de la capitale au sud et 
au nord étaient les hostilités contre Venise , 
et la guerre déclarée à la Pologne par les Co- 
saques révoltés, sous la conduite deleurhet- 
man Chmielnicki. Tout récemment les Co- 
saques avaient infesté les côtes orientales et 
occidentales de la mer Noire. A Baldschik ou 
Warna, 15 barques avaient jeté des Cosa- 
ques du Don, qui avaient porté autour d'eux 
la dévastation et l'incendie. Deux bâtiments 
chargés de grains les avaient attaqués sans 
pouvoir les prendre. Leurs ravages à Misiwri, 
Teskos, Sohile, déterminèrent le grand vesir 
à expédier des janitschares émérites (kur- 
udschis et oturaks) à l'embouchure du Bos- 
phore pour la garde des côtes (2). Ces bri- 
gands avaient opéré un débarquement à 
Akkerman, près de Sinope (1651), et fait 

(1) Naima, 1. n, p. 383. 

(2) Naima . 1. n , p. 361 ; Ewlia, 1. n , p. 142, ra- 
conte que Melek-Ahmcd-Pascha avait fini par les. 

chasser; Asis-Efcndi, Col. 46. 



LIVRE LU. 



11 



des prisonniers qu'ils avaient tous mis à 
mort en voyant s'approcher le grand vais- 
seau de Schehbas-Pascha avec quatre galè- 
res, voulant se préparer au combat sous le 
cap d'Istefan. 11 y avait 16 tschaiks, qui en- 
tourèrent Schehbas-Pascha, abandonné par 
les bâtiments des janitschares; mais cet 
amiral parvint à en couler 2 et à s'ouvrir un 
passage. A Sinope, il voulait faire pendre 
le capitaine des galères qui s'étaient en- 
fuies ; mais le colonel des janitschares in- 
tervint, parce que le capitaine était un ja- 
nitschare. Schehbas-Pascha , de retour après 
sa défaite , ayant porté plainte contre le ca- 
pitaine Mohammed, le grand vesir fit pen- 
dre l'accusé devant la salle du diwan de 
l'amirauté, et jeter l'amiral en prison ; tou- 
tefois, Schehbas-pascha en sortit bientôt 
après. Tandis que la marine ottomane était 
aux prises avec les Cosaques du Don, arri- 
vait au mufti, rapportée par un de ses affi- 
dés, une lettre de Chmielnicki, hetman des 
Cosaques du Dnieper, révoltés contre la Po- 
logne, appelés Zaporogues, du nom des 
chutes de ce fleuve , et connus des Turcs 
sous la désignation de Cosaques du Roseau 
jaune , à cause de la teinte des eaux crou- 
pissantes répandues entre l'embouchure du 
Dnieper et celle du Bog. Chmielnicki , jadis 
retenu en captivité chez les Turcs, parlait 
leur langue avec la même facilité que 
la sienne , le tatare , le russe et le latin , 
et il était si versé dans la connaissance du 
Koran , qu'il passait, dans l'opinion de beau- 
coup de gens, pour un Musulman déguisé. 
Ainsi, il récitait la prière du soir et lisait le 
Koran avec le chan tatare, qu'il voulait 
convaincre de son dévouement à la religion 
de Mohammed (1). Il offrit à la Porte qua- 
rante mille guerriers en état de combattre 
pour l'empire, sur les trois cents mille Co- 
saques auxquels il commandait. Bientôt après 
cette lettre au mufti, arrivèrent quatre en- 
voyés des Cosaques du Koseau jaune , char- 
gés de solliciter pour leur hetman l'investi- 
ture, par le tambour et la bannière , et la 
cession d'une partie de la Moldavie. Ils fu- 
rent reçus en audience dans le diwan ; on 
leur remit le kaftan d'honneur, le tambour 



(1) Naima, p. 377. 



et la bannière pour l'hetman, et un diplôme 
d'investiture qui lui confirmait bien la pos- 
session des pays jusqu'alors habités par les 
Cosaques , mais sans qu'il y fût question de 
la Moldavie (1). En même temps les envoyés 
présentèrent une lettre que leur avait re- 
mise le juge de la place d'Ismaïl , auquel 
elle avait été adressée par le chan tatare 
(mars 1653), pour le motif suivant. Le chan 
tatare avait proposé un de ses protégés pour 
l'administration des Wakfes d'Ismaïl ; mais le 
nouveau kislaraga Beiram avait conféré cette 
place, qui dépendait de sa nomination, au 
baltadschi Murad. Le chan , irrité du peu de 
succès de sa recommandation, avait écrit au 
juge d'Ismaïl : « Tu éloigneras aussitôt l'ad- 
ministrateur institué par le kislaraga , sinon 
j'arrive en personne, et je pends l'admi- 
nistrateur ainsi que toi-même!» Le grand 
vesir lut cette épître, et la cacha sans dire 
un mot. Tout récemment le chef des émirs, 
que le nouveau grand vesir avait envoyé au 
chan avec le sabre et le kaftan, était revenu, 
en rapportant qu'il avait posé de côté le sabre 
sans le regarder, n'avait passé que le bras 
gauche dans le kaftan, et s'était assis en 
laissant pendre à terre la manche droite du 
vêtement d'honneur, qu'il s'était ensuite ré- 
pandu en reproches , parce que deux de ses 
esclaves échappés à Constantinople avaient 
été déclarés libres sur l'intervention d'un 
ambassadeur, disant que, puisqu'on vendait 
ses esclaves , il n'aurait plus de belles capti- 
ves pour le sultan. 

Si le grand vesir s'était attiré par ses me- 
sures l'inimitié du chan tatare et de tous les 
grands, surtout de ceux qui entouraient le 
sultan, il avait provoqué plus violemment 
encore les ressentiments du kapudan-pascha 
Derwisch-Mohammed. Cet amiral, appelé 
dans l'automne de l'année précédente à Cons- 
tantinople, était arrivé par Gallipoli avec 
ses troupes, et avait fait son entrée avec une 
pompe inouie depuis le grand vesir Ahmed. 
Il avait pour suite sept mille chevaux de 
main, deux mille cavaliers et fantassins com- 



(1J Naima, 386 ; Koppi , Ilist. belli cosaco-polo- 
nici, Pesiini 1789; Scherer, Annales de la petite 
Russie, Paris, 1788; et Kwîatkowski : Dzieje na- 
rodu Polskiego zu Panowanya Wladyslawa , iv 
Warszawie, 1823. 



12 



HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN. 



plètement armés; et toute cette magnifi- 
cence était le fruit de ses extorsions à Silis- 
tra , Brusa et dans l'Analoli. Comme le 
grand vesir appliquait l'argent qu'il pouvait 
se procurer d'abord au paiement de la solde 
des sipahis , et ne songeait qu'en dernier lieu 
à la flotte, bientôt de violentes discussions 
s'élevèrent entre lui et le kapudan-pascha : 
un jour surtout qu'il s'occupait d'affaires 
dans l'arsenal avec le defterdar-pascha et le 
kapudan-pascha : « Il faut absolument que 
tu me procures de l'argent, » dit Derwisch- 
Mohammed. « Nous n'en pouvons tirer des 
pierres, » répondit le defterdar. On en vint 
à des paroles grossières, et le defterdar finit 
par dire au kapudan : a Je suis vesir comme 
toi , mais l'on ne peut me reprocher d'avoir 
été chef de rebelles, et d'avoir opprimé et 
ravagé l'empire.» — «Moi, rebelle!» s'é- 
cria le kapudan-pascha furieux , » moi qui, 
sous Murad IV, de bienheureuse mémoire , 
ai rendu Bagdad à l'Islam ; » et la colère ne 
lui permit pas de poursuivre. Le grand vesir 
essaya de l'apaiser ; mais alors sa fureur fit 
explosion contre le premier ministre lui- 
même, auquel il reprocha de vouloir le jouer 
en retenant toujours les sommes promises, 
ainsi que l'on avait fait à l'égard du précédent 
kapudan-pascha pour amener sa déposition 
et son bannissement; qu'il ne se contentait 
plus d'ajournement ou de délégation, et qu'il 
lui fallait de suite les trois cents bourses né- 
cessaires à ses besoins. La chose parvint aux 
oreilles du sultan , envenimée en passant par 
la bouche d'officieux rapporteurs. Le sul- 
tan appela devant lui le grand vesir et le 
kapudan-pascha. Celui-ci se plaignit de n'a- 
voir pas reçu vingt bourses en numéraire. 
Le vesir dit que les délégations valaient de 
l'argent; qu'en attendant leur échéance, le 
kapudan-pascha , qui était fort riche , pou- 
vait bien faire les avances nécessaires. Cette 
dernière observation déplut au sultan , qui , 
dès cet instant, résolut la déposition du 
grand vesir. Mais les ennemis de Tarchund- 
schi , craignant toujours son rappel , tant 
qu'il vivrait, voulaient déterminer une sen- 
tence de mort contre lui. On insinua donc 
au sultan que le grand vesir nourrissait une 
profonde inimitié contre le kapudan-pascha, 
parce que dans un plan de révolution du 
trône il n'avait pu le gagner aux intérêts du 



sultan Suleiman, frère du souverain actuel. 
Les calomniateurs fortifièrent le sultan dans 
cette idée , en attirant à eux et faisant agir 
l'aga déposé des jmitschares. Ils firent croire 
à cet homme inepte , élevé brusquement du 
sérail à de hautes fonctions, et destitué pour 
cause d'incapacité , qu'il deviendrait grand 
vesir si , dans le cas où le sultan le question- 
nerait, il affirmait l'existence du complot 
en question. L'ex-aga donna dans le piège 
et porta le coup qui devait abattre le grand 
vesir. La ruine de Tarchundschi fut donc 
arrêtée. Mais , pour lui inspirer plus de sé- 
curité , le sultan, cinq jours avant le newrus 
(commencement du printemps) , lui envoya 
une lettre de compliments avec une pelisse 
de martre zibeline et un poignard garni de 
pierreries. Le grand vesir, auquel l'astro- 
nome de la cour n'avait prédit rien d'heu- 
reux pour ce newrus, dit aux assistants qui 
lui présentaient des félicitations pour ce 
nouveau témoignage de la satisfaction impé- 
riale : « Insensés que vous êtes ! que vous 
connaissez peu les routes de la faveur et de 
la disgrâce des souverains! Ce sont là des 
avant-coureurs de mon supplice. » Il dit la 
même chose au juge d'armée Hosamsade, 
qui lui présentait ses félicitations, à l'occa- 
sion du newrus. « Pourquoi donc , gracieux 
seigneur, » observa le juge, * s'affliger soi- 
même par de sinistres augures?» — « Efendi, 
reprit le grand vesir, pour servir le padi- 
schah j'ai déchaîné contre moi toutesles pas- 
sions, sans songer qu'il est impossible de 
résister à tout le monde ; maintenant je re- 
cueille le fruit de ce que j'ai semé. » Trois 
jours après , le dernier jour de diwan pré- 
cédant le newrus, le grand vesir prit congé 
de tous les assistants, comme si c'était la 
dernière assemblée tenue par lui , car sa 
nuit avait été agitée par de tristes songes. 
Le premier jour du printemps, il envoya au 
sérail le présentaccoutumé, qui fut bien ac- 
cueilli , et qui provoqua de vifs témoignages 
de satisfaction. Le newrus étant arrivé, 
Tarchundschi se sentit soulagé , et se rendit 
à l'arsenal pour y expédier les affaires. A 
peine y était-il arrivé qu'un chaszeki ap- 
porta l'ordre de paraître au sérail. Le vesir 
fit ses ablutions et sa prière, et dit : « Mes 
ennemis non plus ne vivront pas long-temps; 
que la volonté de Dieu s'accomplisse!» En 



LIVRE LU. 



13 



route , il demanda au petit maître des requê- 
tes qui l'accompagnait, et qu'il aimait beau- 
coup , s'il était disposé à mourir avec lui. 
Celui-ci "lui répondit affirmativement, mais 
le pria de ne point prononcer de ces paroles 
sinistres. Une fois en présence du sultan , le 
grand vesir fut accablé de reproches. « Mon 
padischah, dit-il, tu me mets à mort injus- 
tement. Au dernier jour mes deux mains 
pèseront sur ton cou. » A un signe donné 
au bostandschi-baschi, il fut aussitôt étranglé 
( 20 mars 1653), et le cadavre fut jeté devant 
la porte du sérail. Un bostandschi couvrit le 
visage avec un drap. Sa fille, veuve de Musa- 
Pascha , obtint la permission d'enlever ses 
tristes restes, qui furent ensevelis à Sku- 
tari(l). 

L'administration du nouveau grand vesir 
Denvisch-Mohammed , tout récemment ka- 
pudan-pascha , offre une suite d'expédients 
financiers , de taxes , de levées arbitraires , 
d'extorsions, de rançons, d'amendes, mêlées 
à des supplices. Quoiqu'il détestât surtout le 
defterdar, il lui fallut pourtant le conserver 
deux mois encore , tant était grand l'embar- 
ras pour se procurer des ressources et des 
hommes entendant les finances ; ensuite , 
trompant les espérances du defterdarsade 
Mohammed-Pascha, et du tschaldschi Mo- 
hammedsade , il donna cette place au bas- 
chabakikuli, employé subordonné du tré- 
sor public, auquel il conféra tout-à-coup le 
rang de beglerbeg. Suleiman-Pascha, auquel 
on avait présenté en perspective le sceau de 
l'empire comme récompense de ses calomnies 
contre Tarchundschi , fut envoyé en Crète , 
dans le sandschak de Malatia. Le segban- 
baschi , qui avait offensé Denvisch-Moham- 
med quand celui-ci n'était encore que ka- 
pudan-pascha, fit maintenant d'inutiles sou- 
missions; les présents offerts par lui furent 
dédaignés , et lui-même dut se résigner à 
une sorte d'exil à Ochri. Le silihdar du sul- 
tan , qui voulait obtenir le rang de vesir , 
échoua dans ses efforts contre les souvenirs 
de Derwisch-Mohammed, qui lui reprochait 
la protection accordée à un écuyer condamné 
à mort sur une sentence du mufti, confir- 
mée par le grand vesir. Alors le pascha d'A- 



(ly IS'aiiua , 1. u, de 393 à 397. 



dana , connu sous le nom d'Ibrahim le Cruel» 
qui voulait mettre à mort le juge d'Adana, 
fut immolé par la vengeance des habitants. 
Le tyran d'Àlep , Ipschir-Pascha, avait bien 
mérité une semblable récompense de ses 
crimes. Joignant l'hypocrisie à la cruauté, 
il affectait de pratiquer les jeûnes les plus 
rigoureux, tout en laissant mourir de faim 
ses victimes dans les cachots ; il passait une 
partie des nuits en prières, et le jour il se 
livrait à d'impitoyables extorsions. 11 ne por- 
tait sur lui ni bourse ni bijoux , mais entas- 
sait dans ses coffres l'or, l'argent et les 
joyaux; il ne prenait pas de café, ne buvait 
pas de vin , ne fumait pas de tabac, mais se 
baignait dans le sang, et se plaisait à respi- 
rer l'odeur des cadavres. Le grand vesir 
l'ayant invité à se rendre à Constantinople, 
il répondit par des protestations de soumis- 
sion, mais fortifia en même temps les trou- 
pes de sa maison. Le neveu du fameux 
scheich d'Urmia , exécuté par les ordres de 
MuradIV, le scheich Mahmud, surnommé 
Ssatschlu (le Chevelu), ascétique animé d'une 
piété sincère, vint à Constantinople, où il 
attira l'attention générale par ses exercices 
de dévotion et ses jeunes, et plus encore par 
ses imprudentes démonstrations. Il prêcha 
hautement que tous les maux de l'empire 
venaient de la part que la sultane Validé 
prenait au gouvernement; que, tant qu'elle 
ne serait point bannie du sérail , toutes les 
mesures ne porteraient point de fruit; qu'il 
fallait l'envoyer dans le vieux sérail, ou la 
marier à quelque personnage dans les pro- 
vinces. La pensée d'une innovation telle que 
le mariage d'une Validé hors du sérail mit 
toute la ville en émoi. Le chef des émirs se 
consulta avec le grand vesir pour savoir com- 
ment réprimer les écarts du scheich sans 
attenter à sa sainteté. Mahmud-Ssatschlu fut 
déclaré fou, et, comme tel, enchaîné dans 
l'hôpital des insensés de la mosquée du sul- 
tan Suleiman. Mais comme en ce lieu il ras- 
sembla ses amis et ses adhérents, et leur 
prêcha qu'il était chargé de fers à cause de 
son témoignage en faveur de la vérité , on le 
renvoya au lieu de sa naissance. En Morée, 
le gouverneur Gurd-Ali et le chambellan 
chargé d'aller percevoir les impôts à Tripo- 
lizza, Jusuf le Long, avaient fait mettre à 
mort un certain Chalil-Aga et son frère, qui 



14 



HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN. 



s'étaient opposés à main armée à leur entrée 
dans le pays. Un troisième frère ne craignit 
pas de porter plainte à Constantinople con- 
tre la cruauté de Jusuf le Long et les ssarid- 
sches. Jusuf fut arrêté , puis relâché sur la 
promesse de 130 bourses. Alors s'élevèrent 
de nouveaux cris contre sa cruauté : « On 
m'accuse, dit-il, d'être un cruel oppres- 
seur ; mais si je ne m'étais pas montré tel , 
comment aurais-je pu lever 400,000 pias- 
tres? » Le grand vesir, auquel ces paroles 
furent rapportées, le fit étrangler. Le trésor 
perdit ainsi les 130 bourses promises par 
Jusuf, et les plaignants virent s'évanouir 
tout espoir de recouvrer les objets de leurs 
réclamations ; néanmoins tout le monde bé- 
nit la sentence de mort comme un juste 
châtiment de la conduite de l'oppresseur. 
On n'applaudit pas moins au supplice du fé- 
roce Bojadschi-Husein, exécuteur de la sen- 
tence de mort sur les agas, maintenant 
commissaire pour le présent envoyé à la 
Mecque : car sur lui pesaient d'effroyables 
accusations. Ceux qui ne pouvaient payer, il 
les enchaînait les uns aux autres avec des 
anneaux de fer, enfants et vieillards, hom- 
mes et femmes. Un de ces malheureux avait 
rendu l'âme; le gardien vint demander la clé 
pour ouvrir l'anneau et enlever le cadavre : 
«Qu'ils le traînent avec eux, dit l'atroce 
Bojadschi; pour échapper à l'odeur infecte, 
ils se décideront à payer. » Le gardien, plus 
humain que son maître, coupa la tête pour 
détacher le mort (1). Bojadschi-Husein. aurait 
poursuivi le cours de ses atrocités, si un 
jeune garçon, dont il avait confisqué à son 
profit le fief paternel, ne s'était échappé 
vers Skutari, où il parvint à présenter une re- 
quête au sultan, venu dans ta mosquée. Aus- 
sitôt un ordre de mort fut expédié. Le même 
motif d'extorsions détermina l'exécution de 
Kara-Schatir, sandschak-beg de Kastemuni, 
en ce moment à Constantinople. Alors aussi 
fut saisi l'ancien ssamszundschi-baschi , or- 
gane des agas soulevés, qui s'était tenu long- 
temps caché , et qui osa maintenant se mon- 
trer; on le noya sous les yeux du grand ve- 
sir. Mais ce qui obtint surtout l'approbation 
générale, ce fut l'exécution de l'eunuque 



(1) Naima, p. 410. 



Abdurrahman-Pasrha , l'ancien kapu-aga qui 
avait aidé à étrangler le malheureux sultan 
Ibrahim; puis, étant gouverneur d'Egypte , 
avait traité outrageusement Tarchundschi- 
Ahmed, son prédécesseur. Celui-ci, devenu 
grand vesir, le manda à Constantinople pour 
se venger. Abdurrahman , retardant son 
voyage sous mille prétextes, n'était encore 
qu'à Konia lorsqu'il reçut l'heureuse nou- 
velle de la ruine de Tarchundschi. Se 
croyant maintenant en sûreté , il était ac- 
couru à Constantinople, où, par ses relations 
avec le sérail , il fit offrir au sultan 500 bour- 
ses pour le grand vesirat. Le grand vesir, 
informé de ces manœuvres par ses affidés, 
éleva contre lui de la part du fisc une récla- 
mation de 2,000 bourses d'excédent sur le 
trésor d'Egypte, puis il adressa au sultan Tin 
rapport détaillé dans lequel il exposait «que 
l'eunuque avait porté sa main meurtrière 
sur le sultan Ibrahim , dont il gardait le vê- 
tement ensanglanté comme un trophée ; 
qu'il avait eu l'audace de prétendre gagner 
Sa Majesté avec 500 bourses ; que, dans le 
cas où cet homme aurait obtenu le grand 
vesirat, le trésor aurait perdu les 1,000 bour- 
ses réclamées , et le sultan aurait été privé 
de la fortune bien plus considérable encore 
du prévenu. » Un billet conçu dans le même 
sens et adressé à la Validé détermina cette 
résolution suprême à la suite du rapport : 
a Aussitôt après l'arrivée des registres d'E- 
gypte , il faut le mettre à mort. » Le grand 
vesir représenta qu'Abdurrahman étant vesir 
ne pouvait subir son châtiment qu'au sérail. 
L'eunuque reçut la sentence de mort de la 
bouche du sultan. Au reste, c'était un des 
eunuques les plus puissants et les plus éner- 
giques dont les annales ottomanes fassent 
mention; généreux, ami des sciences, ins- 
truit lui-même, il aimait le commerce des 
savants et des poètes, et, par goût pour les 
charmes de l'esprit et la grâce des formes, 
il entretenait un harem de beaux jeunes 
garçons. . 

L'exécution de l'eunuque blanc Abdur- 
rahman et l'éloignement de l'eunuque noir 
Suleiman assuraient le grand vesir contre ces 
êtres dégradés; mais il n'était point à l'abri 



(1) IS'aima, !. n. p. 418. 



LIVRE LU. 



15 



quant à l'influence des femmes. L'esclave 
nourrice du sultan avait été depuis peu 
mariée au grand cafetier Schaaban, dont la 
vengeance avait fait perdre toute la fortune 
du kiaja du dernier grand vesir. Celte femme, 
et Antar, jadis aussi esclave favorite de la 
vieille Validé, devenue ensuite épouse de 
Murtesa-Pascha, gouverneur déposé d'Er- 
serum, pour lequel elle obtint maintenant 
le gouvernement de Bagdad , fournirent 
ample matière aux propos , et l'on peut 
dire avec raison que la domination des es- 
claves favorites et des confidentes menaçait 
de se relever. Le bruit de l'arrivée prochaine 
de l'ancien agadesTurkmans, Hasan-Abasa, 
avait excité trois cents janitschares , anciens 
rebelles, à se rendre à Skutari pouryprendre 
une attitude alarmante [30 août 1653]. Ils 
furent attaqués brusquement dans la nuit 
par Schaaban, aga de la bannière rouge, et 

. dispersés ; leur chef Jusuf fut pris, mené de- 
vant le vesir, étranglé, puis jeté à la mer. 

■ Quelques personnages proposèrent de donner 
à Hasan-Abasa la place de kiaja de la Validé ; 
mais la sultane ne s'en souciait guère , et 
Hasan lui-même ne désirait pas plus ce poste 
qu'il ne voulait redevenir aga des Turkmans ; 
il se tint d'abord calme à Constantinople. 
Murad-Pascha , ex-grand vesir, alors gou- 
verneur d'Ofen, fut rappelé, laissa son 
gouvernement à Kenaan-Pascha, et obtint la 
dignité de kapudan-pascha. Uosamsadè-Ali, 
jadis investi de la grande amirauté et qui, de- 
puis la défaite subie sur mer l'année précé- 
dente , vivait dans la retraite, fut surpris par 
Abdi-Pascha , jeune sandschakbeg de Karli, 
amené à Constantinople, condamné à payer 
200 bourses et jeté dans les Sept-Tours. Plus 
tard on le mit en liberté et on lui restitua sa 
fortune, mise sous le séquestre. Abdi-Pascha, 
qui l'avait arrêté, devait être mis à mort 
pour ses extorsions et ses actes de tyrannie ; 
mais par le crédit de son protecteur, le def- 
terdnr Morali , il parvint à se justifier à Con- 
stantinople , et même se fit nommer com- 
missaire auprès du gouverneur d'Ofen pour 
faire payer 100 bourses à l'ancien defterdar 
de ce pays,, maintenant gouverneur de Te- 
meswar. Suleiman-Aga, cet imbécile instru- 
ment de la ruine du grand vesir Tarchund- 
schi , qui avait été nommé sandschakbeg de 
Uaialia en Crète, n'avait pas atteint cette île; 



il était mort de la fièvre à Malvasi», et les 
vastes édifices construits par lui dans le voi- 
sinage de la porte de Parmakkapu , ornés 
de colonnes de marbre , où l'or |élincelait 
dans les appartements, échurent au fisc avec 
toute sa fortune. Un effroyable incendie, 
qui dévasta une grande partie de la ville , 
vint ouvrir une libre carrière au goût des 
constructions qui dominait alors. Le grand 
vesir Derwisch-Mohammed quitta son palais 
et fit réédifier celui de l'ancien grand vesir 
Melek-Ahmed-Pascha , derrière la cage des 
lions. Dans ce même temps le sultan renferma 
son frère Suleiman dans le sérail, dans l'ap- 
partement du jardin des buis , qui dès-lors 
fut désigné spécialement sous le nom de 
cage destinée à retenir les princes héritiers 
du trône. Une mesure plus utile fut prise en 
vertu d'un chatti-scherif qui abolit l'abus par 
lequel on conférait plusieurs bénéfices à une 
seule et même personne. En conséquence 
plusieurs des places les plus productives se 
retrouvèrent comme autant de degrés pour 
les dignités de la loi ; d'autres devinrent va- 
cantes par la mort d'ulémas distingués. 
Parmi ces légistes on eut à regretter sur- 
tout Aaredsch-Mustafa-Efendi, maître de 
l'encyclopédiste Haschi-Chalfa; Bejasisade , 
qui s'était fait un nom par l'application de la 
lapidation à l'adultère , châtiment dont on 
n'avait point encore vu d'exemple dans l'Is- 
lam depui-. le Prophète ; Karatsehelebisade- 
Mahmud-Efendi , grand juge , frère de l'il- 
lustre Asis-Efendi ; enfin le mufti Behaji, qui 
périt d'une esquinaucie. Les hautes dignités 
accumulées sur une seule tête, et vacantes 
par la mort de Behaji , donnèrent lieu à de 
nombreuses réclamations des ulémas, qui de- 
mandaient dans la distribution des places 
l'observation des règles de la hiérarchie. 
Ebusaid, cousin du défunt, devint pour la 
troisième fois le chef de la magistrature. 

Cette année la capitale jouit du rare spec- 
tacle de l'arrivée d'une ambassade indienne 
envoyée par Sdiah-Dschihan. Les anciennes 
relations d'amitié qui avaient été entretenues 
depuis si long-temps entre les sultans des 
Ottomans et les schahs de l'Inde avaient élé 
animées par divers événements dont il a été 
question; ainsi, sous le règne de Suleiman, 
l'héritier du trône de Dehli s'était réfugié 
auprès de la sublime Porte, et le prince de 



1G 



HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN. 



Gudschurat avait sollicité de l'appui par une 
ambassade , puis par des lettres dont s'était 
chargé le capitaine Sidi-Ali ; sous Murad IV, 
le prince mongol fugitif Baisankor-Mirsa 
s'était présenté à Constantinople , et Dschi- 
han-Schah avait envoyé une ambassade que le 
sultan reçut à Moszul , sur la route de Bag- 
dad. La réponse faite à Dschihan-Schah avait 
déplu à la cour de Dehli , à cause de l'omis- 
sion de certaines formules en usage entre les 
souverains , et le ministère du grand Mongol 
exprima sa surprise et son mécontentement 
dans une lettre arrivée à Constantinople du- 
rant le grand vesirat de Kara - Mustafa , au 
commencement du règne d'Ibrahim; dans 
cette pièce étaient étalées la puissance du 
schah de l'Inde, l'étendue de ses provinces, 
et l'on signalait l'inconvenance du style em- 
ployé envers un si grand monarque. En 1650 
un Turc partant pour l'Inde avait demandé 
une lettre pour le schah; on l'avait chargé 
d'une notification de l'avènement du sultan 
Mohammed. Maintenant ce messager reve- 
nait avec l'ambassadeur extraordinaire indien 
Seid-Hadschi-Mohammed , qui apportait des 
présents d'une valeur de 30,000 piastres. Les 
dépêches dont il était chargé exposaient les 
derniers troubles éclatés chez les Usbegs, aux- 
quels la mort de Nesir-Chan et la domination 
incontestée de son fils Abdulasis venaient de 
mettre un terme. Une réponse pour la cour 
mongole fut remise à l'ambassadeur, qui 
reçut de riches présents pour son maître 
et pour lui-même. Ce diplomate avait fait 
preuve d'une grande intelligence ; son esprit 
était orné, il était versé dans la littérature tur- 
que ; de sorte que les ulémas se consultèrent 
pour savoir sur quel homme éminent par ses 
lumières devait tomber le choix de la Porte 
pour l'envoyer dans l'Inde ; malheureusement 
les vues économiques prévalurent sur les 
idées des lettrés, et l'on nomma, pour aller 
représenter le sultan dans l'Inde , Sulfikar, 
frère du feu grand vesir Ssalih, homme si- 
gnalé par ses alliances et ses richesses, mais 
véritable Turc pour la rudesse et l'ignorance, 
qui offritde supporter les frais de l'ambassade. 
L'envoyé indien, qui s'était bien vite aperçu 
de la lourdeur et de l'ineptie de Sulfikar, 
aurait bien voulu se débarrasser d'un tel 
compagnon. Il représenta aux ministres 
qu'ayant à traverser les états de l'imam de 



l'Iemen, qui n'était pas en bonnes relations 
avec la Porte, Sulfikar serait exposé en 
voyageant avec lui. On ne sentit pas ou l'on 
ne voulut pas sentir le véritable sens de ces 
observations; on s'arrêta seulement aux pa- 
roles, et il fut arrêté que l'ambassadeur ot- 
toman accompagnerait l'envoyé indien seu- 
lement jusqu'à la Mecque , pour continuer 
ensuite sa route par mer. Deux jours avant 
l'audience de Seid-Hadschi-Mohammed, le 
présent annuel pour les saints lieux de l'Is- 
lam , 66,000 ducats pour la Mecque, et 
20,000 pour Médine, était parti avec le cha- 
meau disposé à cet effet. Le 29 mars 1654 , 
arriva l'ambassadeur polonais Nicolas de 
Grzymata-Bieganowski , dont la mission avait 
été déterminée par la paix conclue à la fin 
de l'année précédente entre la Pologne et le 
chan tatare. Déjà Nicolas de Bieganowski 
avait rempli deux missions à Constantinople; 
la première fois il avait apporté la lettre de 
l'hetman Koniecpolski , dont il a déjà été 
question; la seconde il avait été chargé de 
présenter les félicitations de sa cour sur 
l'avènement de Mohammed au trône. Alors 
il était accompagné des deux jeunes Sobieski; 
maintenant il avait une suite de cent per- 
sonnes. Trois semaines après arrivèrent des 
députés cosaques. Ils sollicitèrent la protec- 
tion de la Porte, et offrirent un tribut annuel 
de 40,000 écus, mais lorsque la guerre serait 
terminée , et pourvu que la Podolie leur fût 
abandonnée. Us furent introduits en même 
temps que l'ambassadeur polonais, ce qui 
provoqua des plaintes de la part de celui-ci ; 
mais dès le lendemain ils eurent leur audience 
de congé du sultan. Le grand vesir fit retirer 
aux envoyés cosaques leurs peaux de mouton 
pourleschangercontredeskaftansd'honneur. 

Le woiwode de Valachie , Matthieu Bes- 
saraba, avait battu celui de Moldavie, Lupul, 
défait et tué Timothée Chmielnicki , et ins- 
tallé sur le trône princier de Moldavie le 
logothète Gœrgize , dont il acheta la confir- 
mation à la Porte moyennant 20,000 ducats, i 
en dépit des prétentions du fils de Badul , ; 
ancien prince de Moldavie, qui se trouvait 
alors à Constantinople. 

Le chan tatare ayant appris par son con- 
fident, Seferaga, envoyé auprès de Chmiel- 
nicki, que le roi de Pologne se tenait à Bar 
avec une armée bien organisée, dans laquelle 



LIVRE LU. 



17 



on comptait seulement vingt mille Alle- 
mands , résolut de se porter aussitôt sur le 
territoire ennemi. Cinq jours après son dé- 
part de sa capitale , Bagdscheserai , il se 
trouvait sur la frontière de son pays à Freng- 
kerman [25 septembre 1653]. Après une 
halte de vingt-quatre heures il se remit en 
marche , atteignit en treize jours le Dnieper; 
le lendemain il campa sur le Bog. Là Bekir- 
Aga lui apporta le sabre et le kaftan d'hon- 
neur de la part du sultan. Après avoir franchi 
le Dniester, le prince tatare se tint tranquille 
dans son camp de Szarogrod, tandis que ses 
hordes désolaient le pays jusqu'à Bar et à 
Caminiec. Les annales polonaises ont con- 
servé les noms des divers lieux où furent li- 
vrés des combats dans lesquels les Polonais 
et les Tatares eurent alternativement l'avan- 
tage. Enfin le manque de fourrages et l'ap- 
proche de l'hiver déterminèrent les deux 
partis à la paix. Le chan envoya son atalik 
ou son vesir Seferaga pour engager des 
négociations. Le chargé d'affaires polonais 
Woynikowiczy étant resté trois jours sans 
donner de ses nouvelles , le roi fondit sur les 
Tatares ; mais Woynikowiczy revint avec Os- 
man-Aga, chargé de demander la nomination 
de plénipotentiaires pour la conclusion de la 
paix. Huit jours après, les plénipotentiaires 
polonais , Stanislas Lanckoranski , palatin de 
Brussice, Georges Lubomirski, grand-maré- 
chal, et Etienne Korycinski, grand-chance- 
lier de la couronne , se réunirent avec les 
deux vesirs , l'Atalik et le Schirinbeg [ 16 dé- 
cembre 1653], dans une plaine découverte 
devant Caminiec. Comme ils ne purent s'en- 
tendre , le roi attaqua de nouveau les Tatares, 
et le lendemain la paix fut conclue. Le roi, 
qui était alors au siège de Zbaraw, la confir- 
ma. Les Polonais durent payer au chan une 
somme annuelle et livrer deux otages , qui, 
tous les ans , seraient échangés contre deux 
autres amenés par les commissaires chargés 
de remettre l'argent (1). Les 61s du général 
polonais et d'un woiwode furent donnés ainsi 
au chan tatare, qui partit le lendemain d'Us- 



(lJÏVaima, 1. n. p. 435, donne le 16 déc; les 
sources polonaises fixent le 17 comme le jour de 
la signature; leSubdet., fol. 141, etFcslike, fol. 
450, sont d'accord avec Nainia. 



siatin. Mais comme l'armée ne voulait pas 
retourner dans son pays sans avoir fait de 
butin , le prince se vit forcé de la laisser por- 
ter le pillage aux alentours. Un vent du sud 
ayant fait fondre la glace , et des torrents de 
pluie ayant grossi les rivières , le chan pour- 
suivit sa marche par la route pratiquée entre 
les affluents du Dniester et du Bog. Le vieux 
Constantinow fut surpris et saccagé; là vint 
Sefer-Aga avec son fils Islam-Aga, et l'on vit 
revenir aussi , chargés de butin , les corps 
détachés précédemment pour faire des irrup- 
tions aux alentours ; ils avaient dévasté la 
pays depuis les rives du Dniester jusqu'à 
celles du Sireth. Bakoczy, qui était en intel- 
ligence secrète avec Etienne Gœrgize , pro- 
tégé de Bessaraba , reçut injonction de ne 
pas se mêler des débats entre les Cosaques 
et les Tatares. 

Le 20 mars 1654 furent étalés douze cents 
têtes et deux cents prisonniers comme tro- 
phées des succès du pascha de Bosnie, Fasli, 
sur les Vénitiens, qui avaient tenté une en- 
treprise contre Knin (1). On pressa vivement 
l'armement de la flotte ; l'avidité du kiaja de 
l'arsenal et le désaccord entre le grand ve- 
sir et le kapudan-pascha embarrassaient bien 
les préparatifs; mais, d'un autre côté, la 
présence de l'escadre des pirates de Tunis 
et de Tripoli était un puissant stimulant pour 
les travaux. Les deys de ces barbares paru- 
rent plusieurs fois devant le sultan, qui leur 
adressa des paroles flatteuses et leur donna 
de l'argent. Plusieurs conseils furent tenus 
chez le kapudan-pascha pour le maintien de 
l'ordre de bataille introduit dans la marine , 
et il fut résolu que , selon les prescriptions 
du kanun , l'escadre de Tunis et de Tripoli 
formerait les deux ailes, et que le vais- 
seau amiral , placé au centre , ne devait pas 
tirer un coup de canon , sinon en cas d'absc- 
lue nécessité. Enfin la flotte prit la mer 
après que l'on eut accompli toutes les céré- 
monies accoutumées. Mais, au lieu de jeter 
l'ancre auprès des Sept-Tours et d'attendre 
ainsi le lever du soleil du lendemain , selon 



(1) Naima, 1. n, p. 441 et 442; la lettera di 
raçuaglio délia impresa di Chnin lentala nel mese di 
Mario 1654 dans Brusoni , remplit quatre feuilles 
in 4°. 



tom. m. 



18 



HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN. 



l'usage , en dépit de Routes les représenta- 
tions du kiaja , sur l'ordre du kapudan- 
pascha, elle continua sa route vers Gallipoli. 
L'ancien kapudan Ali avait pris les devants 
avec trois galères, et, passant à travers l'es- 
cadre vénitienne, qui barrait les Dardanelles, 
il était parvenu heureusement à Ténédos , 
où s'étaient rassemblés aussi les bâtiments 
égyptiens avec ceux des begs de l'Archipel. 
Toute la flotte turque consistait en quarante- 
cinq galères, six mahones, vingt-deux vais- 
seaux et divers brigantins armés , tandis que 
les Vénitiens comptaient seulement seize 
vaisseaux , huit galères et deux galéasses (1). 
Le cinquième jour après le départ de Bes- 
rhiktasch , les Ottomans s'avancèrent de 
l'Hellespont contre les Vénitiens et les atta- 
quèrent avec fureur. Le kapudan-pascha 
Murad , vêtu légèrement comme un matelot, 
la tête couverte d'une simple calotte, tenant 
un arc et une hache , quitta le vaisseau ami- 
ral , monta une frégate , et parcourut les 
rangs , portant partout son ardeur . secon- 
dant vigoureusement les combattants , et 
lançant ses traits contre l'ennemi. La bataille 
dura six heures ; la capitana des Vénitiens et 
l'un de leurs plus grands" vaisseaux prirent 
feu, deux autres coulèrent bas. Venise eut à 
déplorer la mort de trois de ses nobles, de 
trois mille hommes et de Francesco Moro- 
sini, capitaine du golfe (2). Les historiens 
de la république portent les pertes des Turcs 
au double (3) , tandis que les Ottomans n'a- 
vouent que cinq cents martyrs tombés en 
celte circonstance (i). Le kapudan-pascha 
dépêcha le kiaja de l'arsenal avec la nouvelle 
de la victoire, eu le chargeant de demander 
à Constantinople de nouvelles munitions et 
des troupes fraîches. On lui fit passer cinq 
cents janitschares, cinq cents cannoniers , 
cinq cents armuriers , et 30 à 40 bourses 
pour faire des distributions parmi les trou- 
pes, et subvenir aux besoins les plus pres- 



(1) Brusoni , 1. vi , p. 2(33. 

(2) Le même, p. 2G1. 

(3) Copia di lettera scrilta da NN. délia nave 
Veneziana la capitana délie navi armale sollo la di- 
rezione ed il comando dell' ecccllentissimoS. Iseppo 
Polfino , e dell' illustrissime- ed eccellenlissimo 
S. Mcolo , al 27 maggio lG5/i. 

[h) Naima, 1. u,p. A51. 



sants de la flotte (1). Le kapudan-pascha se 
porta sur Tine, qui fut saccagée pendant 
deux jours, puis contre Milo, où se trouvait 
la flotte vénitienne [ 12 juin 1654]. Les Vé- 
nitiens levèrent l'ancre pendant la nuit, et 
le lendemain matin les deux flottes firent 
voile à une certaine distance, se canonnant , 
mais sans se rapprocher. Le vaisseau de Sidi- 
Ahmed-Pascha fut à Malvasia, le kapudan- 
pascha se dirigea sur Chios, puis sur Phocée, 
où il rallia Sidi-Ahmed. Satisfait des dé- 
pouilles de la riche Tine, il ne songea plus 
à l'exécution de son plan sur Cérigo et Cé- 
phalonie, et envoya son kiaja à Constanti- 
nople pour demander encore des renforts et 
des munitions. Le grand vesir répondit au 
messager : « N'as-tu point de honte , pour 
une affaire dont on pouvait très-bien charger 
un tschausch , de quitter la flotte et de venir 
ici nous arracher l'âme , après que nous 
avons donné tout ce qui était nécessaire? » 
Le kiaja, épouvanté, se cacha et n'osa plus 
sortir. Après avoir radoubé ses vaisseaux à 
Phocée, le kapudan-pascha se dirigea par Sa- 
lonik, Imbros et Skyros vers Chios, où il con- 
gédia les pirates africains [aoùl] ; puis il par 
courut l'Archipel en s'avançant vers laCrète- 
revint par Rhodes à Smyrne , où il célébra 
la fête du Bairam, captura en route quelques 
corsaires et quelques bâtiments marchands, 
congédia , à Gallipoli, les princes de la mer 
ou les capitaines de la flotte de l'Archipel, 
fit son entrée triomphante à Constantinople 
avec six vaisseaux enlevés à l'ennemi , et pré- 
senta cinq cents prisonniers au sultan , qui 
reçut cette offrande de la manière la plus gra- 
cieuse, et revêtit le vainqueur de trois pe- 
lisses d'honneur (2). Le kapudan ayant de- 
mandé qu'à tous ses gens fussent confirmées 
leurs charges pour l'année suivante, cette 
faveur lui fut accordée au grand méconten- 
tement de ceux qui les avaient achetées pour 
ce terme , mais à la satisfaction de tous les 
bons Ottomans. 

Pendant que la flotte croisait dans l'Ar- 
chipel, de la mer Noire était venue la nou- 
velle que les Cosaques avaient opéré des dé- 
barquements sur la rive droite et la rive 

(1) Naima, 1. n, p. 451; Subdcl. Abdi-Pascba, 
loi. 17. 

(2) Naima, 1. u, p. i53. 



LIVRE LU. 



10 



gauche à Eregli et à Baitschik , et qu'ils exer- 
çaient d'affreux ravages. Faute de vaisseaux 
de guerre , on prit à Skutari quelques bâti- 
ments que l'on remplit o'e janitschares, et 
qui furent placés sous le commandement 
du ssanduk Kiajasi-Mahmud-Pascha. Des 
Cosaques débarqués à Baitscliik avaient été 
repoussés par le gouverneur de Siiistra. 
Siawuseh - Pascha accourut pour préserver 
le pays , et le vainqueur s'était saisi d'un 
tschaik. L'escadre, portant des janitschares, 
commit de tels ex<ès à Eregli, que les habi- 
tants regrettèrent hautement les Cosaques. 
Au retour une compagnie entière de ces mili- 
ciens s'engloutit avec le bâtiment qui la por- 
tait. Les malheureux habitants des côtes >e- 
nus à Constantinople pour exposer leurs griefs 
ne purent recouvrer aucune partie des objets 
dont on les avait dépouillés , et assistèrent à 
l'entrée triomphante de l'effronté pirate 
Mahmud-Pascha , qui s'avança au bruit des 
salves d'artillerie jusqu'à la pointe du sérail. 
Les événements particuliers rappelés par 
les annalistes ottomans ne sont sruère que 
des actes d'iniquités. Ainsi l'aga de Kassan- 
dra, Kaikdschi-Mohammed-Aga fut mis à 
mort seulement à cause de sa grande for- 
tune : on prétendait qu'il n'avait pu devenir 
si riche qu'en faisant le commerce de grains 
avec les Vénitiens. Pour complaire à Abasa- 
Hasan, ancien rebelle, et tout récemment 
aga des turkmans , qui se trouvait à Constan- 
tinople, on ramena de Xigisar Deli-Sipahi, 
et d'Alep Omerbegsade Mohammed-Beg , 
pour les étrangler tous les deux. Trois chefs 
de brigands, Suleiman, Mohammed et Ssa- 
ridsche, se rendirent sous la tente du gouver- 
neur de Kumili, qui faisait paître ses che- 
vaux à Malvasia , dans l'espoir de trouver de 
l'appui près de ce personnage ; ils furent sai- 
sis, charges de chaînes et envoyés à Cons- 
tantinople, où leur tète tomba sous la hache 
du bourreau. Le gouverneur d'Egypte , Mo- 
hammed-Pascha , excusa le départ des vais- 
seaux qui auraient du grossir la flotte otto- 
mane , en prétendant que le juge du Kaire , 
Molla-Abdullah, son ennemi, avait inter- 
cepté l'argent destiné aux équipages Le juge 
se justifia par le témoignage unanime de 
tout le pays, et néanmoins sa place fut con- 
férée à Ebusuudsade, qui avait gagné la fa- 
veur du grand vesir, en lui offrant des har- 



nais de cavalerie de la plus grande magnifi- 
cence. Ce fait fut trahi par les déclamations 
d'nn scheich maure, nommé Salim, qui, 
prenant le masque de la sainteté, et se préten- 
dant doué de la faculté de faire des miracles, 
n'était qu'un effronté jongleur. Le juge d'ar- 
mée Hosamsade, auquel il voulait soustraire 
un couteau d'or, lui dit : « Scheich, contente- 
toi de mettre d'autres à contribution avec 
ta sainteté , et ne viens pas nous rançonner ; 
il vaut mieux nous ménager pour d'autres 
temps. » — a Pour quels jours donc? » de- 
manda le scheich. — « Pour le moment où 
le peuple, indigné de tes mensonges et de 
tes fraudes, voudra ton expulsion ou ta mort; 
alors il te faudra des intercesseurs. » Ce jour 
prophétisé par le grand-juge arriva plus tard 
sous le grand vesirat de Mohammed-Kœpri- 
lu, qui retira au scheich son traitement de 
500 aspres, et finit par se défaire de cet 
homme. 

La puissance du kislaraga Beiram étaij 
maintenant arrivée aussi haut que celle de 
son prédécesseur Suleiman ; de sorte que 
le defterdar Morali, toujours prêt à ourdir 
des trames , fit offrir par cet officier du pa- 
lais G' 10 bourses au sultan, s'il voulait lui 
conférer le grand vesirat. L'aga envoya en 
même temps le billet au grand vesir, qui 
demanda des explications au defterdar; et 
celui-ci n'hésita point à jurer par le koran 
que tout cela était le résultat des machina- 
tions de ses ennemis; si bien qu'il en fut 
quitte ainsi pour cette fois. Bientôt après, le 
kislaraga courut le danger de perdre sa 
place , par suite de son insolence envers la 
Validé et le sultan lui-même. C'était la fêle 
du Bairam, et le sultan, conformément à 
l'ancien usage , assis sur son trône dans les 
appartements intérieurs, assistait aux jeux 
et aux divertissements des pages, auxquels 
il prenait un plaisir qu'expliquent les goûts 
de son âge. Son professeur, le vieil eunuque 
Rihan , avertit le kislaraga d'abréger ces 
jeux, et de soustraire surtout le sultan à la 
société des pages de l'intérieur, dont l'un 
pourrait bien s'élever au rang de favori, et 
se montrer un adversaire redoutable pour la 
domination des eunuques. Le kislaraga se 
plaça près du trône, en prenant une attitude 
impérieuse, et donna le signal de rentrer 
dans le harem. « JJon lala , dit le sultan , nos 



20 



HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN. 



ancêtres se tenaient la nuit de la fête dans la 
chambre des pages, seulement pour donner 
à ces jeunes gens l'occasion de montrer leur 
adresse ; ce spectacle nous fait plaisir. » Le 
kislaraga s'en alla, tout en murmurant, trou- 
ver la Validé. « Que veut dire ceci , que le 
pascha passe cette nuit dans la chambre des 
pages ? Ne connaissez-vous pas les jeunes 
gens, qui s'insinuent, s'imposent comme 
confidents , et finiront par enlever votre fils 
à votre domination ? » — « Aga, dit la Validé, 
mon jeune lion est encore un enfant inno- 
cent, qui se plaît à voir des jeux , ainsi que 
le veut le kanun de la fête ; laissez-le rester 
jusqu'à minuit. » L'aga retourna rapidement 
dans la chaszoda, se prosterna et dit : «Qu'il 
vous plaise de rentrer, la Validé l'ordonne ! » 
Le sultan, accoutumé à obéir à sa mère, ren- 
tra en étouffant sa colère ; mais les pages, 
privés par ce départ de la gratification d'u- 
sage, laissèrent éclater leur irritation contre 
le kislaraga , qu'ils entourèrent en l'acca- 
blant d'injures; déjà même l'un d'eux tirait 
son poignard contre lui; il se jeta de côté 
et se retira escorté par les baltadschis. Les 
pages firent jeter des billets dans les ca- 
sernes des janitschares et des sipahis, qui, 
mécontents du mauvais argent qu'on leur 
avait donné au dernier paiement de la solde, 
avaient refusé d'accepter le pilaw, et pillé de 
fond en comble la maison du defterdar ; 
ils les excitèrent à ne plus souffrir la do- 
mination des eunuques; les sipahis étaient 
d'ailleurs irrités de la rigueur déployée par 
l'aga des janitschares, le vesir Kenaan-Pas- 
cha, contre les fumeurs et les marchands 
de tabac. En effet ce vesir avait fait fermer 
les boutiques où l'on fumait du tabac, et 
fait briser les pipes; mais les Sipahis bat- 
tirent ses gens, et lui firent dire « de les 
laisser fumer tranquillement s'il ne voulait 
pas voir sortir de cette fumée la flamme de 
la révolte. » Kenaan-Pascha se garda donc de 
faire la ronde là où il savait que les sipahis 
fumaient, et il compromit ainsi son autorité 
par une concession forcée (1). Les sipahis 
envoyèrent des espions auprès des pages , 
pour savoir si l'appel à la résistance venait 
d'eux en effet ; le grand vesir et le mufti 
furent aussi informés de ces excitations. Le 

(1) [\ainia, 1. il, p. 474 et 475. 



mufti représenta à la Validé combien il 
serait dangereux de céder aux volontés des 
pages ; il apaisa ces jeunes gens par de sages 
représentations, etainsila chose futarrangée; 
seulement on éloigna le page qui avait tiré 
le poignard, ainsi que deux des plus compro- 
mis, et l'on imposa un éternel silence à 
Meleki, qui avait servi de messager entre les 
pages de l'intérieur et les agas du dehors. 
Cette année le trésor fut enrichi par la for- 
lune énorme de l'un des begs égyptiens les 
plus puissants, Ali de Dschirdsche, qui ti- 
rait annuellement 500 bourses de cinquante 
villages, louait tous les jours quatre mille 
ânes, et faisait exploiter sur la mer Rouge 
une mine d'émeraudes qui lui rapportait 
annuellement plus de 1000 bourses. La 
moitié seulement de ces dépouilles parvint 
à Constantinople ; le reste fut dévoré par 
les fonctionnaires du Kaire. Le 30 septembre 
1654- la capitale fut épouvantée par l'appa- 
rition d'un météore en forme de lance. Les 
uns virent dans ce phénomène l'annonce de 
la cessation de la peste , d'autres celle de 
l'accroissement de ce fléau : plusieurs pré- 
dirent même que la peste et la guerre al- 
laient se déchaîner à la fois sur l'empire. 
700 bourses venues de la succession de 
Matteo-Bessaraba, mort le 8 avril, permirent 
de payer les troupes avec de meilleures es- 
pèces. Trois mois après, mourut aussi Islam- 
Girai, chan de Krimée, après dix ans de 
règne. On le déposa dans le tombeau de son 
père. Mohammed-Girai , son frère , qui déjà 
s'était assis sur le trône du chanat, fut ap- 
pelé de Rhodes, reçut ensuite l'investiture 
par les mains du sultan , et fut embarqué 
pour la Krimée. A Tarapia l'inspecteur des 
douanes lui donna un festin dans le palais 
qu'il venait de construire ; Mohammed se 
disposait à se rembarquer en silence , quand 
le bruit se répandit que des barques de Co- 
saques épiaient son passage en mer; il fut 
donc jugé plus prudent de continuer la 
route par terre. Le sultan, dontle trésor avait 
reçu cette année des accroissements ines- 
pérés, fit présent au grand vesir du palais 
situé non loin d'Alaikœschk ; cet édifice fut 
restauré aux frais du souverain pour servir 
de résidence au grand vesir et à la chan- 
cellerie d'état , et depuis ce temps il est resté 
affecté à cette destination. Une éclipse de 



LIVRE LU. 



21 



soleil ayant eu lieu quelque temps avant 
l'entrée du grand vesir dans ce palais , les 
astrologues s'accordèrent tous pour annoncer 
que le premier personnage de l'empire ne 
tarderait pas à descendre dans la tombe. 
L'on aurait pu tout aussi bien rattacher 
l'éclipsé de soleil aux souillures dont se cou- 
vraient alors les ministres de la loi. Les deux 
grands juges Memeksade et Imamsade , par 
leur corruption et leur vénalité , allaient bien 
au-delà de tous leurs devanciers. Us vendaient 
les places dont la durée n'était pas encore 
terminée, prétendant que les possesseurs 
étaient morts ; si ces titulaires protestaient 
en se montrant contre la vente de leurs em- 
plois, ils leur promettaient toutes sortes de 
réparations qui n'arrivaient jamais. Le me- 
kufatdschi Kara-Abdallah, esprit moqueur, 
dont l'éloignement pour les deux juges d'ar- 
mée était bien connu, un jour après l'ex- 
pédition des affaires dans le diwan , leva les 
mains au ciel dans l'attitude de la prière, et 
commença un panégyrique d'Imamsade , le 
grand juge d'Anatoli. Le grand vesir de- 
manda en riant quelle était la cause de ces 
actions de grâces et de ces éloges, o Gracieux 
seigneur, dit le mauvais plaisant, un esclave 
que je chéris était atteint de la fièvre inter- 
mittente, qui bravait tous les remèdes et 
tous les talismans: enfin j'ai appelé sur cette 
fièvre le poids de tous les péchés du grand 
juge d'Anatoli, et à l'instant elle a quitté 
le patient. » Tout le diwan se mit à rire. 
«Hé! dit le grand vesir, pourquoi ne pas 
avoir pris plutôt à partie le grand juge de 
Rumili ? » — « Gracieux seigneur , je ne 
dérange pas celui - ci pour de si petites 
choses, je le réserve au moins en cas de 
peste. » Au milieu de ces manifestations de 
mépris public , les deux grands juges ne 
pouvaient conserver leurs places ; ils eurent 
pour successeurs Ssanisade et Kudsisade 
[24 septembre 1654]. D'autres juges déposés 
n'acceptèrent point les revenus qu'on leur 
attribua comme argent d'orge , et insultèrent 
autant qu'ils purent le mufti. Le plus ef- 
fronté dans ces injures fut Esiri-Moham- 
med, juge déposé d'Andrinople ; il écrivit au 
mufti une lettre dans laquelle il lui repro- 
chait des actes de corruption et d'iniquité 
de toute espèce. Une douzaine de ces légistes 
turbulents rédigèrent une requête collec- 



tive pour la destitution du mufti , et l'adres- 
sèrent au harem. Mais des griefs bien plus 
graves étaient produits avec beaucoup plus 
de violence dans une plainte anonyme, glissée 
entre les mains du sultan , et qui passait en 
revue toutes les turpitudes du gouvernement 
dans tous les départements. Le sultan, alarmé, 
ordonna une réunion générale de tous les 
ulémas en sa présence; et là devaient se 
trouver aussi les juges déposés de Rumili 
et d'Anatoli. Le mufti et le grand juge, par 
le moyen du bostandschi-baschi et du rap- 
porteur du mufti , disposèrent les choses de 
telle sorte que , de tous ces juges , ne furent 
admis à l'audience que quelques vieillards 
dont la simplicité toute passive n'était point 
à craindre , mais que l'on retînt les plus ar- 
dents, disposés à exposer leurs griefs, en 
leur disant que leur tour arriverait. On fit 
lecture de la plainte anonyme , après quoi le 
mufti tint un long discours pour prémunir 
sa majesté le sultan contre de telles calom- 
nies sans signature, et justifier la loyauté 
des ulémas. Après lui , parla le grand vesir 
dans le même sens. Les grands juges prirent 
la parole ensuite pour rendre témoignage 
des services inappréciables du grand vesir 
dans l'administration, du mufti dans la jus- 
tice, et pour annoncer que déjà le chef des 
émirs, dont le caractère élevé jouissait d'une 
si grande estime , avait déclaré cet écrit ca- 
lomnieux. Les vieux juges en retraite firent 
un signe d'assentiment, en disant : «Telle 
est notre opinion, s Le mufti prit de nou- 
veau la parole pour exposer que cette dé- 
nonciation honteuse était l'œuvre des grands 
juges destitués et d'autres magistrats qui, 
peu satisfaits de leur argent d'orge , l'avaient 
refusé, et, comme moyen de rétablir la paix, 
proposa le bannissement des deux meneurs 
Memeksade etEsirisade. Deux chatti-schérifs 
furent rédigés dans ce sens, et l'assemblée 
fut congédiée avec des marques de faveur. 
Cependant les juges disposés à se plaindre 
hautement attendaient devant la porte du 
sérail , dans l'espoir que bientôt leur tour 
arriverait , et ils préparaient les discours qu'ils 
voulaient prononcer contre le mufti et les 
grands juges , lorsque l'on vit sortir à la fois 
le grand vesir, le mufti , les grands juges et 
le chef des émirs, en grande pompe, avec 
tout leur cortège, qui força les curieux à se 



22 



HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN. 



retirer, s'ils ne voulaient pas être foulés sous 
les pieds des chevaux. Le grand vesir et le 
mufti, chevauchant l'un à côté de l'autre, 
s'entretenaient à haute voix de la sagesse et 
de l'équité que sa majesté avait déployées en 
ce jour, et le bruit des hommes qui les sui- 
vaient à pied couvrait les injures que vou- 
laient faire entendre les juges mystifiés de 
la sorte. Memeksade et Esirisade ainsi que 
deux de leurs âmes damnées furent bannis 
et réduits à la misère : mais le grand vesir, 
fatigué du long discours qu'il avait tenu, s'é- 
tant assis hors de la salle sur du marbre, 
ressentit une indisposition grave. Le lende- 
main la fièvre le saisit dans le diwan, et de 
retour chez lui , une attaque d'apoplexie le 
paralysa d'un côté. A celte nouvelle le sultan 
revint du palais de Skutari à Constanlinople, 
et envoya son premier médecin pour s'in- 
former de la santé du grand vesir. La dé- 
position du premier dignitaire de l'empire 
était indispensable; mais on l'ajourna pour 
ne pas perdre les présents accoutumés de la 
fête du petit Bairam, qui arrivait dans dix 
jours. Le bruit se répandit aussi dans le sérail 
que le sultan irait visiter en personne le grand 
vesir, ce qui mettait celui-ci dans le cas de 
préparer des offrandes plus riches afin de 
reconnaître dignement un tel honneur. Mais 
le souverain ne se présenta pas lui-même 
chez son ministre ; il lui adressa le billet 
le plus flatteur et le plus affectueux : 
«Père, écrivait-il, pour l'amour de Dieu, 
donne-nous une réponse positive. Ta maladie 
peut-elle se guérir ou serait-elle incurable? 
Les affaires de la foi et de l'empire ne per- 
mettent pas la moindre incertitude. Si tu 
peux revenir à la santé, tu es grand vesir 
pour toute ta vie ; sinon , fais-le-moi con- 
naître. » Le vieux paralytique répondit : 
« Très-glorieux et très-gracieux empereur 
et roi ! je me trouve fort bien , et mon intel- 
ligence est saine ; seulement je ne puis mou- 
voir librement mon bras et mon pied. Quel- 
ques médecins pensent que c'est un coup de 
sang ; mais de plus habiles sont d'opinion 
que ce mal peut être vaincu parles remèdes. 
L'ordre est de mon padischah. » Le premier 
médecin de la cour, consulté par le sultan et 
par la Validé , déclara que c'était une atta- 
que d'apoplexie. On délibéra donc pour sa- 
voir à qui envoyer le sceau de l'empire. De 



quatre grands vesirs déposés et vivant encore, 
Murad , Melek-Ahmed , Siawusch , Gurdschi, 
le dernier était trop vieux puisqu'il avait 
quatre-vingt-seize ans, les autres avaient 
chacun son parti et ses adversaires dans le 
diwan et le sérail ; le defterdar Morali , et le 
gouverneur d'Alep Ipschir, soupçonné de 
méditer une révolte , ralliaient aussi des voix . 
Le mufti était pour Siawusch ; mais dans 
l'entretien du chef de la loi avec le sultan , 
ce nom ayant été prononcé par un des 
confidents , la Validé quitta le rideau 
qui la couvrait, et s'avança en disant : 
« Siawusch prétend à posséder plus de pou- 
voir que mon lion , il est trop fier et trop 
orgueilleux pour servir son maître. » Le 
kislaraga et les autres eunuques, qui n'ai- 
maient pas Siawusch, se réunirent à cette 
opinion. L'un d'eux dit : « Siawusch est 
ennemi si déclaré des agas eunuques que , 
s'il en voit un en peinture , il ne continue 
pas son chemin avant que l'image n'ait dis- 
paru (1).» Les eunuques, la Validé et le 
defterdar Morali étaient tous disposés en 
faveur de Melek-Ahmed ; mais les ennemis 
de celui-ci combattirent habilement cette 
candidature ; suivant eux , Melek-Ahmed 
aurait dit « que tant que les complices du 
meurtre de la Validé seraient en vie et en 
possession d'emplois, il serait impossible à 
un grand vesir d'agir dans toute la plénitude 
de son autorité ; et qu'ainsi il n'accepterait 
pas le sceau. » Ces propos avaient été rap- 
portés aux eunuques par Meleki, et ils suf- 
firent pour enlever toute chance à Melek- 
Ahmed de ce côté. Le parti des chambres, 
qui désirait pour grand vesir un sujet sorti 
des rangs des pages, inclinait pour Ipschir— 
Pascha , auquel avait été assurée la main de 
la sultane Aische, et le premier eunuque de 
la princesse , l'aga Merdschan , à force de 
promesses , fit adopter aussi ces sentiments 
par les eunuques. Le sultan et la Validé 
n'hésitèrent donc plus qu'entre Murad et 
Ipschir. Informé de l'état des choses, le 
grand vesir, afin d'enlever la première di- 
gnité de l'état au kapudan-pascha Murad , 
qu'il détestait , envoya le sceau au sultan 
en désignant Ipschir pour le recevoir. C'est 
ainsi que l'esprit de faction et de rivalité, et 



(1) Naima, 1. u, p. 47?. 



LIVRE LU. 



23 



les sentiments de haine exclurent trois 
hommes qui avaient déjà tenu le gouvernail, 
pour élever à la direction des affaires un 
rebelle déguisé, Ipschir, signalé par ses tra- 
hisons et ses actes d'atroce tyrannie (1). 

Le grand écuyer porta le sceau de l'empire 
à Ipschir en Syrie ; il n'était accompagné que 
de six personnes; et lui-même, quoique ayant 
le rang de vesir de la coupole, était coiffé 
du bonnet rouge de chef d'escadron de bos- 
tandschis. A l'arrivée du messager dans Alep, 
Ipschir se lève , va au-de\ant du noble 
symbole, le baise, s'asseoit, et aussitôt, pre- 
nant une attitude fière et menaçante comme 
revêtu de la première dignité de l'empire , 
fronçant les sourcils, il s'écrie avec colère : 
« C'est l'ancien usage que le sceau de l'em- 
pire soit présenté au grand vesir par un 
dignataire escorté de quarante kapidschis , 
avec des bonnets d'étoffe d'or; d'où vient 
donc, vil palefrenier, que tu as l'audace 
de m'apporter cet emblème avec quelques- 
uns de tes pareils, en véritable costume de 
portefaix? d Le grand écuyer vesir, stupéfait, 
trembla d'effroi et ne put trouver un seul 
mot. « Dis la vérité , poursuivit Ipschir ; 
comment te trouves-tu chargé de présenter 
le sceau de l'empire? qu'as-tu donné pour 
cette mission? dis la vérité, il y va de ta tête.» 
Le grand écuyer avoua en tremblant qu'il 
avait donné iOO bourses. * Heureusement 
pour toi, tu dis vrai ; j'en avais eu avis avant 
ton arrivée , et combien as-tu donné pour 
la place de grand écuyer, que tu as enlevée 
à mon parent?» — a 20 bourses » ( 10,000 
piastres). Ipschir le fit asseoir à côté des 
agas au dernier rang, ne le fit plus appeler, 
sans pourtant lui permettre de s'en retour- 
ner. Il écrivit à Constantinople que l'état de 
désordre du pays exigeait sa présence dans 
cette partie de l'empire, et que tant que le 
calme ne serait pas rétabli, il ne pourrait 
venir. Cette réponse excita un étonnement 
général, et inspira des regrets d'un tel choix, 
surtout à ceux qui l'avaient proposé , au 
mufti et au kislaraga. Un challi-schérif, qui 
insistait sur son arrivée à Constantinople, 
lui fut expédié par un chaszeki, auquel ses 
amis remirent aussi des lettres pressantes. 



(2) Naima ; Subdet. Kara-Tschelebi ; Hadschi- 
ehalfa ; 1-cslike. 



Ipschir fit lire en plein diwan l'ordre de son 
maître , puis, se tournant vers le messager : 
«Ecoute, bostandschi; vous me prenez à 
Constantinople pour un de vos semblables; 
vous pensez que je dois aller à Constantino- 
ple me montrer serviteur obéissant des em- 
ployés de la cour, me lever et m'asseoir 
selon leurs signes. La Syrie , l'Egypte , 
l'Anatoli sont bouleversées; pourquoi irais— 
je à Constantinople avant d'avoir remis tout 
en ordre? cette œuvre accomplie, je prendrai 
bien vite le chemin de la capitale pour met- 
tre fin à une corruption effrontée qui fait 
trafic de toutes les places. » Ipschir adressa 
des lettres à tous lesalaibegs, sandschakbegs, 
officiers des janitschares et des sipahis des 
cantons environnants, pour qu'ils eussent à 
se trouver avec leur suite au commencement 
du printemps à Konia , afin de délibérer en 
commun sur les mesures indispensables pour 
la destruction de la corruption et le rétablis- 
sement de la justice. Aux sipahis il accorda 
le ghulamije et le weledesch (droits sur les 
jeunes garçons et les enfants) , mais saus les 
investir d'aucun des emplois qu'ils atten- 
daient; aux janitschares il donna leur solde 
suivant le kanun. 'foute l'Asie était dans 
l'attente. Ipschir était proclamé un mehdi 
( Messie) , duquel on devait espérer l'établis- 
sement d'un nouvel ordre , l'affermissement 
de l'empire. Le rapport du chaszeki alarma 
la cour et la ville ; il était manifeste que le 
nouveau grand vesir se mettait en état de 
désobéissance et que bientôt il se déclarerait 
en révolte. Tout retomba sur le mufti et sur 
Merdschan-Aga, le premier eunuque de la 
sultane Aische , destinée comme épouse à 
Ipschir. L'ancien reis-efendi Mewkufatdschi, 
maintenant président de la première cham- 
bres des comptes ( baschmuhasebesi) , l'âme 
de toutes les affaires, fitaukaimakamMelek- 
Ahmed la proposition de prendre 250 bourses 
dans le trésor pour les besoins les plus indis- 
pensables, et d'envoyer des circulaires dans 
les gouvernements pour déclarer le grand 
vesir rebelle. Melek-Pascha n'eut pas le 
courage d'adopter un parti aussi décidé ; il 
craignit qu'on ne l'accusât de viser à la place 
de grand vesir ; d'un autre côté le bruit cou- 
rait que Merdschan avait acheté la voix du 
mufti pour la nomination dlpschir, moyen- 
nant 10,000 ducats. A l'instigation de la 



24 



HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN. 



Validé, Merdschan-Aga lui-même fut enfin 
expédié en courrier à Ipschir avec vingt 
baltadschis et un officier de la maison de la 
sullane fiancée. Dès le commencement de 
décembre le nouveau grand vesir s'était porté 
d'Alep à Antioche , annulant par des ordres 
répétés tous les baux que le defterdar Mo- 
rali avait concédés moyennant de l'argent 
pour deux ou trois années, concédant les 
gouvernements à ses créatures; il accorda 
ainsi celui d'Alep au fils de Tajjar-Pascha , 
auquel il fit donner 8,000 ducats pour le 
sultan et 2,000 pour la Validé, tandis qu'à 
Constantinople on avait vendu ce même gou- 
vernement à un autre, au prix de 1,000 bour- 
ses, sans compter 100,000 piastres que le 
sultan reçut ensuite comme présent d'hon- 
neur. Ipschir appela auprès de lui ses meil- 
leurs amis, Abasa-Hasan, ancien rebelle, 
chef des Turkmans, Gurd-Ali, Begsade-Ali et 
d'autres fameux sipahis, nomma un nis- 
chandschi et un tschauschbaschi , et s'avança 
lentement vers Antioche, où il décida des 
procès, déposa des juges accusés et conféra 
leurs places à d'autres. Il changea le gouver- 
neur de Damas , Defterdarsade-Moham- 
med-Pascha , dont il donna la place à l'un 
de ses favoris, le jeune Tscherkesse Schehsu- 
warsade, avec le rang de vesir. En arrivant à 
Adana, il fit arrêter le gouverneur Mahmud, 
à cause de quelques plaintes élevées contre 
lui, ainsi que le defterdar de Karamanie, 
dont il ordonna plus tard d'abattre la tête ; 
maintenant il laissa partir le grand écuyer 
pour Constantinople. Là, les directeurs des 
finances, le defterdar Morali, l'inspecteur 
de la douane Hasan-Aga et leur adjoint Deli- 
Burader, qui avaient tiré chacun quelques 
centaines de bourses de fermes vendues à 
l'avance , se trouvèrent dans le plus grand 
embarras à la nouvelle des mesures tran- 
chantes d'Ipschir. Le defterdar se proposa 
comme grand vesir, et voulut se charger 
d'anéantir le rebelle en marchant contre lui 
en qualité de serdar, et confiant l'avant-garde 
à Katirdschioghli. La proposition avait déjà 
été portée aux oreilles du sultan et de la Va- 
lidé; mais Murad-Pascha, qui, sans être ami 
d'Ipschir, regardait la nomination de Morali 
comme beaucoup plus funeste que la con- 
servation d'Ipschir à son poste, s'y opposa. 
Le mufti calma les esprits en exprimant la 



pensée bien arrêtée de se tenir dans une 
position expectante jusqu'à l'arrivée de la 
première réponse d'Ipschir, qui avait annoncé 
vouloir passer l'hiver à Konia. Le jour de 
son entrée dans Konia , Ipschir fit décapiter 
un beg kurde et le kiaja du précédent pascha 
de Damas, Kara-Hasan. Puis il poursuivit sa 
route vers Ladik et Bulawadin , et reçut à 
Tschobanli, au-delà de Karahiszar, Sulei- 
man-Aga, envoyé au-devant de lui par l'état- 
major des janitschares pour le complimenter 
(26 janvier 1655). Contrairement au kanun , 
il revêtit cet officier d'une pelisse d'honneur 
et lui donna 3 bourses. Dans le voisinage de 
Kutahije vint au-devant de lui le vieux Kœ- 
prili-Mohammed-Pascha, qu'il reçut gracieu- 
sement , puis l'investit du gouvernement de 
Tripoli et l'emmena avec lui jusqu'à TS'icée. 
Là il se sépara de ses fils Ahmed et Musta- 
fa-Beg, et prit la route de Tripoli; mais déjà 
le gouvernement de cette ville avait été con- 
féré de Constantinople à un autre titulaire, 
qui le reprit encore après la ruine d'Ipschir; 
de sorte que Ivœprili-Mohammed partit sans 
avoir pu rien saisir. 

Cependant, à Constantinople, l'ex-vesir 
Derwisch-Mohammed était mort , et 95,000 
ducats et 800 bourses de piastres passèrent 
de sa succession dans le trésor. Ce dignitaire, 
Tscherkesse de naissance, trouvait moyen de 
satisfaire son goût pour le luxe et la magni- 
cence, moins par les exactions que par une 
administration habile de sa fortune, l'exploi- 
tation de ses fonds de terre et le produit 
de ses troupeaux. Premier gouverneur de 
Bagdad après la prise de cette ville, il fut 
chargé de la repeupler et de rendre à la 
culture les champs dévastés ; il tirait plus de 
1,000 bourses par an de son commerce avec 
l'Inde par Baszra. Il achetait à bas prix des 
brebis des hordes de pasteurs persans qui 
faisaient paître leurs troupeaux dans le can- 
ton de Schehrsor, et les revendait avec un 
énorme bénéfice dans les boucheries de Bag- 
dad ; il trafiquait de la sorte et avec les mê- 
mes avantages sur le grain , qu'il employait 
ensuite dans ses boulangeries. Lui-même se 
chargeait de tirer d'Alep le drap nécessaire 
à l'habillement de ses troupes; et, comme 
ses marchandises ne payaient aucun droit 
de douanes, il écrasait tous les autres mar- 
chands par sa concurrence. Il prêtait son 



LIVRE LU. 



25 



argent à 5 0(0, et se montrait en tout plutôt 
spéculateur qu'homme politique (1). 

A Constantinople le peuple et les divers 
partis s'entretenaient beaucoup de la venue 
problématique d'Ipschir ; on se demandait 
ce qu'il faudrait attendre, s'il venait, qui 
serait rançonné, qui déposé, banni, misa 
mort. On consulta le mufti pour savoir s'il 
ne vaudrait pas mieux interdire tous ces pro- 
pos et châtier quelques-uns de ceux qui en- 
freindraient la défense. Le sage mufti pensa 
qu'il ne serait d'aucune utilité de défendre 
les conversations sur tous ces sujets, et l'his- 
toriographe de l'empire ajoute : « Vérita- 
blement c'était là une sage opinion.» L'a- 
gent d'affaires d'Ipschir et le président de la 
chancellerie des registres (Rusnamedschi) 
partirent pour l'Asie au-devant du grand 
vesir. Le reis-efendi Schamisade obtint un 
chatti-schérif qui lui ordonnait, en con- 
sidération de la nécessité de sa présence 
près de la Sublime Porte , d'attendre l'ar- 
rivée du grand vesir à Skutari, et de le re- 
cevoir en ce lieu avec le tschauschbaschi. Ce- 
pendant Ipschir s'était avancé par Ishakli 
jusqu'à Nicomédie. A Ishakli, lui avait été 
présenté son ennemi Katirdschioghli, sands- 
chak-begd'Hamid, dont la grâce avait été due 
à l'intercession du kapudan-pascha Murad , 
et il l'avait reçu avec plus de bienveillance 
que Katirdschioghli ne s'y attendait. « Gra- 
cieux seigneur, avait dit le sandschak-beg en 
jetant par terre son casque et se prosternant 
aux pieds du vesir, je suis ton esclave, qui 
avoue sa faute et accourt pour te servir ; 
voici le fer, voici mon cou ; il t'appar- 
tient de commander le supplice ou de par- 
donner. » Ipschir, sentant son orgueil flatté 
par cet abaissement et cette soumission de 
son ennemi, l'accueillit avec bienveillance, 
lui rendit son casque et son sabre , et le re- 
vêtit d'un kaftan d'honneur. Quand le grand 
vesir fut à Nicomédie, la crainte et l'espé- 
rance agitèrent la capitale (février 1655). 
Dans un conseil tenu près du sultan, auquel 
assistèrent le mufti , le kaimakam , le kapu- 
dan-pascha, le souverain déclara sa volonté, 
que le sceau fût remis au defterdar, Adèle 
serviteur, bien préférable à l'indocile Ip- 
schir. Murad-Pascha prit la parole pour sup- 

(1) Naima, 1. n , p. 4S9 et 490. 



; plier son maître de ne rien précipiter, d'at- 
tendre l'arrivée d'Ipschir ; ensuite tous les 
emplois se distribueraient. « Que dites-vous 
à cela? » demanda le sultan au mufti et au 
kaimakam ; mais tous deux , consternés , ne 
trouvèrent d'autres paroles que : « C'est l'or- 
dre de mon padischah. » Le kislaraga , les 
eunuques intimes , amis du defterdar et en- 
nemis de Murad, interprétant le silence du 
mufti et du kaimakam en faveur de leur 
protégé , dirent alors au sultan : « Mon pa- 
dischah , ne prêtez pas l'oreille à Murad , cet 
oppresseur qui a déterminé le meurtre de 
votre père Ibrahim. » De violents débats s'é- 
levèrent entre les eunuques et Murad. Le 
sultan, troublé, mécoutent, leur ordonna de 
sortir. Hors de la salle du conseil , les eunu- 
ques assaillirent le kapudan-pascha d'injures 
et de coups , tirèrent même leurs poignards, 
et crièrent au baltadschi qui le suivait : 
« Tuez-le ! » Murad-Pascha , saisissant son 
poignard , se défendit contre les assaillants. 
Comme c'était un homme agile et vigou- 
reux , il s'ouvrit rapidement un passage en 
se retirant par la porte , et se trouva en- 
touré de sa suite et de ses domestiques. 
Alors il s'écria : « Vous ne tarderez pas à 
subir votre châtiment pour avoir entraîné le 
padischah dans la voie de l'erreur ; il me 
convient de dire la vérité ; que l'empereur 
fasse ensuite ce qu'il voudra. » Les bostand- 
schis, ne sachant ce que tout cela signifiait, 
voulaient tomber sur lui, lorsque heureuse- 
ment survint le bostandschi-baschi ; et l'on 
détourna une hache prête à frapper la tête 
de Murad. Telle était alors la liberté des dé- 
libérations en présence du sultan. Pour atté- 
nuer l'effet de telles scènes sur le grand ve- 
sir, on envoya à sa rencontre son ami, le 
chodschadu sultan, Rihan-Aga, qui fut chargé 
d'une lettre flatteuse de la main du maître 
et d'une pelisse d'honneur. Ipschir reçut le 
chatti-schérif avec les marques d'un profond 
respect , et le député avec amitié ; puis, dans 
un entretien intime, il dit à celui-ci: 
« Écoute , aga , je sais qu'à l'instigation de 
quelques traîtres le padischah avait résolu 
de me mettre à mort; mais, me confiant 
en Dieu, je veux néanmoins servir la foi 
et l'empire ; ensuite qu'ils fassent ce qu'ils 
veulent. » Rihan protesta, en invoquant trois 
fois le nom de Dieu , que le sultan et la Va- 



2G 



HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN. 



lidé étaient amis d'Ipschir , et s'engagea 
lui-même à le servir auprès de la cour. 
Maintenant Ipschir manda de Constantinople 
le tschausch-baschi et le reis-efendi, qui se 
trouvèrent dans le plus grand embarras , 
attendu qu'un chatti-schérif leur enjoignait 
de ne pas quitter la capitale. Murad-Pascha, 
qu'ils consultèrent, leur dit qu'il leur était 
impossible de rester, et ils se mirent en 
route avec la plus grande répugnance. Le 
lendemain le directeur des douanes, Hasan, 
et le secrétaire des sipahis, Kalender-Mo- 
hammed-Efendi , allèrent aussi au-devant 
du grand vesir, portant pour lui de riches 
présents. Dans le premier entraînement de 
la crainte , le directeur des douanes offrit 
môme son sérail de Skutari à Abasa-Hasan, 
remit en secret à Gurd-Mohammed et à Beg- 
sade-Ali , à chacun une bourse de 250 du- 
cats, et leur présenta en outre publique- 
ment beaucoup d'objets d'un grand prix , 
afin de se frayer par ces médiateurs la route 
jusqu'à Ipschir, et d'obtenir de ce grand vesir 
un favorable accueil. L'inspecteur des regis- 
tres de la chambre , Aligœs-Mohammed , 
Kiaja et factotum de Murad-Pascha, s'ima- 
gina que , par égard pour son maître , on le 
recevrait les mains vides. Ipschir ne lui 
adressa pas une parole, ne laissa pas tom- 
ber sur lui un regard, et chargea un de ses 
officiers de s'occuper de lui. Il déposa le 
tschauschbaschi , dont il donna la place au 
kiaja de la sultane Aische ; il destitua les 
six généraux de la cavalerie , et fit occuper 
leurs places par ses créatures. L'un des agas 
déposés, Osman, ne voulait pas rendre l'é- 
tendard qu'on lui redemandait, parce qu'il 
comptait sur l'appui de Schaaban , époux de 
Meleki ; mais il lui fallut céder. Le reis- 
efendi , après avoir rencontré l'accueil le 
plus glacial , ne put conserver aucun doute 
sur sa destitution prochaine. Ipschir s'était 
avancé déjà jusqu'à Maldepe, et le lieute- 
nant-général des janitschares avait annoncé 
dans les chambrées de ses soldats que le len- 
demain ils eussent à se tenir prêts pour 
l'entrée solennelle du grand vesir, quand un 
billet de la sultane Validé lui défendit de 
laisser un seul janitschare se rendre à Sku- 
tari. Cet ordre excita un étonnement géné- 
ral ; et voilà ce qui l'avait provoqué : le 
sultan ayant fait inviter Ipschir à paraître 



seul et sans suite, celui-ci avait répondu 
qu'il voulait entrer dans la capitale avec 
toute la pompe attachée à sa dignité. Les 
janitschares, craignant que tous ces apprêts 
ne fussent dirigés contre eux , s'armèrent 
dans leurs casernes. Bientôt l'aga des janit- 
schares et leurs quatre lieutenants-géné- 
raux , accompagnés de Chaszekis, s'avan- 
cèrent à la rencontre du grand vesir (25 
février 1655). Enfin, Ipschir partit de Mal- 
depe en grande pompe. Le mufti, les vesirs, 
les grands juges l'attendaient à Skutari. Il 
mit pied à terre seulement devant l'aga des 
janitschares , l'un de ses vieux amis; quant 
aux autres, il les reçut à cheval. La marche 
était ouverte par les chambellans ; puis ve- 
naient les officiers d'état-major des odschaks, 
les deux grands juges, les vesirs, le mufti, 
vêtu de blanc, le grand vesir, complète- 
ment habillé de rouge. Derrière lui étaient 
ses compagnons d'armes les plus dévoués, 
Hasan-Abasa, Gurd-Mohammed, Begsade, 
Ali et d'autres chefs de rebelles , coiffés de 
bonnets dorés. Il descendit, à Skutari, au 
palais de sa fiancée, la sultane Aische, où un 
grand festin était préparé. Après avoir pris 
place entre le mufti et le kaimakam Melek, 
il présenta ses affidés, les chefs de rebelles, 
l'un après l'autre. Le mufti, homme adroit, 
d'un esprit souple et de manières gracieu- 
ses, trouva quelque chose d'agréable à dire 
à chacun d'eux : « La distinction avec la- 
quelle vous les traitez, dit-il au grand vesir, 
témoigne de la valeur de ces faucons. » Deux 
jours après eut lieu l'entrée solennelle par la 
porte d'Andrinople. On voyait figurer dans 
le cortège soixante-trois ulémas et tous les 
grands dignitaires. Des chanteurs attachés 
aux régiments des janitschares entonnaient 
les vers composés par eux en cette circons- 
tance , d'une voix si retentissante qu'on les 
entendait d'une lieue. Derrière le grand 
vesir marchaient les sipahis, les ssaridsches 
et les lewendes, entourés par les janitscha- 
res. Par-venu au sérail, tout le cortège se 
sépara en se déployant des deux côtés; le 
grand vesir et le mufti s'avancèrent seuls 
devant le kœschk. A la porte du grand vesir, 
les ulémas se retirèrent en saluant. Le len- 
demain furent célébrées les noces d'Ipschir 
avec la sultane Aische. 
Ipschir commença son administration par 






LIVRE LU. 



27 



déposer ses ennemis et conGsquer leurs 
biens. Le defterdar Morali , auquel il repro- 
chai ï avec raison d'avoir prétendu au grand 
vesirat, fut déposé, renfermé, et dans la 
nuit même on fit partir Gurd-Ahmed-Pas- 
cha pour la Morée , afin qu'il y saisit les 
comptes, les biens et les frères du defterdar. 
Le kiaja du précédent grand vesir Der- 
wisch-Mohamed-Pascha, Ali-Aga, signalé 
pour son savoir et son amour pour la jus- 
tice, fut mandé chez Ipschir, qui voulut le 
revêtir de la pelisse d'honneur. « Gracieux 
seigneur, dit Ali, dites-moi d'abord pour- 
quoi je dois me parer de ce costume , afin 
que je sache si je suis digne de l'emploi que 
vons me destinez. » Il lui fallut se couvrir 
de la pelisse d'honneur, puis Ipschir dit: 
«Sa Majesté le padischah, de son propre 
mouvement, t'a fait defterdar. s Ali-Aga se 
jeta aux pieds du grand vesir et le supplia 
au nom de Dieu et du Prophète de le déli- 
vrer d'un emploi pour lequel il n'était point 
propre. Ipschir fronça les sourcils et dit -• 
« Puisque Sa Majesté t'a jugé capable , c'est 
que l'intelligence ne te manque pas. » Le 
grand vesir avait plus d'un motif de rancune 
contre le kaimakam Melek-Ahmed-Pascha , 
qui avait fait priver Abasa-Hasan de la place 
d'aga des turkmans , avait aspiré au sceau , 
et, ne pouvant le saisir, s'était efforcé de 
travailler au profit du defterdar Morali , et 
enfin était sorti des limites de ses fonctions 
; provisoires pour s'occuper des questions les 
| plus graves. Ipschir le fit appeler, lui déclara 
j qu'il était gouverneur de Wan et qu'il de- 
vait se rendre sans délai à sa destination. 
i Melek-Ahmed-Pascha n'osa pas même ren- 
i trer chez lui pour voir son épouse , et du 
palais du grand vesir se mit directement en 
iroute pour Skutari. Cette nuit même des 
Ischauschs furent expédiés derrière lui , 
pour lui faire restituer 60 bourses qu'il avait 
reçues comme kaimakam. Le mewkufat- 
dschi et le reis-efendi, ses deux agents les 
plus dévoués, furent déposés et jetés dans 
les Sept-Tours. Ssidki-Efendi reçut la place 
de reis-efendi , qu'il avait jadis occupée. 
Déli-Burader et son frère , percepteur des 
contributions des zigeunes, ainsi que Ghod- 
de-Kiaja furent arrêtés. Ipschir ordonna tout 
cela le visage sombre et menaçant, les sour- 
cils froncés, sans adresser un regard ou une 



parole amicale à personne. Par cette con- 
duite insultante il aliéna tous les esprits; il 
les irrita plus encore par la violation de sa 
promesse relativement à l'amélioration des 
monnaies; alors la piastre, qui était donnée 
au titre de 80 aspres , n'avait pas à beaucoup 
près cette valeur, car elle contenait une 
moitié de cuivre au lieu d'argent. La Va- 
lidé avait fait adresser à Ipschir un chatti- 
schérif pour lui défendre de mettre à mort 
le defterdar Morali. Irrité de cette entrave , 
le grand vesir obtint une autre lettre du 
sultan qui bannissait Morali à Chypre. Quand 
Morali se fut mis en route, des courriers 
furent dépêchés sur ses traces pour le faire 
immoler. Deux pupitres contenant chacun 
25,000 piastres , qui furent trouvés chez un 
dépositaire auquel l'ex-defterdar les avait 
confiés la nuit de sa déposition , servirent à 
Ipschir pour justifier l'exécution de Morali , 
qu'il représenta au sultan comme un traître. 
Schaaban-Chalife, époux de Meleki, fut 
obligé lui-même de restituer 80 bourses. 
Après l'éloignement de Melek-Pascha , ses 
deux principaux instruments , le mewku- 
fatdschi et Ghodde-Kiaja, furent exilés à 
Chypre et embarqués pour l'Asie. Avant 
Nicée les tschauschs qui les accompagnè- 
rent avaient été remplacés par quatre le- 
wendes. Un aga d'Anatoli , vieille connais- 
sance de Ghodde-Kiaja , qui vint au-devant 
d'eux avec vingt cavaliers , offrit à Ghodde- 
Kiaja de les délivrer en massacrant les le- 
wendes. Le mewwkufatdschi ne consentit 
point à cette proposition malgré toutes les 
instances de son compagnon d'exil. Le len- 
demain ils furent atteints par des messagers 
de mort. Le reis-efendi Schamisade, après 
avoir vendu tous ses biens pour fournir 180 
bourses , ne dut la vie qu'à l'intercession de 
ses nombreux amis. Il lui fut enjoint d'aller 
en pèlerinage à la Mecque; mais il resta ca- 
ché à Skutari, où le retenait peut-être la 
goutte. A l'occasion de la fête de l'équinoxe 
du printemps , Ipschir offrit au sultan trois 
chevaux d'une merveilleuse beauté, tout 
couverts de pierreries, avec des étriers, des 
sabres, des selles et des masses d'armes 
d'or pur , des ballots de challs et de riches 
étoffes, et une voiture chargée de 100 
bourses de ducats ; à la Validé, il présenta des 
objets d'une valeur de 20 bourses : mais le 



28 



HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN. 



silihdar et les favoris, contrairement à l'u- 
sage, ne reçurent rien du grand vesir. 

La ruine d'Ipschir fut amenée par les 
masses sans frein de saridsches et de seg- 
bans , et par les sipahis, auxquels il devait 
son élévation. Ses trois auxiliaires intimes , 
Sidi-Pascha, Gurd-Mohammed et Tajjaro- 
ghli, auxquels il avait abandonné des woi- 
wodies dans l' Asie-Mineure , pressuraient 
le pays qu'ils accablaient de tous les maux 
de la guerre. Des plaintes arrivèrent en 
foule à Constantinople. Les sipahis, aux- 
quels Ipschir avait promis le ghulamije et 
le vveledsche, le rétablissement des listes 
jadis détruites et une distribution d'emplois, 
étaient violemment irrités de ne voir ac- 
complir aucune de ses promesses dont l'é- 
puisement du trésor rendait l'exécution 
impossible. Ils produisirent leurs griefs ; et, 
comme on n'y fit point droit, ils écrivirent 
auxjanitschares pour les exciter à faire cause 
commune avec eux. La lettre fut lue dans 
la mosquée du centre ; d'abord elle resta 
sans résultat, combattue par le prédicateur 
Husein et les représentations des officiers. 
Alors les sipahis s'adressèrent aux chefs des 
anciennes bandes de brigands, à Gurd- 
Mohammed, Abasa, et autres champions 
de ce genre, afin d'obtenir par cette média- 
tion qu'on leur tînt parole. Ipschir répondit 
à ses compagnons que les demandes des 
sipahis n'avaient pas obtenu l'assentiment 
du sultan ; que plusieurs de ces gens avaient 
mal compris ses paroles, et que néanmoins 
il les protégerait contre les effets de la 
colère du sultan , qui avait ordonné de les 
châtier ; qu'il leur fallait prendre patience 
jusqu'à la sortie de la flotte ; qu'ensuite il 
mettrait l'affaire en bon train. Les média- 
teurs furent alarmés de cette réponse im- 
prudente, qui révélait le plan formé par le 
grand vesir de se défaire des agitateurs. 
Ipschir avait fait inscrire dans les sipahis 
destinés pour la Crète des miliciens irrégu- 
liers des provinces qui lui avaient demandé 
ces sortes de places; et Katirdschioghli lui- 
même devait s'embarquer pour cette île avec 
quelques centaines de ses gens. Aux désordres 
de ces ssaridsches, aux exigences des sipahis 
et à la crainte que pouvaient inspirer leurs in- 
terprètes, vint se joindre encore l'hostilité du 
puissant kapudan-pascha Murad, qu'lpschir 






traitait sans aucune espèce d'égard , et dont 
il songeait à se débarrasser. Le grand vesir 
insista sur le prompt départ de la flotte. « Il 
faut absolument que la flotte prenne la mer 
cette semaine, dit-il un jour dans l'arsenal 
au kapudan-pascha , c'est la volonté irrévo- 
cable du padischah. » Murad lui répondit 
que c'était impossible, tant qu'il n'aurait 
pas obtenu 400 bourses nécessaires pour 
achever l'armement. « Seigneur collègue , 
reprit Ipschir, au temps de votre grand 
vesirat vous avez emprunté 400 bourses dont 
la reconnaissance se trouve encore parmi 
les papiers du sultan ; plusieurs fois il m'a 
ordonné de recouvrer cette somme, et 
jusqu'alors je m'étais abstenu par ménage- 
ment pour vous et dans la pensée que vous 
la réserviez pour l'équipement de la flotte ; 
mais je ne puis différer plus long-temps ; 
prenez donc sur vous-même les 400 bourses 
dont vous avez besoin. » Murad répliqua que 
depuis long-temps il avait payé, mais qu'il 
n'avait pas osé réclamer la reconnaissance. 
Ipschir refusa les fonds demandés de la 
manière la plus positive, et Murad, voyant 
nettement que le grand vesir méditait sa 
perte , promit maintenant avec une condes- 
cendance affectée de mettre à la voile au 
plus tôt. En effet l'équipement fut poussé 
avec la plus grande rapidité, tandis que sous 
main le kapudan-pascha mettait en mouve- 
ment tous les leviers pour renverser son en- 
nemi. Il fit appeler de nuit Gurd-Moham- 
med, sut l'amener à seconder ses plans, ainsi 
que d'autres agas des sipahis et Schaaban- 
Chalife, époux de la Meleki, si influente au- 
près de la Validé. Dans la ville fut répandu 
le bruit qu'lpschir voulait faire venir d Asie 
des lewendes et des sipahis afin d'écraser les 
janitschares , et qu'il préparait ensuite sa 
retraite au-delà du Bosphore. Tout cela 
était l'œuvre de Murad pour exciter les ja- 
nitschares. Enfin Gurd-Mohammed découvrit 
aux sipahis mécontents à Skutari le plan du 
changement médité dans le gouvernement , 
et avec cinq cents d'entre eux se rendit sur 
l'hippodrome [8 mai 1G55]. Des députés 
allèrent trouver les janitschares et ramenèrent 
des officiers de cette milice, qui feignaient 
de se faire entraîner de force. Deux des plus 
anciens soldats des deux corps et leurs re- 
présentants s'embrassèrent au milieu des 



LIVRE LU. 



29 



acclamations générales, l'alliance et l'amitié 
furent jurées; puis de tous les points des 
voix s'élevèrent contre l'oppression et les ini- 
quités qui faisaient gémir les provinces et la 
capitale. On lut une quantité de fetwas ren- 
dus à cet effet par les ulémas des gouverne- 
ments de l' Asie-Mineure , et en conséquence 
il fut résolu qu'on se ferait justice soi-même. 
Sous la conduite de Gurd-Mohammed les 
insurgés se rendirent auprès du mufti pour 
demander son concours. Le mufti promit 
tout pour se délivrer, et porta le premier au 
grand vesir l'effrayante nouvelle du soulève- 
ment. Ipschir par un rapport demanda au 
sultan l'assistance nécessaire. Le grand 
chambellan vint de la part du souverain ex- 
horter les rebelles à se séparer, et à présenter 
leurs demandes par des voies régulières. 
« L'ordre est du padischah , dit Gurd-Mo- 
hammed ; notre requête pour l'anéantisse- 
ment du grand vesir est toute prête. » D'a- 
près les dispositions de Murad , provocateur 
de tous ces mouvements, les sipahis furent 
traités cette nuit-là comme des hôtes par les 
janitschares. Les canonniers et les armuriers, 
qui n'avaient pris aucune part aux révoltes 
précédentes, s'étaient réunis cette fois aux 
mutins, et restèrent toute la nuit sur l'hippo- 
drome. Le lendemain, par le conseil de Mu- 
rad, le sultan se rendit du palais de l'arsenal, 
où il avait attendu jusqu'alors, au sérail ; enfin 
le troisième jour la ville tout entière fut en 
mouvement. Les rues étaient parcourues 
par des troupes de sujets accourus d'Asie 
pour se plaindre , portant sur leurs têtes des 
flambeaux allumés , comme un symbole de 
l'incendie qui dévorait l'empire. Les segbans, 
les ssaridsches, les sipahis et les janitschares 
formaient des masses énormes réunies sur 
l'hippodrome ; là fut rédigée la requête au 
sultan , pour demander les têtes d'Ipschir et 
des kiajas. L'aga des janitschares Keuaan- 
Pascha vint au nom du sultan les exhorter 
au repos , promettant que le sceau de l'empire 
serait donné à un autre. De la multitude 
s'élevèrent des cris accusateurs : o Oppres- 
seur, n'est-ce pas toi qui as distribué tant 
déplaces qui n'étaient pas vacantes, et privé 
ainsi de pain tant de braves jeunes gens? » 
Et aussitôt Kenaan , assailli par ces furieux , 
put à peine s'échapper au galop et regagner 
le sérail. Maintenant la colère se tourna contre 



le mufti . qui , d'après un bruit tout-à-coup 
répandu , voulait rendre un fetwa contre les 
sipahis et les janitschares. Le mufti et le 
grand vesir étaient allés au sérail ; à peine 
avaient-ils quitté leurs maisons qu'elles furent 
saccagées par les insurgés. Dans le palais du 
grand vesir les pillards se saisirent de plus 
de 400,000 ducats, dans celui du mufti 
ils trouvèrent les trésors accumulés pendant 
trois générations en livres et en objets pré- 
cieux , patrimoine de la famille d'Hasand- 
schan, c'est-à-dire du grand Chodscha- 
Seadeddin. Puis, satisfaits de'leur butin , ils 
brisèrent tout, vaisselle, sofas, bois, fer, 
portes et fenêtres. Cependant les généraux , 
les vesirs , le mufti , les grands juges s'étaient 
rassemblés dans le sérail. Lorsqu'arriva la 
nouvelle du pillage des habitations du grand 
vesir et du mufti , le sultan demanda : a Que 
faut-il faire?* Les ulémas, les vesirs gar- 
dèrent le silence. Alors Murad fit un signe 
au lieutenant-général des janitschares Ket- 
schedschioghli , qui occupait la dernière place 
dans le conseil ; celui-ci enhardi , se plaça 
devant le sultan , et dit : « Tes esclaves sont 
tous contents de notre padischah, mais ils 
ne veulent pas de ton lala , le grand vesir. » 
— « Qui rejettent-ils encore? » demanda le 
sultan. — or Le mufti , » dit Ketschedschio- 
ghli. Le prédicateur de la cour, Weli, con- 
firma cette déclaration, en disant : « Tant 
que le vesir et le mufti existeront , ces gens 
ne se disperseront pas. » Ipschir, voyant 
l'impossibilité de se maintenir, se prosterna 
devant le trône , et déposa le sceau entre 
les mains du sultan , qui aussitôt le remit à 
Murad- Pascha. Hosamsade-Abdurrahman 
fut nommé mufti. L'annonce de la destitution 
du grand vesir et du mufti ne satisfaisant 
point encore les insurgés, une sentence de 
mort fut résolue; mais tous les ulémas , pro- 
voqués à cette démarche par le chef des 
émirs, Sireksade , s'opposèrent unanimement 
à la condamnation du mufti, a Fais étrangler 
Ipschir et jeter son cadavre dehors, » com- 
manda le sultan au bostandschi-baschi ; et 
cela fut exécuté aussitôt. 

A l'aspect de la tête d'Ipschir, apportée 
dans l'hippodrome , un immense cri de joie 
sortit à la fois de toutes les bouches; on la fit 
passer de main en main , puis elle fut plantée 
sur une perche fort élevée, où lèvent la fai- 



30 



HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN. 



sait tourner dans tous les sens (1). Le lende- 
main les sipahis et les janitschares ne se sé- 
parant point encore, et réclamant de nouvelles 
têtes, poussés par d'anciens ressentiments 
et par des haines nouvelles, deux des ulémas 
les plus éloquents, Bulewi etlszmeti, vin- 
rent , au nom du sultan, du grand vesir et 
du mufti, les engager à se disperser, leur 
promettant l'accomplissement de la parole 
qu'on leur avait donnée. Il s'agissait de la 
survivance des places de sipahis pour leurs 
fils, du rétablissement du weledsch et du 
ghulamijc, et de la réintégration, sur les 
rôles , des sipahis que l'on en avait effacés 
(les tschaliks). Un acte en forme ayant été 
rédigé là-dessus, la prière fatiha fut récitée, 
Gurd-Mohammed s'embarqua pour Skutari 
avec les sipahis; les janitschares, les canon- 
niers et les armuriers se retirèrent dans 
leurs casernes respectives (2). Hasan-Abasa, 
frère d'armes d'Ipschir, qui s'était tenu à 
Skutari avec quelques milliers de lewendes , 
en partie segbans, en partie ssaridsches, avait 
rejeté toutes les propositions de Gurd-Mo- 
hammed pour faire cause commune avec les 
sipahis. Gurd-Mohammed avait gagné la moi- 
tié de ses gens; il ne lui en restait que mille 
environ. Après l'exécution d'Ipschir, Gurd- 
Mohammed ayant encore tenté de l'amènera 
lui, Hasan lui cracha au visage en le maudis- 
sant, et à la tête de ses lewendes se dirigea 
vers l'Asie-Mineure avec le désir de venger 
la mort d'Ipschir. Murad se vit de suite réduit 
à la position la plus critique ; car il lui' fallait 
remplir la promesse faite aux sipahis et an- 
nuler les nominations d'emplois faites par 
son prédécesseur. La réintégration des sipa- 
his retranchés des rôles et le rétablissement 
du weledsch et du ghulamije reportaient 
à cinquante mille sipahis et quatre-vingt 
mille janitschares (3) l'effectif de l'armée 
régulière réduit par Tarchundschi-Ahmed à 
deux mille cinq cent quatre-vingt-dix sipahis 
et cinquante mille janitschares ; et pour la 
solde de telles forces le trésor ne suffisait pas ; 
le désordre devint encore plus effrayant par 



(1) Naima, 1. Il , p. 528. 

(2) Rapport de Panajotti , comme appendice 'a 
ceini du résident impérial Ficninger. 

(3) Kaima , 1. il , p. 534. 



suite de la reprise des gouvernements con- 
cédés sous Ipschir, et de la réinstallation de 
ceux qui les avaient achetés un an ou deux au- 
paravant. Ce n'étaient que promotions contre 
promotions, destitutions opposées à destitu- 
tions ; le labyrinthe était inextricable: les 
finances étaient tombées dans l'empire du 
chaos. Trois mois à peine étaient écoulés, et 
déjà Murad voyait l'impossibilité de tenir 
plus long-temps le gouvernail de l'état, s'il 
ne voulait pas exposer sa tête. Il sollicita 
donc la permission de se retirer et d'aller 
faire un pèlerinage à la Mecque. Sa place fut 
donnée au vieux Suleiman-Pascha, époux de 
la sultane Aische [19 août 1055] , Albanais 
de naissance, qui, sous Murad IV, était entré 
comme page dans le sérail, s'était élevé sous 
Ibrahim au poste de silihdar, puis était de- 
venu gouverneur, et maintenant siégeait dans 
le diwan comme vesir de la coupole (1) . Murad 
mourut en route à Pajas, où il fut enseveli. 

Les suites des désordres de la capitale se 
manifestèrent bientôt dans les provinces. 
Gurd Mohammed , qui avait obtenu de Mu- 
rad-Pascha la place de chef des ïurkmans, 
s'opposa, à Konia , à l'entrée du gouverneur 
de Karamanie nommé par la Porte , Sidi- 
Ahmed-Pascha,,qui s'était lié d'amitié avec 
Hasan-Abasa. AQn de prévenir de plus grands 
désordres, on conféra de nouveau la woi- 
wodie des Turkmans à Hasan-Abasa , et pour 
séparer de lui Sidi-Pascha, on investit celui- 
ci du gouvernement d'Alep. A la première 
nouvelle de cette nomination , Ïïasan-Abasa 
s'était mis en route pour Alep,et, à force de 
représentationssur la tyrannie deSidi-Ahmed- 
Pascha , il avait déterminé les habitants à lui 
fermer les portes. Les gens d'Alep adoptè- 
rent ce parti avec tant de résolution que 
Sidi-Ahmed-Pascha, après avoir mis le siège 
devant la ville, dut s'en éloigner pour aller 
prendre le gouvernement de Siwas , qui lui 
avait été conféré sur ces entrefaites. Aussitôt 
que Gurd-Mohammed eut été informé de 
l'échec de Sidi-Ahmed devant Alep, il envoya 
son kiaja en toute hâte à Tripoli , et lui-même 
monta à cheval pour se rendre à Constanti- 
nople. Comme il traversait Adana, sur l'ordre 



(1) Osman-Èfèndisade , Biographies desvesirs, 
et le Snbdet, 



LIVRE LU. 



31 



du gouverneur, le vieux et imbécile Dschaa- 
fer, frère de l'ancien grand vesir Gurdschi- 
Mohammed , il fut arrêté , puis décapité. 
Sa tête fut envoyée à Constantinople avec 
celle de Dschindi-Mohammed, autre chef 
de rebelles; ce fut là le seul service que 
l'imbécile Dsehaafer eût jamais rendu à la 
Porte; maisdumoinsonavaitdes grâcesà lui 
rendre. Abdi-Pascha fut nommé au gouver- 
nement de Tripoli, qu'Ipschir avait conféré 
à Kœprili. Abasa-Hasan ravageant la Syrie 
avec dis à douze mille ssaridsches , d'accord 
maintenant avec Sidi-Ahmed-Pascha, il y 
avait lieu de les déclarer tous deux rebelles; 
mais le nouveau grand vesir Suleiman trouva 
plus prudent de confirmer au premier sa 
wonvodie des Turkmans, de conférer à 
l'autre le rang de vesir, et de les charger 
d'occuper et de défendre les Dardanelles (1). 
A Baszra, la tribu arabe d'Efrasiab s'était 
soulevée contre Murtesa , pascha de Bagdad, 
qui, sur l'invitation des deux émirs Ahmed 
et Fethi, seigneurs de Baszra, s'étant rendu 
dans celte ville , et n'ayant pas été satisfait 
des riches présents offerts par les habitants , 
avait pillé l'entrepôt des marchands indiens 
et arabes, et, pour détourner de lui-même la 
honte d'une telle action, avait ordonné le 
supplice des deux émirs , comme s'ils en 
étaient coupables. Dans la nuit même , les 
Arabes le chassèrent de Baszra, et à grand'- 
peine put-il s'échapper nu vers Bagdad. 
Murtesa fut ensuite nommé gouverneur d'A- 
lep et prouva que le châtiment infligé par la 
tribu d'Efrasiab ne l'avait pas rendu meil- 
leur. Avec soixante à soixante -dix bohé- 
miennes et danseuses il parcourait son gou- 
vernement, pressurant les habitants et leur 
arrachant de l'argent à force de tortures 
sanglantes. Les gens d'Alep se rassemblè- 
rent dans la grande mosquée pour y rédiger 
régulièrement leurs plaintes et les adresser 
ensuite à Constantinople. Aussitôt ils furent 
assaillis par les segbans et les ssaridsches du 
pascha, qui, sans respect pour la sainteté du 
temple où était le tombeau de Zacharie, 
massacrèrent tout ce qui leur tomba sous 
la main, n'épargnèrent pas même les mal- 
heureux qui se réfugiaient près du tombeau 



p) Naima, 1. h, p. 547 et 548. 



vénéré; plus de cinq cents victimes furent 
immolées dans le lieu saint. 

En Egypte aussi et même en Ethiopie, il 
y eut des soulèvements et des massacres. 
Les habitants de Suakin, après avoir tué 
deux mutesellims du pascha Mustafa , qui 
avait acheté le gouvernement moyennant 60 
bourses , le repoussèrent lui-même quand il 
accourut de Dschidda. A la vérité, des trou- 
pes envoyées par le gouverneur d'Egypte , 
Chaszeki-Mohammed-Pascha, sous le com- 
mandement du Beg Boschnak-Ahmed , les 
réduisirent à la soumission ; mais pour assu- 
rer la tranquillité il fallait mettre en mou- 
vement la garnison du Kaire. Les agas des 
troupes égyptiennes se refusèrent à cette 
opération, disant qu'ils étaient chargés de la 
garde du pays et de la sécurité des cara- 
vanes; que les agas eunuques, dont il y 
avait trente à peu près alors au Kaire, de- 
vaient maintenir l'ordre en Ethiopie. De là, 
des querelles et même des luttes à main ar- 
mée entre les agas militaires et les agas 
eunuques. Ces derniers assassinèrent dans 
l'ombre ou tuèrent ouvertement plusieurs de 
leurs adversaires , ce qui fit exiler quelques 
eunuques à Ibrim. Deux des plus puissants, 
l'ex - kislaraga Taschjalar et le confident 
Mesud-Aga, s'enfuirent à Constantinople, où 
ils remplirent le sérail de plaintes contre le 
pascha ; ils arrachèrent même une sentence 
de mort contre lui ; mais la résistance des 
agas des troupes contre les agas eunuques du 
Kaire offrit un exemple bien excitant pour 
Constantinople. 

Le grand vesir Suleiman-Pascha se trouva 
bientôt dans le même embarras que son pré- 
décesseur; car les finances étaient toujours 
dans un effroyable désordre, que l'altération 
des monnaies accroissait de plus en plus. 
La piastre avait bien cours à 80 aspres, se- 
lon la fixation légale , et l'écu du lion à 70 ; 
mais la monnaie nouvellement frappée ne 
pouvait plus être reçue que pour son poids , 
et elle était désignée sous le nom d'argent de 
Bohémien ou des tavernes. Le defterdar, le 
sage et loyal Ali , qui n'avait accepté cette 
place que par contrainte sous Ipschir, solli- 
cita maintenant la faculté de donner sa dé- 
mission, et son exemple fut suivi par le 
grand vesir lui-même. L'architecte Kasim , 
qui antérieurement avait recommandé à la 



32 



HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN. 



Validé le vieux Kœprili comme le seul 
homme dont la tête et le bras pussent porter 
secours à l'état, le signala maintenant à Su- 
leiman-Pascha comme étant digne de re- 
cueillir sa succession. Mais ce fut encore en 
vain. Suleiman répondit : « Comment dans 
ce temps un homme sans fortune , comme 
Kœprili, pourrait-il convenir à la situa- 
tion? » Sur le conseil des agas eunuques les 
plus puissants par leur influence auprès de la 
Validé, le sceau fut donné au serdar de 
Crète, qui, depuis dix ans de lutte continuelle 
dans cette île contre les infidèles, avait dé- 
fendu l'honneur de l'empire. En attendant 
son arrivée , l'on investit de l'autorité de kai- 
makam le kapudan-pascha Mustafa ( 27 fé- 
vrier 1656). Alors le mécontentement public, 
depuis long-temps contenu, éclata par l'in- 
surrection des troupes, l'une des plus re- 
marquables de l'histoire des Ottomans, et 
qui vit un impuissant sultan foulé aux pieds 
par des soldats. Quelques centaines de ja- 
nitschares revenus de Candie ayant à récla- 
mer un quartier de solde , remplirent les 
rues de Constantinople de leurs plaintes; ils 
criaient que durant l'année où ils soutenaient 
la cause de la foi , ils avaient eu des pierres 
pour oreillers et la terre toute nue pour ma- 
telas ; le kulkioja les repoussa rudement et les 
menaça de la prison. Mais leur troupe fut 
grossie par des sipahis turbulents qui avaient 
aussi à se plaindre de retard dans le paiement 
de leur solde , et dont les meneurs étaient 
Mehter-IIasan, Schamli-Mohammed et Ka- 
rnkasch-Mohammed (5 mars 1656). Ils se 
réunirent dans l'hippodrome au lever du so- 
leil et envoyèrent un message au sérail, pour 
demander un diwan à pied , attendu qu'ils 
avaient de graves propositions à faire. Aussi- 
tôt l'aga des janistchares fut déposé, et l'on 
commença d'autres changements parmi les 
officiers d'état-major. Mais tout cela ne fut 
d'aucun secours , car le feu de la révolte était 
attisé sous main par divers grands , nommé- 
ment par le kaimakam, qui était poussé par 
le désir d'obtenir la place de grand vesir. Le 
sultan envoya le vieux Nischandschi vers les 
mutins pour les apaiser ; mais ce fut en vain ; 
le lendemain, la mission du vesir Taukdschi- 
baschi et du grand juge n'eut pas plus de 
succès. Le troisième jour, les mutins insis- 
tèrent plus que jamais sur la tenue d'un di- 



wan à pied. Le mewkufatdschi Kara-Abdul- 
lah , qui s'était offert comme négociateur, en 
se rendant à cheval du sérail à l'hippodrome, 
fut assailli par la première troupe de sipahis 
qui le rencontra , et mis en pièces. On ac- 
corda la réunion d'un diwan , qui devait être 
tenu, non point dans le sérail et devant la 
porte de la Félicité, comme dans les occa- 
sions semblables, mais sous le kœschk d'Alai 
situé à l'angle du palais , dont la vue com- 
mande la ville, et d'où le sultan avait cou- 
tume de regarder les processions solennel- 
les derrière un grillage. Au-dessous de ce 
kœschk se rassembla la masse rebelle , le. 
sultan étaut derrière la fenêtre grillée. La 
foule cria que la fenêtre devait être entiè- 
rement ouverte pour que le sultan se mon- 
trât au peuple , et l'on se rendit à ce dé- 
sir ainsi exprimé. Le sultan parut, ayant à sa 
droite le mufti , à sa gauche le kaimakam ; 
derrière étaient le kislaraga et le kapuaga. De 
nouveaux cris ayant fait entendre qu'il fallait 
éloigner ces directeurs, afin que le souverain 
parlât seul et d'après sa propre pensée , le 
mufti et le kaimakam firent quelques pas en 
arrière. Les deux eunuques se retirèrent à 
l'abri de la fenêtre grillée afin de pouvoir 
souffler au Grand-Seigneur les oracles qu'il 
allait rendre (1). L'artificieux juge Hasan 
s'avança et tint un long discours sur les 
fautes de l'administration , sur les anciens 
vices de corruption et de vénalité des char- 
ges, sur les anticipations des fermages, les 
arriérés de solde, l'influence des eunuques 
et l'altération des monnaies ; disant qu'il se- 
rait impossible de remédier à ces maux , si 
l'on n'abattait pas les trente têtes portées sur 
les listes qui allaient être remises (2). Une 
corde fut descendue du kœschk pour que 
l'on y attachât la liste de proscription , et 
Mehter-Hasan enveloppa dans le papier une 
poignée d'aspres rouges, comme un témoi- 
gnage accusateur contre les coupables dont 
on demandait la mort. Le sultan dit ce que lui 
soufflèrent les eunuques masqués par l'ap- 
pui de la fenêtre, et le kaimakam, au nomdu 
souverain, cria aux mutins : « Mes serviteurs, 



(1) Rapport de tleningcr et de Ponajolli ; fiaima, 
1. Il . p. 556. 

(2) Ibidem. 



LIVRE LU. 



33 



les biens des hommes désignés sur cette 
liste seront confisqués, eux-mêmes seront 
bannis; mais cessez d'en vouloir à leur vie. » 
Cette concession ne servit à rien. Les re- 
belles crièrent au kaimakam : « Nous ne vou- 
lons pas de toi non plus » Et le jeune sultan 
de quatorze ans, effrayé par c;'S clameurs, 
donna aussitôt le signal de l'exécution de ses 
deux conseillers secrets, des deux maîtres 
du haiem et du paiais , des eunuques noir et 
blanc accroupis à côté de lui. Ils furent 
étranglés par ceux qui tremblaient devant 
un froncement de leurs sourcils, et jetés de 
la fenêtre sur la place pour satisfaire la sol- 
datesque irritée. Trois autres eunuques cou- 
damnés à mort, le chef de la chambre in- 
térieure des pages, le grand trésorier, le 
précepteur du sultan, Bélad, s'étaient lais- 
sés glisser le long des murs, à l'aide d'une 
corde , d'un autre côté du sérail , pour s'« n- 
fuir à Skutari ; le sultan dt>c: ndit vainement 
aux prières pour obtenir leur vie. Les trois 
fugitifs furent saisis, étranglés, leurs cada- 
vres , comme ceux du kislaraga et du kapu- 
aga , furent traînés sur l'hippodrome , et at- 
tach s au platane planté en ce lieu. Le même 
sort frappa l'inspecteur de la douane, qui 
avait falsitié les monnaies à Brusa, le maré- 
chal de la cour, dont les fils, couverts de vê- 
tements de deuil, sollicitèrent vainement la 
faculté de détacher du platane et d'emporter 
les restes de leur père . enfin la puissante et 
orgueilleuse favorite Meleki et son époux 
Schaabau-Chalife. Les places vacantes des 
eunuques exécutés furent occupées aussitôt 
par d'autres; le sceau de l'empire fut destiné 
au kaimakam Surnaseis-JIu^afa, provoca- 
teur secret de la révolte , quoique cet em- 

i blême du pouvoir eut déjà été adressé au ser- 
dar en Crète. A peine le bruit s'en répandit 
que les mutins eux-mêmes en murmurèrent, 
car Mustafa leur plaisait bien comme artis-an 
de révolte, mais non pas comme grand vesir. 
« Nous as-tu soulevés pour devenir grand 
TCsir? » lui criaient-ils effrontément. Rum- 
Hasan, au nom des mutins, représenta au 

[ sultan que Sarnasen-Hostafa ne convenait 
pas au grand \esirat, qu'il fallait faire pren- 
dre le gouvernail par une main plus ferme 
et plus habile. Ainsi, après une adminislra- 

| tion de quatre heures , Surnasen-Mustafa 
céda le sceau au second vesir Siawusch, 

TOM. III. 



Memeksade devint mufti au lieu d'Hosam- 
sade , et au bout de treize heures fut rem- 
placé lui-même par Mesud-Efendi. Le pla- 
tane auquel étaient suspendus les cadavres 
des eunuques, des faux-monnayeurs et des 
concussionnaires, resta long temps un épou- 
vantail pour les grands maîtres de la cour 
et les ministres , un enseignement terrible 
pour les agas et les vesirs; et les faits si 
étranges qui viennent d'être rapportés sont 
désignés dans les annales ottomanes comme 
les événements du platane (1). 

A la suite de toutes ces exécutions et de 
ces changements, il failut encore promettre 
aux rebelles de leur livrer les têtes qui leur 
manquaient d'après les listes de proscrip- 
tion, pour les déterminer à se séparer après 
sept jours d'agitation [8 mars 1656]. Parle 
renouvellement de tous les hauts fonction- 
naires de l'état, l'administration était éta- 
blie sur d'autres bases. Le nouveau mufti 
Chodschasade-Mesud était un homme hardi 
dans ses propos, qui, avec le kaimakam 
Surnasen, avait poussé vivement aux événe- 
ments du platane. Au baise-main, au lieu de 
porter la simple pelisse d hermine , il parut 
avec un vêtement garni de fourrures, appelé 
kapanidscha , et avec le costume d'honneur 
exclusivement réservé aux vesirs , ce qui fit 
craindre d'autres prétentions de sa part. Ha- 
lidnliisade-Mohammed, ledefterdar, soup- 
çonné d'avoir pris part à l'altération des mon- 
naies, fut renfermé dans les Sept-Tours, puis 
son cadavre fut jeté devant la porte de cette 
prison. Son successeur Kara-Gœs dut aban- 
donner ses fonctions au bout de cinq jours 
à Defterdarsade-Mohammed-Pascha, et se 
rendre en prison. Les maisons des con- 
damnés fugitifs , de l'inspecteur des douanes, 
du directeur de l'arsenal, de Deli-Burader- 
Mustafa et de l'architecte Mustafa , furent 
mises sous le séquestre, et les biens confis- 
qués. Le kiajabeg Osman fut trouvé étranglé 
dans la maison où il s'était réfugié , puis on 
le pendit avec ses jarretières de soie au ter- 
rible platane. Le précédent kapudan-pascha 



(1) Ces faits sont racontés en détail dans l'histoire 
de la destruction des janitschares, imprimée en 1243 
(1S2&), sur l'ordre du sultan, par l'historiographe 
de l'empire, Es-Seid-Mohauimed-Esaad, P- 97 à 99- 



34 



HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN. 



Surnasen-Mohammed, qui avait été rem- 
placé dans le commandement supérieur des 
flottes parMustafa , gendre d'Halidschisade, 
reçut ordre de se rendre au plus vite à Erse- 
rum, dont on lui avait donné le gouverne- 
ment, et l'ex-grand vesir Suleiman-Pascha 
dut partir pour la Bosnie, qu'il était chargé 
d'administrer. Quant au vieux Gurdschi- 
Mohammed, qui avait voulu jadis se défaire 
du grand vesir actuel Siawusch , il en fut 
quitte pour un exil en Chypre. Le dernier 
mufti Memeksade fut ba-nni à Brusa, le chef 
des émirs Sireksade à Modania (port de 
Brusa). L'ancien mufti Ebusaid, déjà plu- 
sieurs fois exilé, et revenu tout récemment 
à Constantinople , grâce à l'influence de 
Meleki, dut maintenant retourner à Galli- 
poli, et Asis-Efendi fut réduit à changer 
les produits considérables de la place de 
juge de Chios contre les revenus bien plus 
faibles affectés au magistrat de Modania ; il 
sut se résigner à cette condition pour échap- 
per au coup dont Mesud voulait le frapper. 
Dix jours après sa nomination le nouveau 
grand vesir Siawusch était arrivé de Silistra 
avec une faible escorte; mais il portait en 
lui déjà le germe de la maladie dont il mou- 
rut au bout d'un mois. Eaible et retenu au 
lit, il n'en donna pas moins carrière à sa 
haine contre le nouveau defterdar Moham- 
med-Paseha , représenta au sultan que ce 
dignitaire n'avait pas versé dans le trésor 
le dixième de tous les biens confisqués des 
personnes exécutées, nommément de Meleki 
et de l'époux de cette favorite , que pour cela 
il méritait la mort, sentence que le mufti 
confirmerait. Celui-ci donna une entière 
approbation aux paroles de Siawusch, et, 
quoique la vieille mère du defterdar se fût 
humiliée devant le mufti pour demander la 
vie de son fils , Mesud, au lieu de lui donner 
des consolations, lui dit : « Femme, per- 
sonne ne veut de bien à ton fils, qui s'ima- 
gine être sage et vertueux ; sa grande puis- 
sance nous tolère à peine à notre place ; il 
doit donc mourir. » Dans la nuit même où 
fut exécuté l'innocent defterdar, mourut 
aussi le grand vesir [25 avril !C5f : .]. Par l'in- 
fluence du mufti Mesud , qui espérait domi- 
ner seul sous un grand vesir insignifiant, le 
sceau fut donné au gouverneur de Syrie , 
Mohammed au cou tord. Turkman d'ori- 



gine, né à Dschanik, dans les guerres contre 
les Persans sous Chalil-Pascha, Mohammed 
s'était signalé par sa valeur, et avait reçu 
quarante blessures, dont une lui fit tenir la 
tête penchée. Devenu successivement kiaja 
du grand vesir Kara-Muslafa , gouverneur 
de Karamanie, tschauschbaschi, ses services 
pour le renversement d'Fpschlr lui valurent 
le rang de vesir; ensuite il fut envoyé à 
Kanischa, puisa Damas, et reçut enfin la 
première dignité de l'état. Aussitôt après 
l'envoi du sceau, le kaimakani, le vieux vesir 
Jusuf, avec l'aide du reis-efendi Schamisade 
et du defterdar S^aarikitib , s'étaient occu- 
pés de délivrer la ville des provocateurs de 
révoltes qui, depuis les événements du pla- 
tane, parcouraient les rues avec leurs ban- 
des, et prétendaient se mêler de tout' s les 
affaires. Avec le secours de Kara-Hasan, 
srheich qui possédait la confiance des janit- 
schares et qui proposa pour kiaja des mili- 
ciens privilégiés, Ketschedschioghli- Mo- 
hammed, le même qui avait demandé devant 
le sultan la têle d'ipschir, le kaimakam, le 
mufti , le defterdar et le reis-efendi menè- 
rent les choses avec la plus grande adresse. 
Ils se firent contraindre en apparence par 
les rebelles à prendre la bannière sacrée 
pour une expédition contre Sidi-Ahmed- 
Pasclia en Asie Mineure, où, selon le désir 
des mutins, le sultan se rendrait lui-môme, 
afin qu'ils fussent maîtres de sa personne 
dans le camp. A l'occasion d'une grande 
réunion préparée à cet effet, les principaux 
meneurs, ltum-Hasan , Scliamli-Mohammed, 
Jamakali et Kara-Osman, furent saisis dans 
le diwan, et leurs tètes furent jetées au dehors 
pour effrayer leurs partisans, qui se disper- 
sèrent à l'instant, de *orte que la tranquil- 
lité fut rétablie dans Constantinople (1). 

Huit jours après la destruction de ces 
rebelles, parut à l'audience impériale l'am- 
bassadeur indien Kaïm-Bcg, chargé de pré- 
senter trois demandes : 1" Des secours pour 
aider à" reconquérir Kandaiiar, qu'un siè- 
cle auparavant Humagun-Schah , voulant 
obtenir des troupes auxiliaires contre ses 
frères, après la mort de son père Baber, 



(I) Humai 1. ii, p. 568 et 569. Mohammei!- 
Cbalifa; Suhdet , Abdi , Asis-Efendi. 



LIVRE LU. 



35 



avait abandon! é au schah Tahma'ip, qui 
depuis avait été repris par les Indiens, pour 
retomber de nouveau entre les mains des 
Persans ; 2 J Un lieu particulier de prières 
pour les pèlerins indiens à la Mecque ; 
3" Un architecte pour construire le fa- 
meux monument sépulcral de Nurmahal, 
qui aujourd'hui encore est un objet d'orgueil 
pour l'architecture indienne. Cette dernière 
requête seule fut accueillie, de sorte, que le 
magnifique dôme élevé à Ahmédabad n'est 
pas moins un titre de gloire pour les Turcs, 
qui fournirent l'artiste auquel en est dû le 
plan. Pour reconnaître les avances faites par 
le souverain indien, la Porte nomma un am- 
bassadeur près de cette courc.rientale ; ce fut 
Maansade-Husein, fils de l'illustre et infor- 
tuné prince des Druses I'achreddin. Signalé 
par ses talents et par ses connaissances, il 
avait été tout récemment investi des foue- 
tions de kiaja du trésor et de secrétaire du 
cabinet; témoin des derniers événements, 
il en a consigné les circonstances les plus 
remarquables dans son recueil historique, 
où son ami, l'historien Schanhulminarsade, 
les a puisées. On le chargea d'offrir au sou- 
verain indien de magnifiques présents. Il 
fut devancé par Kaïm-lieg, qu'il alla rejoin- 
dre à Baszra, où tous deux s'embarquèrent 
pour l'Inde. Dans ce temps parurent aussi 
à Constantinople des députés cosaques et 
un envoyé polonais, qui avait pour mission 
de représenter les Suédois comme ennemis 
de la Porte. 

Aussitôt après le renouvellement de la 
pa^x de Zbaraw, Nicolas Bi^ganowski, porte- 
drapeau du pal Uir.at de Lemberg, était venu 
chercher la ratification du traita. Sa simpli- 
cité était d'autant plus apparente à cause 
des souvenirs de la magnificence déployée 
par le prince Zbarawski, dernier ambassa- 
deur extraordinaire de Pologne. Néanmoins 
sa seconde mission tient une grande place 
dans l'histoire, car il était accompagné alors 
de Jean Sobieski , fameux ensuite, comme 
roi de Pologne, par ses triomphes sur le peu- 
ple dont il était venu étudier le caractère 
et les mœurs. Cette fois Albert Radzieiowski 
vint avec une suite de trente personnes 
offrir les remerdmeiits de sa cour pour l'en- 
voi de Mustafa-Aga , parti l'année précé- 
dente de Constantinople avec la destination 



de la Pologne, et qui avait été arrêté en 
route par les Suédois. Il sollicita aussi, en 
cas de nécessité, le secours du chan talare 
dans les trois principautés de Moldavie , Va- 
lachie et Transylvanie (4). Il fut remplacé 
parNabiansky, et après celui-ci, vers le com- 
mencement de l'année suivante, Bienenski 
de Lemherg fut chargé par le roi de Polo- 
gne d'exciter la Porte contre les Suédois et 
les Lusses (2). De son côté la Porte restait 
sourde aux paroles du roi de Suède, qui, après 
avoir provoqué Bakoczy, voulait mainte- 
nant aussi pousser la Turquie contre la Po- 
logne. Le monarque polonais envoya porter 
à Constantinople ses plaintes sur l'irruption 
de Bakoczy, par Marius Jaskolski , le même 
qui, trois ans auparavant, avait été chargé 
de transmettre la notification de la paix de 
Zbaraw au chan latare. La mère de Rakoczy 
fit attaquer, par de prétendus voleurs, Jas- 
kolski , auquel on enleva ses papiers [1657] , 
et qui ne fut remis en liberté que sur les 
menaces du gouverneur de Sihstra. Bien 
accueilli à Constantinople , il obtint la pro- 
messe d'un châtiment pour Bakoczy. L'am- 
bassadeur vénitien Capello croupissait tou- 
jours dans la prison d'Andrinople. Le 
secrélaire Ballarino , d'intelligence avec le 
résident français de La Haye, renouvelait les 
projets de négociation de paix , mais il ne 
recevait jamais qu'une seule et même ré- 
ponse : que la restitution de Candie était 
impossible à cause des mosquées élevées en 
ce lieu. Ce fut M. de La Haye qui, com- 
muniquant en termes amicaux au grand 
vesir la nouvelle de la prise d\Arras par 
Louis XIV, reçut cette réponse fameuse : 
« 11 importe peu à mon maître que le 
cochon mange le chien, ou que le chien 
mange le cochon.» Le même esprit d'into- 
lérance et de fanatisme éclata surtout dans 
le corps des ulémas rigoureusement ortho- 
doxes , auquel appartenait l'ambitieux et cy- 
nique mufti Asis-Efendi. Dans son histoire , 
Asis rapporte avec orgueil que, pendant son 
bannissement en Chypre, le juge du maga- 
sin de sucreries de ce lieu ayant été con- 



(1) Rapport de Reninger. 
(2J Liiterae regis Poloni* adimperatorem 'furca- 
rum, 15 dec. 16SS. 



3G 



HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN. 



damné à mort pour avoir préféré la doctrine 
de Jésus à celle de Mohammed, le peuple se 
jeta sur l'hérétique conduit au supplice, le 
déchira de coups de poignard pour goûter à 
ce sang impur; que lui-même avait achpvé 
le coupable déjà frappé sur toutes les parties 
de son corps. Et ce légiste , qui n'avait pas, 
disait-i!, la force de tuer un poulet, se van- 
tait d'avoir par cet acte acquis le mérite 
d'un champion de la foi dans la guerre 
sainte. Lorsque dominaient de tels hommes, 
il était naturel que le patriarche grec sulsit 
les traitements les plus outrageants. Déjà 
même le grand vesir avait prononcé une 
sentence de mort contre le patriarche Gioan- 
nicchio, sans autre motif que d'obtenir une 
forte somme offerte par un candidat pour 
le premier siège de l'église grecque, dont 
Gioannicchio avait renversé Partheriius aussi 
en donnant de l'or. Mais les métropolitains, 
prévenus des sinistres desseins de Moham- 
med , se réunirent et sauvèrent la vie à leur 
chef en déposant la somme promise par l'o- 
dieux aspirant. Au reste, Gioannicchio ne 
conserva pas sa dignité. Déposé bientôt 
après, il alla trouver les Vénitiens, auxquels 
il rendit de grands services en excitant le 
zèle de ses coreligionnaires après que sa 
tête eut été mise à l'abri des pénis (1). 

Le kapudan-pascha Mustafa avait sauvé 
sa vie en achetant, moyennant 400 bour- 
ses, le gouvernement d'Egypte; le nouveau 
grand amiral Kenaan Pascha, quittant Ofen, 
où le remplaçait un guerrier du même nom, 
vint prendre le commandement d'une flotte 
de soixante-dix-neuf voiles , de beaucoup 
supérieure à celle des Vénitiens, et franchit 
les Dardanelles [26 juin 1G5C] . Deux des 
plus gros bâtiments turcs , appelés Sultanes 
par les Vénitiens , tombèrent sur deux puis- 
sants vaisseaux de la république, auquel on 
avait donné les noms de David et de Goliath , 
tandis que toute la flotte traversait le dé- 
troit. David et Goliath furent mis en feu par 
l'artillerie des Sultanes, ainsi que le vais- 
seau de Lazare Mocenigo, qui se jeta le 
premier au-devant de l'attaque ennemie. 
Mocenigo perdit un œil ; le capitaine-géné- 
ral fut tué. Néanmoins la flotte turque fut 



(i; Valiero, 1. v, p. 395. 



complètement battue par les Vénitiens. Seize 
galères seulement s'échappèrent avec le 
kapudan-pascha (1). Plus de cinquante bâti- 
ments avaient été coulés ou pris par les 
vainqueurs (2). Ce fut un désastre comme la 
marine ottomane n'en avait jamais subi de- 
puis la bataille de Lépante (3). Les guer- 
riers qui parvinrent à regagner Constantin 
nople , après la honte d'une telle défaite , y 
furent notés d'infamie; on les surnommait 
les Noirs (i). Le 1 er août, Mocenigo lit son 
entrée à Venise avec trois cent soixante 
prisonniers , traînant derrière lui les pavil- 
lons de la Hotte vaincue (5). Les Vénitiens, 
qui, l'année précédente , avaient mené à si 
heureuse tin l'entreprise contre Volo (G), 
espérèrent maintenant se rendre maîtres 
au?si de Malvasia. Une escadre vénitienne 
assiégea la ville ; mais le kapudan-pascha 
contraignit les forces de la république à se 
retirer, an moyen de la grosse ar.'illerie 
tirée de Napoli di Romania (7). La flotte 
laissée devant les Dardanelles poursuivit les 
résultats de son triomphe par la conquête 
de Ténédos, de Samothrace et de Lem- 
nos. La forteresse de la dernière île ne se 
rendit que le dix-neuvième jour du siège, 
et néanmoins ses vainqueurs y firent un ri- 
che butin. Les nouvelles de la prise de Téné- 
dos et de Lemnos étaient parvenues à Cons- 
tantinople bientôt après l'arrivée du nouveau 



(1) Naima, p. 571, d'après Abdi; Iîrusonî. 1. xm, 
rclazione. Parmi les i apports vénitiens il faut citer : 
1° Lellera di raggtiaglio del coiiiballimcnlo Ira 
l'armata veneta e la turca a' Dardanelli, sotto la di- 
rezione dell' ill. eecc. S. capilan délie navi Lazaro 
Mocenigo, seguilo li 21 giugno 1655 , Venezia. 
2" Lellera ili raggnagtio délia vittoria navale con- 
segnita a' Dardanelli clatî* arrnata délia serenis. re- 
publica di Venezia, sotto il comando del gia ill. et 
ecc. S. Lorenzo Marcello capilan, gênerai del mar 
contra l'armata tiuchesea, a di 2G zugno 1G5U. 

(2) Kaiina, p. 57l>. 

(3) Ibidem. 
(h) Ibidem. 

(5) lSriisoni, 1. xm, p. 302. 

(6) Letlera di ragguaglio dell' impresa del Volo 
scritla da il. n. ail' ill. et ecc. s. cavalier Michel Mo- 
rosini, li 2 aprile 1053. Venezia . 1655. 

(7) Naima, 1. n, p. 534; Iladsclii-Chalfa , liist. 
des guerres maritimes, fol. GO ; Drusoni, 1. xm. 
p. 307; Valiero, 1. v, p. 363. 



LIVRE LU. 



37 



grand vesir, et fournirent à ses adversaires 
une des plus fortes raisons pour sa déposi- 
tion. Tandis qu'il était en route, par les 
intrigues du mufti Mesud, le vieux kaima- 
kam Jusuf, ami intime de Mohammed au 
cou tord, avait été mis à la retraite, et 
remplacé par Haideragasade. L'aga des ja- 
Ditschares, vesir Mahmud, avait éré misa 
mort sou> préteste qu'il se serait siisi de la 
pi u< grande partie de la fortune du k:aja des 
janitschares , rendu au platane. Le rebelle 
S di-Ahroed-Pa^clia, contre lequel les der- 
niers mutins voulaient contraindre le suuan 
à porter la bannière maints, accepta le par- 
don qu'on lui oifnt , ft \ int à Constaotiuo- 
ple, t;ù il fut investi du gouvernement de 
Silistra. De son côté, le grand vesir, étant à 
Alep, avait iuslallé Abasa-Hasan comme 
gouverneur de Diarbekr, et conféré la woi- 
wodie des Torkmans, qu'il ne pouvait pas 
arracher de ses mains, au kiaja de ce chef 
audacieux. Le grand vesir était à peine de- 
puis quinze jours à Constantinople que le 
mufti . si avide de domination . travaillait au 
renversement de ce vieillard de 90 ans qu'il 
ne pou\ait mener à son gré, comme il s'en 
était flatté ; mais il amena ainsi sa propre 
ruine. D'accord avec le kulkiaja Retsched- 
schi, avec le kiaja de la sultane mère du 
prince Suleiman , il trama une conspiration 
pour détrôner le sultan , et voulut d'abord 
éloigner le grand vesir. Mais celui-ci, in- 
formé de ces manœuvres, en donna de suite 
avis à la Validé. A la première réunion du 
conseil, le mufti ne fut point adnrs; on 
l'embarqua >>aus retard pour Brusa [17 juil- 
let], d'où il devait gagner de suite Diarbekr, 
et sa place fut conférée au vieux Hanefi, 
qui déjà l'avait occupée quelques instants 
au temps de l'insurrection des eunuques ou 
des asas. Le juge de Brusa, Ssadreddinsade- 
Buhalla , ennemi de Mesud , lit savoir que 
cet exilé différait son départ et levait des 
segbaus pour l'escorter à Diarbekr. Il reçut 
un chatti-schérifqui lui ordonnait de mettre 
Mesud à mort à la première station de nuit, 
si celui-ci partait, ou dans Brusa même 
s'il s'y arrêtait encore. Le juge fit investir 
dès le soir même la maison où logeait Me- 
sud, qui alors mangeait tranquillement des 
fruits an clair de la lune dans le kœschke, A 
la vue des hommes qui entouraient sa de- 



meure, l'ex-mufti, plein de résolution saisit 
un sabre et fondit sur eux. Mais ses ennemis 
l'eurent bientôt accablé et le coupèrent en 
morceaux. Ce fut le deuxième mufii de 1 em- 
pire ottoman qui subit ainsi une condamna- 
tion à mort violente, et les Musulmans regar- 
dèrent celte exécution comme un attentat à 
la sainteté de la première dignité de l'islam. 
Les habitants de Brusa furent indignés de la 
manière dont le juge avait dirigé les coups , 
et surtout de la joie des Grecs, auxquels 
Mesud, étant magistrat de la ville, avait 
détruit trois églises, qu'il fallut ensuite re- 
lever, d'après l'ordre du grand vesir Rara- 
Mu-lafa. Le lendemain, moslims et chré- 
tiens vinrent contempler le cadavre. Les 
premiers , en petit nombre , pour rendre 
leurs dévotions à un martyr; les autres se 
pressaient en foule afin de reconnaître le 
bras de Dieu appesanti sur le destructeur de 
leurs temples (1). 

A Constantinople furent exécutés presque 
aussi ôt l'ex-kaimakam Haideragasade, le 
kiaja de la sultane mère de Suleiman et le 
kiaja de Karatschelebisade-Mahmud. Le 
kulkiaja Retschedschi échappa à la sentence 
de mort surpendue sur sa tête , grâce à l'in- 
tercession du scheich Karahasansade-Hu- 
sein, qui détermina la Validé à interposer 
ses prières, de sorte que Retschedschi en fut 
quitte pour le bannissement à Michalidsche. 
Melek-Ahmed-Pascha aussi, l'ex-grand 
vesir, qui , revenu de son gouvernement de 
"Wan, se tenait paisiblement dans sa maison, 
fut soupçonné d'avoir pris part à des trou- 
bles; en conséquence on l'envoya dans le 
gouvernement de Silistra, d'où il ne devait 
pas tarder non plus à revenir. Tout récem- 
ment, tandis qu'il commandait à Wan, il 
avait triomphé de la résistance des Rurdes 
des environs , et surtout du chan de Bidlis, 
Abdul, qui refusait d'obéir à ses ordres 
[juillet 1G53] , et avait remplacé le père 
fugitif par son fils (-2). Il avait pris sept 
begs kurdes et avait donné l'investiture à 



(1) iSaima, I. h, p. 582. 

(2) Ewiia, avec beaucoup de détails, I. n, fol. 
437. Les présents et les exhortations de Melek- 
Almied-Pascba adressés au chan, 1. n, fol. 165; 
l'expédition contre le chan.l. n, fol. 239. 



38 



HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN. 



sept autres par le drapeau (1). Dans le palais 
du chan il avait trouvé de grandes richesses 
en argenterie et en meubles , et surtout un 
trésor bien précieux en manuscrits per- 
sans (2). Ensuite il chargea son secrétaire 
Ewlia de missions auprès des chans de la 
frontière de Perse : de réclamer du chan de 
Rumie une indemnité pour des brebis enle- 
vées, de traiter avec le chan de Demboli pour 
la liberté du frère de Murtesa-Pascha. Dans 
toutes ses courses le célèbre géographe visita 
les tombeaux de beaucoup de saints et même 
celui du chef de rebelles Tschomarbaschi, 
qui, entré au service du chan de Bidlis, était 
tombé en combattant vaillamment lesKurdes- 
Ilakiaris (3). Après la comparution de Melek- 
Ahmed-Pascha, le vieux grand vesir donna 
au sultan, le jour qu'il visitait l'arsenal, le 
spectacle de trois décapitations : de l'inten- 
dant de l'arsenal, qui n'avait pu rendre ses 
comptes, du secrétaire des bostandschis, et 
du Turkman Hadschi-Ahmed , pour compli- 
cité dans les événements du pbitane. Ces 
supplices, par lesquels Mohammed au cou 
tord commençait son grand vesirat, n'é- 
taient guère propres à étouffer le mécon- 
tentement général excité par la perte du 
combat naval des Dardanelles et par la 
nouvelle apportée tout récemment de la sou- 
mission de Ténédos et de Lemnos aux Vé- 
nitiens. Encore moins les esprits pouvaient- 
ils être satisfaits des mesures compliquées 
adoptées par le vieillard encore énergique , 
mais d'une faible intelligence, pour montrer 
aux habitants de la capitale qu'il ne craignait 
pas l'apparition d'une flotte vénitienne à 
l'entrée du Bosphore. Dans cette pensée , il 
avait fait reblanchir les murailles de Con- 
stantinople, et, pour l'embellissement de la 
ville , ordonné la destruction de vieilles mai- 
sons entre la porte de l'Émir et les Sept- 
Tours. Le blocus de l'Heliespont Gt augmen- 
ter le prix des vivres. Il fallait délibérer sur 
les remèdes à tant de maux ; le sultan quitta 
Skutair' rentra dans le sérail de sa capitale, 
et réunit un conseil [2 septembre 1656], Le 



(1) La conquête de Bidlis , Ewlia , I. n , fol. 
411 ; l'investiture donnée aux Begs, fol. 414. 

(2) Ewlia, 1. n, fol. 315. 

(3) Ewlia, 1. n , fol. 324. 



grand vesir et ses amis proposèrent que l'on 
ne fît plus qu'un seul gouvernement d'Aidiu 
et de Ssaruchan, mais que l'AnatoH et la 
Karamanie fassent confiées à un seul pascha 
chargé de veiller en même temps sur 
Smyrne, Chios et Kos; qu'à l'avenir on ne 
construisîtplusquedesgaléres dans l'arsenal. 
On tira du trésor du sérail et de la bourse 
des grands et des riches quelques sommes 
insignifiantes sous le titre de contributions 
de guerre; tout cela s'éleva à peine à 
100,000 piastres. L'on fut bien loin au?si 
d'obtenir le résultat espéré de la réunion 
des gouvernements dans une seule main; 
car le grand vesir conféra ceux d'Aidin et 
de Ssaruchan à l'un de ses cliens , doué d'un 
faible esprit, vendit l'Anatoli et la Kara- 
manie à un autre, et pour rassembler des 
vivres et des troupes, dépêcha quelques 
chambellans corrompus, qui, au lieu de 
guérir les maux du pays, les accrurent enco- 
re (1). Huit jours après, fut tenu un nouveau 
conseil. Le sultan dit au grand vesir : « Je 
veux aller moi-même à la guerre , il le faut 
donc faire les préparatifs nécessaires. » Le 
vieillard, pris au dépourvu, joignit les 
mains , comme pour implorer l'assistance 
de toute l'assemblée , et dit : « Très-glorieux, 
très-gracieux pàdischah! que ;Dieu vous 
donne une longue vie et un long règne ! Au 
milieu du désordre qui domine et de l'in- 
discipline militaire, la guerre est difficile à 
conduire; pour les préparatifs nécessaires 
il faudrait que le trésor public pût fournir 
20,000 bourses. » Le sultan irrité garda le 
silence et leva la séance. Déjà , aux premiers 
symptômes de mécontentement , après la 
prise de Ténédos et de Lemnos , le chasnedar 
de la Validé, Ssolak-Mohammed , le pré- 
cepteur du sérail , Mohammed-Efendi, l'ex- 
rcis-efendi , Schamisade , et l'architecte 
Kasim , qui déjà deux fois avait proposé 
Kœprili comme grand vesir, s'étaient ligués 
en secret afin de faire donner le sceau de 
l'empire au candidat. En se rendant de 
Syrie à Constantinople , le grand vesir avait 
bien accueilli Kœprili, et l'avait emmené 
dans la capitale, où celui-ci se tenait alors 
fort tranquille. Mais aussitôt que Mohammed 



(1) Naima, 1. u , p. 589. 



LIVRE LU. 



39 



au cou lord eut été informé par le silihdar 
du sultan de la proposition de Kasim, il 
nomma Koeprili pascha de Tripoli, et lui or- 
donna de se mettre en route s-ansretaid. Le 
ki^ja , a im s dans la confidence des amis de 
Kœpriii , essaya vainement de faire ajourner 
l'oidie de départ. Sentant que leur plan 
n'était pas encore mùr pour l'exécution, 
les amis de Kceprili manœuvrèrent habile- 
ment auprès de la Validé, qui fit nommer 
le silihdar gouverf:eur de Damas et rap- 
peler le vesir Chaszeki, a'ors investi de ce 
commandement; on se dit de tous côtés 
que Chas/.eki était destiné à recevoir le 
sieau , et l'attention du grand vesir fut dé- 
tournée de Kœpriii. Le silihdar , patron de 
Mohantncd au cou tord près du sultan, 
était éloigné ; mais les amis de Kœpriii ren- 
contraient encore sur leur route un bien 
puissant adversaire, l'aga des janitschares. 
Quand cet aga eut été déposé et remplacé 
par l'écuyer Sohrab, allié des partisans de 
Kœpriii , celui-ci déclara nettement aux con- 
jurés qu'il avait encore quelques points à 
soumettre à la Validé, après l'adoption 
desquels il serait prêt à prendre le fardeau 
du gouvernement. Dans l'après-midi même 
du jour où l'aga de-^anit-chares fut déposé, 
Kœpriii, introduit secrètement auprès de la 
Validé, qui lui demanda s'il ne redoutait 
pas les fonctions de grand vesir qu'on lui 
destinait , répondit en posant les demandes 
suivantes : 1° que chacune de ses propo- 
sitions lût acceptée ; 2° que dans la distri- 
bution des emplois il eût les mains entière- 
ment libres, et qu'il n'eût à tenir compte 



de l'intercession de personne; 3° que nul 
vesir, nul grand , nul favori . par l'influence 
de la fortune ou à l'aide de présents faits 
aux confidents, ne pût usurper sur son 
autorité ; 4° que nulle calomnie contre sa 
personne ne fût écoutée. Ces quatre points 
concédés , avec l'aide de Dieu et de la Va- 
lidé, il assumerait la charge du grand vesi- 
rat. La Validé, satisfaite, jura trois fois 
le maintien de ces conditions « par le Dieu 
tout-puissant. » Le lendemain , trois heures 
avant la prière du vendredi, le grand vesir et 
Kœpriii furent mandés au sérail [15 septem- 
bre 1656] . Après quelques reproches adressés 
au grand vesir sur les vices de son adminis- 
tration, on lui retira le sceau et on le mit lui- 
même sous la garde du bostandschi-baschi ; 
puis Kœpriii fut appelé dans la salle du trône. 
Le sultan répéta les quatre articles convenus, 
et dit : « A ces conditions je te fais mon 
vesir, investi d'un pouvoir sans limites; je 
verrai comment tu gouverneras ; mes vœux 
sont avec toi. » Kœpriii se prosterna et re- 
mercia son maître ; de grosses larmes rou- 
laient sur sa barbe blanche; et en ce moment 
retentit du haut des minarets le cri des 
muezzims : « Dieu est grand ! » Le soleil ve- 
nait de traverser le méridien; c'était l'heure 
fixée par l'astronome de la cour comme la 
plus favorable pour l'investiture solennelle. 
En effet, la période la plus sanglante et la 
plus souillée de l'histoire des Ottomans était 
close ; l'état allait renaître et recouvrer ses 
forces énervées , sous l'impulsion du vieux 
M'jhammed-Kœprili. 



LIVRE LUI. 



PATRIE ET ORIGINE DE KOEPR1LI. — LES ORTHODOXES ET LES HYPOCRITES. — ENVOYES 
D'AUTRICHE, DE PERSE, DE POLOGNE, DE SUÈDE ET DE TRANSYLVANIE. — LE PATRIARCHE 
EST PENDU. — ARMEMENTS ET BATAILLES DES DARDANELLES. — PRISE DE TENÉDOS ET DE 
LEMNOS. — DÉPOSITION DU MUFTI. — KOEPRILI PROTÉGÉ CONTRE LE SCIIEICH HLSEIN. — 
FRONTIÈRE DE BOSNIE. — LE CHAN TATARE COMBAT LES TRANSYLVANIENS , LES MOLDAVES 
ET LES VALAQUES. — BARCSYY, PRINCE DE TRANSYLVANIE. — RÉVOLTE D'ABASA-U- ASAN — 
POLITIQUE PERFIDE DE KOEPRILI , ET MAUVAIS TRAITEMENT Qu'lL FAIT SUBIR A DE LA 
HAYE. — MORT DES POÈTES DSCHEWRl ET RIASI, DU MUFTI ASIS-EFENDI ET d'hADSCHI- 
CHALFA. — LE SULTAN SE REND A SKUTARI. — MURTESA-PASCHA BATTU PAR ABASA. — 
MASSACRE D'ALEP. — SUPPLICE D'HUSEIN. — LE MUFTI BOLEW1 DÉPOSÉ. — LA FLOTTE BAT- 
TUE PAR OTTAI.IA. — SOULÈVEMENT EN EGYPTE. — 1SMA1L, GRAND INQUISITEUR. — LE 
VESIR GURDSCHI, CENTENAIRE. — INSTITUTIONS DES T1MARES. — CONSTRUCTION DES NOU- 
VEAUX CHATEAUX DES DARDANELLES. — RETOUR DE L'AMBASSADEUR ENVOYÉ DANS L'iNDE. 
GHIKA, PRINCE DE TRANSYLVANIE AU LIEU DE MICI1NE. — MORT DE RAK.OCZY. — L'aM- 
BASSADEUR AUTRICHIEN MAYERN A BRISA. — SOUCHES OCCUPE SZATIIMAR ET SZABOLCS. — 
SEID-AL1 S'EMPARE DE GROSZWARDEIN. — EXPÉDITION DES TATARES ET DES COSAQUES EN 
RUSSIE. — ENVOYÉS COSAQUE, RUSSE, POLONAIS, ALGÉRIEN, ANGLAIS. — EXÉCUTION DE 
GOUVERNEURS ET DE POÈTES. — CONSTRUCTIONS SUR LE DON ET LE DNIEPER. 



Grand fut retournement de la cour et de 
la ville à la nouvelle de l'élévation de Kœ- 
prili; car personne encore ne connaissait ses 
hautes capacités, personne ne les soupçon- 
nait. «C'est un ignorant, disaient les lettrés, 
il ne sait ni lire ni écrire. — C'est un chef 
incapable, disaient les officiers de l'armée, 
qui s'est laissé battre et prendre par un 
rebelle tel que Wardar. — C'est un pau- 
vre diable, observaient les employés supé- 
rieurs du trésor; il n'aura certainement pas 
les moyens de venir au secours du triste 
état des finances. — Comment , s'écriait-on 
de tous côtés, avoir pris un vieillard faible, 
ami du repos, sans vigueur, sans argent, 
sans autorité, dans un moment où des trou- 
bles intérieurs, la guerre au dehors, des 
rebelles au sein de la capitale et des ennemis 
devant les portes appelaient un homme doué 
d'un bras vigoureux , d'un grand courage et 
d'un caractère énergique, pour saisir le gou- 
vernail et sauver le vaisseau de l'État assailli 



par de furieuses tempêtes. Kœprili possédait 
toutes ces qualités, mais elles ne s'étaient 
point encore révélées à ses contemporains, 
ou du moins quelques-uns seulement pou- 
vaient l'apprécier : il n'arrivait pas à la di- 
rection des affaires dans la plénitude de sa 
force comme y était venu S. kolli ; il avait 
déjà soixante-dix ans, et n'exerça le pouvoir 
que durant cinq années , mais du moins il le 
conserva jusqu'à sa mort naturelle; et ce 
court espace lui suffit pour s'assurer une 
haute place dans l'histoire et fonder en même 
temps la grandeur de sa maison ; il trans- 
mit la toute-puissance du vesirat à son fils , 
tandis que leSokulli, qui gouverna sous trois 
sultans, vit sa famille détruite dans la per- 
sonne de son neveu , frappé par la main du 
bourreau, et périt lui-même sous les coups 
d'un assassin. Moliammed-Kœprili, petit-fils 
d'un Albanais, transporté dans l'Asie-Mi- 
neure, avait tiré son nom du lieu de sa 
naissance , la ville de Kœpri , à six lieues de 



LIVRE LUI. 



41 



Mersifun, douze d'Amasia, au pied du mont 
Taschan , entre deux petites rivières qui 
se jettent dans l'Halys. Llle a changé son 
ancien nom de Karakede , pour prendre 
le nouveau à cause d'un pont (kœpri) de 
bois qui traverse l'un des cours d'eau dont 
il vient d'être question. Depuis l'éclat jeté 
par les Kœprili , on l'appelle Vesir-Kœpri , 
pour la distinguer d'un autre lieu désigné 
par le nom de Tasch-Kœpri (pont de pie? res). 
Elle contient treize mosquées, plusieurs 
cfaans, des bains, des couvents et des sérails, 
entre autres , ceux de Sultan-Muslafa, de 
Jusuf-Aga, riche janitschare, de Kœprili , et 
du fameux rebelle Abasa-Hasao; quarante- 
six villages qui en relèvent attestent encore 
la prospérité dont elle jouissait au temps des 
glorieux vesirs sortis de ses murs; alors elle 
réunissait plus de six mille familles; aujour- 
d'hui l'on n'en compte que deux mille. Le 
château élevé sur une montagne escarpée 
commandant la contrée environnante n'a\ait 
reçu ses ouvrages importants que cinquante 
ans avant Kœprili et le géographe Ewlia , 
pour résister aux rebelles transportés en 
Asie à la suite de la bataille d'Erlau. Dans 
sa jeunesse, marmiton, puis cuisinier dans le 
sérail, Mohammed-Kœprili était devenu à 
vingt-cinq anspayeur du grand vesirChosrew, 
puis s'était élevé à la dignité de grand 
écuyer sous Kara-Mustafa ; ensuite il avait 
été nommé successivement gouverneur de 
Damas , Tripoli , Jérusalem ; revêtu cinq ans 
auparavant des insignes de vesir de la con- 
ipole, il s'était vu éloigné bientôt avec le 
titre insignifiant de sandschakbeg de Gusten- 
dil. En retournant vers le lieu de sa naissance 
pour aller combattre Wardar-Pascha, il avait 
été défait et pris par ce rebelle, et ensuite 
délivré par Ipvchir, ainsi qu'on l'a raconté en 
son lieu. Ipschir lui avait rendu le gouverne- 
ment de Tripoli, dont il fut dépouillé pres- 
jque aussitôt par le successeur Murad-Pascba; 
[de sorte qu'il était sans emploi à Kœpri , 
quand passa Mohamroed-Pascha se rendant 
de Damas à Constantinople. Le nouveau 
grand vesir l'emmena dans la capitale, d'où 
il aurait voulu ensuite l'éloigner quand il re- 
connut trop tard en lui un dangereux rival. 
Cependant il n'intrigua pas pour arriver à la 
première dignité de l'empire; ce furent les 
efforts de ses amis qui l'y portèrent ; car ces. 



personnages avaient reconnu toute sa valeur, 
et voyaient en lui le sauveur de l'état. On 
vit à quelles conditions lui-même voulut 
bien accepter le fardeau du gouvernement. 
Le sultan, après avoir ordonné la contisca- 
tion des biens du vesir déposé, Mohammed 
au cou tord, voulait encore qu'on le mît à 
mort; les prières de Kœprili sauvèrent la vie 
à ce vieillard de 90 ans, auquel on donna 
le gouvernement de Kanischa pour qu'il allât 
s'y éteindre. L'ex-defterdar Sadschbaghi- 
Mohammed-Pascha, qui avait racheté sa vie 
moyennant 150 bourses , n'en jouit pas long- 
temps, car il mourut de peur le lendemain. 
Huit jours après que Kœprili eut reçu le 
sceau, un vendredi, au moment où les muez- 
zims appelaient du haut des minarets les 
Gdèles à la prière [2-2 septembre 1657], on 
vit se rassembler dans la mosquée du sultan 
Mohammed les fanatiques adhérents de Ka- 
sisade, les rigoureux orthodoxes qui espé- 
raient bien donner libre carrière à leur esprit 
de persécution contre les ssoflîs et les der- 
wischs, valseurs et joueurs de flûte, sous le 
vieux Kœprili, qu'ils regardaient comme un 
vieillard impuissant. Ils délibérèrent dans la 
mosquée et prirent la résolution de détruire 
de fond en comble tous les couvents de 
dervvischs aux cheveux flottants et aux tur- 
bans en forme de couronne, de contraindre 
ces religieux à renouveler la profession de 
foi, de mettre à mort ceux qui s'y refuse- 
raient, de renverser aux mosquées des sul- 
tans tous les minarets à l'exception d'un 
seul, de proscrire la vaisselle d'or et d'argent, 
les vêtements de soie, le tabac, le café et 
l'opium , le chant des hymnes , les escortes 
avec des tambours et des flûtes , la valse des 
dervvischs, enfin de condamner comme hé- 
résies tous les points du rituel dans lesquels 
les partisans de Kasisade s'éloignent de ceux 
de Siwasisade , et de châtier comme héréti- 
ques ceux qui voudraient y persister. Dans 
la nuit toute la ville fut en mouvement; les 
étudiants des divers collèges qui avaient des 
recteurs et des professeurs orthodoxes s'ar- 
mèrent de bâtons et de couteaux , rallièrent 
à eux des marchands et leurs esclaves armés, 
et commencèrent à se rassembler par trou- 
pes près de la mosquée de Mohammed II, 
à menacer de leurs cris les dervvischs , mevv- 
lewis, chalwelis, dschebvetis et scherasis, 



H 



HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN. 



A peine informé de ces agitations, le grand 
vesir envoya aux scheiebs prédicateurs des 
messagers pour les inviter au repos; cette 
démarche étant restée sans résultai, il lit un 
rapport au sultan sur la nécessité de détruire 
ces fanatiques ; il commua en bannissement 
la sentence de mort prononcée aussitôt par 
le grand seigneur, et à l'instant furent 
embarqués pour Chypre Ustuwani, Turk- 
Ahmed, Diwane-Mustafaet d'autres instiga- 
teurs du mouvement des zélateurs religieux. 
Déjà deux fois Kœprili avait adouci la 
rigueur des sentences obtenues sur ses pro- 
pres rapports. Il espérait par cette indul- 
gence calmer les terreurs de la sultane Va- 
lidé, qui avait juré, au nom du sultan, les 
conditions exigées pour l'acceptation du 
grand vesirat ; il se flattait ainsi d'amener 
cette princesse à consentir à l'exécution de 
son protégé, l'ancien defterdar Xaragœs- 
Mohammed-Pascha. Le rapport lui ayant 
été renvoyé revêtu de l'approbation du sou- 
verain , Karagœs fut mis à mort à l'instant 
[7 octobre 1656]. Abasa-Ahmcd-Pascha, 
compatriote du kapudan Kenaan-Pascha, et 
l'un des principaux auteurs de la grande 
défaite de la flotte aux Dardanelles, qui, 
comptant sur la protection toute particu- 
lière delà Validé, était venu à Constanti- 
nople, n'en fut pas moins exécuté aussitôt 
après son arrivée , au grand effroi de tous 
les protégés de la Validé. Le vieux mufti 
Hanefi fut déposé , et à sa place fut nommé 
Balisade, homme savant, auteur des com- 
mentaires sur des ouvrages de droit et sur 
la tradition. Le defterdar Diwrigi-Moham- 
med-Pascha, outragé par les tiou|>es qu'il 
ne pouvait payer faute d'argent, vint tout 
ému et trembiant de colère se plaindre au 
grand vesir. Kœprili , quoique irrité, dit en 
souriant : « Les choses vont ainsi mainte^ 
nant. Connais-tu donc si peu le monde? 
Combien de fois les defterdars tes devan- 
ciers n'ont-ils pas vu briser leurs vitres? Ils 
en ont été quittes pour les renouveler. En 
attendant que Dieu nous accorde la grâce 
de rég'.er les choses, il nous faut prendre 
patience. » Mais le defterdar n'ayant pas 
voulu se résigner ainsi, sa place (ut donnée 
le lendemain au baschibakikuli Ahined-Aga. 
Chalil-Aga, chef de la première chambre, qui 
avait été particulièrement distingué par la 



faveur du sultan , était devenu d'autant plus 
désagréable au grand vesir, qui le mit à la 
retraite avec un traitement quotidien de 200 
aspres et le remplaça par l'aga du sérail de 
Galata, Gurd-Sefer. Le kapudan-pascha 
Sidi-Ahmed, personnage d'une grande au- 
torité, auquel ses amis du harem avaient 
voulu procurer le sceau de l'empire, et qui. 
se croyait tellement assuré du succès que 
ses gens promettaient déjà des emplois, fut 
nommé serdar en Bosnie , et reçut ordre de 
se rendre aussitôt à sa destination ; l'ami- 
ralat passa au gouverneur déposé de Te- 
meswar, Mohammed-Pascha le Boiteux [12 
décembre 1656]. L'ambassadeur persan, qui 
était venu avec des présents demander le 
maintien de la paix , fut reçu par le grand 
vesir à Ejub, où lui fut donnée une fèie bril- 
lante dans le jardin de Jusuf-Pascha. L'on 
nomma Ismaïl-Aga pour aller représenter la 
Porte auprès de la cour de Perse et offrir 
aussi quelques objets précieux au schah. 
Après avoir obtenu une audience solennelle) 
le diplomate ottoman resta trois mois à 
Iszfahan, et revint ensuite à Constautino- 
ple. Quatre mois plus tard, la résident impé- 
rial près de la Porte, le btyrien Simon P ( e- 
ninger, présenta eu audience solennelle au- 
près du grand vesir et du sultan les lettres 
de créance au nom du nouvel empereur 
Léopold l". Prenant la qualité de ministre, 
il obtint un siège qu'lpschir lui avait refusé 
comme à un simple résident. Les irruptions 
sur les frontières n'étaient nullement com- 
primées, ce qui donnait lieu à des plaintes 
et à des griefs réciproques. Ainsi, trois ans 
auparavant, les Turcs, au nombre de quatre 
miile, avaient porté leurs courses jusqu'aux 
domaines du prince Eggenberg, à Kuikers- 
burg; près de Neuhausel , soixante-quatre 
heiduques avaient été massacrés ; d'un autre 
côté, des tschauschs envoyés par le gouver- 
verneur d'Ofen au feld-maréchal comte de 
Puechhaim à Vienne, vinrent se plaindre 
d'irruptions faites parBa'.thyany et Forgacs, 
d'assassinats commis par des hussards et des^ 
heiduques entre Komorn et Gran. Le jour 
môme où le résident impérial présentait ses* 
nouvelles lettres de créance, une audience, 
fut aussi accordée ai>x envoyés transylva-; 
niens et suédois. Le roi de Suède demandai 
par son représentant Claudius Sohaiam, lej 



LIVRE LUI. 



43 



môme qui avait conclu la ligue avec les Co- 
saques et la Transylvanie, que le sultan 
ordonnât au chan des Taîares de se joindre 
au\ Suédois contre les Russes. Il lui fut ré- 
pondu « que la Porte se lierait volontiers 
d'amitié avec la Suède, mais que le roi de- 
vait faire la paix avec la Pologne (1). » Un 
mois après, vinrent de nouveaux envoyés 

■ suédois, LiliencronetGotthardWellig, et des 
; députés de Rakoczy, François Szepessi et 

Nicolas Tordai ; les Suédois avaient encore 
pour instructions d'exciter la Porte contre 
la Pologne. D'un autre côté, le représentant 
polonais, Nicolas de Leszczye Jaskolski ma- 
nœuvra près de la Porte pour lui persuader 
: que la Russie méditait de pousser les Grecs 
; à l'insurrection (2). Les députés transyl- 

■ vaniens furent jetés dans les Sept-Tours , à 
cause du retard de leur maître à payer le 

. tribut et de son indocilité envers les ordres 
delà Porte, qui lui défendaient de faire cause 
commune avec les Suédois et les Cosaques 
contre la Pologne. Les envoyés suédois, crai- 
gnant pour eux-mêmes quelque traitement 
! de ce genre, offrirent au grand vesir un 
'présent de 500 ducats (3). Wellig mourut 
bientôt après; Lilicncron fut congédié sans 
i réponse (i). Rakoczy attira les wohvodes de 
Moldavie et de Vaiachie dans ses intérêts 
[15 août 1657]; Constantin Scherban, prince 
de Vaiachie, qui avait commencé son règne 
en faisant couper le nez à son rival au trône, 
Dikoghli, etensuite avait fait pendre Chryse, 
autre aspirant à la principauté, réclama de 
Rakoczy 8,000 ducats prêtés à celui-ci par 
Matteo Ressaraba. Rakoczy paya, mais en 
même temps excita les milices du pays (sei- 
mes) contre le prince. Dans la suite il s'unit 
avec Scherban contre la Pologne, mais pour 
'abandonner; les Moldaves et les Cosaques 
imitèrent cette défection , ce qui causa la 
défaite du prince valaque (5). Ensuite Ra- 
koczy fut déposé par la Porte , et à sa |>Iace 

(1J Rapport de Rcninger; lettre du roi de Suède, 
Ju 23 soptembe 1656. 

(2) Rapport de lleninger. 

(3) Rapport de Reninger, des trois envoyés tirés 
;x arce Ened. 4 ang. 1657. 

(li) llistoiïabellicosacco-polonici.autoreGrond- 
j>ki. Pestini, 1789, p. 408 et 409. 
(5) Engel, Histoire de Vaiachie, p. 300 et 301. 



fut nommé François Rhedei. Aussitôt qu'il 
eut reçu l'hommage des états transylva- 
niens, Rhedei députa Sigismond Ranfi auprès 
du gouverneur d'Ofen , et envoya François 
Keresztesi comme ambassadeur extraordi- 
naire à Conslantinople; mais ni l'un ni l'au- 
tre ne purent se faire écouter. 

Le grand vesir avait appris par ses espions, 
répandus partout, que la plus mauvaise par- 
tie des rebelles auxquels on devait les évé- 
nements du platane et le pillage des trésors 
de la famille de Seadeddin, s'agitait encore 
pour accomplir quelques mauvais desseins. 
Ces misérables crurent trouver une occasion 
favorable dans l'éloignement de Sidi-Ahmed- 
Pascha, qu'ils auraient voulu voir rétablir 
dans son poste de kapudan-pascha, ou même 
élevé à la dignité de grand vesir. Kœprili- 
Mohammed alla trouver le mufti, et lui de- 
manda une attestation écrite que rien de 
ce qu'il avait entrepris jusqu'alors n'était 
contraire aux lois; il voulait produire ce té- 
moignage devant le sultan. Le mufti ne Gt 
aucune difficulté de le satisfaire, et signa la 
déclaration telle que la rédigea le reis- 
efendi Schamisade. « Mais à quoi bon cette 
pièce? » demanda-t-il au grand vesir. — « A 
m'assurer de votre persistance , répondit 
Kœprili ; si par hasard mes adversaires 
essayaient de vous attirer de leur côté , 
comme on a déjà gagné tant de vos prédé- 
cesseurs, une pièce écrite par vous témoi- 
gnerait en ma faveur auprès du sultan. » Le 
mufti protesta de nouveau de la sincérité de 
son concours pour les projets salutaires de 
Kœprili (1). Celui-ci s'adressa maintenant au 
scheich des janitschares, Kara-Hasansade, 
au vieux Husein, qui déjà avait aidé les 
précédents grands vesirs à saisir les provo- 
cateurs des événements du platane, et les 
trouva également prêts à le seconder. En- 
suite il appela en conférence secrète l'aga, le 
lieutenant-général des janitschares et les 
principaux officiers de l'état-major de ce 
corps. Après les avoir amenés à s'engager, 
par serment, à faire des efforts énergiques 
pour le rétablissement de la tranquillité, il 
indiqua un grand conseil pour le lendemain. 
Pendant la nuit où l'on craignait des trou- 



(4j Naima, 1. n, p. 008. 



44 



HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN. 



blés, le grand vesir fit des rondes en per- 
sonne avec l'aga des janitschares. Le lende- 
main mercredi [5 janvier 1G57] , les vesirs 
et les émirs, les agas et les ulémas étant 
rassemblés , parut un chatti-schérif ainsi 
conçu : a Depuis mon avènement au trône 
les sipahis n'ont pas cessé d'enfreindre tou- 
tes les règles, de fouler aux pieds leurs de- 
voirs et l'honneur de l'empire. Leur des- 
truction est confiée à mon grand vesir, 
comme l'objet le plus important pour la foi 
et pour l'empire. Les sujets bien pensants 
qui offrent leurs bras au grand vesir pour le 
châtiment des méchants sont assurés de ma 
bienveillance et de mes vœux les plus ten- 
dres. » Tous les assistants déclarèrent una- 
nimement qu'ils avaient attendu de jour en 
jour le châtiment des provocateurs de trou- 
bles, et que l'ordre était du padischah. 
Après que le rapport de cette déclaration 
eut été déposé devant l'étrier impérial , le 
sultan vint en personne et dit avec résolu- 
tion : « Il faut chercher les fauteurs des 
complots et les mettre à mort. » Le jour 
même, le silhidar déposé, Ahmed-Aga, le 
kiaja des dschebedschis, Chalil-Aga, le 
grand chambellan, Chaszeki-Mustafa-Aga , 
furent décapités devant le kœschke des pro- 
cessions. Soixante de leurs agents les plus 
signalés, complices de la révolte, furent 
saisis, et leurs têtes roulèrent devant le 
kœschke, au lieu même où ils avaient forcé 
le sultan à prendre leur liste de proscription 
et à leur jeter étranglés les deux grands maî- 
tres de la cour. Dans la nuit même où le 
vesir et l'aga des jauitschares faisaient la 
ronde, les rangs d^s jauitschares, des sipa- 
his, des dschebedschis, des topdschis, étaient 
purgés des perturbateurs, dont on donnait 
les cadavres en pâture aux poissons de mer. 
Vingt receleurs de bien volé, qui n'apparte- 
naient pas aux soldats, furent décapités sur 
l'hippodrome. La tête du defterdar de Bos- 
nie, Alagœs , fut envoyée d'Andrinople. 
Surnasen-Mustala-Pascha était mort tout na- 
turellement comme gouverneur d'Erserum. 
L'ex-siiihaar Siavvusch-Pascha, comptant 
sur un appui dans le sérail, n'avait pas obéi à 
l'ordre qui lui enjoignait de se rendre dans 
le gouvernement qu'on lui avait conféré. Le 
grand vesir fit un rapport là-dessus, et con- 
clut qu'un tel exemple étant dangereux , il 



fallait mettre à mort le coupable. La déci- 
sion souveraine se faisant attendre , parce 
que le sultan prêtait l'oreille aux insinua- 
tions des favoris, Kœprili parut devant le 
trône , le sceau à la main , pour le remet- 
tre, attendu que, contrairement aux enga- 
gements pris, son rapport était resté sans 
résultat, et que l'on avait écouté les calom- 
niateurs. Le sultan dit : « Je t'abandonne, 
pour les punir, tous ceux qui se mêlent de 
les affaires; agis selon tes idées. » Par mé- 
nagement pour l'honneur du sultan , la vie 
de Siawusch fut épargnée pour le moment ; 
Kœiirili hésita même quelques mois avant 
d'éloigner les sycophantes. Mais un jour 
ses adversaires les plus influents, le teneur 
d'étrier Anber-Mustafa , l'aga du turban 
Gurdschi- Ibrahim, le grand ecuyer Orner, 
le silihdar Abasa-Mustafa, durent quitter le 
sérail avec des pensions ou des emplois. 
Déjà Kœprili avait réduit la pension du 
scheich maure Salim , jongleur paré d'un 
masque de sainteté, dont il a déjà été ques- 
tion. Le prétendu saint murmura haute- 
ment et se répandit en injures. Dans la nuit 
même il fut étranglé et jeté à la mer par 
l'exécuteur Sulfikar, qui avoua dans la suite 
à ses amis intimes avoir ainsi précipité dans 
le Bosphore plus de quatre mille person- 
nes (I). Quand un pareil traitement était 
infligé à un scheich, oracle de la populace 
de la capitale, l'on devait trembler pour le 
patriarche grec, reconnu coupable d'un 
crime d'État. On avait intercepté une lettre 
de sa main au woiwode de Valachie , Cons- 
tantin , dans laquelle il disait « que, l'islaa 
approchait de sa fin; que la foi chrétienne 
allait établir sa domination universelle; 
qu'au premier instant toutes les contrées 
seraient entre les mains des chrétiens ; que 
les seigneurs de l'Italie et de la croix de- 
viendraient les maîtres de l'empire. » Quand 
on lui demanda compte de cette lettre, 1 
le patrianhe répondit qu'il écrivait tous les 
ans des circulaires de ce genre pour recueil- 
lir des aumônes II fut pendu à la porte de 
Parmakkapu. C'était le troisième patriar- 
che de Constantinople qui subissait ce sup- 
plice. Le gouvernement était poussé à la 



(1) Kaima, 1. n , p. G14. 



LIVRE LUI. 



45 



rigueur ; des accusations s'élevaient contre 
tout le clergé grec. On prétendait que dans 
les derniers troubles beaucoup de Grecs , 
empruntant des costumes de janitschares, 
s'étaient ainsi mêlés parmi les mutins. 
Quand on fit brusquement des perquisitions 
chez 1° patriarche, on trouva bien chez lui 
quarante à cinquante dolmans et bonnets de 
janitschares, mais ils appartenaient à la 
troupe assignée pour garde de ce prélat. 

Kœprili , qui avait attiré sur lui beaucoup 
de malédictions par les deux exécutions de 
Kasim et du premier pasteur de l'église 
grecque , voulut, par compensation, assurer 
le service des prières publiques, d'autant 
plus que le moment arrivait d'ouvrir la cam- 
pagne. Un pieux scheich de Kaslemuni, ap- 
pelé Mohammed-Ssadik, ayant proposé que 
le grand vesir fît réciter chaque jour mile 
foi> In sure feth(de la conquête), vitses paro- 
les très-favorablement accueillies. Le sultan 
choisit donc cent un jeunes garçons parmi 
les pages de la chambre, qui furent chargés 
de répéter, chacun dix fois , la prière de la 
conquête dans la mosquée ; il fit rechercher 
' en outre tous les pages qui portaient le nom 
'de Mohammed; il s'en trouva quatre-vingt- 
douze. Ces derniers devaient réciter tous les 
vendredis quatre-vingt-douze fois les versets 
en question. L'écrivain des choses remar- 
uables de son temps, le grand cafetier 
uhammed-Chalife , fils d'IIusein le Bos- 
ien , se trouva inscrit parmi les quatre- 
vingt-douze pages d'élite. Les dispositions 
restèrent ainsi maintenues jusqu'au départ 
du sultan pour la guerre. Dès ce moment 
■ quarante-un pages seulement sur les cent un 
récitèrent tous les jours la prière de la con- 
quête (1). 

Des ordres furent expédiés dans tout 
J l'empire pour presser les armements et les 
J approvisionnements nécessaires; les éten- 
dards furent plantés devant la porte du sérail, 
ien face de la caserne des armuriers [23 fé- 
vrier 1657]. Soixante bâtiments nouveaux 
.furent construits ; le kapudan-pascha Topal- 
.vloharnmed prit la mer avec trente-six ga- 
lères et quatre mahonnes. Il parut à l'entrée 



(1) Mohammed-Chalife. hist, fol. 72, et N'aima, 
II. p. 671. 



des Dardanelles plustot que les Vénitiens ne 
l'attendaient, avant même l'arrivée de leur 
Hotte. Le capitaine général Mocenigo ac- 
courut en toute hâte de Candie avec dix- 
neuf galères et seize galéasses, enleva quel- 
ques tschaiks dans le canal de Chios , et 
atteignit l'escadre turque au moment où elle 
se dirigeait versSamos (1). Trois jours après, 
les Vénitiens eurent un engagement avec les 
Iïarbaresques, auxquels ils prirentlevaisseau 
amiral et la capitana. Parmi les prisonniers 
se trouvèrent Àidin-Tschausch, qui avait été 
envoyé de Constantinople avec de l'argent 
pour amener ces renforts, Mohammed, colo- 
nel des janitschares, Husein d'Alger, com- 
mandant de l'escadre. Des marchandises 
égyptiennes d'une valeur de 300,000 piastres 
tombèrent entre les mains des vainqueurs. 
La flotte vénitienne parut ensuite devant 
Sugadschik , dans le golfe de Scala-Nova, et 
prit la forleresse, dans laquelle se trouvaient 
trente canons portant la plupart l'empreinte 
du lion de Saint-Marc, et qui avaient été 
transportés en ce lieu après la conquête de 
Chypre. Ces mauvaises nouvelles et l'an- 
nonce d'un échec éprouvé dans une tentative 
sur Spalato furent compensées par l'avis 
d'un avantage (2) remporté en Crète par les 
Ottomans sur les Vénitiens bien supérieurs 
en nombre (3). Pour réparer les pertes 
éprouvées sur mer, l'on arma complètement 
parmi les bâtiments nouvellement construits 
dix-neuf galions, dix mahonnes, treize galères 
et le vaisseau amiral (la Baschtarda); de 
plus on envoya vers les Dardanelles, sous 
le commandement de Schemsi-Paschasade, 
cinquante galères et frégates portant quel- 
ques milices de janitschares et des volon- 
taires enrôlés à la condition d'être inscrits 
ensuite parmi les sipahis et les silihdars. 
Huit jours après, le 6 juin, conformément au 
kanun , le sultan donna au grand vesir deux 
plumes de héron avec des agrafes en du- 



(1) Briisoni, part, il, p. 2 ; Naima, Lu, p. SI 5; 
Abdi-Pascha, fol. 27. 

(2) Spalalo sostcntilo contra l'otloinana polenza, 
1G57, sotlo gli auspizi délia seren. r<[>. di Veuczia 
cou l'assislenza dcl s. Angiolo Orio, conte e provvc- 
ditoredi Lésina; da giov. Giorgio Nicolini, Venet. 
1605. 

(î) Naima, 1. ri, p. Cl 5. 



A6 



HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN. 



mants, deux kaftans d'honneur, et lui remit 
entre les mains la bannière sacrée. Kœprili 
campa dans la plaine devant la porte de Si- 
liwri , puis se dirigea par terre avec les ja- 
nitschares des six escadrons de la cavalerie 
régulière et les feudataires. A la première 
station à Karakaldurun, se fit une revue où 
l'on conféra à d'autres les emplois des 
tschauschs , muteferrikas et saimes absents 
[30 juin 1657]. L'on mit cinq jours pour 
atteindre Gallipoli, d'où le grand vesir passa 
en Asie. Des deux côtés de l'IIellespont , en 
Europe à Ssoghanlidere , en Asie au petit 
Kipos , furent établies des batteries ; la flotte 
vénitienne était à l'ancre près de la côte , 
entre le grand Kipos, en face du petit Kipos, 
et la baie de Kafirbudschaghi. Tscherkes- 
Osman-Pascha prit le commandement des 
Turcs en l'absence du kapudan-pascha. 
Sept mahonnes attaquèrent les Vénitiens qui 
en prirent une, détruisirent les équipages, 
en démâtèrent trois autres. Le reste, monté 
par lesjanitschares, prit la fuite ; les miliciens 
d'élite descendirent à terre dans la baie de 
Kafirbudschaghi , d'où ils contemplèrent 
paisiblement le combat. Le beg d'Alaije, le 
petit Mohammed , emporté par son courage, 
se jeta avec cinquante à soixante hommes 
dans deux tschaiks, courut sur les quatre 
mahonnes ennemies qui emmenaient leurs 
prises, et les leur enleva à force de prodiges 
de valeur. Kœprili, qui du rivage avait été 
témoin delà lâcheté des janitschares , se 
lit transporter à la baie de Kafirbudschaghi, 
où il eut bien cit: la peine à déterminer les 
fuyards à se lembarquer. A ce moment pa- 
rurent dans le canal les galères de Malte et 
de Florence, elles bâtiments lurcss'enfuirent 
de nouveau , protégés par les canons du châ- 
teau d'Asie, vers le petit Kipos. Dix-sept 
galères atteignirent ce point avec peine ; 
quinze autres, arrêtées dans leur fuite , re- 
tournèrent au grand Kipos, où elles mirent 
leurs troupes à terre. Le grand vesir, furieux, 
ordonna à ses gens de faire feu sur ces 
fuyards, dont huit cents tombèrent sur le ri- 
vage. Afin de protéger contre l'attaque de 
l'ennemi lestroismahonneset les dix galères 
qui s'étaient retirées sur le grand Kipos , on 
éleva en toute hâte des batteries sur les- 
quelles furent placés des canons. Les dix- 
sept galères auxquelles le vent n'avait pas 






permis de gagner la baie du petit Kipos, 
furent forcées d'aller jeter l'ancre plus bas 
contre la côte asiatique, près du château de 
Kumturni, où, défendues par les groscanons 
amenés en ce lieu, elles repoussèrent le 
lendemain les attaques de l'ennemi. Le ] 
troisième jour au soir, une heure avant le 
coucher du soleil, le vaisseau amiral véni- 
tien de Mocenigo s'avançait à pleines voiles, 
paré de tous les pavillons des puissances qui 
avaient des bâtiments dans la flotte confé- 
dérée. Le canonnier Kara- Mohammed 
pointa de la batterie du Cap de sable, et visa 
si juste qu'il atteignit la poudrière et fit 
sauter le bâtiment. Durant une heure le 
canal fut enveloppé dans la fumée de la 
poudre ; le nuage en se dissipant laissa voir 
les débris du vaisseau flottant sur la mer; 
les Tuics accoururent pour enlever les pa- 
villons et le fanal de l'amiral ; mais le courage 
héroïque du noble chevalier Avogaro de 
Trévise leur ravit ces trophées. Avogaro re- 
cueillit le fanal, les pavillons, les papiers, 
la caisse , le cadavre du capitaine général 
Mocenigo, celui de son frère et lieutenant 
Francesco, ainsi que trois cent soixante- 
dix-sept personnes encore en vie. Toutefois 
cette catastrophe des Vénitiens semblait 
changer la défaite des Turcs en triomphe. 

Kœprili ne se dissimulait pas que les pertes 
éprouvées par sa flotte avaient été causées 
par la lâcheté des équipages qui s'étaient 
enfuis, et que le succès obtenu sur le vais- 
seau amiral vénitien était dû au hasard ou 
à l'adresse extraordinaire d'un seul canon- 
nier. Son premier soin fut de récompenser 
les services : il manda le petit Mohammed , 
qui avait repris à l'ennemi les mahonnes 
conquises sur la flotte de la Porte. Il était 
assis quand on lui amena ce brave guer- 
rier. « Viens, mon faucon royal, lui dit- 
il, que le pain du padischah te soit acquis 
légitimement ; que Dieu bénisse tes valeu- 
reux champions comme toi ! » Il lui baisa 
le front et les yeux , lui attacha de sa main 
deux plumes de héron sur la tète , le couvrit 
de sa propre pelisse et lui donna une bourse 
d'or à distribuer parmi ses vaillants compa- 
gnons. Ensuite il reçut le canonnier dont le 
coup avait fait sauter le vaisseau amiral vé- 
nitien, lui conféra une place de sipahil 
avec 70 aspres de traitement quotidien, | 



LIVRE LUI. 



Al 



le décora d'un kaftan d'honneur et le gratifia 
de 100 ducats. H donna de l'argent et des 
kaftans d'honneur à d'autres guerriers en- 
rore qui s'étaient signalés par leur courage. 
Et maintenant il s'occupa de châtier les 
fautes dont il avait rougi pour la gloire de 
l'empire. L'infâme Ferhad-Pascha , qui n'a- 
vait pas eu honte de s'enfuir à terre avant 
le commencement de la bataille, et d'y 
brûler son vaisseau , fut saisi par les volon- 
taires envoyés à sa poursuite, ramené de- 
vant le grand vesir et mis à mort à l'instant. 
Le lieutenant-général des janitschares et 
sept colonels de ce corps , qui avaient donné 
i leurs gens le signal de la fuite , furent 
itranglés derrière la tente du grand vesir, 
it leuis cadavres jetés à la mer. Le bpgler- 
jeg de Siwas, Tscherkes-Osman-Pascha , 
\m, en l'absence du kapudan-pascha, com- 
nandait le vaisseau amiral, dut rendre 
:ompte maintenant de ses négligences an- 
érieures et de ses fautes toutes récentes 
■ui avaient causé le désastre , et il fut dé- 
apilé. Le capitaine Sipahisade-Mohammed 
lont la mahonneavaitété incendiée parl'en- 
iemi, lecapitaine Puszoladschi-Mohanimed, 
e capitaine de gaièie Rasim furent pendus, 
our que cet exemple effrayât les autres, 
.'agi des janitschares Sohrab, ancien ami 
u grand vesir, conserva la vie, mais perdit 
a place, qui fut donnée au chambellan Ali— 
hodsiha, de service alors dans le camp. 
>Gn de réparerau plus tôt les pertes énormes 
prouvées aux Dardanelles, on envoya des 
irdresà Constantinople et dans les provinces, 
niatre semaines après la bataille [14 août 
657], le grand vesir sortant du détroit, jeta 
;ancre au vieux Constantinople , en vue de 
énédos, effrayant tous les esprits par sa ler- 
ble justice. Le kspudan-pascha lui-même, 
raignant poursa tête, n'avait pasenrore osé 
; rendre aux invitations réitérées de Kœ- 
•rili ; il songeait même avec les capitaines 
.e la flotte à s'enfuir en définitive à Alger, 
unis et Tripoli. Averti de ces projets, Kœ- 
rili, voulant calmer leurs inquiétudes, leur 
(dressa des lettres flatteuses et amicales; le 
apudan-pascha parut donc à Behratn,où il 
jçut l'accueil le plus honorable. Tour la 
êlivrance de Ténédos, on enrôla trois miile 
pahis volontaires en leur promettant une 
ijginentation de solde de 5 asprws par jour 



après le succès de l'entreprise ; on inscrivit 
de nouveau sur les registres deux mille ja- 
nitschares, dschebedsthis et topdschis sortis 
du service, qui se rassemblèrent sur le ri- 
vage asiatique à Tschakmak et furent tran- 
sportés sous le commandement de Kurl- 
Pasiha. Le grand vesir lui-même se rendit 
sur le sol de l'île, et campa derrière la 
vallée des moulins, dans la vallée de l'aque- 
duc. Le 25 août , avant le lever du soled, la 
tranchée fut ouverte sur la Colline des es- 
pions. Le troisième jour un parti d'assiégés, 
qui s'était dirigé vers le jardin de l'empe- 
reur au midi de l'île, pour faire de l'eau, 
fut attaqué par deux mille Turcs. La gar- 
nison lit une sortie; elle perdit cinq cents 
morts et laissa deux cents prisonniers. Aûn 
d'exciter encore plus le courage de ses gens, 
Kœprili fit venir la nuit même deux gros ca- 
nons eldix-huitgalèresavec des troupes, qui 
échappèrent heureusement à la poursuite 
de l'escadre vénitienne;. Au bout de cinq 
jours de siège les Vénitiens abandonnèrent 
le château dans la nuit et s'embarquèrent, 
après avoir fait sauter deux tours au moyen 
des mines, et cncloué trente à quarante ca-' 
nous. A Constantinople ce succès fut célébré 
par des illuminations pendant trois nuits. Le 
t résorieri m périalS^olak-Mohammed apporta 
au grand vesir un sabre, une pelisse et une 
lettre du sultan pleine des témoignages les 
plus flatteurs. Ainsi Ténédos fut de nouveau 
réunie à l'empire ottoman , après un au 
seulement passé sous la domination vé- 
nitienne. 

La rigueur déployée par Kœprili contre 
les provocateurs d'insurrection militaire n'a- 
vait pointant pas assuré la tranquillité des 
troupes stipulée surtout à la condition du 
paiement exact de la solde en bonnes es- 
pèces. En dépit de tout l'ordre introduit 
dans les finances, il manquait encore 3,000 
bourses pour le premier quartier. Afin de se 
les procurer, Kœprili eut recours à un moyen 
déjà employé avant lui par le grand vesir 
Siuan, à un emprunt en forme sur les trésors 
privés. Il consulta le mufli et les kadiaskers , 
et offrit de prêter la somme nécessaire sur 
la garantie du mufti et des deux grands ju- 
ges. Le paiement s'opéra régulièrement, et 
le sultan témoigna son contentement au 
grand vesir en lui donnant un poignard garni 



48 



HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN. 



fie pierreries et une pelisse de martre. Mal- 
gré les témoignages de dévouement donnés 
au grand vesir, le mufti fut déposé le lende- 
main du paiement de la solde, parce qu'il se 
livrait sans réserve à ses caprices dans la col- 
lation des emplois à ses protégés, sans égard 
pour les services ou le mérite. A ceux qui 
lui faisaient des observations sur les viola- 
tions du kanun de la hiérarchie, il répondait: 
« Dois-je blesser mes amis et me montrer 
indifférent envers mes relations? On peut 
dire ce que l'on veut, je ne m'en soucie 
guère. » A sa place fut élevé, par l'ordre na- 
turel de l'avancement, !e grand juge de Ru- 
mili, Muslafa-Bolewi, fils d'un marchand de 
Boli. L'ancien kapudan-pascha, Kara-Firari- 
Mustafa, s'était démis du grand amiralat en 
se faisant donner une somme d'argent. et 
avait ensuite acheté le gouvernement d'E- 
gypte ; maintenant, poursuivi par les plaintes 
de ses administrés , il revint vers la capitale, 
destitué de son emploi ; le grand ve.-ir fit 
rendre contre lui une sentence de mort, 
dont l'exécution fut confiée au grand écuyer. 
Kœprili nourrissait un ressentiment contre 
Kara-Firari-Mustafa depuis le temps ou, ren- 
fermé dans Alep, ce chef refusa l'entrée de 
la ville à Sidi-Ahmed-Pascha , gouverneur 
nommé par la Porte : car alors Kœprili se 
trouvait dans le camp de Sidi-Ahmed. Outre 
une commission officielle , le grand écuyer 
avait encore deux ordres secret-; pour le gou- 
verneur de Damas, Tajjaroghli-Ahmed , et 
pour celui d'Alep , Abasa-llasan ; il s'agissait 
de réclamer leurs bras pour l'exécution de la 
mission donnée mystérieusement au grand 
écuyer. Déjà Mustafa-Pascha , poursuivant 
sa route d'Egypte à Constantinople, avait 
passé le pont de Jakob en Syrie, quand il 
reçut avis du coup que le grand écuyer de- 
vait frapper sur lui. Il accueillit ce dignitaire 
avec le respect convenable , mais en pre- 
nant les précautions nécessaires. Le grand 
écuyer n'ayant pas les moyens suffisants pour 
remplir sa mission secrète, se contenta de re- 
mettre ses dépèches officielles au prudent 
Kara-Mustafa. Celui-ci feignit de le croire, 
et ne voulut pas, ainsi que son entourage le 
lui conseillait, tirer à l'écart le grand écuyer, 
et se saisir de l'ordre de mort dont il était 
porteur. Il poursuivit donc sa marche ; 
mais aux approches de Konia , il apprit 



qu'Abasa-Hasan, pascha d'Alep, poussait del 
troupes sur ses traces. Alors M prit un dé- 
guisement et gagna furtivement Constanti- 
nople, où, se tenant dans une retraite rigou- 
reuse, il échappa aux recherches du grand 
vesir. Probablement Abasa-Hasan lui donna 
des avis secrets et des indications pour sa ! 
fuite. Ces ordres de mort et de bannissement 
contre des vesirs et les exécutions des pre- 
miers officiers des janiUchares, après la ba- 
taille des Dardanelles , avaient attiré à Kœ- 
prili un nouvel ennemi bien redoutable , le 
scheich des janitschares , le vieux Kara-IIa- 
sansade liusein, qui depuis long-temps trem- 
pait dans toutes les agitations, tantôt d'ac- 
cord avec les janitschares, tantôt allié des 
vesirs contre ce corps. Consulté par la Validé 
et le sultan dans toutes les affaires impor- 
tantes, appelé comme auxiliaire par les ve-* 
sirs pour l'exécution de leurs plans, il avait 
jadis aidé à détruire les agas agitateurs deé 
janitschares; puis, pratiquant des intelligen- 
ces mystérieuses avec les agas du harem, il 
avait poussé an renversement d'Ipschir, à 
l'éloignemcnt de son successeur Mustafa.à la 
nomination de Suleiman-Pascha , et tout ré- 
cemment sous Kœprili au châtiment des me- 
neurs des événements du platane. Mainte- 
nant il se déclara contre Kœprili, parce que 
le supplice de tant de champions de la foi, 
coupables d'avoir pris la fuite, n'était pas! 
permis même d'après la décision d'Orner ec 
les paroles de la tradition ; en effet , di;-ait-il, 
(>mer avait rudement réprimandé les habi- 
tants de Jérusalem pour avoir reproché leun 
fuite à des moslims qui cédaient à la supéH 
riorité du nombre des ennemis , et voici com- 
ment s'exprime la tradition : « La fuite de- 
vant une force irrésistible est pour des] 
moslims autorisée par l'usage des prophè-j 
tes [1] .» Ensuite le scheich rédigea une de-l 
mande pour la déposition du grand vesir. Il 
envoya un de ses affidés, Baki-Tschelehl 
an mufti Bolewi pour l'amener à son opt 
nion et le déterminer à donner le felwa né 
cessaire. Au moment même où Baki je ail 
par celte demande, le mufti dans le phi 
grand embarras . le kiaja du mufti vint mur, 
murer à l'oreille de son maître , que li 



(1) Nainft, 1. it. p. 631. 



LIVRE LUI. 



A9 



gcfaeich Hasansade Hiisein mourait d'une at- 
taque d'apoplexie. C'est ainsi que Kœprili 
fut heureusement délivré de l'un des adver- 
saires les plus dangereux. Le tschoban Aga 
Kasim, jadis kiaja du grand vesir Ahmed 
ITarchundschi, maintenant segbanbaschi, qui 
avait fait parvenir secrètement au scheicfa 
fcara Hasansade Husein , son protecteur, les 
[listes des personnes exécutées, alla aussitôt 
des grossir. 

Tandis que Kœprili par sa présence et son 
•énergie ramenait sous les bannières turques 
lia victoire qui les avait quittées depuis un cer- 
.tain temps, les gouverneurs de Bosnie , d'Al- 
tbanie et d'Herzegowine, Sdi-Ahmed, hasli- 
rPascha, et Ali-Tschengisade, rivalisaient de 
[courage sous les murs de Zara, de Spalato 
[et de Caltaro, sans que l'une de ces trois 
[places frontières put être soumise par les 
armes ottomanes. Kœprili obtint plus de 
[succès dans son entreprise contre Lemnos, 
ibour laquelle il lit agir quatre mille vaillants 
guerriers sous le commandement du kapu- 
l'ian-pascha. La forteresse même de Lemnos 
jtait assise sur un roc à l'épreuve de la mine, 
'?t, la garnison ayant été renforcée par une 
flotte vénitienne de dix-sept vaisseaux , le 
siège fut long et difficile; il dura trente-lrois 
l'ours, et le kapuilan-pascha, ainsi que le 
j'jommandant des janitschares y furent bles- 
|:és. La place capitula le 15 novembre 16-^1 ; 
[a garnison dut se retirer librement, mais 
[;ans bagages; néanmoins sur quinze cents 
nommes que portait la flotte quelques cen- 
taines furent massacrés; cinq cents esclaves 
fia galères, qui précédemment, dans les 
riomphes remportés par les Vénitiens , 
! iraient été mis en liberté, furent de nou- 
veau attachés aux bancs des rameurs ou lais- 
és au service de la nouvelle garnison ; de 
|uatre cents Grecs qui se trouvaient en ce 
ieu, quelques-uns furent mis à mort « pour 
ervir d'exemple aux autres , » dit l'his- 
loriographe de l'empire. Les écrivains véni- 
iens gardent un profond silence sur cette 
éprise de Lemnos. Kœprili adressa le bul- 
etin de cette brillante conquête à Andrino- 
jMe, où il avait déterminé le jeune sultan à se 
Jendre sur la fin de l'automne; il espérait 
Jinsi retenir son maître hors de la capitale 
In l'occupant de la chasse, pour laquelle 
llohammed annonçait un goût décidé. Le 



sultan mit dix jours à parcourir, en chassant, 
la distance de Coustantinople à la seconde 
ville de l'empire ; il était accompagné du 
résident impérial et de 1 interprète Pana- 
jotti; les princes étaient portés parmi les 
femmes dans des litières grillées (1). La Va- 
lidé et le mufti se trouvaient mal de ce 
voyage (2). A une lieue de la porte d'An- 
drinople les habitants s'étaient avancés pour 
voir plus tôt leur souverain. Le mufti, les 
kadiaskers, tout le diwan, la Validé et la 
cour avaient accompagné le sultan ; un mois 
après, la conquête de Lemnos fut célébrée 
par des illuminations pendant trois nuits 
( 25 novembre 1659 ) , et le grand vesir fut 
reçu avec les plus grands honneurs, comme 
un triomphateur qui reculait les limites de 
l'empire. Les troupes furent distribuées dans 
leurs quartiers d'hiver à Kumuldschina , 
Schumna , Hesargrad , Karaferia et Rodos- 
to. L'hiver fut extrêmement rigoureux, et 
le froid se fit d'autant plus cruellement sen- 
tir à Andrinople que l'on y manquait de 
bois , et que la Tundscha était sortie de son 
lit. Beaucoup de propriétaires de maisons 
construites en bois les abattirent pour en 
vendre les matériaux qui les enrichirent. Les 
soldats coupèrent impitoyablement les plus 
beaux arbres, cyprès, arbres à fruits, jus- 
que dans les jardins impériaux. Kœprili em- 
ploya l'hiver à préparer la prochaine campa- 
gne contre la Transylvanie, dont le prince 
indocile, Rakoczy, détermina l'irruption du 
chan tatare et la ruine du pays. 

Quoiqu'à l'occasion des relations diploma- 
tiques de la Porte il ait déjà été question de 
l'indocilité de Rakoczy et de sa déposition , 
le cours de la narration nous ramène tout na- 
turellement vers ces faits; car il faut parler 
maintenant desalliés du prince transylvanien, 
des woiwodes de Moldavie et de Valachie, et 
du redoutable adversaire de ces trois souve- 
rains, le chan des Tatares. A peine en posses- 
sion du chanat . Mohammed-Girai avait con- 
firmé dans leurs dignités le kalgha Ghasi- 
Girai et le nureddin Aadil-Girai déjà institués 
par son prédécesseur, et il avait conféré le 
vésirat à Seferaga. Bientôt des querelles écla- 



(1) Rapport de Reninger, du 24 oct. 1657. 

(2) Rapport de PanajoUi, du 18 octobre. 



50 



HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN. 



tèrent entre les descendants de Mubarek-Gi- 
rai et ceux de Behadir-Girai;Sefer-Ghasi incli- 
nait pour ces derniers , et soutint Selim-Girai 
contre le nureddin Aadil-Girai, qui se ratta- 
chait à la tribu de Manszur, tandis que Se- 
lim-Girai appelait à lui la tribu de Schirin. 
Peu de temps après, le nureddin Aadil-Girai 
étant mort d'une chute de cheval , Murad- 
girai fut nommé à sa place. Mohammed- 
Girai, qui, lorsqu'il était pour la première 
fois en possession du pouvoir suprême en 
Krimée, avait adressé deux ambassades à la 
cour impériale, envoya maintenant Meidan- 
Ghasi-Beg à Constantinople pour annoncer 
son second avènement au trône. L'année 
suivante, le même personnage alla présenter 
les félicitations du chan au couronnement de 
Léopold , roi de Hongrie et de Bohême , et 
deux ans plus tard, après la mort de l'em- 
pereur Ferdinand III, il se trouva encore 
au couronnement de Léopold, comme em- 
pereur. Dans la même année, le représentant 
du chan tatare remit à l'empereur romain 
une lettre où son maître disait que Rakoc- 
zy était démasqué ; que !e grand vesir Mo- 
hammed-Kceprili était en marche pour al- 
ler le châtier, et que lui-même avait reçu 
ordre du sultan de soutenir le grand vesir : 
qu'il était donc entré en Transylvanie avec 
les Noghais, ravageant le pays tout au- 
tour ; qu'il avait poursuivi Rakoczy jusqu'à 
laTheysz, mais que là il s'était arrêté, ne 
voulant pas franchir la frontière impériale ; 
que la Porte avait conféré la Transylvanie 
à Acatius Barcsai ; que si l'empereur tenait 
à l'amitié du sultan et du chan , il devait te- 
nir Rakoczy pour rebelle. » L'empereur ré- 
pondit « que le chan n'avait pas des rensei- 
gnements exacts sur les frontières impé- 
riales , car elles s'étendaient par-delà la 
Theysz. » L'envoyé tatare reçut des présents 
pour une valeur de 2,060 florins. 

L'hetman des Cosaques , ayant sollicité 
auprès de la Porte l'investiture par le bon- 
net brodé d'or et la queue de cheval, ren- 
contra un obstacle dans les ménagements 
de la cour de Constantinople pour le chan 
tatare, qui n'aurait point vu cette conces- 
sion avec plaisir. Blessés sans doute du refus 
du diwan, les Cosaques s'étaient joints à 
Rakoczy, dont l'armée, grossie par ces auxi- 
liaires, s'éleva bientôt à soixante mille 



hommes. Le chan tatare mit sur pied deux 
cent mille cavaliers, dont la moitié fut pla- 
cée sous le commandement du kalgha , et 
fondit sur la Transylvanie, où elle répandit la 
désolation. Vingt mille chrétiens furent pas- 
sés au tranchant du sabre. Des masses non 
moins nombreuses furent entraînées en cap- 
tivité, parmi lesquelles sept cents nobles 
transylvaniens(l). Plusieurs milliers de voi- 
tures furent chargées de butin ; cent cin- 
quante canons furent enlevés comme la ran- 
çon des plus proches parents de Bakoczy , 
évaluée à 300, 000 piastres. Une campagne 
si brillante valut au chan un poignard garni 
de pierreries et une pelisse de martre zibe- 
line que lui envoya le sultan. Les woiwodes 
de Valachie et de Moldavie, s'étant attiré la 
disgrâce du grand vesir pour avoir pris part à 
l'expédition contre la Pologne, furent man- 
dés auprès de la Porte. Comme ils ne se 
rendirent pas à cet appel , et que le prince 
valaque Constantin Bessaraba dit en outre 
que, s'il se mettait en route pour Constanti- 
ple, ce serait le sabre en main , ils furent 
déposés. L'on nomma woiwodes, en Valachie 
le Grec Michne, fils d'un serrurier, en Mol- 
davie l'Albanais Ghika, sexagénaire, com- 
patriote du grand vesir. Le chan tatare eut 
ordre de marcher contre la Valachie; le ser- 
dar de cette expédition fut le gouverneur de 
Silistra, Fasli-Pascha. Un chatti-schérif enjoi- 
gnit au chan de se tenir autour d'Akkerman 
avec quarante mille hommes ; Fasli-Pascha 
dut pénétrer en Valachie par Rusdschuk avec 
les sipahis et les janilschares, avec les posses- 
seurs de Siamets et de Timares. Au lieu de 
s'avancer rapidement de Rusdschuk pour se 
saisir de Bessaraba, Fasli s'arrêta dix-sept 
jours, et laissa ainsi au prince le temps de 
brûler les faubourgs de Tergowischt et de 
s'enfuir en Transylvanie. Il paraîtrait que 
20,000 ducats offerts par le moyen d'un in- 
terprète déterminèrent le général ottoman 
à ce retard. De violentes querelles s'élevè- 
rent à xe sujet entre le kalgha, chef des 
troupes de Krimée, et Fasli-Pascha; des 
plaintes partirent de tous côtés contre le 
serdar, qui fut mande à Andrinople et mis à 



[l) Naima, 1. h, p. 634; Feszlcr, lome ix, p. 
39, d'après Betblen. Kray, KrclihwiU. 



LIVRE LUI. 



51 



mort. Le kalgha , au contraire , reçut des 
marques de la haute satisfaction du sultan. 
Le grand chambellan lui apporta une chaîne 
d'or et un poignard garni de pierreries. Ces 
faits se passaient en 1057. 

Aux premiers jours du printemps de 1658 
la tente du sultan fut plantée dans la plaine 
d'Andrinople , comme signal de l'expédi- 
tion contre la Transylvanie. Neuf semaines 
après seulement partit le grand vesir, in- 
vesti du commandement suprême, avec les 
cérémonies accoutumées. Les gouverneurs 
d'Ofen et de Silistra, Kenaan et Kadri-Pas- 
cha , avec leurs troupes et les lewends de la 
Tatarie Dobruze, se joignirent à douze mille 
Polonais (1) et marchèrent sur Jenœ, dont ils 
s'emparèrent au bout de vingt-quatre heures 
de siège. Les Tatares et les Cosaques se por- 
tèrent sur Alba-Julia ( Weiszenburg) , résiden- 
ce de Rakoezy , et la saccagèrent. Vingt mille 
Tatares transformèrent le plus beau pays en 
un désert couvert de ruines fumantes, égor- 
gèrent cent mille habitants, et en traînèrent 
cinquante mille en esclavage (2). Sur les 
prières et les plaintes des États, Acatius 
Barcsay fut nommé prince de Transylvanie, 
et, au lieu du tribut de 15,000 ducats, on lui 
imposa l'énorme charge de 40,000 ducats 
annuels, qu'il devait livrer à la Porte. A 
cette condition écrasante pour le pays, il 
reçut par les mains du chambellan dési- 
gné à cet effet l'investiture au moyen du 
kaftan et de la masse d'armes. Tschengisade 
Ali-Pascha dut rester dans le pays comme 
gouverneur de Temeswar; le gouverneur 
d'Ofen, Kenaan-Pascha. fut laissé à la garde 
de Jenœ; et la conquête de cette dernière 
place fut célébrée à Andrinople et dans 
tout l'empire par des illuminations qui du- 

• rèrent sept nuits ; le chambellan porteur 
du bulletin victorieux devint grand écuyer. 
Un sabre étincelant de pierreries et une pe- 

I lisse de martre zibeline furent envoyés au 
grand vesir. Une convention en cinq articles 
fut arrêtée entre Acatius Barcsay, nouveau 
prince de Transylvanie, et le pascha d'Ofen. 
1° Lugosch etSebes, dont les revenus, mon- 

I tant à 15,000 ducats, étaient destinés comme 



(1) Naima, 1. n, p. 661; Bethlen. I. a, p. 60. 

(2) Belhlen, 1. n, p. 61 ; Tœppelt, p. 228. 



aumônes à la Mecque et à Médine, avec 
tous leurs villages et leurs sujets, devaient à 
l'avenir être détachés de la Transylvanie. 
2' Jenœ, avec ses anciennes limites, restait 
au sultan. 3° II en était ainsi des villages 
autour de Szolnok, désignés déjà comme 
fiefs et wafkes. 4° Le prince et les trois na- 
tions de Transylvanie s'engagèrent à dé- 
truire Rakoezy. 5° Enfin les États promet- 
taient de réunir toutes leurs ressources 
pour rembourser autant que possible les 
frais de guerre. Les circonstances ne per- 
mettaient guère d'exiger davantage , car le9 
troubles éclatés en Asie réclamaient au plus 
tôt le retour du grand vesir. Durant les pré- 
paratifs de guerre contre la Transylvanie et 
la campagne dans cette principauté, l'Asie 
était ébranlée par une redoutable insurrec- 
tion , à la tête de laquelle se mettait le trop 
fameux Abasa-Hasan. Autour d'un tel chef se 
ralliaient non-seulement tous les gens sans 
aveu , prêts à se jeter dans toutes les ten- 
tatives de désordre , mais encore des pas- 
chas , tels que les gouverneurs de Damas et 
d'Anatoli , le vesir Tajjarsade-Ahmed , le 
beglerbeg Dschanmirsa , et plus de cin- 
quante sandschakbegs déposés , avec une 
masse de ssaridsches et de segbans sur les- 
quels devaient s'appuyer les principaux ef- 
forts. Sous prétexte d'obéir aux ordres qui 
les appelaient avec leurs troupes au camp im- 
périal, les paschas avaient réuni des soldats; 
mais ensuite , un chatti-schérif leur ayant 
reproché leurs lenteurs, ils répondirent que 
tant que Kœprili-Mohammed, dont la main 
avait frappé de mort déjà plus de mille si- 
pahis et un plus grand nombre encore de 
janitschares, serait grand vesir, aucun d'eux 
ne se mettrait en mouvement. Ils choisirent 
l'un d'eux , Hasan , pour aller porter cette 
déclaration, qui demandait une satisfaction 
dans un délai de quinze jours , et marchè- 
rent aussitôt contre Brusa. Les rebelles ne 
laissèrent point la canaille qui les accompa- 
gnait piller à son aise, mais ils rançonnè- 
rent les villes à 10,000 et 20,000 piastres , 
et distribuèrent ensuite ces sommes entre 
ceux qui s'étaient rangés sous leurs banniè- 
res. Ils contraignirent le juge de Brusa, 
Haschimsade, à se rendre en députation 
auprès de la Porte. Le sultan ne put conte- 
nir sa colère en entendant les porpositions 



52 



HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN. 



des rebelles. « Le roi de Pologne , dit-il , 
quoique mécréant, a pourtant aidé au der- 
nier triomphe de la foi ; et ceux-ci , qui se 
prétendent orthodoxes et attachés à l'unité, 
par crainte de perdre leurs têtes , ont égaré 
tant de moslims dans leurs complots diabo- 
liques! Si Abasa-Hasan n'ose pas venir jus- 
qu'ici, qu il s'en aille comme gouverneur à 
Bagdad, et disperse ces masses réunies ; ce 
n'est pas maintenant le moment de déposer 
le vesir. Si l'on n'obéit pas à mes ordres , 
j'ai juré par le ciel d'exterminer tous les in- 
dociles; vous périrez aussi. Pour le moment, 
ce qui vous préserve, c'est l'inviolabilité 
attachée aux envoyés ; retirez-vous. » Le 
chambellan Hasan-Aga, qui avait été expé- 
dié au grand vesir avec l'invitation d'Abasa- 
Hasan et la nouvelle de l'extension de l'in- 
surrection , sur l'ordre même de Kœprili , 
fut immolé secrètement en route, de crainte 
qu'il ne se répandit dans le camp quelque 
bruit sur tous ces faits. Les janitschares qui 
se trouvaient auprès d'Abasa adressèrent à 
leur tour une députation au sultan pour de- 
mander la déposition du grand vesir, assu- 
rant qu'ils ne se mettraient pas en campa- 
gne avant cette satisfaction. Le sultan se 
prononça hautement comme soutien du 
grand vesir, et arrêta ainsi toutes les ma- 
nœuvres des ennemis secrets de Kœprili qui 
désiraient mettre à profit cette occasion. Le 
fetwa souscrit par le mufti et par tous les 
ulémas, qui proscrivait les rebelles, fut 
transcrit en une infinité de copies et envoyé 
dans toutes les provinces. Le pascha de 
Diarbekr, Murtesa-Pascha , avec tous les 
begs du Kurdistan et les troupes d'Erserum, 
reçut l'ordre de marcher contre Abasa. 
Kenaan-Pascha fut chargé de garder Brusa; 
le tschauschoghli Mohammed-Pascha dut 
veiller sur Modania. Konakdschi-Ali-Pascha, 
nommé gouverneur d'Anatoli , fut investi 
du commandement supérieur jusqu'à l'arri- 
vée de Murtesa-Pascha ; l'ancien kaimakim 
de Constantinople,Sinan-Pascha, surnommé 
Kirkajak, dut protéger Skutari, où il éleva 
des retranchements et des batteries. D'au- 
tres mesures qui auraient été plus efficaces 
furent déjouées en partie par les intelligen- 
ces secrètes de Kenaan-Pascha de Brusa 
avec les rebelles. 
Kœprili agit selon le même esprit de po- 



litique impitoyable contre le serdar de Crète, 
Deli-Husein, qui avait soutenu la guerre 
sainte p. ndant douze ans contre les Véni- 
tiens, maiutenu victorieusement le boule- 
vard de la nouvelle conquête, la Canée, 
attaqué vaillamment Candie, étouffé la ré- 
volte, et déployé un courage si héroïque ', 
dans mille combats que ^a gloire était ré- 
pandue sur terre et sur mer. Sous le pré- 
texte que Deli-Husein avait entassé des tré- 
sors et n'avait pas soumis Candie , Kœprili 
voulait se défaire d'un personnage auquel 
le sceau de l'empire pouvait être adressé une 
deuxième fois. Ces plans étaient contrariés 
par les nombreux et puissants amis de Deli- 
Husein , à la cour et au ministère. Le cha- 
sinedar Ssolak-Mohammed , lié ancienne- 
ment avec Deli-Husein, et nouvel ami de 
Kœprili, obtint de la Validé la vie de Deli- 
Husein. Le reis-efendi et Gurdschi-Kiaja, 
d'accord avec Ssolak , représentèrent au 
grand vesir que l'exécution d'un vesir ne 
pouvait avoir lieu sans un fetwa et sur un 
simple soupçon. Kœprili fit demander par 
le reis-efendi le fetwa au mufti ; mais celui- 
ci pria qu'on le dispensât d'un tel acte, car il 
aurait à en répondre dans ce monde et dans 
l'autre. Le reis-efendi, pour sauver plus 
sûrement son ami, feignit d'entrer dans le 
plan de Kœprili, et, en lui rapportant la ré- 
ponse du mufti, lui insinua d'envelopper 
Deli-Husein dans ses filets, en lui conférant 
une charge qui ne pourrait manquer de pro- 
voquer contre lui des accusateurs; qu'il fal- 
lait lui donner le grand amiralat, parce 
qu'alors les begs de la mer et les gouver- 
neurs des îles s'empresseraient bien vite 
d'accourir à Constantinople, pour réclamer 
contre les exactions du kapudan-pascha. 
C'est ainsi que Deli-Husein obtint le com- 
mandement général de la marine turque; 
en même temps le reis-efendi le prévint se- 
crètement du piège qui lui était tendu, et 
Deli-Husein se mit sur ses gardes. Il lui fut 
d'autant plus facile de ne pas prêter le flanc 
aux attaques de ses ennemis, qu'étant re- 
venu de Crète avec d'énormes richesses, il 
n'avait besoin ni d'exactions ni de présents 
pour tenir une maison brillante. Il paraît 
même qu'il refusa les riches présents en jeu- 
nes garçons, en drap et eu brillantes étoffes 
qui lui étaient offerts par les capitaines. 



LIVRE LUI. 



53 



Pour cette fois les complots de Kœprili fu- 
rent déjoués par l'adresse du reis-efendi , 
et le supplice de Deli-Husein fut ajourné 
tant que lui-même resta kapudan-paseha. 
Ce qui peut servir à donner une idée du 
caractère implacable de Kœprili, c'est sa 
conduite envers l'ambassadeur français, de 
La Haye , et son fils , de Vantelet. L'ambas- 
sadeur, accoutumé à des changements con- 
tinuels de grand vesir avant Kœprili, avait 
pensé que l'administration de celui-ci ne 
serait pas de longue durée non plus; en con- 
séquence, dans l'espoir de faire une écono- 
mie, il s'était abstenu d'offrir le présent 
d'usage; quand plus tard il en fit hommage, 
la colère de Kœprili avait été provoquée ; 
il n'était plus temps de l'étouffer; il ne lui 
fallait qu'une occasion pour éclater; elle se 
présenta quand un certain Vertamont, au- 
quel le capitaine général vénitien de Candie 
avait confié des lettres en chiffres pour l'am- 
bassadeur français et le secrétaire vénitien 
Ballarino, les livra perfidement au kaima- 
kam. Le secrétaire de l'ambassade de 
France, tremblant pour sa vie, sollicita de 
son chef l'autorisation de se cacher; de La 
Haye, qui se trouvait alors malade au lit , ne 
pouvant se rendre à Andrinople, où il était 
mandé , envoya de Vantelet, son fils, qui ré- 
pondit avec fierté aux reproches du grand 
vesir. Kœprili lui fit donner la bastonnade 
par des tschauchs , qui le jetèrent ensuite 
dans une tour de l'enceinte de la ville, en 
le maltraitant si rudement qu'ils lui cassè- 
rent une dent; car, disait Kœprili, ce qui 
pouvait se souffrir de la part d'un ambassa- 
deur était intolérable dans celui qu'il en- 
voyait pour le représenter [avril 1658]. Le 
père vint à Andrinople, et se justifia du 
chiffre des lettres, dont la clé lui était in- 
connue; il fut arrêté aussi. Quand Kœprili 
revint de la campagne de Transylvanie et 
qu'on lui parla des deux de La Haye, il joua 
l'étonnement et dit : « Est-ce qu'ils sont 
encore là ? » ce qui en d'autres termes vou- 
lait dire : ils peuvent être mis en liberté. 
Louis XIV chargea Blondei, son représentant 
à Berlin, d'aller faire une enquête sur la 
conduite de lambassadeur, de présenter 
des notes au grand vesir et au sultan, et de 
réclamer salisfaction. Kœprili accorda une 
audience à l'envoyé, le fit asseoir sur un 



siège sans dossier, tandis que lui-même se 
tenait sur un sofa, se plaignit de la trahison 
de l'ambassadeur, qui avait entretenu une 
correspondance secrète avec les ennemis , et 
refusa l'audience auprès du sultan, sous le 
prétexte que cette présentation ne pouvait 
avoir lieu que pour les ambassadeurs offi- 
ciels et non pour les diplomates chargés 
de missions spéciales. Blondei objecta que 
le devoir d'un médiateur exigeait le secret 
d'une correspondance , et que le Grand- 
Seigneur aurait pu tout au plus réclamer le 
rappel de l'ambassadeur. « Qu'il soit donc 
rappelé , répondit Kœprili , nous ne négo- 
cierons plus avec lui. » Dans la lettre au 
sultan le roi demandait comme satisfaction 
la déposition de Kœprili ; Blondei se garda 
bien de présenter une telle pièce au grand 
vesir, et, comme il ne trouva personne de 
l'entourage du sultan qui osât se charger de 
la transmettre au souverain , il dut se con- 
tenter de voir l'ambassadeur et son fils mis en 
liberté, et d'obtenir la permission de partir. 
Néanmoins, un bâtiment français chargé de 
marchandises turques ayant mis à la voile, 
les deux envoyés français furent incarcérés 
de nouveau , et il leur fallut acheter leur 
délivrance à prix d'argent (1). 

Avant de suivre le sultan et son ministre en 
Asie contre les rebelles dont l'extermination 
devait assurer le grand vesirat de Kœprili , 
déjà cimenté par tant de sang, nous devons 
signaler la déposition ou le supplice de quel- 
ques personnages immolés à la politique du 
régulateur de l'empire, et la mort naturelle 
de quelques hommes célèbres qui, depuis les 
vingt dernières années, étaient l'honneur de 
la littérature ottomane. Le kapudan-pascha 
Topai-Mohammed, qui jadis s'était signalé 
par la reprise de Lemnos, n'en dut pas 
moins abandonner sa place au tschauschsade 
Mohammed-Pascha , parce qu'il avait refusé 
de se rendre à l'invitation de Kœprili, qui 
l'appelait aux Dardanelles. Dans un moment 
où le souvenir de ses exploits de Lemnos 
était encore tout récent, on ne jugea pas 
prudent de le mettre à mort , et son supplice 
fut ajourné. Le kislaraga Dilawer, qui por- 
tait ombrage au grand vesir, eut pour suc- 



Ci) Flassan, 1. u, p. 208-211. 



54 



HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN. 



cesseur auprès du sultan le trésorier Sso- 
lak-Mohammed , et fat envoyé en Egypte 
(décembre 1657]. Le poste de chasinedar 
fut conféré au muszahib Schahin, qui lui- 
même fut remplacé par Ali-Aga [ janvier 
1658]. Le grand fauconnier Ibrahim fut en- 
voyé comme sandschakbeg à Kaffa, et son 
successeur Suleiman , au bout de quelques 
jours, quitta aussi le palais pour se rendre à 
Erlau. Le chef de la chambre intérieure , le 
Franc Mohammed-Aga , s'étant permis en 
présence du sultan de blâmer en termes peu 
mesurés les impôts extraordinaires, tomba 
aussi dans la disgrâce et dut changer sa place 
contre celle du chasinedar, qui approchait 
de moins près la personne du souverain; 
néanmoins , bientôt après il devint kapuaga. 
Le précédent aga des janitschares Ali, au- 
quel était attribué la responsabilité de la 
dernière insurrection des janitschares , à 
Kumuldschina, sur la route des Dardanelles 
à Andrinople , expia ce tort de sa vie. Quel- 
que temps après, chaque nuit étaient étran- 
glés trente à quarante janitschares que l'on 
jetait ensuite dans laTundscha. Le collecteur 
des impôts en Morée, Abdi-Pascha, qui 
avait été jadis protégé par le defterdar Mo- 
rali contre les plaintes des contribuables , 
et plus tard, sous Ipschir, avait été préféré à 
Mohammed-Kœprili comme gouverneur de 
Morée, et maintenant s'était rendu à Andri- 
nople dans l'espoir d'obtenir une place, 
porta la peine de tous ces torts et fut mis 
à mort. Nakkasch-Ali , sipahi volontaire , qui 
jadis avait obtenu la charge de juge du 
marché à Constantinople, mais qui, mis à la 
retraite depuis quelque temps, sollicitait 
tour à tour l'inspection de la douane et le 
poste d'aga des Turkmans, se conjura avec 
quelques sipahis pour lassassinat du grand 
vesir, comme le meilleur moyen de le con- 
duire à l'accomplissement de ses désirs. Se 
croyant sûr de son affaire , il s'écria haute- 
ment : « Nous n'avons pas besoin d'un grand 
\esir aussi sanguinaire ; que celui qui veut 
en délivrer le monde se joigne à moi. » 
Quelques centaines de turbulents s'attrou- 
pèrent aussitôt ; mais l'aga des janitschares 
et le kulkiaja les dispersèrent , et amenèrent 
Nakkasch-Ali avec cinq de ses compagnons 
dans la tente du grand vesir. Le général des 
silihdares , protecteur secret de Nakkasch- 



Ali , demanda qu'on le confiât à sa garde ; 
mais le kulkiaja ne s'en dessaisit pas , et le 
même jour les prisonniers furent exécutés. 
L'ancien kaimakam Kœr-IIusein, qui ré- 
cemment avait été nommé serdar en Crète, 
à la place de Deli-Husein , et se disposait à 
se rendre à sa destination , avait vu plusieurs 
fois Nakkasch-Ali en secret , et il n'y avait 
pas à douter qu'il n'eût été d'intelligence 
avec lui ; on lui adressa l'ordre de partir sans 
retard, et son châtiment fut ajourné à un 
autre temps. En ce moment on frappa en- 
fin sur l'ancien gouverneur de Damas, 
Siawusch-Mustafa, épargné jusqu'alors par 
égard pour l'honneur du sultan. Après une 
assez longue hésitation , Siawusch avait en- 
fin paru à Andrinople, et le grand vesir, 
avec sa profonde dissimulation , lui avait 
montré le plus gracieux visage. Grand maître 
en l'art de feindre, Kœprili savait si bien en 
imposer à ceux qui l'entouraient que nul 
d'entre eux ne pouvait savoir si son amitié 
était réelle ou apparente seulement; et il 
avait pour principe (1) que la colère et l'in- 
sulte sont inutiles et souvent dangereuses 
pour le possesseur du pouvoir, que les mi- 
nistres investis de l'autorité doivent se gar- 
der de la précipitation , et que pour porter 
plus sûrement ses coups il faut savoir en- 
dormir ses victimes. 

Parmi les écrivains distingués morts depuis 
l'avènement du sultan Ibrahim , les plus fa- 
meux sont le calligraphe et poète Dschewri, 
le poète et philosophe lliasi , le mufti histo- 
rien Asis-Efendi, et l'historien encyclo- 
pédiste Katibtschelebi - Hadschi - Chalfa. 
Dschewri a écrit un traité rimé sur les lo- 
gogriphes, un autre sur les médicaments 
simples , et un troisième sur les prophéties 
astrologiques. Riasi , qui suivit la carrière 
judiciaire, et finit par être investi de la 
charge de juge du Kaire , est auteur de bio- 
graphies de poètes, d'un recueil de pro- 
verbes persans, d'un livre de présents, d'un 
diwan et d'une traduction abrégée des vies 
des hommes célèbres par Ibn-Challikan. 
Déjà plusieurs fois il a été question dans 



(1) Il s'ouvrit sur ce point devant le maître des 
requêtes Wedschihi , d'aprùs la déposition orale du- 
quel parle Naima, 1. n , p. 653. 



LIVRE LUI. 



55 



cette histoire de Karatschelebi-Abdulasis- 
Efendi, cet ambitieux et fanatique kadias- 
ker parvenu ensuite à la première dignité 
de la loi : outre le traité de droit présenté 
au sultan, il a laissé deux ouvrages histori- 
ques, qui lui assignent un rang élevé parmi 
les annalistesottomans; le premier, une his- 
toire universelle d'après l'ordre chronolo- 
gique, intitulée le Jardin des jusie<, où les 
mots tiennent plus de place que les faits ; le 
second est la continuation du premier ; c'est 
un résumé de l'histoire de l'empire ottoman, 
depuis le renversement d'Ibrahim jusqu'à 
sept semaines avant la mort de l'auteur. 
Dans ses écrits il parle toujours avec une 
emphase extraordinaire de lui-même, et 
montre une haine passionnée contre tous 
les aspirants à la place de mufti, surtout 
contre le pelit-Blsdu grand Chodscha-Sea- 
deddin, dont la fortune, l'influence et la re- 
nommée poussaient jusqu'à la frénésie les 
sentiments de basse et mesquine envie 
d'Asis-Efendi. Aussi sa plume lui fit-elle 
autant d'ennemis qu'il en avait provoqués 
par sa langue acérée. Sa vanité seule et son 
amour pour le luxe donnèrent lieu à mille 
propos accusateurs. Ainsi l'hiver il vètissait 
une troupe de beaux jeunes garçons , ses 
serviteurs, de bogadin indien à fleurs, avec 
des ceintures de chAles de Cachemire ; l'été, 
il leur faisait porter les plus fins tissus de 
mousseline coupés à la mode de la Krimée, 
serrés par des ceintures d'or. Dans les jours 
où la température était douce , ces beaux 
mignons se vèlissaient de robes blanches de 
lin, sans porter de pantalon; les robes lar- 
gement ouvertes sur la poitrine étaient 
garnies de boutons ou agrafes d'or, afin 
de pouvoir se fermer à l'occasion. Le pai- 
sible et modeste officier des comptes Ka- 
tibtschelebi, célèbre sous le nom de Had- 
îchi-Chalfa , ne visa point à tout cet éclat, 
ne poursuivit pas la carrière inquiète de 
l'ambition; il quitta ce monde sans bruit, 
mais en laissant le renom d'un savant ency- 
clopédiste , d'un historien impartial (i). Fils 
d'un sipahi , en 1629 il avait été appelé comme 
schagird (apprenti) à la chancellerie des 
secrétaires d'état, avait assisté en cette 

(1) Mort dans le mois de silhidsche 1068 (7 sep- 
lenibre 1658;. 



qualité aux campagnes d'Hamadan et de 
Bagdad contre les Persans, puis à Constanti- 
nople il suivit les leçons de Kasisade; ensuite, 
sous le grand vesirat de Mohammed au gros 
talon , pendant que les troupes étaient dans 
leurs quartiers d'hiver d'Alep, il alla visiter 
les saints lieux de Médine et de la Mecque, 
ce qui lui fit donner le surnom d'Hadschi 
(pèlerin); enfin, en 1635, il se trouva au 
siège de Bagdad. Dès-lors il commença par 
des études ardentes et obstinées à lutter 
contre l'ignorance. Il écouta les principaux 
professeurs de la capitale , et , après être 
resté dix années appliqué purement aux 
sciences des langues et des lois , de la lo- 
gique et de la rhétorique , de l'exégèse et de 
la tradition, il se tourna vers l'étude des 
mathématiques et de la géographie, où 
l'avait poussé surtout la guerre de Crète. 
Enfin, se sentant malade , il s'attacha à la 
médecine et à l'intelligence du sens secret 
des caractères et du nom de Dieu. Ses 
trente années d'étude produisirent quatorze 
excellents ouvrages : les trois meilleurs trai- 
tés de géographie des Turcs, 1° une des- 
cription du petit Atlas, sous le titre de Ré- 
flexions de la lumière . 2° le spectacle du 
monde, renfermant la description de l'Asie, 
3° une description de laTurquied'Europe(l); 
cinq des principaux ouvrages historiques 
des Ottomans , dont deux sous le titre de 
Feslike : le premier en arabe , contenant 
l'histoire universelle depuis la création jus- 
qu'à trois années avant la mort de l'auteur; 
le second en turc, depuis l'an 1 ,000 de l'Hé- 
gire poussé jusqu'au même moment que 
l'autre, et qui nous a servi de guide pendant 
soixante années ; une histoire des guerres 
maritimes des Ottomans; une histoire de 
Constantinople , et les tables chronologiques 
si précieuses pour la fixation des dates, 
quoique çà et là elles exigent quelques rec- 
tifications ; un recueil de fetwas, deux 
traités dogmatiques, un opuscule sur la sta- 
tistique , un autre sur la philologie, enfin le 
grand dictionnaire bibliographique et en- 
cyclopédique intitulé : le Nom des Livres et 
des Sciences. 
A la nouvelle de l'insurrection d'Asie , le 

(1) Riimili et Bosra, traduit par Jos. de Hain- 
merj Vienne -, 1812. 



56 



HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN. 



grand vesir avait été invité à se rendre en 
toute hâte à Andrinople ; et il fit son entrée 
solennelle dans cette ville dix jours après que 
les étendards impériaux eurent été plantés 
en face de Constantinople , vingt jours après 
son départ de Jenœ. Le 19 octobre 1658, un 
conseil fut tenu en présence du sultan , qui , 
siégeant dans la tente impériale, parla ainsi 
aux officiers des troupes assemblés : « Mes 
serviteurs, Abasa le maudit n'obéit pas à 
mes ordres souverains; en arrêtant cette 
années nos succès et prêtant des secours 
aux infidèles, il a manifesté son esprit de 
rébellion ; maintenant avec une troupe de 
misérables il ravage l'Anatoli; je pars pour lui 
faire la guerre, et j'espère que vous mar- 
cherez avec moi. Vous mettrez-vous de tout 
cœur en mouvement? » Un vivat sortit de 
toutes les bouches à la fois, et tous protes- 
tèrent unanimement qu'ils allaient consacrer 
leurs têtes et leurs âmes à cette expédition, 
et qu'ils ne remettraient pas le sabre dans 
le fourreau avant d'avoir châtié les rebelles; 
ils demandèrent seulement que le padischah 
daignât accorder le pardon aux sipahis et 
aux janitschares qui se trouvaient auprès 
des rebelles , et recevoir en grâce ceux qui 
reviendraient à lui; mais que les obstinés 
fussent exterminés. Cette prière fut gra- 
cieusement accueillie, puis exaucée. Alors le 
sagardschi-baschi, auquel legrand vesir avait 
fait la leçon, s'avança avec quelques-uns 
des plus vieux janitschares, et dit : « Com- 
ment donc considérer la mort de ceux qui pé- 
riront dans celte lutte contre des Musulmans, 
qui , ainsi que nous , récitent cinq fois la 
prière?» Al'instant on fit la lecture publique 
des fetwas rigoureux rendus par le mufti 
Bolewi, qui déclarait légale et légitime la 
mort infligée à des rebelles contre le sul- 
tan (1). Trois jours après, la Validé partit 
pour Constantinople et fut suivie le lende- 
main par le sultan. On vit arriver de Syrie 
le bostandschi qui avait porté à Sochte-Mah- 
mud-Pascha sa nomination au gouvernement 
d'Alep, mais n'avait pu entrer dans cette 
ville, où commandait le gendre d'Abasa 



(1) Naima, I. .m, p. 679, tl Mohammed-Chalife, 
fol. 84; WedscliihL f„i. 83 ; Subdel, fol. 121 et 
suiv. 



Hamamdschioghli ; le bostandschi eut l'im- 
prudence de laisser entendre devant le ki«- 
laraga , puis devant Kœprili lui-même que 
l' Asie-Mineure était perdue, etqu'iln'yavait 
point de repos à espérer tant que le grandi 
vesir ne serait pas changé. Kœprili lit uni 
signe au tschauschbasthi, et la tète du bo<-' 
tandschi fut abatlue devant la tente. Après . 
une marche de dix-sept jours le sultan 
campa devant Constantinople , à Daudpas- 
cha. Aux Eaux douces les troupes reçurent 
leur solde et furent passées en revue; on 
effaça des rôles les noms de tous les hommes 
qui n'étaient pas présents. Huit jours après, 
le sultan se transporta à Skutari. Les gou- 
vernements de Damas, Siwas, Karamanie, 
Anatoli , Angora , dont les paschas se trou- 
vaient avec les rebelles , furent conférés de 
nouveau. A Skutari , Jusuf-Pascha était re- 
vêtu de l'autorité de serdar. Kutahije s'était 
défendue deux mois contre le chef de re- 
belles Dschan-Mirsa-Pascha, qui l'assiégeait 
avec quatre mille segbans et ssaridsches. 
Hasan-Pascha avait pénétré heureusement 
dans Angora, où il avait tué quatre-vingts 
segbans; le mutesellim du pascha légitime 
d'Alep Sochte-Mahmud, en répandant des 
exemplaires du felwa rendu contre les re- 
belles et invoquant l'appui des fidèles sujets, 
était parvenu à se faire admettre dans la 
ville, et les habitants avaient jeté hors de 
leurs murailles le gendre d'Abasa ainsi que 
quelques milliers de segbans (L. Abasa lui- 
même avait campé à Ainegœl, a cinq ma relies 
seulement de Constanlinople, puis s'était 
dirigé vers Eskischelir, indiqué comme point 
de réunion pour ses troupes. Le beglerbeg 
d'Anatoli Konakdschi-Ali-Pascha, qui gardait 
le canton de Nicée, fut attaqué brusquement 
par l'avant-garde d'Abasa , et complètement 
défait. Murtesa-Pascha, investi du comman- 
dement supérieur contre les rebelles , se 
tenait à Konia. Lorsqu'arriva au camp 
d'Abasa la nouvelle du dénombrement des 
troupes, fait aux Eaux douces, ce chef conçut 
le projet d'envoyer en ce lieu cinq mille si- 
pahis, qui revenant sous une apparence de 
repentir aux étendards du sultan, se mêle- 
raient parmi leurs camarades, les gagne- 



(1) iVaima, 1. H, p. 673. 



LIVRE LUI. 



57 



-aient secrètement , et à la première occa- 
iion favorable se déferaient du grand vesir. 
Celui-ci, informé de ce complot par les es- 
sions qu'il entretenait de tous côtés, publia 
a liste de sept mille sipabis retranchés des 
foies pour avoir embrassé la cause d'Abasa , 
£t treize cents de ces hommes qui s'étaient 
îéjà introduits dans le camp furent saisis 
•t décapités. Les troupes murmurèrent sur 
je retranchement de sept mille serviteurs 
le la Porte, sur les exécutions de treize 
ents guerriers et sur celte guerre de mos- 
liras contre moslims; cet état des esprits 
létermina le grand vesir à modifier ses plans; 
u lieu de se mettre lui-même en campagne, 
1 resta à Skutari , et confia le commaode- 
oent à Murtesa-Pascha. Celui-ci découvrit 
Jue trois des paschas soumis à ses ordres 
ntretenaient une correspondance secrète 
vec Abasa; il fit trancher leurs tètes, qui 
urent déposées aux pieds du grand vesir. 
t reçut pour cela de grands éloges. Abasa, 
nformé par ses intelligences secrètes de 
ous les mouvements du serdar, l'attaqua 
brusquement dans le voisinage d'Ilghun, et 
e défitsi complètement que l'historiographe 
lie l'empire avoue une perte de huit mille 
iaorts. Cette défaite fut aux yeux de Kœprili 
n mérite pour Murtesa-Pascha, dont la fi- 
élité jusque là lui avait p.aru douteuse. Au 
eu de lui retirer le commandement supé- 
;ieur, il le lui confirma ; mais, en raison de 
abattement répandu à Constantinople par 
; et échec , il ne jugea pas prudent de laisser 
p sultan dans son palais de Skutari durant 
hiver. Mohammed revint donc passer les 
luarante jours les plus rigoureux de la saison 
ians le sérail de la capitale. 

Murtesa-Pascha, maintenant en possession 
le toute la confiance du grand vesir, sut 
ar ses actives intrigues se rendre le digne 
nstrument de la politique ténébreuse et 
rofonde de Kœprili. Abasa s'était retiré à 
dutab pour y passer l'hiver, et pouvoir se 
iorter de ce point au-delà de l'Euphrate , 
iuand la disette des vivres se ferait sentir, 
.e sandschakbeg de Biredschik l'avait em- 
ièché de passer le fleuve. Murtesa , en pos- 
ession d'Alep, au moyen de circulaires tenait 
I ontinuellement en haleine les troupes des 
|."urkmans, des Kurdes et des Arabes. Des 

roelamations répandues par des affidés dans 



le camp des rebelles, et des émissaires secrets 
tendaient à décider les sipahis et les janit- 
schares soulevés à revenir au devoir et à sé- 
parer leurs intérêts de celui des segbans et 
des ssaridsches, avec lesquels ils seraient 
confondus et immolés au jour de la ven- 
geance. Les chefs d'escadrons des lewends 
furent gagnés individuellemnt par des pro- 
messes. Un des hommes employés par Mur- 
tesa sut enlacer Abasa dans des filets tissus 
avec une adresse infernale. Il lui représenta 
que tant qu'ils n'auraient pas entre les 
mains une place comme Alep, leurs affaires 
n'étaient pas dans une position assurée ; 
que ne se trouvant pas en état de s'en saisir 
par la force, le meilleur moyen serait d'en- 
voyer successivement dans cette ville les 
sipahis dont la fidélité était bien garantie 
par leurs serments sur le sabre et le Koran , 
et qui se présenteraient comme déserteurs ; 
puis de se rendre eux-mêmes au même lieu, 
prétendant venir expier leurs torts; delà 
sorte ils se rendraient maîtres de la place. 
Abasa tomba complètement dans ce piège, 
dont le succès était en même temps favorisé 
par le juge de Klis et le mufti d'Aintab, 
d'intelligence avec Murtesa. Il vit partir suc- 
cessivement sans s'inquiéter les escadronsde 
lewends pour Alep, et, quand par instant un 
soupçon s'élevait, les chefs des troupes, le 
juge et le mufti, le dissipaient aussitôt : des 
lettres arrivèrent des officiers établis dans 
Alep, qui attestaient les bonnes dispositions 
du serdar pour obtenir la grâce d'Abasa au- 
près de la Porte. Le mufti offrit d'éclaircir 
l'affaire. Il alla donc à Alep, et revint avec 
les assurances les plus sacrées du serdar 
Murtesa-Pascha et de konakdschi Ali-Pas- 
cha, gouverneur de la ville, qu'ils étaient 
prêts à lui jurer la sûreté la plus complète 
par le moyen d'un plénipotentiaire au nom 
du sultan. Abasa-Hasan fut satisfait et 
joyeux. Le serdar envoya le sandschakbeg 
d'Achiska , Arslan-Pascha, avec des lettres 
qui garantissaient sur le Koran et sur le 
ciel la sûreté la plus entière et une inter- 
vention des plus actives auprès de la Porte 
pour faire rentrer Abasa en grâce entière. 
Arslan-Pascha fut remis comme otage au 
chef des escadrons qui était un traître, et 
Abasa partit d'Aintab pour Alep : reçu et 
traité avec les plus grands honneurs, il fut 



HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN. 



logé dans le sérail de Murtesa ; sa suite s'éta- 
blit dans les maisons de la ville. Aussitôt des 
requêtes et des prières furent rédigées en 
présence des autorités et adressées au grand 
vesir, au mufti et au kislaraga pour de- 
mander la grâce d'Abasa, et ces dépèches 
furent remises aux courriers sous les yeux 
du coupable repentant. Lui - même avec 
trente paschas et begs de son parti , parmi 
lesquels le vesir Kenaan-Pascha et le vesir 
Tajjaroghli-Ahmed-Pascha , fut retenu à 
souper chez le serdar. Il fut enjoint aux pro- 
priétaires des maisons , à un signal donné 
par un coup de canon du château , de tom- 
ber sur leurs hôtes et de les égorger. En ef- 
fet, au retentissement du canon, le massacre 
s'accomplit dans la ville. Trente têtes de 
paschas et de begs furent envoyées à Con- 
stantinople. Un chatti-scherif impérial loua 
les assassinats d'Alep comme des actes de 
zèle et de fidélité. Dans la nuit de cette si- 
nistre exécution la terre trembla violemment 
à Alep; cette convulsion de la nature et le 
grand incendie qui éclata bientôt après à 
Constantinople furent considérés comme 
des signes manifestes de réprobation céleste 
contre de telles cruautés. 

Le coup frappé si heureusement sur le 
chef de la révolte facilita pour Kœprili 
l'exécution de sa vengeance personnelle sur 
Deli-Husein, ce rival redoute, dont la mort 
n'avait été retardée que par l'intervention 
de la Validé et du kislaraga, jusqu'au mo- 
ment où des plaintes élevées contre le glo- 
rieux guerrier pourraient donner à un acte 
de ressentiment particulier une apparence 
de justice publique. Deli-Husein, averti par 
ses amis, s'était mis sur ses gardes , et , dans 
sa dignité de kapudan-pascha, n'avait fourni 
matière à aucune accusation. En consé- 
quence , on lui avait retiré le grand amira- 
lat pour le conférer au kiaja de la Validé, 
devenu vesir, et on l'avait nommé au gou- 
vernement de Kumili, où il devait être tenu 
plus facilement sous la main du grand vesir. 
On le laissa libre d'établir sa résidence où il 
voudrait, à Andrinople, Philippopolis ou 
Sofia. Deli-Husein, endormi par l'oubli 
apparent de Kœprili, et ne se rappelant 
plus les avertissements de ses amis, en- 
traîné seulement par la convoitise , ou bien , 
en réalité , afin de remplir ses caisses épui- 



sées, leva quelques sommes en équivalent 
de fournitures en nature ; et ces contribu- 
tions étaient si insignifiantes en comparai- 
son des exactions accoutumées des gouver- 
neurs, que personne n'aurait songé à se 
récrier, si Kœprili n'avait excité le juge de 
Philippopolis, Suleiman-Efendi, à envoyer 
secrètement des plaintes à la Porte sous for- 
mes de requêtes générales. Aussitôt qu'elles 
furent connues, le gouverneur de Rumili 
fut mandé à Constantinople. Il arriva sans 
soupçonner aucun mauvais dessein, et fut 
accueilli avec les plus grands témoignages 
d'amitié par Kœprili , qui lui remit une pe- 
lisse de martre zibeline. Mais, le lendemain, 
le sultan lui montra un front irrité, lui 
adressa des paroles injurieuses, l'accueant 
de négligence et d'avidité. Le vaillant guer- 
rier répondit : a Ce qui m'arrive vient de 
Dieu ; depuis long-temps on voulait ma mort. 
Les griefs et les plaintes n'ont été produits 
que pour me perdre. » Il fut jeté dans les 
Sept-Tours, et, en dépit de toutes les ins- 
tances du kislaraga et de la Validé , malgré 
les menaces des troupes, au bout de deux 
jours on l'exécuta (I). Telle fut la lin du 
vaillant Deli-Husein, qui avait été grand 
écuyer, gouverneur du Kaire, de Chypre et 
de Bagdad ; qui, durant douze années, avait 
soutenu en Crète la sainte lutte pour la 
foi et l'empire , et que ne purent sauver ni 
la conquête de Candie ni tant d'actions d'é- 
clat. Né à Jenischehr, sous Murad IV, il 
était simple coupeur de bois dans le sérail, 
où sa force et son adresse le firent bientôt 
remarquer du sultan. Un ambassadeur per- 
san avait apporté un arc détendu, afin d'é- 
prouver si quelques-uns des champions et 
des lutteurs de Constantinople seraient en 
état de le bander. En effet, tous avaient en 
vain tenté l'entreprise, et l'arc restait inu- 
tile dans l'appartement du kislaraga. Deli- 
Husein , qui, un soir d'hiver, apportait du 
bois, se trouvant seul dans la chambre, es- 
saya secrètement de bander l'arc, et y par- 
vint; mais, entendant venir le kislaraga, il 
se retira bien vite. Le kislaraga , voyant que 
l'arc n'était plus à sa place, demanda qui 
l'avait dérangé , et le coupeur de bois le 



(1) Valicro, 1. vi, p. 497. 



LIVRE LUI. 



59 



banda devant lui. « Qu'on lui donne vite un 
costume d'homme , dit le kislaraga ; il est 
digne de paraître devant le padischah. » 
Revêtu d'un doliman, Deli-Husein fut mené 
en présence du sultan , qui sut apprécier la 
vigueur et l'adresse du coupeur de bois , 
d'autant plus qu'elles faisaient tourner le 
déQ de l'ambassadeur persan à la confusion 
de ce diplomate. Le coupeur de bois fut 
nommé grand écuyer, et après la conquête 
d'Lriwan reçut le gouvernement de l'Egypte. 
Sa renommée de vigueur et la beauté im- 
posante de sa personne lui gagnèrent sur- 
tout les affections des femmes, qui, lorsqu'il 
traversait à cheval les rues de Constanlino- 
ple , accouraient en foule pour contempler 
le bel Husein , le héros, le valeureux cham- 
pion de la foi en Crète. Il était digne de cet 
empressement par sa force militaire , ses 
manières et sa grâce toutes chevaleresques. 
S'il rencontrait une troupe de femmes, il 
leur criait : « Salut à vous , fleurs du para- 
dis cueillies pour orner le front des rois ! 
salut à vous, anges de la terre! vous nous 
donnez de précieux sujets qui deviennent 
des légistes et des champions de la foi ! Que 
Dieu répande sur vous ses bénédictions. Ne 
nous oubliez pas dans vos prières. » Aussi 
toutes les classes lui criaient du fond du 
cœur : a Que Dieu te conserve long-temps 
au padischah ! Si le vesirat doit appartenir 
à un héros , il doit être aussi la propriété 
d'un homme illustre tel que toi. » Tous ces 
hommages accélérèrent sans doute la ven- 
geance de Kœprili. 

Quoique élevé à la première dignité de la 
loi par Kœprili , le mufti avait pourtant re- 
fusé avec fermeté le fetwa pour légitimer 
l'exécution de Deli-Husein. Pressé de solli- 
citations à ce sujet, il faisait toujours la 
même réponse : « Je ne vois aucun tort dans 
cet homme, qui peut encore rendre tant de 
services à la foi et à l'empire. » En outre, il 
s'était permis de remettre au sultan une 
représentation écrite contre le voyage de 
Brusa, récemment conseillé par le grand 
vesir, prétendant que les préparatifs contre 
les Vénitiens en Crète étaient beaucoup plus 
pressants que les dispositions à prendre en 
Asie contre les rebelles. Le sultan transmit 
la représentation au grand vesir en disant : 
« Je te laisse libre de bannir ou de mettre à 



mort le molla ( le mufti ), ton ancien pro- 
tégé. » Kœprili se contenta de la déposition 
et du bannissement à Michalidsch. Moham- 
med , juge de Brusa, fut nommé mufti. Le 
gouvernement de Rumili , devenu vacant 
par la mort de Deli-Husein , fut conféré à 
Chiszim-Mohammed ; celui de Bosnie , à 
l'ancien grand vesir Melek-Ahmed-Pascha ; 
celui d'Ofen, à Sidi-Ahmed-Pascha. Le gou- 
verneur de Crète, Kœr-Hasan, qui avait été 
soupçonné de complicité dans le mouvement 
insurrectionnel de Nakkasch-Hasan à An- 
drinople, et alors avait échappé à la sentence 
de mort, parce qu'il était en route pour sa 
destination , avait maintenant appelé sur lui 
cette terrible condamnation , par une lettre 
remise par le précédent mufti Bolewi au 
sultan , et par le souverain au grand vesir, 
dans laquelle il disait : « Tant que le grand 
vesir ne viendra pas lui-même en Crète, il 
ne faut pas penser à la conquête de l'île. 
Kœprili regarda cette opinion comme une 
insinuation indirecte pour faire adresser le 
sceau de l'empire au gouverneur, et il expé- 
dia l'ordre d'exécuter le donneur d'avis ; 
mais la mort naturelle de Kœr-Hasan prévint 
le supplice. Le commandement supérieur en 
Crète fut donné à Taukdschi-Mustafa-Pascha, 
qui se trouvait sur les lieux. L'ancien kapu- 
dan-pascha Topal-Pascha, dont la mort avait 
été ajournée , grâce à sa participation à la 
reprise de Lemnos, fut maintenant appelé 
par son successeur Ali à bord du vaisseau 
amiral , où les esclaves attachés aux bancs 
de rameurs l'étranglèrent, conformément à 
la sentence. Le kapudan-pascha Ali-Hasan- 
sade , qui se trouvait investi pour la seconde 
fois du commandement général de la ma- 
rine turque, mourut de la peste. Son fils, 
Abdulkadir-Pascha, lui succéda, et reçut 
ordre d'aller avec la flotte châtier le sand- 
schakbeg rebelle d'Attalia, Kœrbeg-Mus- 
tafa-Pascha , qui , d'accord avec le juge 
Wehhab, immolé dans le massacre d'Alep, 
avait déjà plusieurs fois dressé l'étendard de 
la révolte , et avait mis le château en état 
de défense contre les habitants. Le kapu- 
dan-pascha s'était rendu de Chios à Rhodes ; 
mais, ayant intercepté des lettres de Moro- 
sini à Priuli sur les plans de la flotte véni- 
tienne, il revint à Chios, d'où il fit voile 
pour Zéa et l'île Longue. Là les deux flot- 



60 



HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN. 



tes ennemies étaient en vue l'une de l'autre, 
lorsqu'une effroyable tempête les sépara 
et détruisit plusieurs bâtiments turcs. Au 
point du jour, le 26 août 1661 , l'escadre 
vénitienne trouva les vaisseaux ottomans 
dispersés devant Milo , et les attaqua. Dix 
galères se sauvèrent démâtées dans le port 
de Milo; six s'étaient échouées, deux fu- 
rent capturées par la capitana et les ga- 
lères vénitiennes. Les Turcs perdirent plus 
de quatre mille hommes tués ou faits 
prisonniers. Un galion vénitien, avec cent 
dix esclaves moslims, tomba entre les mains 
des Ottomans. Le kapudan-pascha poursui- 
vit sa route vers Attalia , où il déchargea de 
l'artillerie pour assiéger la ville. Des dépu- 
tés vinrent le prier d'épargner un siège à 
la viile, qui était disposée à lui livrer le 
pascha. En effet, Rœrbeg se laissa persua- 
der qu'il pourrait expier ses torts au moyen 
de quelques milliers de ducats. Il se mit 
donc dans une chaloupe avec ses frères, 
son kiaja et Bulukbaschi , pour se rendre à 
bord du vaisseau amiral ; à peine se trouvè- 
rent-ils sur le pont qu'ils furent étranglés ; 
on les décapita, et les corps furent jetés 
à la mer. Les têtes, envoyées à Constauti- 
nople avec 100 bourses d'or arrachées aux 
habitants d'Attalia, adoucirent l'irritation 
de Kœprili sur la perte de la bataille navale ; 
il écrivit même au kapudan-pascha une let- 
tre de condoléance sur le malheur que Dieu 
avait laissé tomber sur ses entreprises, pro- 
mit de détourner de lui la disgrâce , et lui 
ordonna de ramener la flotte à Constanti- 
nople. En effet, il sauva sa tête ; mais sa 
place fut donnée à Mustafa-Pastha, gendre 
de Kœprili. 

Dans le temps qu'Abasa agitait l'Asie, le feu 
de la révolte menaçait d'embraser la Haute- 
Egypte. Mohammed, beg de Dschirdsche, 
supérieur à tous les autres chefs par ses 
troupes et ses richesses, avait conçu le pro- 
jet, au moment où le gouverneur d'Egypte, 
Schehsuwar-Mohammed-Paseha , lui remet- 
trait le kaftan en signe d'investiture, de le 
renverser violemment pour se venger de 
n'avoir pu obtenir la dignité d'émirol- 
hadsch , ou chef des caravanes de pèlerins. 
Dans ce but, il avait semé de l'or parmi 
les janitschares, les Arabes et autres soldats 
des sept milices établies au Kaire. Le gou- 



verneur arma les janitschares, envoya au 
beg le kaftan , et , sans le voir, lui fit enjoin- 
dre de se rendre à Dschirdsche. Sur le rap- 
port adressé à ce sujet à Constantinople , un 
chatti— schérif que reçut le gouverneur des- 
titua Mohammed et conféra le beglik de 
Dschirdsche à Ahmed-Beg. Les chefs des 
mameluks, les agas des sept odschaks, les 
kaschifs et les anciens firent acte de soumis- 
sion à cet ordre. Quant à Mohammed-Beg, 
il refusa d'obéir à la décision qui lui retirait 
le gouvernement de Dschirdsche, pour lui 
donner celui d'Abyssinie , et résolut d'op- 
poser la force à la force ; il fondit des ca- 
nons et lit même peut-être frapper de la 
monnaie en son nom. Le gouverneur lit 
des levées pour augmenter la force des 
sept corps réguliers du Kaire, et l'émirol- 
hadsch, Katias-Beg, entra eu campagne a*ec 
la sainte bannière. Le beg de Dschirdsche 
s'était avancé devant Manfalut, et le scheich 
des Arabesde la tribu d'Hawwaré avat ce- 
pendant rendue la Porte l'immense service 
de vider les magasins de Dschirdsche. Près 
du village de Milo, non loin de Manfalut, on 
en vint aux mains. Le beg de Dschirdsche 
fut battu et s'enfuit vers l'oasis où il avait 
envoyé à l'avance cinq cents dromadaires 
et trois cents juments chargés de ses tré- 
sors. Kaitas-Beg le poursuivit et l'atteignit 
avant l'Oasis près des anciennes ruines égyp- 
tiennes de Kaszr. Le combat dura depuis le 
matin jusqu'à midi. Le beg de Dschirdsche, 
faisant agenouiller ses dromadaires se re- 
trancha derrière leurs corps; néanmoins il 
fut pris avec les principaux provocateurs de 
la révolte , conduit au Kaire chargé de chaî- 
nes et décapité. Les tètes des Égyptiens arri- 
vèrent à Constantinople au moment où celles 
des rebelles d'Asie étaient jetées aussi de- 
^ant la porte du palais impérial. Pendantune 
année on voyait ainsi chaque jour vingt à 
trente de ces horribles trophées ex posés à l'en- 
trée du sérail, et les historiens élèvent à plu- 
sieurs milliers le nombre des rebelles frappés 
par la Hache du bourreau. Le gouvernement 
de Dschirdsche fut maintenant conféré à un 
page de la chambre intérieure, Turna-Mus- 
tafa, qui fut remplacé lui-même parle poète 
Abdi, tiré de la chambre des seferlis. Précé- 
demment Abdi avait obtenu de passer de la 
grande-chambre dans celle des cavaliers, en 



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LIVRE LUI. 



61 



présentant un cantique de fêle composé par 
lui; ensuite il avait célébré la défaite des 
agas rebelles par un chronogramme , et cette 
fois il immortalisa son entrée dans la cham- 
bre intérieure par un hymne qui a été in- 
séré dans son histoire. Né dans la délicieuse 
vallée des Eaux-Célestes, sur la côte asiati- 
que du Bosphore , les beaux lieux où il était 
nourri l'appelaient à la poésie; mais plus 
tard sa vocation d'historien se prononça hau- 
tement (1). 

Le sultan partit pour Brusa afin de sur- 
veiller de plus près la destruction du reste 
des rebelles dont les exécutions se poursui- 
vaient toujours. Quand la tente du souve- 
rain était plantée devant Skutari, on jeta 
devant son pavillon les têtes du secrétaire 
d'Abasa, qui s'était tenu caché jusqu'alors, 
et du kiaja de l'emirol-hadsch qui avait dé- 
tourné quelque chose du présent annuel en- 
voyé à la Mecque. L'ancien gouverneur 
d'Anatoli, Dschan-Mirsa, avait été épargné, 
grâce à sa trahison envers Abasa, qu il avait 
aidé à pousser vers Alep ; maintenant une 
sentence de mort fut rendue contre lui ; et 
avec sa tête arrivèrent aussi celles du kia- 
jajiri ( intendant des janitschares) de Diar- 
bekr et de Parmaksis-AH , qui au temps du 
grand vesirat d'f pschir avait été silihdar. On 
vit aussi rouler dans la poussière, à la porte 
de la tente impériale , les tètes de l'ex-se- 
cond écuyer Hasan, conseiller du beg re- 
belle de Dschirdsche, envoyé d'Egypte, et 
du neveu de Sochte Mahmud-Pasrha , qui 
pendant quelque temps avait essayé d'agiter 
la Syrie et Tripoli. L'ancien juge de Brusa, 
Schami-Xuuman , dont les violences avaient 
été jusque-là tolérées, à cause des mesures 
actives prises par lui jadis quand les rebelles 
s'approchaient de Brusa, fut maintenant 
exécuté en vertu d'un fetwa rendu contre 
ses concussions ; l'ancien bostandschi-baschi, 
Piraama, subit le même sort parce qu'il n'a- 
vait pas autrefois mené les bostandschisavec 
assez de résolution contre les rebelles au 
temps des événements du Platane. A Brusa, 
où avait été apportée la plus sainte relique 
du trésor impérial , la borda ( manteau du 
Prophète), pour être exposée sur un trône 



(1) Ssafpji, 2(>7* Liographic. 



aux hommage; et au respect du sérail, fut 
mandé l'ex-kaimakam de Constantinople, 
Ismaïl-Pascha , et il reçut la mission d'aller, 
comme grand inquisiteur (i) de la capitale, 
à travers toute l'Asie , jusqu'en Arabie, pour 
écraser les restes de la rébellion, avec les 
ordres les plus exprès de rechercher tous 
janitschares, sipahis, tschauschs, mutifer- 
rikas, saimes, muderris, juges, seids, mol- 
las, begs et beglerbegs, qui auraient pris 
part à des projets de révolte, sans la moin- 
dre considération pour leur position et leur 
rang, et de les frapper de mort conformé- 
ment aux dispositions du fetwa rendu à cet 
effet, en livrant les armes à l'autorité ci- 
vile et militaiie. Il devait toutefois s'abste- 
nir d'exercer son autorité sur les domaines 
de la couronne à Klis et Asis, dans le voisi- 
nage d'Alep , dont les revenus avaient été at- 
tribués à la Validé. Avec cinq cents cavaliers 
formés en deux escadrons qu'il détachait à 
droite et à gauche, taudis que lui-même sui- 
vait la route du milieu, il purgea l' Asie-Mi- 
neure de tous le» rebelles. Partout il tenait di- 
wan et faisait aussitôt étrangler les prévenus 
de participation à la révolte. Il rectifia les 
listes des sipahis et des seids, parmi lesquels 
s'étaient glissés beaucoup d'intrus, et celles 
des rajas, dont un grand nombre s'étaient 
dérobés, attendu que, au moyen de lettres 
de protection irrégulièrement accordées, 
beaucoup de paysans et d'artisans s'étaient 
soustraits aux impôts (2). Deux cents émirs, 
qui à Iléraclée portaient le turban vert, fu- 
rent réduits à vingt (3). A Konia, huit 
derwischs mewlewis furent arrêtés comme 
suspects. « Des mewlewis qui voyagent, dit 
ce grand inquisiteur, savent lire le nus- 
newi, ou jouer de la flûte, ou danser la 
valse sacrée ; faites donc preuve de vos ta- 
lents. » L'un des prévenus lut le mesnewi : 
un second joua de la flûte , deux autres val- 
sèrent; ils furent relâchés. Les quatre der- 
niers, qui ne purent faire rien de tout cela , 
furent considérés comme rebelles et aussitôt 
mis à mort. 
Au milieu de tant de supplices qui enle- 



(1) Naima, 1. il, p. 697. 

(2) Ibid. 
(5) Ibid. 



62 



HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN. 



vaient à l'empire tant de têtes fortes et de 
bras vigoureux , on doit signaler comme un 
étrange phénomène la mort naturelle du 
vieux Gurdschi-Mohammed , l'ancien grand 
vesir, qui s'éteignit à cent ans. Après avoir 
noyé la révolte en Asie dans des flots de sang, 
Kœprili poursuivit avec une ardeur inflexi- 
ble le rétablissement de l'ordre. A Damas, 
les janitschares qui avaient été envoyés 
comme nobetdschis ( gardes temporaires ) 
pour trois ans en garnison dans cette ville , 
afin de recevoir ensuite le Domdejerli-kuli 
(soldats locaux), avaient refusé d'obéir à 
l'autorité ; les miliciens envoyés de Constan- 
tinople prirent leur place , et immolèrent 
les soldats indociles (1). Ali, instrument de 
Kœprili dans cet effroyable châtiment , fut 
en récompense nommé pascha de Saida , où 
il fit ensuite de vaines tentatives pour attirer 
les émirs des Druses dans des pièges. Plus 
de succès était réservé à son successeur 
Mohammed-Pascha, qui, à l'aide d'une tra- 
hison menée par l'Albanais Hasan , parvint 
à tenir dans ses mains la tête du puissant 
émir de la famille Maan ( de la bannière 
rouge), puis se servit comme alliés des 
émirs de la bannière blanche , ennemis jurés 
de la maison Maan (2). 

Un ordre fut rendu pour que tous les 
possesseurs de fiefs de cavalerie ( timars et 
siamets) en Asie, comme en Europe, re- 
nouvelassent leurs diplômes, ce qui n'était 
d'usage qu'aux changements de souve- 
rains (3) ; mais on abandonna la moitié de la 
taxe à payer en cette circonstance. Mainte- 
nant Kœprili tourna toute son attention sur 
la fortification de l'Heîlespont au moyen de 
nouveaux châteaux. Déjà, sous le grand vesi- 
rat de Murad-Pascha , la Validé , ainsi 
qu'on l'a rappelé , avait désiré l'exécution 
de ce plan ; mais on ne put se procurer les 
40,000 piastres nécessaires pour les frais 
de ces constructions ; d'ailleurs on en fut 
détourné par les représentations des habi- 
tants des villages environnants, qui redou- 
taient le voisinage des garnisons ; et l'on 



(1) Raima, 1. n, p. 686; Subdet, fol. 129. 
• (2) Voyages d'Arvieux ; Leipzig, 1753, 1" partie, 
p. 366-396. 

(3) Subdet, fol. ISO. 



donna pour motif à cet abandon que les 
deux pointes de terre du canal étaient trop 
éloignées pour la portée des canons et que 
l'on manquerait d'eau. Devant la ferme vo- 
lonté de Kœprili ces difficultés s'évanoui- 
rent ; la flotte reçut ordre d'hiverner cette 
année aux Dardanelles, et des ouvriers fu- 
rent employés aux constructions que dirigea 
l'architecte Mustafa-Aga, sous l'inspection 
de Frenk-Ahmed-Pascha , commandant des 
Dardanelles (1). Les deux châteaux furent 
élevés sur un quadrilatère régulier de trois 
cents aunes carrées, et reçurent le nom 
pompeux de Kilidol-Bahr ( clé de la mer) et 
de Seddol-Bahr (digue de la mer), taudis 
que l'ancien ouvrage ordonné par Moham- 
med II est appelé plus modestement château 
de la Clef, et le nouveau , établi sur la côte 
asiatique, château de Sable. Les villages en- 
vironnants devant fournir de la chaux et 
d'autres matériaux pour les constructions 
maintenant entreprises , le commandant des 
Dardanelles Frenk-Ahmed-Pascha et l'ar- 
chitecte amassèrent des sommes considéra- 
bles ; le second surtout se rendit odieux 
par les procédés inhumains qu'il employa 
pour satisfaire sa cupidité. Un jour il 6t péril 
un Turc sous le bâton , et, Frenk-Ahmed lui 
demandant pourquoi il avait mis à mort un 
innocent, il se contenta de répondre : « Cela 
est nécessaire. » Le sultan, en se rendant de 
Brusa à Constantinople, alla visiter les tra- 
vaux (septembre 1659). Quand les construc- 
tions furent achevées, on plaça des pierriers, 
des canons et des fauconneaux sur les rem- 
parts. Pour la garnison du château asiatique, 
les fiefs de cavalerie supprimés des sand- 
schaks de Boit, Kastemuni, Chudaweudkiar, 
Bigha, Karasi, furent transformés en fiefs 
de solde (gediktimar), à raison de 3,000 
aspres chacun. Pour l'entretien de la garni- 
son du château de Bumili, l'on appliqua le 
même système aux fiefs de faucon (toghand- 
schitimnr) de Silîstra, Nicopolis, Tscher- 
men, Kirkkilise et Wise (2). Cette année, 
Maansade-Husein-Aga , fils de Fachreddin , 



(1) Naima, 1. n , p. 698 et 699 ; Subdet, fol. 
136; Wedschihi, fol. 99. 

(2) Subdet , fol. 136 ; Abdi, fol. 136 ; Wedschi- 
hi, fol. 99;I\'aima, 1. n , p. 704; Graliani, p. S4. 



LIVRE LUI. 



63 



envoyé en ambassade dans l'Inde, était reve- 
nu à Skutari (au moment où le sultan se ren- 
dait à Brusa), rapportant des lettres du sul- 
tan Muradbachsth, dis de Dschihandschah, 
décédé. Il était aussi chargé d'offrir au sou- 
verain des Ottomans un panache de plumes 
de héron attaché avec une agrafe de dia- 
mants, au milieu duquel brillait une pierre 
de cinquante karats, un sabre d'or, avec un 
fourreau garni de pierreries , et dix ballots 
de châîes et d'étoffes de l'Inde. Le suitan 
demanda au fils de Fachreddin ce qu'il 
avait vu de beau dans l'Inde? Celui-ci répon- 
dit qu'il n'y avait là rien de comparable à la 
délicieuse situation du Bosphore, qui surpas- 
sait toutes les merveilles de la nature et de 
l'art de l'Inde. Maansade-Husein était arrivé 
dans l'Inde au temps de la guerre civile des 
quatre fils de Dschihandschah. Le premier 
des quatre princes aux mains duquel il tomba, 
Muradbachsch, le retint, ainsi que les pré- 
sents dont il était chargé; il répondit aux 
lettres comme possesseur du trône de l'Inde, 
qu'il loi fallut pourtant céder dans la suite à 
son frère Orengseb , si digne de la souverai- 
neté. 

Nous revenons maintenant aux affaires de 
Transylvanie , de Valachie et de Moldavie , 
que nous avions laissées pour suivre les pha- 
ses de la rébellion d'Asie. Le grand vesir, en 
quittant J enœ, avait chargé le pascha d'Ofen, 
Kenaan-Pascha, et celui deSilistra, Dschan- 
Arslan-Pascha, de maintenir l'ordre en Tran- 
sylvanie. Mienne, woi wode de Valachie, avait 
obtenu du premier la permission de rega- 
gner ses foyers sans que le pascha de Silistra 
eût donné son agrément à cette retraite. 
Lorsque Michne vint prendre congé de 
Dschan-Arslan-Pascha , celui-ci le frappa 
violemment du poing sur la poitrine en s'é- 
criant : « Maudit ! ne suis-je pas gouverneur 
de Silistra, n'est-ce pas de moi que tu dois 
solliciter la faculté de retourner chez toi ? » 
Cet outrage laissa des traces ineffaçables 
dans lame de Michne, Grec plein de vanité , 
qui à son avènement s'était fait solennelle- 
ment sacrer et couronner par un moine 
grec comme archiduc de Valachie , et qui 
depuis avait mis tout en œuvre auprès de la 
Porte pour se faire délivrer un diplôme qui 
lui confirmât ce titre. Il dévora sa fureur, 
mais jura de se venger à la première occa- 



sion (1). Pour le moment il regagna paisi- 
blement la Valachie. Mais, quand ensuite 
Arslan-Pascha suivait la route de Silistra, le 
Grec tomba sur lui brusquement, et Arslan, 
après avoir failli perdre la vie , eut beau- 
coup de peine à traverser le Danube en face 
de Sistow. Michne, ennemi mortel de Cons- 
tantin Cantacuzène et de son gendre Philip- 
peskul , qui s'était réfugié en Moldavie, près 
deGhika, résolut la perte du fugitif et de 
celui qui lui avait donné asile. Il calomnia 
Philippeskul à Coustantinople, et se ligua 
en même temps en secret avec Bakoczy , 
contre Barcsai, institué prince de Transyl- 
vanie parla Porte. Constantin Cantacuzène, 
appelé à Constantinople, se justifia des faits 
dont l'avaient chargé les émissaires de 
Michne, et fit retomber à l'aide de preuves 
irréfragables le crime d'infidélité sur l'accu- 
sateur (2). Alors Michne jeta le masque , et 
pour premier acte de révolte fit exécuter les 
bojars dévoués à la Porte ; ces chefs furent 
étranglés , jetés par les fenêtres du palais 
du prince ; leurs cadavres, foulés aux pieds 
par les trabans , restèrent sans sépulture ; 
on appliqua leurs femmes à la torture pour 
leur arracher la déclaration de leurs biens. 
Tergowischt fut enveloppé par la cavalerie 
de Michne , et tous les Turcs qui s'y trou- 
vèrent furent égorgés par l'infanterie; puis 
Braila et Giurgewo furent saccagées et li- 
vrées aux flammes. A la tête de dix mille 
Valaques et de cent mille Hongrois sous les 
ordres de Mikes (1) , Michne marcha contre 
Ghika et le défit près de Jassy , et le prince 
moldave passa le Pruth et s'enfuit à Bender ; 
le chan tatare arrivait à marches forcées à 
son secours avec cinquante mille Tatares, 
d'après l'ordre de la Porte ; mais Ghika , 
épouvanté, se précipita vers Andrinople. 
Aux premiers avis des nouveaux troubles de 
Valachie et de Transylvanie , un sabre et un 
kaftan d'honneur avaient été adressés au 
chan tatare avec l'ordre de marcher contre 
la Valachie. L'ancien gouverneur de Bosnie, 
Sidi-Ahmed, eut le commandement d'Ofen, 

(1) Naima, I. n , p. 204. 

(2) Engel, Hist. do Valachie, p. 305. 

(3) Engel , Llist. de Moldavie , d'après la Chroni- 
que de Gretsan , p. 273 , avait plus de détails que 
Belbleii, p. 89. 



64 



HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN. 



et le sandschakbeg d'Ilbessan , Mohammed- 
Beg, qui s'était signalé dans les campagnes 
de Moldavie et de Valachie, devint gouver- 
neur de Silistra. Ghika, qui s'était réfugié à 
Andrinople auprès de son compatriote et 
protecteur Kœprilî , fut installé comme 
woiwode de Valachie , et le fils de Lupul , 
Etienne, fut nommé prince de Moldavie (1). 
Cependant les Tatares, fortiQés par les Polo- 
nais et par les Cosaques, avaient pénétré 
dans la Moldavie et livré à l'armée réunie 
des Valaques et des Szeklers devant Jassy , 
sur les rives du Bachlui , une bataille san- 
glante qui dura trois jours. Douze mille sept 
cents Hongrois et Valaques restèrent sur le 
champ de bataille ; beaucoup se noyèrent 
dans le Bachlui , ou s'enfoncèrent dans les 
marais. Alors Micbne fut contraint de s'en- 
fuir en Transylvanie. Le sultan ordonna que 
Tergowischt, résidence des woiwodes de 
Valachie, fût rasé, et qu'à l'avenir les sou- 
verains établissent leur cour à Rukarest [12 
novembre 1659]. Rakoczy, battu près de 
Deva par Ssari-Husein, frère de Siawusch- 
Pascha, sandschakbeg d'Erlau, et par Sidi- 
Ahmed, gouverneur d'Ofen, s'était enfui à 
Szaszvaros (Broos) , laissant trois mille sept 
cents des siens sur le champ de bataille , 
soixante drapeaux et sept pièces de campa- 
gne entre les mains de l'ennemi. Au prin- 
temps suivant, Seid-Ali fut revêtu solennel- 
lement à Andrinople du titre de serdar contre 
la Transylvanie , et envoyé à Belgrad pour 
y attendre des instructions ultérieures; le 
sagardschi-baschi et quinze régiments de ja- 
nitschares furent placés sous ses ordres [ 16 
avril 1C60] . A la nouvelle de l'approche de Si- 
di Ahmed, Rakoczy avait levé le siège d'Her- 
manstadt, et, convoquant tous les hommes en 
état de porter les armes, il avait atteint Klau- 
senburg, où il campa entre Kapus et Gyalu. 
Sur la rive droite du Szamos, entre Klausen- 
burg et Szamofalva, fut livré un combat 
sanglant [24 mai]. Rakoczy, battu et griève- 
ment blessé, mourut au bout de dix-huit jours 
dans le château de Grosz-Wardein. Quatre 
mille tètes, envoyées du théâtre de la défaite 
de Rakoczy, furent promenées en triomphe 
à Andrinople, sur des lances, par des Grecs 



(1) N'aima, 1. n , p. 405. 



et des Arméniens , et jetés devant le grand 
vesir, qui foula ces dépouilles sous les pieds 
de son cheval, puis les donna en pâture aux 
chiens. Le sultan se serait volontiers rendu 
une troisième fois de la capitale à Andrino- 
ple, mais Kœprili n'approuva pas ce voyage, 
parce que l'argent de Transylvanie n'était 
pas encore arrivé. Un chatti-schérif ordonna 
à Sidi-Ahmed de confirmer son prisonnier 
Barcsai en qualité de prince de Transylvanie. 
Mais, avant de poursuivre le récit des événe- 
ments qui suivirent la mort de Rakoczy, et 
jetèrent l'Autriche dans des hostilités avec 
la Porte, il nous faut arrêter un regard sur 
les relations entre les deux puissances, et 
leurs rapports diplomatiques dans les trois 
dernières années. 

Des deux côtés on se plaignait d'irruptions 
et de pillages sur les frontières. Plusieurs fois 
le gouverneur d'Ofen, Kenaan, envoya des 
tschauschs au président du conseil aulique, 
comte Puechhaim à Vienne, pour lui ex- 
poser surtout ses griefs contre la garnison 
de Weszprim , qui avait surpris le poste 
d'Lrcseny, à cinq heures seulement d'Ofen, 
etreproclieraux impériaux d'autresattaques 
contre le sandschak deKoppan. A Constan- 
tinople même la Porte exprima son mécon- 
tentement au résident impérial Reninger, 
de ce que, dans la Haute-Hongrie, Nadasdy, 
Forgacs, Zrinyi etBatthyanji eussent fait 
irruption en Pologne , et assisté le traître 
Rakoczi (1). Le docteur Metzger fut expédié 
au pascha d'Ofen avec la mission d'accom- 
moder, s'il était possible, iesdifférends entre 
Rakoczi et la Porte (2) ; et Henri Woggiïi 
partit en même temps , chargé d'intructions 
analogues pour le camp du grand vesir, qu'il 
atteignit à Temesvvar où il fi t une entrée pom- 
peuse. Il accompagna ensuite Kœprili dans 
sa marche vers Jence, tandis que Reningerse 
tenait auprès de la cour du sultan à Andri- 
nople (3). Barcsai , nommé prince de Tran- 
sylvanie par la Porte, remit au résident 
Reninger une lettre pour se recommander 



(1) Rapport de Reninger, aux archives do la mai- 
son impériale, février 1G5S. 

(2) Rapport de Reninger. 

(3) Rapport de Reninger, d'AndrinopIc en date 
du 21 octobre. 



LIVRE LUI. 



65 



à la bienveillance de l'empereur (1) ; mais 
la haute Hongrie soutint contre lui Rakoczy, 
condamné parla Porte, et l'empereur fournit 
des secours à ce dernier, qui les implorait 
au nom du Christ. Déjà , cinq mois aupara- 
vant , le grand vesir s'était plaint, dans une 
lettre adressée par un aga au premier 
maître de la cour prince Porcia, que l'on 
eût laissé à la mère de Rakoczy la faculté 
de faire des enrôlements dans les provinces 
mêmes de l'empereur ; à cela il fut répondu 
que la cour impériale avait approuvé la 
conduite de Rakoczy, sans pourtant blâmer 
le choix du nouveau prince François Rhedei ; 
que l'Autriche ne prêterait son concours à au- 
cun parti, mais que rien ne devait être chan- 
gé en Transylvanie. Après la soumission de 
Jenœ et la fuite de Rakoczy, le gouverneur 
d Ofen.Kenaan-Pascha , chargé de maintenir 
la Transylvanie, écrivit au palatin que la 
désobéissance de Rakoczy avait appelé sur 
lui uti châtiment, mais qu'il s'était dérobé 
aux poursuites des Ottomans en passant la 
Theys; que lui, Kenaan, fidèle aux disposi- 
tions de la paix, ne transporterait pas un seul 
de ses soldats au-delà du fleuve , pourvu que 
de son côté le palatin respectât non moins 
scrupuleusement les traités. L'aga envoyé 
par le grand vesir à l'empereur, à son retour, 
rapporta que sous ses y eux l'on avait permis 
à Rakoczy et aux deux woiw-ides de Vala- 
chie et de Moldavie de se rendre à Frank- 
furt auprès de l'empereur, tandis que lui- 
même avait dû rester à Vienne. Kœprili 
adressa de rudes paroles à Reninger et à 
l'interprète impérial Panajotti , déclara que 
d'après la capitulation accordée par le sultan 
Suleiman au prince de Transylvanie , il était 
expressément interdit à celui-ci d'entretenir 
des intelligences avec aucune autre puis- 
sance; que maintenant Rakmzy avait violé 
ces articles pour la troisième fois ; que les 
woiwodes de Moldavie et de Valachie ré- 
fugiés en Transylvanie devaient être livrés 
en vertu de la capitulation. L'année suivante 
Auguste de Mayern vint comme internonce 
à Constantinople , notifier le couronnement 
de l'empereur Léopold ; puis il se rendit à 



(1) La lettre est insérée dans le rapport de Ke- 
n'nger. 

rcrjf. tu. 



Rrusa, où depuis Bajesid-Ilderim il n'avait 
été donné audience à aucun ambassadeur 
européen. Il remit ses lettres de créance 
[12 août 1659], et se montra très-réservé 
dans ses présents, parce qu'il apprit que la 
lettre de son maître était restée sans ré- 
ponse. Le grand vesir réclama l'extradition 
de Rakoczy ; l'internonce répondit : « Que 
ce prince n'était pas entre les mains de la 
cour de Vienne, et que, fût-il même à la 
discrétion de l'empereur, l'honneur inter- 
dirait à ce monarque de le livrer. Le reis- 
efendi Schamisade, homme très-versé dans 
la connaissance de l'histoire et conseiller 
intime du grand vesir, dans un souper qu'il 
donna à l'internonce, laissa entendre que 
1 empereur pourrait bien agir avec Rakoczy 
comme le pape avait fait jadis à l'égard de 
Dschem, comme le schah s'était conduit 
envers Bajesid. L'internonce objecta que le 
cas était différent ; que d'ailleurs le pape et 
le schah avaient été flétris pour leur crimi- 
nelle violation de l'hospitalité. Pourrépondre 
à la mission de Mayern, Saleiman-Aga fut 
envoyé à Vienne, où ir devait complimen- 
ter l'empereur à son couronnement. Le 
sultan et le grand vesir écrivirent en outre : 
que Rakoczy s'était rendu coupable de crimes 
en Transylvanie, patrimoine du sultan; que 
la Porte était résolue à poursuivre son châ- 
timent par les armes, et qu'en se défaisant 
de ce rebelle l'empereur pouvait détruire un 
obstacle à la paix. Le sultan s'était exprimé 
d'une manière analogue à l'audience de 
congé de Mayern ; et l'ambassadeur français 
fit savoir bien vite à sa cour que le seul 
moyen d'envelopper l'empereur dans une 
guerre serait de soutenir Rakoczy (lj. Ce- 
pendant la Transylvanie succombait sous le 
poids énorme du nouveau tribut de 80,000 
écus. L'agent de Ban sa y, Michel Serenyi , 
venu seulement avec 40,000 écus, fut jeté 
dans les Sept-Tours , quoiqu'il apportât en 
même temps de l'argenterie pour une valeur 
de 20,000 écus ; l'arrivée d'un courrier 
chargé du reste de la somme lui procura 
enfin la liberté. La Transylvanie avait dû 
en outre verser 5,000 écus à compte sur les 
15,000 exigés pour les frais de guerre. 

(1) Rapport de Reninger; Mohammed Chalife, 
fol. 104. 



66 



HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN. 



Le négociateur de Barcsay, Sigismond 
Buday , dans une conférence chez l'envoyé 
turc Suleiman-Aga , apprit que Sidi-Ahmed- 
Pascha et le chan tatare avaient reçu ordre 
de marcher contre Rakoczy, qui mourut 
cinq mois après des suites de blessures re- 
çues sur le champ de bataille (1). Quand 
Suleiman-Aga fut de retour à Conslanti- 
nople, le reis-efendi se montra blessé du 
style de la chancellerie impériale, qui disait : 
« Nous lui avons permis de s'approcher de 
notre trône impérial ; » cela était d'un or- 
gueil inaccoutumé. Panajotti fit observer 
que dans la lettre du sultan se trouvait cette 
phrase : « Après qu'il eut prosterné son 
front devant l'étrier impérial ; » ce qui était 
dur à entendre (2). Bientôt après arriva un 
messager d'état du nouveau gouverneur 
d'Ofen et serdarSeid-Ali-Pascha, adressé au 
duc de Sagan à Vienne. Il apportait une liste 
de seize griefs, dont les principaux étaient: 
l'incendie de Jossol , des enlèvements de bes- 
tiaux , des excursions de corps de partisans 
sur le territoire ottoman. Cependant Sou- 
ches , commandant des troupes impériales 
en Hongrie, en vertu du traité conclu avec 
Rakoczy, avait mis garnison dans les places 
deSzathmar, Kallo et Tokai, et occupé les 
deux comitats.que Barcsay sollicita plus tard 
pour lui-même auprès de la Porte (3). Vis- 
cher de Rampelsdorf , qui avait été envoyé 
à Sidi-Ali , pascha d'Ofen , pour s'entendre 
avec lui, rapporta une lettre de ce pascha, 
dans laquelle était racontée la défaite de 
Rakoczy, et qui contenait des plaintes sur 
les irruptions dans les comilats de Szath- 
mar et de Szabolcs. Souches écrivit pour la 
seconde fois à Sidi-Ali-Pascha par le com- 
mandeur Lambach , qu'il s'était avancé sur 
la frontière seulement afin de maintenir la 
paix et d'assurer le pays contre les courses 
des Tatares. Le duc de Sagan écrivit dans le 
même sens. Malgré toute cette correspon- 



(1) Relazione di qucllo che 6 passato Siilciman- 
Ago, internunzio oliomano, e Sigismondo Buday, 
liuomo del s. Acbalio I3arczay net congrcsso seguilo 
fra lero nella ca<;a del modesimo aga, 15 dêc. 1659. 

(2) Rapport de Panajotli. 

(3) Kalona, I. xxsm , p. 1P9 ; d'après Kazy, !. 
vin , p. 239 , cl Belhlcn , 1. m, p, 8. 



dance, Sidi-Ali se préparait à marcher contre 
Grosz Wardcin. L'envoyé de Barcsay. Hal- 
ler, vint solliciter la remise des 50 000 écus 
imposés à la Transylvanie pour les frais de 
guerre; Sidi-Ali le fit charger de chaînes 
du poids de soixante livres, parce qu'il ne 
voulut pas remettre au serdar la forleresse 
de Grosz- Wardein , confiée à sa garde (1). 
Alors Barcsay se rendit en personne au camp 
turc, situé entre Lippa et Jenœ; là il fut 
accablé de reproches à cause des troupe9 
auxiîiairesenvoyéesà Rakoczy, et fut retenu 
prisonnier (2); et Ali-Pascha poursuivit sa 
route vers Grosz-Wardein. A son approche, 
François Gynlay s'enfuit à Pitak avec le ca- 
davre de Rakoczy. La garnison , composée 
seulement de huit cent cinquante hommes, 
mit le feu aux faubourgs, et Ali-Paseha com- 
mença le siégf», dont Souches fut spectateur 
[juillet 1660]. La trahison fournit au serdar, 
les moyens de détourner l'eau des fossés au 
moyen de canaux secrets; et le roaga-in à 
poudre, ayant fait explosion, renversa une 
partie delà forteresse. Après six semaines 
de siège et un échec éprouvé dans un pre- 
mier assaut, le serdar accorda à la garnison 
la liberté de se retirer; a son grand étonne- 
ment, il ne vit sortir qu'une faible troupe 
de trois cents hommes. Alors il renvoya le 
commandeur Lambach à Souches, en s'ex- 
cusant de son retard à congédier l'envoyé 
hongrois, sur les occupations que lui avait 
données le siège de Wardein. C'était là une 
conquête importante, qui avec celle de Jenœ 
offrait en Transylvanie des succès compa- 
rables à la prise de Lemnos et de Ténédos 
dans l'Archipel. Le fils du grand vesir Nas- 
zuh-Pascha, l'historien, décrit les triples 
murailles de la place , ses fossés larges de 
cent aunes sur vingt de profondeur. Un 
sand« hakbeg écrivait aux comtes Adam et 
Ladislas Karolyi, commandants des forte- 
resses de Szathmar et de Kallo : « Moi , Hn- 
sein, champion héroïque du plus invincible 
empereur, grand palatin de Bihar, Szath- 
mar, Szabolcs et Grosz-Wardein, je te salue, 
Adam Karolyi. Je te prends en pitié, car 
Szathmar appartient au padischah le plus in- 
vincible, et tu essaies en vain de soulever 



(1) Le même d'après les mêmes» 

(2) Ibid; 



LIVRE LIIÎ. 



67 



Kallo. Celui qui a recours à la clémence ne 
sera pas offensé dans un seul de ses cheveux. 
Songe que Kœvar et Baik'> forment les li- 
mites de la Transylvanie; Munkacs, Patak, 
Tokai, appartiennent au padischah. Com- 
mandant de Kallo, comment te trouves-tu? 
comment dors -tu? Nous irons bientôt te 
rendre visite. Gouverneur de Szathmar, toi, 
aveugle chien, pourquoi rester stupidement 
paisible, avec le commandant de Gusdin? 
Celui qui se disait ton maître est mort, et 
Gusditi appartient aussi au sultan ; sachez le 
donc bien , et hàtez-vous d'agir en consé- 
quence. Donné à Wardein. Moi, Husein- 
Aga , ceint depuis treize ans du sabre que je 
trempe chaque jour dans le sang hongrois.» 
Sidi-Pascha dans son expédition contre 
"Wardein avait dû se passer du secours du 
chan tatare, qui était en guerre ouverte avec 
les Russes et les Cosaques. L lietman des Co- 
saques Zaporogues, que les histoires otto- 
manes appellent roi d'Ocsnkow ou du Dnie- 
per, avait dounéavis au chan tatare de l'en- 
voi d'émissaires russes chargés d'exciter ses 
peuples , comme chrétiens et compatrio- 
tes, à s'armer pour attaquer de concert les 
Tatares. Aussitôt le prince tatare se mit en 
mouvement, et une armée russe de dix- 
sept mille hommes , à laquelle s'étaient 
joints cinq mille Cosaques, assiégea le châ- 
teau de Maichli. Le chan allait franchir le 
Wolga quand il reçut cette nouvelle; alors 
il se tourna du côté de Maichli , et détacha 
en avant quinze mille Tatares, sous la con- 
duite du beg Firasch [juin 16G0]. Le len- 
demain cette avant-garde atteignit un corps 
russe dont il ne s'échappa que mille hommes 
environ ; les cinq mille Cosaques du Dnieper 
furent exterminés. Informé de ce succès, le 
chan fit halte, tira des renseignements des 
prisonniers, puis ordonna de les massacrer. 
L'hetman des Zaporogues , avec soixante 
mille Cosaques, s'approcha pour présenter 
ses hommages au chan. Six prisonniers ame- 
nés devant le vainqueur déclarèrent qu'une 
armée rus*e de cinquante mille hommes as- 
siégeait Maichli, et que des corps non moins 
considérables protégeaient les gués du Wol- 
ga, pour empêcher le passage des Tatares 
et des Cosaques; que toutes les forces mili- 
taires des Russes avaient été ain«i convo- 
quées. Il fut résolu d'attaquer d'abord les 



cinquante mille hommes postés pour cou- 
vrir les gués , et de se porter ensuite sur le 
camp. Les Cosaques chargèrent les pre- 
miers, puis les Tatares. Le chan, placé sur 
une hauteur d'où il contemplait la bataille, 
implorait le Ciel pour qu'il lui accordât la 
victoire. Pas un homme des défenseurs du 
gué n'échappa vivant ou libre. On traita de 
la rançon de trente mille captifs. Les prin- 
cipaux guerriers qui se trouvaient entre les 
mains du chan furent évalués au moins à 
100,000 ducats. Dans le conseil les plus an- 
ciens des Tatares exprimèrent l'opinion que, 
ne pouvant se fier entièrement aux Cosaques 
alliés, le plus sur était de massacrer tous les 
prisonniers. Ce parti ayant été adopté , d'a- 
bord on amena les officiers russes devant la 
tente du chan, où ils furent décapités, puis 
on immola les trente mille soldats. Alors on 
se porta sur la forteresse ; en avant mar- 
chaient les Cosaques, puis venaient les Ta- 
tares ; une effroyable bataille s'engagea ; 
elle dura trois jours sans que la victoire se 
décidât ( 27 juin 1660 ). Le quatrième jour 
enfin les Russes prirent la fuite. Les Tatares 
se mirent à leur poursuite, les atteignirent 
sur la rive d'un grand fleuve et les anéanti- 
rent : ceux qui ne tombèrent pas sous le 
tranchant du sabre périrent dans les flots. 
L'armée victorieuse s'arrêta là quelquesjours 
pour soigner les blessés, et se dirigea ensuite 
vers la place frontière de Rumnia, dont les 
habitants se réunirent spontanément à l'het- 
man des Cosaques. Néanmoins, amené avec 
cinq cents hommes de la garnison devant le 
chan tatare, le commandant fut massacré en 
sa présence. Les châteaux des alentours tom- 
bèrent successivement et furent occupés par 
les Cosaques. A partir de la montagne de 
sable de Poschon, des troupes de cavaliers 
tatares, rapides comme le vent, furent lan- 
cées dans l'intérieur de la Russie, et, comme 
il ne se trouva nulle part de force pour leur 
résister , tout le pays , dans un cercle im- 
mense , fut dévasté par le fer et par le feu 
pendant quinze jours , et les Tatares revin- 
rent chargés de butin auprès du chan. Les 
bulletins de victoire arrivèrent à Constanti- 
nople en même temps que trois cents têtes 
envoyées par le pascha de Bosnie, Melek- 
Ahmed-Pascha, qui les avait prises dans nn 
combat livré à trois mille Hongrois. La joie 



68 



HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN. 



du sultan fut si grande qu'il ordonna des ré- 
jouissances publiques de sept jours, et du- 
rant sept nuits de brillantes illuminations 
éclairèrent la capitale. 

Les opérations des Tatareset des Cosaques 
déterminèrent l'envoi d'ambassades par les 
parties belligérantes. Le général Wichowski, 
au nom des Cosaques, et la nation elle-mê- 
même firent solliciter des secours contre la 
Russie. Un envoyé russe vint apporter des 
lettres du czar, qui se plaignait des irrup- 
tions des Tatares, et priait la Porle d'inter- 
poser son autorité pour préserver l'intérieur 
de la Russie de désolations telles qu'elle ve- 
nait d'en éprouver. L'ambassadeur polonais, 
au contraire , était chargé d'offrir des re- 
mercîments pour les secours portés par le 
chan tatare, et des félicitations sur la prise 
de Grosz-Wardein. Le jour où lui fut donnée 
audience [2G mai 1661 ], furent plantées sur 
des piques, devant le diwan, cent têtes de 
Cosaques appartenant aux hordes qui avaient 
voulu surprendre , pour les détruire, les trois 
nouvelles forteresses élevées sur le I»on. Szo- 
movski , dans son discours , s'étendit sur la 
prospérité que la Pologne devait aux exploits 
des Ta tares et à l'abaissement des Russes. 
Le grand vesir ne réclama pas moins, d'un 
ton menaçant, l'extradition du woiwode de 
Valachie, Constantin, qui s'était réfugié à 
Caminiec. Szomovski rapporta à Lemberg 
un manuscrit précieux sauvé du grand in- 
cendie de l'année précédente de l'Hedajet, 
l'un des ouvrages les plus estimés de la ju- 
risprudence de l'Islam , que le renégat Bo- 
bowski envoyait aux jésuites de sa ville na- 
tale. L'ambassadeur polonais, à son retour, 
fut accompagné par un tschausch qui devait 
protester contre l'élection du jeune Rakoczy 
au trône de Pologne. Trois mois auparavant 
était aussi arrivé à Constantinople un en- 
voyé algérien avec des présents d'une valeur 
de 10,000 ducats. Ces présents ne furent 
point accueillis gracieusement par le grand 
vesir; car le dey d'Alger, Ramadhan, qui 
les envoyait, était, à vrai dire, un rebelle 
succédant à un autre rebelle , son cousin 
Chalil, qui avait arraché ce pouvoir au gou- 
verneur nommé par la Porte pour trois ans, 
selon la coutume, et s'était paré le premier 
du titre de dey. Le diwan de cette espèce de 
souverain consistait en vingt-quatre buluk- 



baschis, chefs commandant chacun à vingt- 
quatre soldats, en vingt-quatre capitaines 
et dix-huit anciens. A la fin de l'année pré- 
cédente Ramadhan avait conclu , avec l'en- 
voyé anglais de Charles 11 , le c>mte de Win- 
chelsea, un traité en sept articles pour la 
sûreté du commerce de la Grande-Breta- 
gne (1). Winchelsea vint à Constantinople 
remplacer l'ambassadeur anglais sir Thomas 
Bendish. Pourlui plaire, le gouvernement fit 
renouveler l'ancien présent de bienvenue 
qui avait été offert au premier représentant 
de l'Angleterre. Ce présent consistait en dix 
moutons, cinquante poulets, cent pains, 
vingt pains de sucre, vingt cierges, dont dix 
de cire blanche et dix de cire jaune. Au- 
dience fut accordée à l'ancien et au nouvel 
ambassadeurs suivant le cérémonial accoutu- 
mé ; mais Winchelsea reçut dix kaftans au 
lieu de dix-huit qu'on offrait ordinairement 
aux ambassadeurs européens. Pour lui, au 
nom de son roi, et aux frais de la compa- 
gnie du Levant, il offiit cinquante habille- 
ments : dix de velours, dix de taffetas, dix 
d'étoffe d'or, dix de soie, dix de drap an- 
glais, et quatre dogues. L'interprète de l'am- 
bassade lut une lettre dans laquelle le roi 
Charles notifiait sa prise de possession du 
trône et le pardon accordé par lui aux 
complices du meurtre de son père , recom- 
mandait la protection du commerce, et sol- 
licitait , comme témoignage d'une laveur 
spéciale, l'affranchissement de tous les es- 
claves anglais. L'ambassadeur visita le mufti 
et le kapudan-pascha, offrit au premier six 
pièces d'étoffe , et au second cinq pour ha- 
billements. En témoignage de gracieuse 
bienveillance, la Porte lit mettre en liberté 
trois esclaves anglais, qui furent renvoyés 
sur la frégate qui avait amené l'ambassa- 
deur. Le représentant du roi de France dut 
quitter Constantinople , non-seulement à 
cause des ressentiments personnels du grand 
vesir, mais aussi parce que la Porte était ir- 
ritée de ce que la Franc envoyait des ren- 
forts en Crète aux Vénitiens. Après l'enlè- 
vement du rocher de Skiathos, au nord de 
Nègrepont, par Morosini, la flotte combinée 



59. 



(1) Le iraitû dans Rvcaut , Ap. Knolles, 1. n, p. 



LIVRE LUI. 



G9 



des Vénitiens, du pape, de Malte et de 
France, parut devant Suda, et s'empara du 
fort de Saiita-Veiieranda [ 22 août 1CG0]. 
Les alliés se virent trompés dans leur espoir 
de surprendre la Canée; mais les troupes de 
débarquement, conduites par le prince Al- 
mérich, tnlevèrent les châteaux de Calo- 
rejo, Calama et Apricomo. On retira qua- 
torze canons trouvés dans ce dernier fort, 
dont les murailles furent rasées. Le capitaine 
général essaya ensuite ses forces contre le 
serdar de l'île, Katirdschioghli, dans un 
combat près de Cicalaria , dont l'artillerie 
prenant les Turcs à dos, leur fit éprouver 
des pertes considérables; pas un d'eux n'au- 
rait échappé si les neuf cents cavaliers véni- 
tiens avaient fait leur devoir. En dépit de 
tous les efforts des Vénitiens, les Turcs par- 
vinrent à jeter six mille fantassins et six 
cents cavaliers dans la Canée, et l'on réso- 
lut maintenant de se porter vers Gandia-No- 
va ( la nouvelle forteresse établie par les 
Turcs en face de Candie ) , dont la garnison 
était affaiblie de quatre mille hommes qu'en 
avait tirés Katirdschioghli. L'entreprise 
échoua par la cupidité de quelques officiers 
et soldats qui se mirent à piller avant le 
temps (!). Katirdschioghli, accouru de Can- 
die, contraignit les Vénitiens à renoncer à 
leur tentative et à se rembarquer. Le sup- 
plice de Taukdschi-Pascha et la nomination 
de Katirdschi-Pascha à sa place donne quel- 
que crédit aux bulletins de triomphe des his- 
toriens ottomans (2). 

La nouvelle du siège deGrosz-Wardeinqui 
devait plus tard allumer une guerre si fu- 
rieuse, arriva dans la capitale de l'empire 
ottoman au moment où un incendie né du 
hasard dévastait une grande partie de la 
ville [24 juillet 16G0]. La flamme dévora les 
quartiers autour des mosquées de Bajesidet 
de Mohammed II, s'étendit le second jour 
vers le besestan de Mahmud-Pascha et de 
Tahtulkalaa , dévora d'un côté tout ce qu'elle 
rencontra jusqu'à l'hippodrome , de l'autre 
toutes les constructions jusqu'aux casernes 
des janitschares, en face des magasins aux 
farines, exerça ses ravages aussi la nuit 



(1) Brusoni, I. xvn, p. 84. 

(2) Wcckchihi, fol. 119 et 120. 



suivante, jusqu'à la porte de Kumkapu et de 
Psamalia, gagna même le débarcadère de 
Daud-Pascha , et ne ralentit sa fureur que 
vers le soir du troisième jour. Non-seulement 
les choses précieuses et tous les effets trans- 
portés dans les mosquées y furent consumés, 
mais encore des hommes qui s'y étaient ré- 
fugiés ; il en périt vingt-huit dans la mosquée 
de Dscherrah-Mohammed-Pascha, vingt-six 
dans celle de Mahmud-Pascha ; dix-sept dans 
l'enfoncement de Vlanga-Psostan, plusieurs 
dans l'ancienne citerne de Mocisia appelée 
Bodran; un écroulement de murailles en- 
traîna la mort de trois mille personnes dans 
un seul temple; dans un chan, trois cents 
furent écrasées ou suffoquées; il y eut en 
tout quatre mille victimes, et l'incendie dé- 
truisit deux cent quatre-vingt mille maisons, 
trois cents sérails, cent chanset karavansé- 
rails. L'extension de l'incendie fut due prin- 
cipalement au kiajabeg Suleiman, qui ne sut 
pas maintenir l'ordre ni préparer les moyens 
de combattre le fléau. Un des vesirs de la 
coupole, Dabbagh-Mohammed , adressa un 
rapport dans ce sens sur l'incendie au sultan. 
C'était une violation du kanun; car c'était 
seulement au kaimakam à connaître de ces 
faits. Aussi le grand vesir punit ce délit par 
la mort de Dabbagh-Mohammed. Presque 
au môme temps on apprit que des incendies 
avaient éclaté dans beaucoup de parties de 
l'empire; à Brusa, Tokat, Sofia, Silistra , 
Yassy, Kanischa. L'année suivante fut déso- 
lée par la peste et la famine. Chaque jour 
plus de mille cadavres sortaient de la capi- 
tale par la porte d'Andrinople. Des villages 
entiers furent dépeuplés dans la Rumili. 
Cette province et l'Anatoli étaient frappées 
par les trois fléaux du feu, de la famine et 
de la peste. Dans l'incendie de Kanischa, 
l'explosion du magasin à poudre ayant fait 
sauter une grande partie des murailles, le 
comte Zrinyi vint assiéger la place ; mais 
des ordres de Vienne le forcèrent à lever le 
siège. Alors, transporté de fureur, il jeta 
son sabre à terre , et à une lieue de Kani- 
scha , sur la Mur, il éleva une forteresse que 
de son nom il appela Zrinwar (l). La colère 
de Kœprili ne connut plus de bornes, à la 



(1) Rycaut, p. 110; Valierp, p. 518. Orthélius. 



70 



HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN. 



nouvelle de la construction de Zrinwar ; mais 
comme le résident impérial se plaignait de 
la marche de Sidi-Ahmed sur Wardein , 
première violation de la paix , comme sa- 
tisfaction apparente, on transporta Sidi- 
Ahmed d'Ofen à Kanischa, et le gouver- 
nement d'Ofen fut donné à Ismail-Pascha 
( le grand inquisiteur ) ; tous deux furent 
soumis à Ali-Pascha , nouveau serdar contre 
la Hongrie, qui était en pleine marche vers la 
frontière hongroise. Vischer de Rampels- 
dorf fut envoyé auprès du serasker Ali- 
Pascha, à Temeswar , afin de l'arrêter dans 
sa marche [17 juin 1C61]. Sidi-Ahmed- 
Pascha était l'un des vesirs poursuivis par 
les ressentiments implacables du vieux Kœ- 
prili, l'un de ceux dont le supplice n'avait 
été ajourné que faute de bonne occasion. 
Depuis qu'il avait été rappelé d'Ofen et 
subordonné au nouveau serasker , seize 
chatli-schérifs avaient été adressés au chef 
suprême pendant qu'il se dirigeait vers la 
frontière; et tous lui demandaient la tète de 
Sidi-Ahmed. Enfin se présenta une occasion 
pour Ali-Pascha de faire immoler la victime 
désignée , sans courir lui-même aucun dan- 
ger. Sidi-Ahmed atteint de cinq balles dans 
le corps, avait pu encore s'élancer à cheval , 
et serait parvenu à s'échapper . quand un de 
ses propres gens lui porta le dernier coup: 
«Traître, ingrat! » s'écria Sidi-Ahmed en 
«'enveloppant dans son manteau, et il fut 
achevé par les gens de la suite d'Ali , qui le 
frappèrent avec les piquets de la tente (1) 
[26 juin 1661 ]. Le jour où la tête de Sidi- 
Ahmed arriva à Constantinople , le pascha 
d'Alep, Chaszeki-Mohammed, époux de la 
plus jeune sœur du sultan, fut étranglé ainsi 
que son kiaja. Aucune alliance , aucun mé- 
rite, aucun service ne pouvait mettre à 
l'abri des coups du grand vesir. Le juge de 
Constantinople, Seadeddinsade-Ruhallah, le 
secrétaire d'état Widschdi , le chambellan 
Kemalsade-Mohammed, furent immolés tous 
trois, sous la vague accusation de calculs ca- 
balistiques et de prédictions astrologiques ; 
mais la véritable cause de leur mort, ce fut 
le ressentiment que Kceprili avait conçu, 
étant encore gouverneur de Chypre , contre 



(1) Relation de V: cl.r..- ih flampelsdorf. 



le poète Ruhi, leur maître, et la haine que 
le rcis-efendi Sdiamisade nourrissait contre 
le poète Widschdi. A res victimes furent 
ajoutés le gouverneur d'Égj pie, Schehsuwar, 
sous le faux prétexte du détournement de 
quelques bourses dans la succession du beg 
de Dscherdsche , le gouverneur de Crète, 
Taukdschi-Mohammed-Pascha , qui avait 
éprouvé des re\ers dans les combats. Le 
beglerbegdeSilistra, Mustafa, qui remplaça 
Suleiman , assassin de Sidi-Ahmed , fut en- 
voyé à Diarbekr ; et à peine y arrivait-il 
qu'il y trouva l'exécuteur; on avait déjà tué 
son kiaja sur la route [août 1661]. Kceprili, 
depuis long-temps frappé d'infirmités , sem- 
blait aspirer de plus en plus le sang et 
la guerre. Afin de donner une impulsion 
plus vigoureuse aux opérations militaires en 
Hongrie, il détermina le sultan à se rendre 
encore à Andrinople , et il établit en qualité 
dekaimakam dans la capitale son fils Ahmed" 
Kceprili, jusqu'alors gouverneur de Damas. 
Le sultan se dirigea par (îallipoli sur les 
Dardanelles pour visiter les nouveaux châ- 
teaux , et au bout de vingt jours il campa 
devant Andrinople. 

Dans l'avant-dernière année de sa vie, 
Kœprili, octogénaire, exerça son esprit d'ac- 
tivité par de grandes constructions. Il éleva 
des fortifications sur la frontière du nord, 
aux frais de l'État; dirigea des travaux en- 
trepris avec l'argent de la sultane Validé 
pour l'embellissement de la capitale , en 
commença ou en acheva de ses propres de- 
niers. De même qu'il avait fait protéger les 
Dardanelles par de nouveaux châteaux , il 
ordonna maintenant d'élever des ouvrages 
sur les rives et aux embouchures du Don et 
du Dnieper. Le premier de ces forts était 
bâti non loin d'Assow, à l'embouchure du 
Don, pour empêcher ou surveiller l'entrée 
en mer des tschaïks des Cosaques. Pour 
obéir à un chatti-schérif impérial, le chan 
se mit en marche vers Assow, avec vingt 
mille Tatares; le kalgha se tint avec qua- 
rante mille hommes à Pcrekop. Le nureddin 
fit des courses avec le reste. Cinquante mille 
Polonais, ennemis des Cosaques, entrèrent 
également en campagne; faisant leur jonc- 
tion avec les Tatares, ils parcoururent le 
pays des Cosaques , qui perdirent vingt mille 
morts et deux châteaux, où se logèrent les 






LIVRE LUI. 



71 



Polonais. Le château construit à l'embou- 
chure du Don reçut le nom de Seddul-Islam 
(digue de l'Islam). Quand les travaux furent 
■ehévés, la flotte ottomane se dirigea vers 
K.iffa , et en sortant de ce port elle fut, assail- 
lie par de violentes tempêtes; presque toutes 
les galères s'ouvrirent; quel iues-unes se 
sau>èrent à Sinope ; celles du ka;>udan- 
paschaAbdul-Kadiret de son kiaja rentrèrent 
seules ?ans avaries dans le port de Constan- 
tinople. Le second château s'éie\a sur la 
rive du Dnieper, dans le voisinage de l'an- 
cienne résidence dévalée de Ghasan-Chan , 
près di gué du Kaucnu (Toghau-Getschidi). 
Le nouveau gouverneur de Sihstra , Sulei- 
man, a»ec tons se* feudataires, les troupes 
de Moldavie et de Valachie. et le knlglia de 
Knmée avec trente mille Tatares furent 
chargés de protéger les travaux. Une armée 
de Cosaques, ayant voulu les troubler, fut 
battue et dispersée dans les marais par les 
Ottomans et les Tatares ; l'ouvrage fut ache- 
vé au commencement de l'automne, et les 
troupes prirent leurs quartiers d'hiver de- 
vant Akkerman. Le château de Toghan Get- 
schidi fut un monument de la puissance 
ottomane dans les steppes de la Tatarie, 
appelée par la géographie orientale les 
champs de-Heihat. Ces plaines infinies où 
la vue se perd , qui s'étendent depuis les 
rives du Bog (Akszu) et du Dnieper (Usu), 
jusqu'à celles du Don (Ten) et du Wolga 
(Tel), remontant au nord jusqu'à Astrachan, 
descendant au midi jusqu'au Kuban (l'Hy- 
panis) , entre la mer Noire et la mer Cas- 
pienne, comprennent un espace de mille pa- 
rasanges ; en hiver elles sont ensevelies sous 
une couche épaisse de neige; l'été, couver- 
tes d'une herbe haute et abondante, et sont 
habitées par des Noghais et des Kalmuks. 
Pendant que des ouvrages s'élevaient pour 
assurer les frontières de l'empire , à Cons- 
tantinople se poursuivaient les travaux de 
la mosquée de la Validé dans le quartier des 
Juifs, commencés par la sultane Ssafiji, 
mère de Mohammed III, restés inachevés, 
puis entièrement détruits par le dernier in- 
cendie; c'était maintenant la mère du sul- 
tan régnant qui fournissait les fonds pour 
cet édifice sacré, que dirigeait l'architecte 
Dschewheri-Ibrahim. Au même temps se 
onstrui saient le chan de Kœprili, une maison 



de lecture de la tradition pour les pauvres 
et le tombeau de ce grand vesir, le tout 
à ses frais. Il paraîtrait que sur son lit de 
mort il recommanda au sultan de ne point 
prêter l'oreille aux femmes, de ne laisser 
aucun sujet devenir trop riche, de remplir 
le trésor par tous les moyens possibles, de 
se tenir lui-même toujours en mouvement 
avec les troupes (1). Après la prise de Grosz- 
Wardein, le résident impérial Reninger lui 
faisant observer qu'il devait redouter la 
réunion des forces de mer et de terre des 
puissances chrétiennes , il répondit dans 
l'esprit de la véritable politique turque : 
« Que le lion son maître ne craignait ni le 
feu ni l'eau; que tous les chrétiens pou- 
vaient se réunir pour attaquer l'empire, s'ils 
voulaient apprendre à connaître sa puis- 
sance (2). » Deux ans auparavant, dans les 
comptes du sérail, il avait refusé de solder 
un gros morceau d'ambre, parce qu'un lion 
irrité comme son maître ne devait pas être 
ainsi efféminé (3) . Ces paroles sont bien dans 
la nature de Kœprili, qui était certes un 
grand homme d'état, d'une humeur austère 
et inflexible. Dans l'espace de cinq années 
de son grand vesirat, il fit périr environ 
trente-six mille hommes de mort violente ; 
et ce nombre ne paraîtra pas exagéré si 
l'on se rappelle l'aveu de l'aga qui seul en 
frappa quatre mille , le massacre d'Alep et 
les vingt à trente têtes qui pendant une 
année entière étaient jetées chaque jour 
devant le sérail. 11 semblait qu'en s'avançant 
vers la tombe le vieillard sentit s'accroître 
sa passion de châtiments sanglants, et qu'il 
voulût se faire précéder par de nombreu- 
ses hécatombes. Toutefois, en se reportant 
au temps où il administra diverses provinces, 
qui conservèrent de lui le souvenir d'un 
gouverneur juste et bienveillant, on arrive- 
rait à penser que cette cruauté n'était pas 
un penchant naturel, mais qu'elle entrait 
dans un système réfléchi , d'après une opi- 
nion bien arrêtée, que l'hydre de la rébellion 
ne pouvait pas être autrement enchaînée , 
et que par ces moyens seuls on pouvait 
maintenir l'obéissance absolue. Puis on se 



(1) Valiero, I. vi. p. 528; Rycaul , p. 123. 

(2) Le même, p. 51. r >. 

(3) Le même, p. 49ô. 



72 



HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN. 



demande si, dans le cas où l'anarchie, le 
changement continuel, les insurrections in- 
cessantes des soldats se seraient prolongées 
pendant cinq années, moins de sang aurait 
été répandu? s'il eût été possible d'atteindre 
le double but politique du repos intérieur 
et de la gloire au dehors par des moyens 
plus doux et plus humains? Avec les éléments 
fournis par l'histoire la première question 
se résout négativement; mais il en est tout 
autrement de la seconde : car au temps 
même où la révolte dévorait l'empire , alors 
que Murad le creuseur de puits tenait le 
sceau de l'état; que le trône était occupé 



par Murad IV, le sang ne fut pas versé à si 
grands flots ; des voies plus douces pouvaient 
conduire aussi à de glorieux résultats politi- 
ques ; car le fils même de l'impitoyable 
grand vesir qui vient d'expirer sous nos 
yeux, Ahmed-Kœprili, plus grand que son 
père, dont l'administralion dura quinze 
années, se couronna de lauriers immortels 
dans les guerres d'Allemagne, de Crète et 
de Pologne, conquit Ujwar, Candie et Ca- 
miniec ; nous allons le voir dans les trois 
livres suivants acquérir la gloire du guerrier 
et de 1 homme d'état, et montrer à la fois 
son amour pour l'ordre et les sciences. 



LIVRE LIV. 



AnMED-KOEPUILI. — IL DEVIENT GRAND VESIR. — MORT DE KEMENÏ. — LE SULTAN RE- 
TOURNE A CONSTANTINOPLE. — IL PARAIT VOULOIR GOUVERNER PAR LUI-MÊME. — ON 
NE LAISSE PAS RECONSTRUIRE D'ÉGLISES GRECQUES. — RAPPORTS DIPLOMATIQUES AVEC 
LES AGENTS DE VENISE, D'ANGLETERRE, DE FRANCE, DE TRANSYLVANIE, D'AUTRICnE. 

— GUERRE CONTRE LA HONGRIE. — NÉGOCIATIONS AVEC LES PLÉNIPOTENTIAIRES IMPÉ- 
RIAUX A BELGRAD, ESZEGG , OFEN. — EXPÉDITION VERS NEUIIAEUSEL. — DÉFAITE DE 
FORGACS, PRISE DE NEUIIAEUSEL. — EXÉCUTION DU REIS-EFENDI ET DE SON BEAU-PÈRE. 

— APAFY AU CAMP TURC. — CONQUÊTE DE NEUTRA , LEWENCZ, NOVIGRAD. — LES TA- 
TARES EN MORAVIE ET EN S1LÉS1E. — RETOUR DE L' AMBASSADEUR IMPÉRIAL. — RÉCEP- 
TION D'UN ENVOYÉ POLONAIS. — EXPÉDITION DE ZRINÏT CONTRE SZIGETH ET FUNFKIRCHEN. 

— EXÉCUTIONS. — NAISSANCE DU PRINCE MUSTAFA. — PRIÈRES PUBLIQUES. — SCHEICII- 
WANI. — LA SULTANE VALIDÉ ET LA CIIASZEKI. — DÉPART DU GRAND VESIR. — CHUTE 
DE NEUTRA. — LEVÉE DU SIÈGE DE KANISCHA. — SIÈGE, PRISE ET DESTRUCTION DE 
ZRINWAR. — MARCHE DU GRAND VESIR SUR LE RAAB. — BATAILLE DE LEWENCZ. — 
MOUVEMENT DES DEUX ARMÉES SUR LE RAAB. — NOUVELLES PROPOSITIONS PACIFIQUES. 

— BATAILLE DU SA1NT-GOTHARD. — PAIX DE VASVAR. — NOMINATION D'UN AMBASSADEUR 
EXTRAORDINAIRE A VIENNE. — SOULÈVEMENT MILITAIRE AU KAIRE ÉTOUFFÉ. — GRIEFS 
RELATIFS A CHYPRE ET A CHIOS. — LES CATHOLIQUES EXPULSÉS DE LEURS ÉGLISES PAR 
LES GRECS. — NÉGOCIATIONS D'ALGER AVEC L'ANGLETERRE, LA HOLLANDE, LA FRANCE. 

— SUPPLICE D'UN PHILOSOPHE. — GOUT DU SULTAN MOHAMMED POUR LA LITTÉRATURE. 

— MARCHE DU SULTAN. — CONSÉCRATION DE LA MOSQUÉE DE LA VALIDÉ. — AMBASSADE 
EXTRAORDINAIRE DU COMTE LESLIE. — GRANDE AMBASSADE TURQUE A VIENNE. 



Ahmed-Kœprili , alors âgé seulement de 
vingt-six ans, avait reçu dès son enfance les 
leçons d'Osman-Efendi, légiste d'une grande 
autorité, plus célèbre néanmoins parmi les 
ulémas par son surnom de Chodscha-de- 
Kœprili que par les gloses marginales dont 
il a grossi ses nombreux livres , et par la fon- 
dation d'une bibliothèque attachée comme 
wafk ou propriété religieuse inaliénable à 
la mosquée de SélimàConslantinople. Quoi- 
que ne sachant lire ni écrire , Mohammed- 
Kceprili appréciait assez les avantages de la 
science pour faire cultiver l'intelligence de 
son fils , et, dans un temps où les têtes des 
begs et des vesirs étaient toujours plus ex- 
posées qu'à des époques paisibles, il jugea 
prudent d'assurer la vie et les biens d'Ah- 



med en le poussant dans la carrière des 
ulémas. Ahmed-Kœprili fut donc placé dès 
son enfance ( 1 ) sous la protection du fa- 
meux mufti historien Karatschelebisade- 
Abdulasis-Efendi , en qualité de mulasim 
ou candidat à une place de muderris, et à 
l'âge de seize ans, par l'avancement naturel 
résultant de vacances dans les emplois , il 
était déjà l'un des huit muderris attachés à 
la mosquée de Mohammed II. Pendant dix 
années il parcourut cette carrière, quand 

(1) Dans l'excellente lettre de Tullio Miglio, 
qui accompagnait le comte Goes à Belgrad : le par- 
ticolarità dell' Impero oltomano. Histor. prof, 
p. 554 ; Iïelalion du 21 mars, p. 644, se trouve un 
portrait d'Ahmed-Pascua. 



74 



HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN. 



des mésintelligences avec ses confrères, ou, 
ce qui est plus vraisemblable, les impulsions 
de l'ambition le jetèrent hors du corps des 
légistes pour l'attacher aux emplois poli- 
tiques ; en sorte que, trois ans avant la mort 
de son père, il avait été nommé gouverneur 
d'Erserum, et l'année suivante il devint gou- 
verneur de Damas. En abandonnant deux 
impôts dont les paschas avaient tiré jusqu'a- 
lors annuellement de 3 à 400,000 aspres, il 
attira sur sa tête les bénédictions des pau- 
vres de Damas, et mérita les félicitations de 
son père et du sultan par les succès de son 
entreprise contre les Druses. Pour cette 
expédition il mit en campagne les trou- 
pes de Damas, Tripoli , Jérusalem et Gaza , 
auxquelles se joignirent les woiwodes de 
Ssaida, Ssafed et Beirut , avec dix mille 
hommes. Se trouvant ainsi à la tête de 
treize mille guerriers, il évita les défilés où 
Ipschir-Pascha avait été battu par les Dru- 
ses, atteignit par des mar.hes rapides 
Dschisr-Jukab (le pont de Jarob), Merd- 
scholujuu (plaine des sources), Chaszije et 
Reschid , où s'élevaient les palais des fils de 
Schehab de la bannière blanche, adversai- 
res déclarés des fils de Maan de la bannière 
rouge. Les fils de Schehab s'enfuirent ; les 
tils de Maan envoyèrent leurs hommages et 
des otages, afin de préserver leur pays de 
la dévastation. Sur la proposition du gouver- 
neur, lepays des fils de Schehab et de Maan, 
le territoire de Ssaida, Ssafed, Beirut, fu- 
rent convertis en un beglerbeglik de la 
Porte (1). Ahmed n'était pas investi du 
gouvernement de Damas depuis un an que, 
d'après des chatti-schérifs, il fut rappelé au 
plus vite à Constantinople, où la santé tou- 
jours plus menaçante de son père réclamait 
sa présence. Nommé kaimakam de la capi- 
tale, il y dirigea le gouvernement tandis que 
le grand vesir et le sultan étaient allés à Au- 
driuople. A peine était-il ainsi occupé de- 
puis quarante-huit jours qu'il lui fallut cou- 
rir à Andrinople, où il reçut le sceau de 
l'empire le 1" novembre 1GG1, le lende- 
main de la mort de son père (2). Ses pre- 



(1) Dscliewahirel-Tewarich. p. 10. 

(2) Kascbid, fol. 7; Abdi, fol. 33; Dscbebwa- 
hirel-Tewarich, Rycaut , p. 113. 



miers acles montrèrent aussitôt qu'il était 
résolu à faire rigoureusement justice et à 
maintenir sa haute dignité dans toute la 
plénitude de son pouvoir. Deli-Hafis-Hasan, 
rayé de la liste des chambellans par le vieux 
vesir qui venait d'expirer, ayant vu passer 
devant sa maison le cadavre de son ennemi, 
se mit à faire des plaisanteries inconvenan- 
tes ; il fut aussitôt exilé à Chypre (1). L'aga 
de turkmaus, Dal-Ahmed, reconnu coupable 
de grandes iniquités, fut décapité (2); le 
mufti Esir-Miihammcd-Efendi , de Brusa, 
le même qui , nommé seze ans auparavant 
juge de la Mecque, avait été pris sur le vais- 
seau de l'eunuque Suiibulli-Agn , par les Vé- 
nitiens , pour être relâché ensuite, s'était 
permis, en présence du sultan et du grand ! 
vesir, quelques remarques sur l'excessive 
rigueur du vieux Kœprili et sur le sang in- 
nocent versé en si grande abondance ; Ah- 
med-Kœprili lui dit : « Si mon père a mis à 
mort, il l'a fait d'après tes felwns. — Je 
rendais des fetwas, reprit le mufi , parce 
que je redoutais ses mauvais sentiments pour J 
moi. — Efendi , répondit le grand vesir, 
convient-il à un lettré formé à la science 
divine de craindre l'homme, au lieu de 
Dieu?» Le mufti se tut, mais il fut dé- 
posé et banni à Rhodes (3). Sa place fut 
donnée à Ssanisade. La première sentence 
de mort légitimée par un felvva fut rendue 
contre le renégat grec, ancien métropolitain 
de Rhodes, jadis renfermé au bagne en 
même temps qu'un eunuque avec lequel il 
s'était lié d'amitié, et qui, remis en liberté, 
lui avait fait obtenir un emploi après sa pro- 
fession de l'Islam. Par suite d'anciennes. 
relations, il visitait encore une Grecque 
du Fanar, chez laquelle il cacha un jour le 
portefeuille de l'agent du prince de Mol- 
davie, qui venait en sortant de l'oublier sur 
un sofa. Dans ce portefeuille se trouvait 
une lettre des moines du mont Alhos, ac- 
cusant réception de 100,000 ducats que leur 
avait envoyés Lupul, prince de Moldavie. 
Le renégat métropolitain porta la lettre à 
la sangsue financière, au deflerrlar Morali , 

(1) Subdcl, fol. loi. 

(2) Ihicl.; AUli, fol. 387. 

(3) 11 y piofessa lundis <juc Xaszub-rascbasade 
y Écrivait son histoire eu 1660 ( 10S0 ). 



LIVRE LIV. 



75 



ît les 100,000 ducals furent repris sur les 
auvents du mont Athos. En récompense 
l'un tel service, le grand vesir actuel , Der- 
wisch-Mohammed, nomma le dénonciateur 
Chambellan et lui donna rang au-dessus des 
'onctionnaires les plus anciens de celte 
tinsse. Poussé par les mômes senliments, 
'ex-métropolitain, sous Mohammed -Kœ- 
;->rili, avait fait frapper de mort deux juges 
lie Rhodes; et sur la confiscation de leurs 
biens il s'était réservé 30,000 piastres. Le 
frère de l'un des deux juges exécutés prouva 
la soustraction du chambellan, qui pour ce 
délit fut décapité. 

Quant aux affaires de Transylvanie et de 
Hongrie, à la continuation des opérations 
militaires contre les Vénitiens et à l'attitude 
à prendre en face de l'Allemagne, avec la- 
quelle la guerre menaçait d'éclater, Ahmed- 
Kcepnli suivait complètement le système 
adopté par son père. Dix jours encore avant 
sa mort , Mohammed avait mandé devant lui 
le résident impérial Reninger, et lui iivait 
déilaré énergiquement, en présence d'Ah- 
med, que la Porte ne souffrirait pas l'inter- 
vention de l'empereur dans l'élection du 
prince de Transylvanie, ne rappellerait pas 
les troupes de la principauté, et qu'elle re- 
connaîtrait comme souverain de ce pays, 
non pas Kemeny, mais Apafy. En consé- 
quence, Ali-Pascha, gouverneur de Sitistra , 
reçut ordre, ainsi que le chan tatare, de 
poursuivre les opérations militaires en Tran- 
sylvanie , et de soutenir Apafy comme 
prince [juillet 1661]. Ismaïl, pascha d'O- 
fen, et Ali-Pascha avaient dévasté la vallée 
d'Hatzeg par le fer et par le feu , réduit en 
cendres les villes saxonnes de Szaszvaros et 
de Szaszsebes; déjà les Tatares de Ressara- 
bie étaient à Alvincz , quand Kemeny, se 
portant rapidement sur les rives du Szamos, 
se retira ensuite vers Negerfalva. Les Tata- 
res le poursuivirent, et, laissant à droite les 
montagnes d'Emberfœ, poussèrent du côté 
de Nagy-Ranya jusqu'à Szathmar, et ra- 
menèrent plusieurs milliers de «prisonniers, 
qu'ils entassèrent dans un parc avec de nom- 
breux troupeaux de bétail à Domahida. Ali- 
Pascha , suivant les traces des dévastateurs 
tatares, franchit la frontière hongroise et 
campa près de Nyalabvar dans le comitat 
d'Ugocs, à un mille à peine de Uuszt. En- 



traîné par l'espoir de se saisir de Kemeny , 
il envoya llusein-Pascha vers Huszt; mais le 
commandant, qui était du parti de Kemeny, 
fit tirer sur le parlementaire. Ali-Pascha ven- 
gea cette violation du droit des gens en ra- 
vageant le comitat de Marmaros, revint en 
Transylvanie, campa entre Rethlen et Des, 
et dévasta tout le pays le long de la Maros 
jusqu'à Maros-Vasarhely. Des centaines de 
villages furent incendiés, les hommes mas- 
sacrés, les femmes et les enfants entraînés 
en esclavage. De son camp de Maros-Vasar- 
hely, Ali-Pascha offrit la dignité de prince de 
Transylvanie à Etienne Pelki ; furieux d'é- 
prouver un refus , il brûla les villes de Ma- 
ros et d'Advai hely peuplées par les Szeklers, 
puis nomma prince de Transylvanie Michel 
Apafy, noble transylvanien, qu'un longescla- 
vage chez les Tatares de Krimée avait assez 
humilié pour qu'il voulût bien courber la 
tête sous le joug ottoman. Le jour même 
où Apafy était institué woiwode de Transyl- 
vauie par la masse et le kaftan , Kemeny, 
qui déjà s'était avancé avec des troupes im- 
périales jusqu'à Klausenburg, se replia sur 
la Hongrie. Du camp d'LIdvarhely. Ali-Pas- 
cha somma les villes de Sepsi, Kezdi , Or- 
bai et Czik, habitées par des Szeklers.de 
rendre hommage et de prêter serment au 
prince [17 — 19 octobre 1661 ]. Elles s'y re- 
fusèrent, comptant sur l'époque avancée de 
la saison; les gens de Czik se confiaient 
en outre à leur situation protégée par les 
montagnes. Ismaïl , pascha d Ofeu , marcha 
contreCzik avec une armée, dont l'aile droite 
était formée par la cavalerie turque , l'aile 
gauche par la cavalerie tatare. Ni les re- 
tranchements élevés sur le front de la ville, 
ni les abattis d'arbres, ni les montagnes aux- 
quelles elle était adossée ne purent la pré- 
server du fer et du feu. Les autres paisibles 
cités s'abîmèrent aussi daus les flammes , et 
Pelki s'enfuit à grand'peine dans les forêts. 
Partout les hommes furent massacrés, les 
femmes outragées. Cependant Ali-Pascha 
s'avança des rives de la grande Kukel , vers 
celles de l'Ait. Ne pouvant presser long- 
temps Fogaras, il se dirigea sur Herman- 
stadt , après avoir brûlé les ponts de l'Ait et 
de la Scheuerna. De là il réduisit les villes 
saxonnes à payer 250,000 écus pour la moi- 
tié des frais de guerre , lit réunir la diète de 



76 



HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN. 



Kisselik, où le prince prêta serment devant 
les États, où les États rendirent hommage 
au prince et consentirent à ce que le comitat 
deSzathmar fût rattaché à Grosz-Wardein. 
Il laissa au prince deux mille Turcs avec dix- 
huit enseignes de Valaques, sous les ordres 
d Ibrahim , et ramena le reste de son armée 
à Temeswar. En dépit de toutes les obser- 
vations contraires de ses sept partisans les 
plus dévoués, les deux Haller, les deux Be- 
thlen, Etienne Petki, Denis Banffy et Jean 
Szentpali , au. commencement de l'année 
1662, Kemeny ouvrit sa dernière campa- 
gne, sa malheureuse entreprise contre Me- 
gyes, résidence d'Apafy. Ali-Pascha, se 
voyant maintenant imploré par Apafy, qui 
avait besoin de prompts secours, lui envoya 
le sandschakbeg de Jenœ, le petit Moham- 
med-Pascha , qui alla s'enfermer avec deux 
mille cavaliers dans Schœsburg(l). Kemeny 
vint camper à une faible distance de celui-ci , 
à Fejeregy-Has ; des auxiliaires allemands se 
postèrent à Valkanz, Szentpali , près de Se- 
gesd. Cependant Kutschuk-Mohammed Pas- 
cha s'avança de Megyes vers Schcesburg. Tous 
les gens de guerre virent le danger qu'il y 
avait pour Kemeny à rester dans la même 
position , et lui conseillèrent d'attaquer brus- 
quement ou d'opérer bien vite sa retraite 
sur la Hongrie. Pierre Haszar prédit haute- 
ment que Kutschuk-Mohammed allait tom- 
ber sur les Hongrois avec cette même au- 
dace qu'il avait montrée la veille dans son 
mouvement, vers Schcesburg. Personne ne 
le crut ; vers midi la cavalerie turque se 
montra [23 janvier 1662]. Kutschuk-Mo- 
hammed, sortant de Schœsburg, s'avança sur 
Hetur, attaqua les auxiliaires allemands et 
croates, et les culbuta. K»dak s'enfuit avec 
l'infanterie dans la forêt , et bientôt la cava- 
lerie suivit cet exemple. Kemeny, précipité 
de son cheval, foulé aux pieds, périt dans 
cette effroyable déroute. 

L'hiver que le sultan et le grand vesir 
passèrent à Andrinople vit des mutations 
dans les emplois et le supplice de Moham- 
med-Efendi , l'ancien teskeredschi d'Ips- 
chir-Pascha , qui , long-temps caché et re- 
venu maintenant à Constantinople , tomba 



(1) Ewlia, L i, fol. 92. 



principalement sous les coups du reis-efendî' 
Schamisade , qui montra contre lui bien 
plus de haine que le grand vesir. Au com- 
mencement du printemps le sultan reprit la 
route de Constantinople. Il s'arrêta deux 
jours à Tschataldsche pour une partie de 
chasse ; mais n'ayant point eu autant de gi- 
bier qu'il en espérait, il relira au bostand- 
schi-baschi ses fonctions de gmnd-maître 
des forêts. Le mufti , auquel on reprochait 
une excessive cupidité, fut déposé , et saf 
place donnée à Mînkarisade. Le gouverneur 
d'Egypte, Ibrahim-Pascha , envoya la tête 
du schéichol-beled Ahmed-Beg, de Nicopolil 
qui, par de nombreuses innovations dans les 
finances et l'administration , s'était attiré la 
haine du pascha. 11 avait obtenu un chatti- 
schérif , en vertu duquel les Arabes ne de- 
vaient plus être admis dans les sept corps 
de troupes du pays; nulle pension ne serait 
accordée désormais aux femmes et aux en- 
fants; les rentes, déjà constituées, étaient 
réduites de 10 aspres à 3, de 8 à 2, de 6 à 1; 
en outre il s'était attribué la dispensation 
exclusive des fermes et des pensions. Le gou- 
verneur l'avait accusé pour ce fait à Cons- 
tantinople , et avait obtenu d'autant plus fa- 
cilement l'ordre de le mettre à mort qu'Ah- 
med-Beg n'avait pas tenu la parole par lui 
donnée au grand vesir Mohammed-Koeprili 
de rendre un compte annuel des deniers pu- 
blics. Averti par un page du pascha, il avait 
long-temps évité le danger qui le menaçait 
en s'abstenant de toute visite auprès du gou- 
verneur; mais enfin il vint offrir ses félici- 
tations à l'occasion de la fêie des sacrifices, 
et aussitôt il fut massacré avec les siens [ 27 
juillet 1662]. 

Dans l'île de Chypre, à Nicosia, le gou- 
verneur Ibrahim, surnommé l'Ivrogne, avait 
fait tuer, dans la mosquée, plus de deux cents 
soldats rebelles réfugiés en ce saint lieu, et 
envoyé leurs têtes à Constanlinople, où ar- 
rivèrent aussi celles des insurgés de Diar- 
bekr, appelés Ufted-Liwa. L'émir arabe Ali- 
Haris, qui vint plein de confiance à Constan- 
tinople, fut décapité, ainsi qu'un des princes 
druses de la famille Schehab, caché dans la 
capitale et que l'on découvrit. Potur-Ali, 
defterdarde Damas, fut puni de mort a cause 
de ses extorsions. Le bourreau frappa aussi 
les trois begs d'Hamid , d'Aidiu et de Ma- 



LIVRE LIV. 



77 



mesia, qui n'avaient pas purgé leurs provin- 
ces des bandes de brigands qui les infes- 
aient. Dans l'Asie-Mineure le sandchakbeg 
Ile Kanghri s'était laissé battre par un chef 
Je rebelles qu'il devait exterminer, et qui 
Jésola les cantons de Kanghri et de Modreni. 
le grand vesir, pour mettre un terme à ces 
iiésastres, appela Biïklu-Mohammed-Pascha, 
['ancien kapudan-pasiha, qui, redoutant les 
essentiments de Mohammed-Kœprili , s'é- 
lit réfugié à Venise , et qui maintenant, 
.confiant dans les protestations du gouverne- 
ment, était revenu dans la capitale de l'em- 
pire. Bùklu délivra le pays, y rétablit l'or- 
hre, et, en récompense d'un tel service, 
reçut le gouvernement de Rumili avec la 
mission de préparer les roules de Cattaro, 
sebenico et Spalatn», pour la prochaine cam- 
pagne. L'ancien grand vesir Melek-Ahmed- 
i'ascha était mort de la peste dans le gou- 
vernement de Bosnie , qui fut conféré au 
serdar Ali-Pascha, avec les sandschaks de 
Posega, Zwornik, B.inyaluka, Ileluni. Le 
Capitaine Dellak-Mustafa, qui commandait 
une station navale à Mityiène, fut exécuté 
pour avoir laissé publiquement éclater sa 
'joie sur la mort du vieux grand vesir. Le 
gouverneur de Bagdad, Murtesa-Pascha, 
avait été rappelé et envoyé en Crète ; sur sa 
Voûte, il essaya de provoquer à la révolte 
les agas de Moszul et de Diarbekr ; mais 
ceux-ci repoussèrent ces tentatives; alors, se 
Voyant vivement poursuivi , il se jeta dans 
l'Euphrate et eut beaucoup de peine à se 
réfugier auprès de Seidchanoghli , comman- 
dant kurde d'Amadia. Il envoya son imam 
à Constantinople pour implorer sa grâce ; 
mais ce messager fut décapité , et le grand 
chambellan fut dépêché auprès du beglerbeg 
de Diarbekr, Mohammed-Pascha, ancien 
k>aja du grand vesir, avec l'ordre de faire 
exécuter Murtesa-Pascha. Le pascha de 
Diarbekr ayant marché contre Amadia , 
Murtesa-Pascha fut livré par Seidchan , avec 
2,000,000 d'aspres ; l'on envoya bien à Con- 
stantinople la tête de Murtesa et celles de 
deux autres begs, mais l'on n'expédia qu'une 
faible partie de l'argent reçu. 

En Géorgie, de vifs débats s'étaient élevés 
entre le gouverneur de Tschildir, Rustem, 
fils de Sefer-Pascha , et les begs géorgiens ; 
en outre le gouverneur d'Erserum, Mustafa- 



Pascha, se plaignait de Rustem , qui l'avait 
calomnié. Mustafa-Pascha et le chambellan 
Sflim furent chargés de mettre à mort le 
gouverneur de Tschildir. Le chambellan 
exécuta l'ordre; mais, de retour à Constan- 
tinople, il fut déposé, passa un an dans la 
tour du château du Bosphore, et fut ren- 
fermé une seconde année dans le lieu affecté 
au bourreau, entre les deux portes du sérail. 
A la nouvelle donnée par le chan tatare que 
des tschaiks cosaques se montraient sur 
la mer Noire , le sandschakbeg d'Alaje , Deli- 
Muteweli-Mohammed. fut dirigé vers ces 
parages avec dix galères; Memi-Pascha- 
sade mena vingt bâtiments dans les eaux de 
la mer Egée. 

De toutes les exécutions ordonnées tout 
récemment, il n'y en avait peut-être pas 
une qui ne fut justifiée par des crimes ou au 
moins des délits; néanmoins un tel début 
de l'administration d'Ahmed-Kœprili déplut 
à la sultane Validé et à son conseiller se- 
cret, le reis-efendi Schamisade; car ils ne 
semblaient pas vouloir laisser le jeune Kœ- 
prili jouir du pouvoir illimité qu'avait exercé 
son père. Toutefois la Validé et le kislaraga 
en voulaient moins à Kœprili pour les sup- 
plices de tant de gouverneurs que pour 
la déposition du defterdar Husein-Pascha, 
leur créature, dont le grand vesir avait con- 
féré la place à l'un des siens , au général des 
Dschebedschis , Ahmed-Aga. Ils s'en vengè- 
rent en forçant le grand vesir à éloigner 
dans le gouvernement de Diarbekr son kiaja, 
qui était le confident de ses pensées et l'in- 
strument de toutes ses volontés , et ils ten- 
tèrent de pousser le sultan à gouverner par 
lui-même. Une seule fois , aussitôt après 
l'entrée du vieux Kœprili au pouvoir, et tan- 
dis que ce ministre était aux Dardanelles, 
le jeune souverain avait donné un signe de 
volonté personnelle. Un jour qu'il passait à 
cheval près de la mosquée des Roses , il y 
entra pour faire sa prière ; le prédicateur 
s'étendit avec affectation sur le texte : « Nous 
t'avons placé comme notre successeur sur la 
terre , juge parmi les hommes avec équité. » 
Le sultan ayant vu là une allusion prémédi- 
tée, fit demander au prédicateur s'il avait à 
se plaindre de quelqu'un, et celui-ci déclara 
que ses griefs s'adressaient à la négligence 
de l'administrateur des deniers des fonda- 



78 



HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN. 



tions pieuses , qui laissait tomber en ruines 
son habitation ; aussitôt le sultan avait donné 
ordre au kislaraga, intendant-général des 
biens religieux, de faire reconstruire la mai- 
son. Maintenant la Validé et le kislaraga 
l'engagèrent, au lieu de courir toujours à 
cheval, de se livrer sans cesse au plaisir de 
la chasse, à se placer quelques heures de la 
journée devant la fenêtre du kœsrhke des 
processions , aGn de voir de là qui arrivait à 
la sublime Porte, c'est-à-dire au palais du 
grand vesir , qui en sortait. Si c'étaient des 
étrangers ou des individus dont les affaires 
n'étaient pas de nature à exiger leur pré- 
sence immédiate à la Porte, le sultan en- 
voyait des messagers au grand vesir pour 
s'informer de ce qu'étaient ces gens et de la 
nature de leurs affaires. Un malin il vit des 
chrétiens se rendre à la Porte , avec des 
kalpakes rouges et des pantoufles jaunes , 
ce qui était interdit par les règlements somp- 
tuaires, sans que ces dispositions fussent 
rigoureusement observées. Le sultan, irrité, 
fit appeler le ssubaschi, et lui ordonna de 
courir au palais du grand vesir, de bâtonner 
les délinquants, puis de les renvoyer chez 
eux sans bonnets ni pantoufles. Le ssubaschi 
s'acquitta ponctuellement de la commission. 
Parmi les chrétiens sur lesquels tomba cet 
éclat de la colère du jeune sultan se trouva 
le chargé d'affaires des princes de Moldavie 
et de Valachie, qui fut étendu à terre, 
frappé , puis renvoyé la tête et les pieds nus. 
L'interdiction des bonnets rouges et des 
pantoufles jaunes pour les chrétiens, des 
turbans de soie et des poignards pour les 
janitschares, fut renouvelée sous peine de 
mort; le sultan posta des espions et des 
gardes à tous les coins de rues , parcourut 
lui-même la ville déguisé avec les bourreaux 
pour surveiller de sa personne l'exécution de 
ces graves ordonnances. Rencontrait-il par 
hasard un fiancé arménien, qui, en vertu 
d'un ancien privilège, avait aux pieds des 
sandales jaunes pour le jour de ses noces , il 
le faisait aussitôt mettre à mort. Cela dura 
quelques jours, puis l'ardeur de persécution 
sur les costumes s'éteignit d'elle-même, et 
le sultan n'eut plus d'autre saillie de gouver- 
nement personnel. Pour s'assurer de la Va- 
lidé le grand vesir montra toutes sortes de 
déférences au conseiller secret de cette prin- 



cesse, Schamisade, qu'il consulta sur toutes 
choses et dont il suivit les avis; il parvint 
ainsi à obtenir la déposition du kislaraga 
Ssolak-Mohammed, qui fut envojé en re- 
traite en Egypte, abandonnant la place au 
premier page de la Porte. Néanmoins la Va- 
lidé n'était point adoucie encore ; et le peu- 
ple commençaità dire que la mère du grand 
vesir, qui avait ensorcelé le sultan au profit 
de Mohammed et d'Ahmed-Kœprili, n'avait 
aucun pouvoir sur la sultane. Cependant 
Ahmed mettait beaucoup d'adresse à se 
conformer autant que possible aux volontés 
de la princesse. Pour plaire au scheich fana- 
tique Wani, chef des orthodoxes rigoureux 
et grand ennemi des chrétiens, le grand 
vesir se trouva entraîné à faire renverser 
toutes les églises que les Grecs avaient com- 
mencé à rebâtir après le grand incendie , et 
à ordonner l'arrestation des ouvriers em- 
ployés à ces constructions. La Validé, trou- 
vant que les travaux de la mosquée élevée à 
ses frais ne marchaient pas assez vile, de- 
manda compte du retard au mimar-basehi 
(inspecteur des édifices) , qui s'excusa en 
disant que ses meilleurs ouvriers avaient été 
incarcérés par ordre du grand vesir , parce 
qu'ils avaient travaillé aux églises des chré- 
tiens. Sur l'intervention de la Validé, le 
grand vesir fit mettre aussitôt ces gens en 
liberté , mais laissa éclater sa colère sur le 
mimarbaschi, qui avait osé le mêler dans 
ces tracasseries. L'inspecteur des bâtiments 
fut décapité , et sa fortune , évaluée à 2,000 
bourses, confisquée [ 15 mai 1662]. 

Les armements formidables préparés con- 
tre la Hongrie amenèrent Venise à de nou- 
velles propositions de paix. Babi-Beg, jadis 
passé dans les rangs de l'armée vénitienne, 
puis revenu à Constantinople en prétendant 
que sa désertion avait été une feinte pour 
bien étudier les forces de l'ennemi , engagea 
des négociations par le moyen de Ballarino. 
Les Turcs voulaient bien raser la nouvelle 
Candie., restituer le district de Candie et de 
Suda ; mais ils demandaient pour cela qu'on 
leur rendît la place de Suda, qu'un présent 
annuel fût fixé pour le sultan et que la Porte 
eût un collecteur d'impôts établi à Candie. A 
ces conditions, portées à Venise, le sénat ré- 
pondit que Suda était une de ces forteresses 
qui ne se rendaient pas, mais que l'on pour- 



LIVRE LIV. 



79 



rait donner en échange Tine ou Carabu«a ; 
que. si la Porte insistait pour avoir un col- 
lecteur d'impôts à Candie, il faudrait au 
moins qu'un consul vénitien résidât à la 
Canée ; que la pension annuelle ne devrait 
point dépasser 25,000 ocus, le présent pour 
le sultan 300.000 (J). Les négociations fu- 
rent rompues par le combat naval dans le- 
quel la flotte vénitienne lit subir à la marine 
1 égyptienne une perte de quatre vaisseaux et 
vingt-huit tschaiks (-2). Par suite de cet 

■ échec le négociateur vénitien Ballarino, qui 
' se trouvait à Constaiitinople , fut menacé du 

m?me sort que l'ambassadeur Opello, en- 
' fermé depuis sept années à Andrinople , et 

qui maintenant achevait sa vie dans cette 
! triste eapti>ité (3). L'ambassadeur anglais 

Winchelsea obtint le renouvellement de la 

capitulation faite avec son pays [k), de plus 

■ un article additionnel au traité conclu avec 

■ Alger, pour que la marine anglaise ne fût 
i pas soumise à la visite (5) ; maisdes violences 
' commues en Morée par l'équipage d'un vais- 

■ seau anglais, quelques mauvais traitements 
infligés à des marchands anglais par des le- 

; vends ivres à Sinyrne, et une avanie du 
pascha d'Alep vinrent embarrasser sa marche 
diplomatique (6). Deux secrétaires d'am- 
bassade français, Dupressoir et Fontaines, 
apportèrent à l'agent Koboli , laissé â Con- 
stantinople, des lettres du roi pour le sultan 
et pour le grand vesir, dans lesquelles 
Louis XIV demandait satisfaction de l'ou- 
trage fait à M. de La Haye, et sondait la 
Porte pour savoir comment on recevrait 
pour ambassadeur le fils du dernier repré- 
sentant de la France. Le grand vesir répon- 
dit que la majesté du sultan voulait bien 
accueillir le nouvel ambassadeur selon les 
capitulations (7). Le nouveau prince de 



(1) Valiero, I. vr, p. 564 et 565. 

(2) Brusoni , 1. u , c. lui , p. lil; Rycaot , 
p. 122. 

(î) Rycant, p. 12.V et 124, avec la lettre de Bal- 
larino au docteur Nicolas Conlarini, sur sa situa- 
lion critique. 

(4) Rapports de Reninger et de Panajotli. 

(5) Rycaut , p. 129. 

(6) lbid. 

(") Les quatre lettres 6e trouvent dans Rycaut , 
p. 22(3 et 337. 



Transylvanie, Apafy, envoya un de ses ma- 
gnats, Jean Datzo , présenter des griefs con- 
tre les mauvais traitements qu'il a\ ait à subir 
de la part du pascha Kutschuk-Mohammed, 
et soliciter avec prières la diminution du 
tribut élevé tout récemment à des sommes 
irréalisables, ainsi que la restitution du ter- 
ritoire arraché à la Transylvanie. La délimi- 
tation des frontières de Transylvanie fut re- 
mise au gouverneur de Temeswar (t). Apafy 
pria aussi l'ambassadeur anglais d'appuyer 
ses réclamations près de la Porte (2). Mais 
tout cela fut inutile ; car le moment était 
venu où la Porte voulait exécuter son ancien 
plan de transformer la principauté de Tran- 
sylvanie en un paschalik , et où les préten- 
tions de la cour impériale allaient rendre de 
plus en plus la guerre inévitable. Ahmed- 
Kœprili, à peine en possession du pouvoir, 
avait notifié par une lettre au duc de Sagan 
la mort de son père et celle de Kemeny, la 
remise de la direction des affaires entre ses 
propres mains et l'élection d'Apafy (3). Is- 
maïl-Pascha . gouverneur d'Ofen , avait ausM 
expédié Ali-Tschausthauduc pour lui faire 
savoir l'installation d'Apafy (4). A Constan- 
tinople, le résident impérial Simon Reninger 
fit son possible pour conserver la paix. La 
cour de Vienne dépêcha aussi près de la 
Porte le conseiller privé Beris pour conduire 
les choses à un accommodement (5). Dans sa 
réponse le grand vesir déclara que la Tran- 
sylvanie était une portion du patrimoine du 
sultan , et renvoya Beris à Ali-Pascha , ser- 
dar sur la frontière, investi de pleins pou- 
voirs pour un accommodement. Beris cou- 
rut de Constantinople à Temeswar, mais Ali- 
Pascha , ne voulant entrer dans aucune ex- 
plication , lui déclara qu'il n'avait rien à faire 
en ce lieu; qu'il pouvait retournera Con- 
stantinople ou à Vienne , que l'on ne redou- 
tait pas l'empereur, qni n'avait pas su défen- 



(1) Bethlen , Comment., 1. il, p. 14S; dans Dy- 
caut, p. 121 , la lettre d'Apafy, datée du camp de 
Kvezar, le 25 septembre 1662. 

(2) P.ycaut, p. 122. 

(3) Letlera ciel miovo vezir al dnca di Sajan. 

(4) Letlera del vezir di Buda lsmaïl-Bassa, por- 
lata da AliCinas, li 50 gennaro 1662. 

(s) Rapport de Reninger. 



80 



HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN. 



dre Wardein (1). Alors Reninger reçut de 
Vienne un acte du traité de paix qu'il pré- 
senta au grand vesir pour le renouveler 
[19 juillet 1662]; on en délibéra dans un 
conseil d'état composé du grand vesir, du 
mufti, du reis-efendi, du kiajabeg et de 
l'aga desjanitschares.etdans le diwan public. 
Des débats très-vifs s'élevèrent sur l'élection 
libre du prince de Transylvanie, que les 
Turcs ne voulaient pas accorder, sur les Hai- 
duques, dont ils refusaient la liberté, sur 
Szekelhyd, que l'empereur réclamait. Ali, 
pascha de Temeswar, Ot savoir à la Porte 
que Szekelhyd avait appartenu à Rhedei , 
capitaine de Wardein ; que Karoly était un 
ancien fief turc depuis la conquête d'Erlau ; 
qu'il en était de même de Kallo; que les 
prétendus Haiduques libres de Wardein ap- 
partenaient à la place. Ainsi l'on ne put s'ac- 
corder sur rien (2). 

Au printemps suivant on résolut d'entrer 
en campagne contre la Hongrie. Le sultan 
et le grand vesir partirent pour Andrinople ; 
Ismaïl-Pascha , précédemment gouverneur 
d'Ofen , fut nommé kaimakam à Constanti- 
nople. Le grand vesir reçut à Andrinople, 
avec les cérémonies accoutumées , de la main 
du sultan, le panache de plumes de héron, 
le sabre enrichi de pierreries et la bannière 
sainte pour marcher contre l'ennemi en 
qualité de serdar. Il fit une entrée pompeuse 
dans Belgrad, ayante sa droite les begler- 
begs, à sa gauche les sandschakbegs, pré- 
cédé des tschauschs et des muteferrikas, du 
defterdar-pascha, ancien général des armu- 
riers, qui justifia le choix nouveau du grand 
vesir par sa promptitude à monter l'artillerie 
et à procurer des vivres. Immédiatement en 
avant du grand vesir marchaient ses deux 
frères, Mustafa-Beg et Ali-Beg. Ahmed-Kœ- 
prili traversa les rangs des sipahis et des ja- 
nitschares, qui lui prodiguaient leurs accla- 
mations, et gagna sa tente. Deux jours après, 
il donna un diner aux plénipotentiaires im- 
périaux qui attendaient son arrivée à Bel- 
grad, au baron de Goes, au conseiller Beris 
et au résident Reninger, qui l'avait suivi de- 
puis Constantinople. On ne rendit aucun 



(1) Rapport de Beris. 
{2) Rapport (!e Reninger. 



honneur à ces représentants de l'empereur; 
Ahmed-Kœprili leur reprocha les violations 
faites à la paix par l'invasion en Transylvanie, 
l'occupation de Szekelhyd, l'élévation du 
fort de Zrinyi près de Kanischa, réclama la 
restitution de Szekelhyd et la destruction 
de Zrinwar. La réponse au duc de Sagan fut 
méditée dans ce sens; mais on l'ajourna à 
deux jours à Essek, où la marche se poursui- 
vit (1). Le grand vesir fit conduire l'envoyé 
impérial, baron de Goes, sur une hauteur, 
pour lui montrer son armée , forte de cent 
vingt mille six cents hommes , traînant 
après elle cent vingt trois canons de campa- 
gne, douze grosses pièces de siège, soixante 
mille chameaux, dix mille mulets. Trois se- 
maines après , le grand vesir eut une seconde 
conférence à Essek avec le baron de Goes et 
Reninger ; la lettre de l'empereur demandait 
le renouvellement de la paix, que l'on était 
prêt à signer. Dans la conférence à laquelle 
assistèrent le reis-efendi, le kiaga, l'aga des 
janitschares et celui des sipahis, le grand 
vesir, outre les réclamations dont il a déjà 
été question plus haut, relatives à la remise 
de Sztkelhyd et à la destruction de Zrinwar, 
reproduisit l'ancienne demande de tribut 
annuel de 30.000 ducats établi par le kanun 
de Suleiman (2) ; preuve qu'il ne voulait pas 
sincèrement paix. Les plénipotentiaires ad- 
mirent les deux premiers points comme 
objets de discussion; quant au troisième, ils 
déclarèrent ne pas vouloir mêmele soumettre 
à l'empereur (3). Quand on eut passé le pont 
d'Essek,arrivèrentdes lettres du chan tatare, 
auquel avait été envoyé le tschausih-baschi 
Ahmed, avec l'argent de carquois accoutumé; 
il annonçait le départ de son fils, Ahmed- 
Girai, avec cent mille Tatares, et promettait 
en outre de faire marcher quinze mille Co- 
saques pour le service de la Porte (4). En- 

(1) P.asehid, 1. i. fol. 8; Dschewahiret, p. 20, 
et la relation de Tullio Miglio. 

(2) Raschid , 1. i. fol. 9. La lettre de l'empereur 
s'y trouve, ainsi que dans Dschewahiret, p. 26 ; le 
rapport de Reninger et de Goes est dans la 
Ste-R. 

(2) Raschid, ortel. rediv. p. 257. 

(3) Raschid, 1. i, p. 9; dans le Dschewahiret , la 
lettre du chan tatare, p. 31 ; celle de son Lis Ah- 
oetl-C.iiai, p. S4. 



LIVRE LIV. 



81 



suite on eut des nouvelles du gouverneur 
d'Ofen, Husein-Pascha, frère de Siawusch- 
Pasclia, que le vieux Kœprili sur son lit de 
mort avait particulièrement recommandé à 
<on fils comme un valeureux défenseur des 
rontières. On marcha sur Ofen, et les en- 
voyés furent renfermés dans la forteresse. 
Dans un grand conseil de guerre, le grand 
»esir exposa que, parmi les trois places sur 
esquelles devaient se porter les efforts des 
3ttomans, Raab, Komorn et Ujvar ou Neu- 
nœusel , la dernière offrait une conquête 
plus facile; car on ne pouvait arrivera Raab 
que par des chemins pénibles et à travers les 
r ochers ; Komorn était protégé par des fossés 
3leins d'eau. Ujvar d'ailleurs, où commandait 
esecond ministre de l'empereur, promettait 
m plus riche butin. Cinq jours après, les en- 
voyés furentappelésàune nouvelle conférence 
ians la tente du grand vesir. Ils y trouvèrent 
e serdar Ali-Pascha, le beglerbeg de Da- 
mas, Mustapha-Pascha, l'aga des janitscha- 
res, le reis-efendi ; ils n'aperçurent pas 
e grand vesir; peut-être était-il caché der- 
rière les tentures. Ali-Pascha prit la parole 
în son nom (1). Il proposa aux plénipoten- 
tiaires ou la paix de Suleiman, avec les 
30,000 ducats annuels, ou celle du vieux 
Uurad-Pascha , d'après laquelle il y aurait à 
jayer 200,000 florins une fois pour toutes. 
Les plénipotentiaires, qui se déclarèrent prêts 
i consentir à la destruction de Szekelhydet 
le Zrinvar , demandèrent un délai pour l'exa- 
nen de la question, attendu que maintenant 
esTurcs, ne se contentant plus de la destruc- 
ion des forteresses transylvaniennes, vou- 
aientqu'ellesleur fussent livréesentières en- 
.:re les mains (2). Ali-Pascha leur assigna le 
erme de dix jours, leur déclarant en même 
emps que durant ce délai la marche surUjvar 
îe serait pas moins poursuivie (3). 

Deux jours après, le camp fut levé, et l'on 
e mit en mouvement du côté de Gran. Le 
jont ordonné en avant de cette place n'é- 
ant pas encore établi , le grand vesir 

(1) Raschid, 1. i, fol. 9; Dscliewahirel, p. 37 et 
58 ; Ortel. p. 258 j Rapport de Goes et île Renin- 

l';er dans la Stc-R. 

(2) Orlel. rediv. , p. 21R ; et le rapport dans la 
Iste. R. 

(3) Raschid, 1. r, fol. 9; Dscliewahirel, p. 1,9. 

TOM. III 



s'arrêta quatre jours pour le faire achever, 
et,le5aoùt, le serdar Ali-Pascha et Gurdschi- 
Mohammed le franchirent avec environ huit 
mille hommes. Le comte Forgacs, com- 
mandant de Neuhœusel , trompé par de faux 
rapports et croyant que le pont s'était rom- 
pu, accourut à la tête de six mille hussards et 
Heiduques, huit enseignes de grosse cavale- 
rie et cinq cents hommes de sa meilleure in- 
fanterie, s'imaginant attaquer les Turcs cou- 
pés par le fleuve. A l'approche des Impé- 
riaux, les bateaux tenus à quelque distance 
pour conserver une apparence de rupture, 
furent rapprochés; vingt mille hommes sous 
les ordres d'Ibrahim-Pascha et de Kaplan- 
Pascha passèrent sur le pont, et, opérant de 
concert avec les troupes du serdar Ali et de 
Gurdschi-Mohammed, attaquèrent l'armée 
hongroise qu'ils défirent complètement (1). 
Plus de la moitié des Impériaux resta sur 
la place; à grand'peine Forgacs s'échappa 
vers Neuhœusel. Palffy, suivi seulement de 
deux cavaliers, joignit le palatin qui se met- 
tait en mouvement, dans la Haute-Hongrie. 
Sept cents prisonniers furent sabrés sous les 
yeux du grand vesir ou déchiquetés à coups 
de couteaux; trois cent quarante -deux 
captifs, parmi lesquels le capitaine Rublad 
et le baron de Welsz, furent envoyés à Ofen. 
Le grand vesir, qui, pendant le combat avec 
Forgacs, n'avait pas mis le pied hors du 
camp, franchit maintenant le pont en pre- 
nant la direction de Parkan, et détacha en 
avant les paschas Ali, Mustapha et Gurdschi, 
pour rétablir sur la route d'Ujvar les ponts 
de la S/.itva et de la Nitra. On saisit un 
courrier qui portait plus de vingt-cinq lettres 
d'exhortations aux officiers de Novigrad et 
d'Ujvar et une réprimande à Forgacs pour 
la bataille qu'il avait perdue. Le comte For- 
gacs fut sommé de livrer la place, par la 
lettre suivante du grand vesir : a Le pre- 
mier vesir, serdar-sipehsalar du grand pa- 
dischah delà terre, fait savoir à Forgacsqu'il 
est en marche avec des armées innombrables 
dont la terre ne peut supporter le poids, atin 
de conquérir Ujvar pour le souverain de 
l'Islam. Si les giaurs livrent spontanément 



(1) Raschid, 1. i, fol. 10; Dscliewahirel, p. 42 
et 43; Orlel. rediv., 1. n, p. 2G2 et 2li.". 



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HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN. 



la place, les biens et la vie devront leur être 
assurés; sinon, par le Dieu tout-puissant, 
créateur du ciel et de la terre, ils passeront 
tous sous le tranchant du sabre. Si les Hon- 
grois savaient avec quelle bienveillance le 
padischah les regarde, ils offriraient libre- 
ment leurs enfants comme victimes ; et ainsi 
salut à celui qui suit la vraie direction (1).» 
Comme il n'y avait personne dans la place 
qui sût lire le turc, on fit entendre aux deux 
messagers porteurs de la lettre qu'il fallait 
l'apporter écrite en hongrois. Quand Forgacs 
eut pris connaissance du message ainsi ré- 
digé, il dit verbalement au nouveau parle- 
mentaire : « Dis à ton maître que la place 
ne m'appartient pas. Nous allons délibérer 
la nuit; viens demain chercher la réponse. » 
Dans la nuit même les tranchées furent ou- 
vertes; à la prière du matin des victimes 
furent immolées pour appeler la bénédiction 
du ciel sur la sainte entreprise. Vingt-un 
gros canons de vingt-deux , trente-cinq, qua- 
rante-huit et soixante-cinq, etcent cinquante 
netites pièces foudroyèrent la place. Arslan- 
Pascha avec des mineurs coupa les conduits 
qui amenaient l'eau de la Nitra autour de 
la place, dont les fossés furent bientôt mis à 
sec. Le Pilsdu chan tatare, Ahmed-Girai, vint 
à la tête de cent mille Tatares, et bientôt 
après arriva son frère avec vingt mille Co- 
saques. Ahmed-Girai reçut un sabre et un 
poignard, un carquois et une pelisse de 
martre zibeline ; son frère, un kaftan d'étoffe 
d'or, un contusch rouge et un kalpak de zi- 
beline ; l'hetman des Cosaques, un contusch 
et un kalpak. Les woiwodes de Moldavie et 
de Valachie se présentèrent aussi avec leurs 
troupes. Afin de repousser les secours que 
Montecuccoli voulait amener à la place, Ka- 
plan-Mustafa-Pascha reçut ordre de se por- 
ter sur l'autre rive de la Nitra avec les Ta- 
tares. Les assiégeants faisaient un feu conti- 
nuel de leur artillerie ; mais les pièces por- 
taient si mal que les assiégés recueillirent 
sept cents boulets dans les premiers jours 
seulement. Les bastions n'avaient que peu 
souffert, quand un boulet de la place frappa 
la plus grosse pièce des Ottomans et la fit 



(1) La lettre dans le Dsciiewahiret, p. 5G, et 

dans l'Ortel. rediv., p. 267. 



éclater. Le grand vesir forma en quatre di- 
visions les troupes du camp qui n'étaient pas 
sous les armes, et qui devaient se relever à 
tour de rôle pour porter de la terre à la 
chaussée; il se plaça lui-même avec le kiaja 
à la tête de la première division, composée 
de tous les employés attachés à la Porte ; 
dans la seconde étaient le defterdar-pascha 
et tout le personnel des chancelleries ; dans la 
troisième, les muteferrikasetlestschauschs; 
dans la quatrième, les sipahis et les silihdars. 
Le gouverneur d'Ofen, Husein, était chargé 
de surveiller les travaux de ces quatre corps. 
Nuit et jour retentissait le bruit des tam- 
bours et des fifres, des trompettes et des 
timbales ; toutes les nuits le grand vesir fai- 
sait la ronde des tranchées, encourageant les 
mineurs à pousser leurs travaux jusqu'au 
pied des remparts. Sur le bastion de Sierot, 
une maison ayant pris feu, ce fut une occa- 
sion pour un pascha de s'avancer avec deux 
bannières pour sommer la place [1 8 septem- 
bre]. Quatre jours après, l'assaut fut livré au 
bastion Frédéric; le lendemain on attaqua 
le bastionForgacs, pour retomber encore sur 
le premier. Les Turcs qui s'étaient logés déjà 
au milieu des ouvrages furent repoussés. 
Les marquis Pio et Grana furent blessés. La 
redoute élevée devant Sierot atteignant la 
hauteur de ce bastion , les Turcs incommo- 
dèrent les défenseurs, qui étaient exposés 
tout découverts à leur feu. Un assaut géné- 
ral se prépara, mais les assiégés ne l'atten- 
dirent pas. Les Hongrois et les Allemands 
contraignirent leurs chefs, le marquis Pio et 
le comte Forgacs, à livrer la place [2i sep- 
tembre 16G3]; la capitulation fut signée en 
huit articles; libre retraite était accordée à 
la garnison sans qu'elle dût traverser le camp, 
ni passer près des Tatares; mille voitures 
devaient lui être fournies ; le grand vesir at- 
testerait par une lettre à l'Empereur que les 
défenseurs avaient fait leur devoir jusqu'au 
bout. Avant le départ de la garnison, pas un 
seul des vainqueurs ne pourrait entrer dans 
la place. Les blessés qui seraient forcés de 
rester, après leur guérison iraient où il leur 
conviendrait. Les Allemands et les Hongrois 
sortirent tambour battant, musique en têle. 
On trouva dans Neuhœusel quarante canons 
et quatre mille kilos de farine. Quatre jours 
après, les deux grandes églises d'Ujvar furent 



LIVRE LIV. 



83 



transformées en mosquées. Quatre mille 
hommes, janitschares, sipahis, dschebed- 
sehis, topdsehis, abases et martoloses, avec 
des tsrhauschs et des scribes, furent laissés 
pour former la garnison de la place ; des 
lettres de grâce furent adressées à toutes les 
palanques des environs. 

Comme la conquête de Neuhaeusel était 
le premier fait d'armes de la guerre reculée 
depuis cinquante ans par des renouvellements 
successifs de la paix de Sitvatorok , cet 
événement retentit dans toute l'Allemagne, 
où jamais on n'avait vu autant d'écrits, de 
prédications, de prophéties, de délibérations, 
de nouvelles et d'exhortations relatives aux 
Turcs, comme il en parut cette année et la 
suivante. La conduite des Turcs devant 
Neuhaeusel donna lieu même à des locutions 
proverbiales encore en usage aujourd'hui en 
Hongrie et en Autriche. 

Quinze jours a\antla prise d'Ujvar, un 
matin que le grand vesir marchait dans les 
tranchées sans que personne eût éprouvé le 
moindre pressentiment, et à la stupéfaction 
de toute l'armée, le reis-efendi Schamisade, 
conseillersecret de la Validé, qui avait poussé 
le vieux Mohammed-Kœprili à la dignité de 
grand vesir, et son beau-père Schamisade- 
Ibrahim-Pascha furent décapités. Quelques 
écrivains européens (1 ) pensent que Schami- 
sade fut immolé parce qu'il aurait voulu 
empêcher la guerre (2). Mais les historiens 
ottomans donnent à ce supplice une cause 
beaucoup plus probable : Schamisade, beau- 
coup moins attaché au fils de Kœprili qu'il 
ne l'avait été à ce vesir, avait proposé au 
sultan de nommer son beau-père Kasisade- 
Ibrahim grand vesir à la place d Ahmed. Au 
premier avis de ces pratiques, Ahmed-Kœ- 
prili avait adressé un rapport au sultan pour 
représenter que les bruits répandus sur de 
tels changements entravaient la marche des 
affaires, et qu'il fallait faire disparaître les 
obstacles. En conséquence le souverain tout- 
puissant approuva les moyens réclamés par 
Kœprili,qui abattit à l'instant ses adversaires. 
Le frère du grand vesir alla porter la nou- 



(1) Rycaul, suit, p. 135. 

(2) Rapport de Gocs et de Rcninger, dalûd'OTen, 
le l'j septembre 1GG3. 



velle de la chute d'Ujvar à Ofen , où il y eut 
des réjouissances pendant trois jours [29 sep- 
tembre 1GG3]. A Constantinople les fêtes du- 
rèrent une semaine; on traîna en triomphe 
les sept cents prisonniers de la défaite de 
Forgacs et trois cents autres encore. Parmi 
ces derniers se trouvait Jean Aur de Pres- 
burg, qui a décrit les souffrances d'une af- 
freuse captivité de onze années dans les 
Sept-Tours (1). 

Huit jours après la chute de Neuhœusel , 
l'un des plus puissants boulevards de la Hon- 
grie contre les Ottomans, on vit arriver dans 
le camp des vainqueurs Apafy, prince de 
Transylvanie. Il avait tardé jusqu'alors à se 
rendre à l'invitation du grand vesir parce 
que dans l'envoyé Gabriel Haller, d'après les 
accusations portées auprès de lui contre ce 
membre des étals, alors dans le camp de 
Kœprili, il craignait de rencontrer un rival 
à la dignité princière (2). Mais rassuré sur 
ce point par ses propres agents, Jean Datzo, 
Ladislas Ballo et Valentin Szilvasi, revenus 
du camp turc, sur une nouvelle lettre du 
grand vesir (3), il parut enfin devant Ujvar; 
Gabriel Haller, les princes de Moldavie et de 
Yalachie , le tschausch-baschi avec soixante 
tschauschs allèrent à sa rencontre (4). Ac- 
cueilli avec empressement et amité, Apafy 
resta deux mois dans le camp turc, invité 
chaque jour à de somptueux festins, bercé 
de continuelles promesses, mais sans pouveir 
obtenir un traité formel ( ahdname ) (5). 
Quand il reçut son audience de congé, Ga- 
briel Haller demanda aussi la permission de 
se retirer; mais le grand vesir se contenta de 
lui sourire. Croyant que c'était là une auto- 
risation pour son départ , Haller se mit en 
route avec Apafy. Mais parvenus au bord 
du Danube en face de Gran, ils furent at- 
teints par une troupe de cavaliers tatares , 
qui, s'élançantsurle pont au galop et distri- 



(1) Iîell, Nolilia rrgni Hungarioe. 

(2) Cela est exposé avec beaucoup de détails 
dans Joannes Bethlen Historia rcrum Transjl- 
van., p. 27 et suiv. 

(ô) La lettre dans Bethlen, p. 23. 

(4) Le même, p. 63; etRaschid, I. i, fol. 13; 
Dscbcw. , p. 96. 

(5) Bethlen, p. Si. 



84 



HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN. 



buant des coups de sabre à travers l'escorte 
du prince, l'auraient précipité lui-même dans 
le fleuve s'il ne s'était soustrait au danger en 
sautant du pont dans un bateau. Son vice- 
maréchal Nalatzi fut jeté dans le Danube, 
d'où il fut retiré avec peine. A Nemeth, où le 
prince passa la nuit, soixante cavaliers turcs 
saisirent Gabriel Haller comme fugitif et le 
ramenèrent au camp. Là, conduit devant le 
grand vesir, il fut décapité avant d'avoir pu 
ouvrir la bouche pour défendre son inno- 
cence, ou invoquer sa qualité d'ambassa- 
deur (1). 

Quelques jours après l'arrivée du prince 
de Transylvanie dans le camp turc, vint aussi 
le grand chambellan apporter au grand vesir 
une lettre de félicitations du sultan, un sabre, 
un poignard, un panache de héron, une pe- 
lisse et un kaftan d'honneur. Le lendemain 
de la conquête de Neuhaeusel le grand vesir 
avait adressé des sommations aux châteaux 
et aux palanques environnants , à Lewencz , 
Novigrad, Neutra , Freystadtl et Schintau. 
Kaplan-Pascha , qui avait été envoyé contre 
Novigrad, fit savoir que le château se défen- 
dait, et demanda des munitions. Husein-Pas- 
cha, gouverneur d'Ofen, qui avait été chargé 
de l'entreprise contre Neutra, annonça au 
contraire que la place s'était rendue volon- 
tairement, et qu'il avait accordé à la garnison 
la faculté de se retirer avec tous ses biens 
[18 octobre 1663]. Husein-Pascha se porta 
de Neutra contre Lewencz; mais la garnison 
ne se montra pas moins déterminée que celle 
de Novigrad. Le grand vesir se réserva la 
conquête de ces deux places. 

Cependant les Tatares avaient envahi pour 
la seconde fois la Moravie et la Silésie. Dès le 
mois d'août six mille de ces cavaliers féroces, 
après avoir dévasté le pays autour de Tyrnau, 
Freystadtl , Saint-Georges, outragé les filles, 
coupé en morceaux ou écrasé contre les mu- 
railles les faibles enfants, jeté dans des sacs 
sur leurs chevaux ceux qu'ils voulaient em- 
mener, accouplé les hommes et les femmes 
avec les chiens, traversèrent la Marche et le 
Weiszenberg pour gagner la Moravie (2J, pé- 



(1) Dschewahiret, p. 83. 

(2) Montecuccoli opéra, 
dans Knolles, I. n, p. (jî, 



», p. 45 ; livrant , 



nétrèrent dans la province par Landshut , 
guidés par des hussards hongrois des fron- 
tières qui leur indiquèrent les chemins et les 
passages. Freystadtl et Schintau tinrent vi- 
goureusement. Dix mille janitschares inves- 
tirent la première place pendant dix jours , 
et se retirèrent à la suite de trois assauts 
inutiles, après avoir rompu le pont sur le 
Waag. Les Tatares portèrent le ravage et 
l'incendie aux environs de Nikolsburg, Ra- 
benburg, Brunn , et s'avancèrent jusqu'à trois 
milles du côté d'Olmutz. Les possessions des 
princes de Dietrichstein et de Liechtenstein 
devinrent la proie des fiammes. Les Tatares 
traînèrent douze mille prisonniers au marché 
des esclaves de Neuhaeusel. Après la chute 
de celte place, ils poussèrent leurs courses 
du côté de Presburg, mirent le feu à Saint- 
Georges et à Geyersdorf, traversèrent le 
Waag à la nage et pénétrèrent dans le cercle 
de Hrad, passage de Rosincko. Quatorze 
mille Tatares, janitschares et hussards, dé- 
passèrent Brunau, suivant la direction de 
Kloback , pillant, incendiant, massacrant, 
poussèrent devant eux à coups de fouet une 
masse de deux mille prisonniers, et ramenè- 
rent en Hongrie des chariots remplis de 
femmes. Comme ils revenaient vers le camp 
de Neuhaeusel , le comte Nicolas Zrinyi sor- 
tant d'une embuscade en sabra quatre cents ; 
mais lui-même, obligé de reculer devant le 
pascha d'Alep, détaché du camp contre lui , 
se retira sous le canon de Komorn. Son frère 
Pierre fut plus heureux contre Dschengd- 
schi-Pascha, gouverneur de Bosnie, qui pro- 
fitant de l'absence du premier Zrinyi, se flat- 
tait de battre l'autre d'autant plus facilement, 
et d'envahir la Styrie. Dans ce but le pascha 
s'était avancé de la Bosnie avec dix mille 
hommes, en avait laissé deux mille près de 
Lica et de Corbolo, et, poursuivant sa marche 
avec les autres, s'était porté à Ottochaz près 
de Carlstadt afin de pouvoir surprendre de là 
Zrinvar, et, si ce coup de main échouait, ra- 
vager au moins la Styrie. Pierre Zrinyi l'at- 
tendit avec quatre mille Croates, cachés dans 
un bois, et, quand la moitié des troupes du 
pascha eut passé, il tomba sur le reste, tua 
mille hommes, en prit deux cent cinquante- 
six, et enleva huit enseignes. Ce fut là une 
faible consolation pour les Impériaux; car le 
nombre des captifs emmenés de la Moravie, 



LIVRE LIV. 



85 



de la Silésie et de la Hongrie, s'éleva au moins 
à quarante mille (1). Vers la fin d'octobre 
fut levé le camp de Keuhœusel ; la marche 
fut très-pénible ; car il fallait passer les ri- 
vières de Neutra , de Zsitva et de G ran, et tra- 
verser des terrains où le sol était défoncé par 
les pluies. Lewencz, qui avait repoussé la 
sommation du grand vesir, se rendit au bout 
de trois jours; la garnison se retira avec tous 
ses effets; des sauvegardes furent envoyées 
dans tout le pays, et plus de vingt mille su- 
jets rendirent hommage à la souveraineté 
de la Porte. Le sandschak de Lewencz fut 
conféré au tschatrapatra Ali-Pascha, et on 
laissa là quatre cents hommes de garnison. 
En même temps arriva la nouvelle qu'après 
vingt-sept jours de siège Kaplan-Pascha 
avait amené Novigrad à capituler. Les princes 
de Transylvanie, de Moldavie et deValachie, 
reçurent des kaftans d'honneur et quittèrent 
l'armée ; le grand vesir congédia le baron 
de Goes jusque-là retenu à Ofen, en lui re- 
mettant une lettre où il demandait si l'en- 
voyé ne savait point apprécier les bienfaits 
de la paix, ou bien s'il n'était pas revêtu de 
pouvoirs suffisants pour la conclure. A Essek; 
audience fut accordée à un envoyé polonais 
qui apportait une lettre de son roi pour de- 
mander les secours des Tatares contre la 
Russie (2) ; on lui répondit qu'il n'était pas 
possible d'accorder l'assistance des Tatares, 
attendu que pour le moment on avait besoin 
de ces cavaliers ; que si la Pologne osait se 
mêler des débats des Allemands avec la Porte, 
on pousserait le chan tatare contre la Polo- 
gne (3). Le quartier-général du grand vesir 
fut transporté d'Ofen à Belgrad; Kaplan- 
Pascha s'établit à Kanischa ; les Tatares pri- 
rent leurs logements à Szegedin , Szombor 
et Funf kirchen ; Husein , pascha d'Ofen , 
reçut ordre de repousser les entreprises de' 
Zrinyi. 

Les troupes impériales mirent à profit la 
rigueur de l'hiver pour une nouvelle entre- 



(1) Ortelius, 1. h, p. 290. 

(2) La lettre de Slanislas Potocti, palatin de 
Cracovie , et celle du chancelier Mcolas, soûl dans 
le Dschewahirel, p. 112-114. 

(3) Rapport de Aeiiiuger. 



prise sur la Mur et sur la Drau. Le comte 
Wolf Julius d'Hohenlohe, commandant des 
troupes de l'Empire, se mit en mouvement 
de Pettau avec six mille fantassins et mille 
chevaux. A Xeu-Zrinvar, le comte Zrinyi, 
comme ban de Croatie et généralissime de 
Hongrie , fit sa jonction avec les Hongrois 
commandés par le comte Batthyanyi , avec 
douze mille Bavarois sous les ordres du quar- 
tier-maître général de Puchard , sept cents 
fantassins et six enseignes de cavaliers de 
Piccolomini sous le comte Leslie. L'armée, 
forte de vingt mille hommes, se porta de 
Zrinvar contre Presnitz [ 21 janvier 1664 ] , 
qui au bout dedeux jours capitula. Huit cents 
personnes, dont quatre cents Turcs armés , 
cent Tatares , trente-sept agas , se retirèrent 
de la place en laissant vingt-cinq canons. 
Les Heiduques et les hussards tombèrent sur 
les hongrois ; Zrinyi les repoussa à coups de 
sabre, et il allait être lui-même massacré 
par un zigeune hongrois, quand ce misérable 
fut abattu d'un coup de fusil par un serviteur 
du comte Hohenlohe. Dans la même nuit 
Babocsa fut investie ; le 25 janvier la garnison 
de mille hommes évacua cette place, et fut 
escortée jusque sur la Drau. Le lendemain 
Zrinyi prit les devants avec la cavalerie, se 
dirigeant vers le passage de Szigeth, et, 
n'ayant pas d'artillerie de siège, il poussa 
plus loin jusqu'à Funfkirchen. Sur la route 
fut brûlée la palanque de Turbek. Là s'é- 
levaient un tombeau et un couvent au lieu 
même où avaient été ensevelis le cœur et les 
entrailles de Suleiman après la prise de Szi- 
geth. Funlkinhen fut aussi livré aux flam- 
mes; mais, faute de grosse artillerie, on ne 
put prendre le château. Comme le but prin- 
cipal de l'entreprise était d'entraver la mar- 
che de l'armée turque pour l'année suivante, 
on laissa Siklos de côlé pour se porter sur 
le pont d'Essek, et ce magnifique édifice, 
ouvrage du grand Suleiman , long de quinze 
cent soixante pas , large de dix-sept , s'abî- 
ma dans les flammes dans l'espace de deux 
jours. Les ruines fumantes de plus de cinq 
cents villages marquèrent la route de cette 
expédition dévastatrice : sur le rapport en- 
voyé par le beg de Funfkirchen, Murad-Beg, 
le grand vesir, inquiet de la marche de Zri- 
nyi contre Szigeth , avait nommé serdar Mo- 
hammed-Pascha, qui était eD quartier d'hiver 



£6 



HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN. 



à Essek, en lui subordonnant les paschas de 
Stuhlweiszenburg et de Jenœ, Kaplan-Pas- 
cha et lesTatares, et lui adressant l'ordre de 
se mettre au plus tôt en mouvement. Lui- 
même dressa son étendard à Belgrad, et an- 
nonça que l'armée partirait le lendemain sans 
emmener debagages. En effet, le jour suivant 
il quitta Belgrad, se dirigeant sur Semlin avec 
les troupes de sa maison et deux mille janit- 
schares. Mais ayant appris à Mitrowitz que 
l'ennemi avait levé le siège de Szigeth, il re- 
gagna les quartiers de Belgrad, après avoir 
recommandé la garde de Szigeth au serdar 
Mohamuaed-Pascha, et celle de Funfkirchen 
à Kaplan-Pascha , au beg de Behke, à l'alai- 
beg de Bosnie, au mutesellim d'Ofen, aux 
paschas de Kolosvar et de Temesvar. La lettre 
d'Apafy.qui, répondant au palatin, annonçait 
en môme temps l'occupation de Klausenburg, 
Szekelhyd et d'autres châteaux transylva- 
niens , compensa un peu l'effet des dernières 
mauvaises nouvelles. 

L'expédition de Zrinyi au cœur de l'hiver 
devint l'objet des entreliens deConstantinople 
et d'Andrinople , et frappa vivement les ima- 
ginations; néanmoins les esprits étaient oc- 
cupés aussi de quelques exécutions de per- 
sonnages importants , et de changements 
assez graves. Dihan-Arslan-Pascha, gouver- 
neur de Silistra, avait été étranglé immédia- 
tement avant l'expédition du grand vesir 
contre Neuhœusel, et le serdar Ali-Pascha 
avait été chargé de veiller sur Ofen. Mo- 
hammed-Pascha fut nommé à la place du 
gouverneur de Karamanie, Tschatal-Baschi- 
Pascha, étranglé devant la tente du grand ve- 
sir. Le grand chambellan, confident du sul- 
tan , Jusuf-Pascha , que les portiers du sérail 
accusèrent auprès du souverain au moment 
du retour de la chasse , fut d'abord éloigné 
dans le sandschak d'Angora, puis un kapid- 
schi alla lui couper la tête à Babaeski, comme 
il revenait à Constantinople. Le confident 
Hasan, orgueilleux de son crédit, ayant 
maltraité les pages du sérail , fut réduit au 
rôle de chambellan avec un traitement quo- 
tidien de 150 aspres. Sa place passa à Mus- 
tafa-Rulogbli , Gis d'un simple janitschare de 
Safran Borli ; par ses talents en poésie et en 
musique il sut acquérir la faveur du souve- 
rain. Le commandant de l'escadre de la mer 
Noiie , Deli-Mohammed , après avoir coulé 



bas sept cents tschaiks des cosaques du 
Don , faisait voile pour Constantinople quand 
il reçut un message du chan qui le priait de 
revenir, attendu que les cosaques étaient 
sortis du Dnieper. Deli-Mohammed fit pendre 
le député du chan, ce qui détermina plus 
tard sa propre exécution comme satisfaction 
au prince tatare. Tschengisade, gouverneur 
de Bosnie, qui avait été battu dans une atta- 
que tentée sans ordre sur Klis, paya de sa tête 
son insubordination et la perte qu'il avait 
éprouvée. Ali-Pascha , ancien général en 
Transylvanie, et tout récemment destiné à 
garder Ofen, mourut à Temesvar, âgé de 
quatre-vingt-six ans. L'ex-kislaragaMoham- 
med-Aga s'était retiré à Médine; la haine du 
grand vesir l'y atteignit et le frappa de mort. 
On fit des préparatifs pour reconstruire le 
pont d'Essek; à Constantinople furent en- 
rôlés mille janitschares pour la Hongrie et 
cinq cents pour la Crète. A Andrinople, à 
Ciulbaba, une lieue et demie de la ville, et 
dans le village de Tschœlmekkoï, on con- 
struisit des kœschks pour le sultan, et l'on 
dessina un jardin orné de fontaines et de jets 
d'eau. 

Le printemps approchait; la lettre du 
grand vesir remise au baron de Goes n'avait 
amené qu'une réponse vague et insignifiante. 
Au premier souffle de vents plus doux, les 
étendards furent plantés dans la plaine de 
Belgrad, et trois semaines après le grand ve- 
sir campa près de Semlin. Afin de porter 
l'armée au grand complet, on convoqua cette 
fois tous les possesseurs de traitements qui 
n'avaient pas l'habitude d'entrer en cam- 
pagne, les officiers de marine inscrits dans 
la chancellerie de l'amirauté , et trois vesirs 
mis à la retraite, les gouverneurs déposés du 
Kaire, de Bagdad et de Diarbekr. Afin de 
préserver désormais de l'incendie le pont 
d'Essek, rétabli dans l'espace de trois mois, 
Kibleli Mustafa-Pascha, qui occupait Essek, 
Ismail-Pascha, beglerbeg de Bosnie, et le 
samszundschi-baschi reçurent ordre de le 
garder. Comme il n'avait pas plu depuis long- 
temps, et que le manque d'eau se faisait 
sentir dans tout le pays, le grand vesir fit 
réciter des prières publiques pour en de- 
mander au ciel. Sur la rive de la Save fut 
dressé un autel, et au bout de trois jours une 
pluie abondante récompensa la ferveur des 



LIVRE LIV. 



8? 



Croyants [20 avril 166i]. Au même temps à 
Constantinople , à Andrinople et dans tout 
l'empire , furent adressés aussi des vœux au 
ciel, ainsi que cela s'était fait jadis sous Mu- 
rad et Mohammed III à l'occasion des grandes 
guerres extérieures. Ces prières furent cette 
fois l'occasion de vifs débats entre le mufti 
Minkarisade-Jahja et le scheich prédicateur 
Wani; le scheich se déclarait pour des 
prières publiques; le mufti se prononçait 
contre, attendu que la prière du moslim faite 
isolément dans la mosquée était aussi agréa- 
ble au ciel que celle d'une réunion d'indivi- 
dus sur une place publique. L'opinion de 
Wani prévalut, car ce scheich jouissait de 
la faveur du sultan et de celle du grand vesir, 
qui avait appris à le connaître durant son 
gouvernement d'Erserum. Il avait tiré son 
nom de Wan, son berceau; c'était un grand 
fanatique, ennemi juré des ssofis et des chré- 
tiens ; mais il avait autant d'hypocrisie que 
d'orthodoxie , et ne jugeait pas nécessaire 
d'appliquer lui-même les principes rigoureux 
qu'il exigeait du peuple. Sa morale facile et 
subtile put facilement calmer les scrupules 
du sultan, qui restait à Andrinople se livrant 
aux plaisirs de la chasse et du harem, sans 
vouloir retourner à Constantinople ni mar- 
cher en avant avec l'armée : « Que ferais-je 
à Constantinople? répondit-il au kadiasker 
qui lui parlait de se mettre en route pour la 
capitale; n'est-pas à Constantinople que mon 
père a perdu la vie? Nos ancêtres n'y ont-ils 
pas toujours été prisonniers des rebelles? 
Plutôt que d'y retourner, j : y mettrais le feu 
et je verrais avec plaisir la ville et le sérail 
s'abîmer dans les flammes (1). » Le souve- 
rain et les principales cités de l'empire ma- 
nifestèrent leur joie pour la naissance du 
prince Mustafa ; Mohammed était d'autant 
plus satisfait que l'enfant était né de la nou- 
velle favorite sultane Chaszeki, grecque de 
l'île de Crète, enlevée comme esclave à la 
prise de Retimo, présentée ensuite au sul- 
tan par le serdar Deli-Husein , décorée du 
nom de Rebia-Gulnusch (eau de rose du prin- 
temps), et dont le crédit maintenant com- 
mençait à balancer celui de la Validé , la 



(1) Rycaut, dansKuolles, h, p. 151. 



Russe Tarchan-Sultane. Partageant ses affec- 
tions entre la Validé et la Chaszeki , livré 
aux charmes de ses jardins ou aux plaisirs 
de la chasse , le sultan ne s'occupait de la 
campagne qui allait s'ouvrir que pour écou- 
ter des prédictions qui circulaient alors en 
Turquie comme en Allemagne, et qui an- 
nonçaient une grande effusion de sang. 

Les étendards étaient encore dressés dans 
la plaine de Semlin, quand des lettres arri- 
vées de tous les points hâtèrent le commen- 
cement des opérations militaires. Le prince 
de Transylvanie Apafy envoya une lettre 
du commandant de Szathmar relativement 
aux préparatifs de l'Empereur, qui avait for- 
tifié son armée par de nombreux auxiliaires 
et des troupes françaises. Le beglerbeg d'A- 
lep Gurdschi-Mohammed-Pascha, en garni- 
son à Szigeth, annonça la marche de Zrinyi 
contre Szigeth etKanischa, etHusein, pascha 
de Neuhaeusel, le siège de Neutra parle comte 
de Souches. Aussitôt les beglerbegs de Grosz- 
wardein, Kutschuk-Mohammed-Pascha, de 
Jenœ, Kasim-Pascha, d'Erlau, Chalil-Pascha, 
le prince de Transylvanie Apafy et le ja- 
liaga Ahmed reçurent ordre de se mettre en 
mouvement avec les Tatares distribués dans 
les quartiers d'hiver, afin de sauver Neu- 
haeusel et Neutra. Le grand écuyer apporta 
un chatti-schérif qui exhortait l'armée à en- 
trer en campagne. Il était aussi chargé de 
riches présents pour le grand vesir. Le jour 
même où les troupes s'ébranlaient ( 7 mai 
166ï) , arriva la triste nouvelle que Neutra, 
pressée vivement par des forces supérieures, 
avait été réduite à se rendre , et que de 
Souches , après avoir battu Kutschuk-Mo- 
hammed-Pascha près de Szent-Kereszt 
(Croix des Saints) sur la Gran, menaçait 
Lewencz. Husein , pascha d'Ujvar, frère de 
Ohalil, pascha d'Erlau, le reis-efendi et le 
defterdar d'Ofen, qui se trouvaient dans la 
place pour le paiement des troupes, en 
étaient sortis avec quatre cents cavaliers et 
deux cents fantassins, laissant aux vainqueurs 
quarante canons et des munitions de guerre; 
c'était le manque de vivres qui les avait 
réduits à rendre la place. A l'instigation de 
Reninger, le grand vesir écrivit de sa propre 
main une lettre au duc de Sagan pour lui 
annoncer que, tout en s'avançant avec une 
armée nombreuse comme les vagues de la 



88 



HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN. 



mer, il était toujours disposé à la paix. A 
Vukovar on reçut de tristes nouvelles de Ka- 
nischa ; le pascha Husein faisait savoir que 
la ville, assiégée depuis la lin d'avril par 
Zrinyi, Hohenlohe et Strozzi, et recevant 
chaque jour une pluie de bombes, courait le 
plus grand danger, si elle ne recevait des se- 
cours au plus lot. Le 14 mai , le grand vesir 
passa le pont d'Essek , loua les beglerbegs de 
Bosnie et de Syrmie sur le zèle qu'ils avaient 
déployé pour l'achèvement de cet ouvrage. 
A Mohacs il revêtit d'un kaftan d'honneur le 
tils du chan dont le quartier était fixé en ce 
lieu. De Siklos il expédia des ordres secrets 
à Kanischa pour relever le courage de la 
garnison par l'annonce de son approche. Sur 
le pont de Csankal , à deux lieues de Szigeth, 
il eut un entretien avec Gurdschi-Mohammed- 
Pascha, commandant de Szigeth, qui lui fit 
un rapport sur le siège de Kanischa. A Szi- 
geth il fut reçu solennellement par le com- 
mandant Mohammed-Pascha , le pascha de 
Posega, Kaplan, et le beglerbeg d'Anatoli. 
Là parurent les paschas gouverneurs de Mo- 
rée, deRumili, îsicopolis, Ochri, avec mille 
fusiliers albanais et les Tatares [-26 mai]. Un 
conseil de guerre fut tenu pour décider s'il 
fallait enlever d'abord les palanques de Ba- 
bocsa et de Berzenrze (Presnitz), qui bar- 
raient la route directe de Kanischa, ou bien, 
laissant de côté ces ouvrages, prendre le 
chemin le plus difficile à travers les marais. 
L'on adopta le dernier parti. En même temps 
dans le camp devant Kanischa, on délibérait 
aussi, et la levée du siège fut résolue, parce 
que l'armée du grand vesir, forte de plus de 
trente mille hommes, surpassait de moitié 
celle des assiégeants, que l'on manquait de 
vivres et qu'il était à craindre que l'ennemi 
ne coupât les troupes de siège de Neu-Zrinvar, 
et, franchissant la Mur, ne marchât sur Pet- 
tau, Radkersburg etGratz. L'arméeimpériale 
se retira donc avec toute l'artillerie sur Neu- 
Zrinvar. Les palanques de Babocsaet de Ber- 
zencze tombèrent d'elles-mêmes abandonnées 
par leurs garnisons, et furent livrées aux 
flammes. A Babocsa le grand vesir fut joint par 
le grand cafetier de la sultane Validé, qui lui 
apporta de la part de cette princesse des 
châles précieux, une pelisse de martre zibe- 
line et un poignard enrichi de pierreries. 
A une lieue de Kamstha, sur le pont de 



Boghan , le grand vesir reçut la nouvelle du 
départ de l'ennemi. 11 se rendit seul dans la 
place, donna au vaillant commandant Husein- 
Pascha une pelisse de martre et un riche poi- 
gnard , distribua des kaftans parmi les offi- 
ciers et dix bourses d'argent parmi les sol- 
dats blessés.. Sans perdre de temps il pour- 
suivit l'armée impériale , qui , forcée de se 
retirer sur la rive droite de la Mur, laissa au 
grand vesir la route ouverte pour se porter 
sur Zrinvar. Cette place, qui avait provoqué 
tant de querelles entre les deux nations, 
était dans une situation défavorable , do- 
minée par une hauteur, ouverte de deux 
côtés, où les ouvrages ne s'étendaient pas 
jusqu'à la rivière. Déjà il avait été décidé à 
la cour impériale qu'elle serait rasée et rem- 
placée par une autre, quand les hostilités 
éclatant tout-à-coup forcèrent à employer 
au plus vite tous les moyens de mettre Zrin- 
var en bon état de défense. Fossés , ponts, 
mines et contre-mines, flancs couverts, bat- 
teries, grenades, bombes, artifices, rien ne 
fut épargné. 

A peine arrivés devant Zrinvar, les Turcs 
s'occupèrent du passage de la Mur ; on se 
procura des radeaux, et trois cents janit- 
schares avec autant de segbans reçurent or- 
dre de se lancer ainsi sur le fleuve. Déjà la 
moitié de cette troupe avait abordé à l'île 
située dans le lit de la Mur, et s'y retran- 
chait, quand le comte Strozzi, fondant sur 
elle avec cent cinquante mousquetaires, 
l'extermina; les deux radeaux portant les 
trois cents janitschares furent coulés bas 
à coups de canon. Strozzi se glorifiait de 
son exploit quand il tomba frappé d'une 
balle [0 juin 1664], Cette mort hâta l'arri- 
vée du feld-maréchalMontecuccoli, qui prit 
le commandement supérieur et dut s'occu- 
per à la fois de défendre Zrinvar et d'em- 
pêcher le passage de la Mur. Les troupes 
impériales étaient postées depuis le con- 
fluent de la Mur et de la Drau jusqu'en face 
de Zrinvar, situé sur la rive gauche de la der- 
nière rivière. De là jusqu'à Kotory étaient 
rangées les forces confédérées sous les ordres 
de Hohenlohe; puis venaient les Heiduques 
et les hussards sous Zrinyi, Batthyanyi, 
Nadasdi. Le siège continuait : deux sorties 
échouèrent, parce que les assiégés ne purent 
tenir pied sur un terrain détrempé par la 



LIVRE L1V. 



89 



pluie , et gravir les hauteurs où étaient éta- 
blies les batteries de l'ennemi. Un projet 
d'attaque sur les derrières du camp turc 
fut rejeté comme trop dangereux, et l'on 
résolut d'attendre l'arrivée des auxiliaires 
allemands sous le margrave Léopold de 
Baden , et des troupes françaises sous les or- 
dres du comte de Coligny. Un furieux assaut 
contre la demi-lune de la forteresse fut re- 
poussé; une nouvelle tentative pour passer 
la Mur fut déjouée. Deux jours après, les as- 
siégeants avaient déjà fait de tels progrès 
que le feu des assiégés ne pouvait plus les 
incommoder. Les palissades furent incen- 
diées; les officiers Avancourt, Tassô, Buttler, 
Rossi, écrivirent qu'ils n'étaient plus en état 
de tenir et qu'ils seraient obligés de retirer 
les postes des fossés avant de les voir chassés 
par l'ennemi. Montecuccoli ordonna que, si 
le ravelin ne pouvait plus être défendu , l'on 
mit le feu aux ouvrages de bois , et que l'on 
fît sauter les mines pour se retirer par-delà 
le pont. Tasso se crut en état de tenir jus- 
qu'au lendemain ; mais à peine Montecuc- 
coli s'était éloigné que les Turcs attaquèrent 
avec fureur, et les Chrétiens en désordre 
prirent la fuite sans détruire ni les fortifi- 
cations, ni le pont. Onze cents hommes de 
la garnison furent taillés en pièces ou noyés 
dans les flots de la Mur [29 juin lG6i]. Parmi 
les morts se trouvèrent le lieutenant colo- 
nel comte Thurn et beaucoup d'officiers. 
Pendant le siège le nouveau favori du sul- 
tan, Jusuf , était arrivé avec des lettres de 
félicitation du souverain , des pelisses d'hon- 
neur et de riches poignards. Reconnaissant 
de ces distinctions , le grand vesir fit un pré- 
sent de 20 bourses d'or au messager et 
adressa onze cents têtes coupées au sultau. 
Sept jours après, la forteresse de Zrinvar fut 
détruite de fond en comble [7 juillet]. Du- 
rant les opérations devant Zrinvar les pas- 
chas de Nicopolis, Awlonia et Ochri, restés 
en arrière, avaient rejoint l'armée. Les be- 
glerbegs de Silistra, Husein-Pascha , et de 
Meraasch, Mustafa-Pascha, reçurent ordre 
de se rendre à Ofen avec les vingt canons lais- 
sés à Essek et les magasins de munitions. Le 
grand vesir se dirigea vers Raab, et Stuhl- 
weiszenburg fut désigné comme point de 
réunion. Cinq jours après, le grand vesir 
quitta les bords de la Mur le matin et campa 



le soir à Kanischa. De là on fit sommer le 
fort du petit Komorn, et le commandant, qui 
réclamait beaucoup de conditions avanta- 
geuses, n'obtint que la liberté de la retraite 
pour la garnison et une voiture pour empor- 
ter ses propres bagages. « Vous avez chassé 
les défenseurs de Babocsa et de Berzencze 
au milieu de l'hiver sans pitié pour leur mi- 
sère, dit le grand vesir au négociateur de la 
capitulation : pourquoi donc voudriez-vous 
être traité avec plus de ménagements? » 
Après une telle déclaration la garnison au- 
rait dû rester dans la place ; quand elle en 
sortit elle fut égorgée au mépris de la foi 
jurée , et l'on fit sauter la forteresse. Ensuite 
on retourna vers le cours d'eau de Kanis- 
cha , et de là on alla camper sur le lac Ba- 
laton. Kaplan-Pascha fut envoyé en recon- 
naissance vers Egerszeg, et il rapporta 
que la garnison se disposait à évacuer la 
place en y mettant le feu. Ismail-Pascha, 
gouverneur de Bosnie, détaché en toute 
hâte, eut beaucoup de peine à sauver neuf 
canons et trente prisonniers moslims que U 
garnison avait laissés dans la précipitation de 
sa fuite. Le quartier-maître, Husein-Pascha , 
marcha contre Pœlœske avec deux compa- 
gnies de segbans crétois à cheval et mille Al- 
banais ; la garnison mit le feu à la place et se 
défendit vingt-quatre heures avec la plus 
grande valeur, dans une église où elle finit 
par périr au milieu des flammes. Là tomba 
le sandschakbeg de Dukagin avec plusieurs 
segbans. Les palanquesd'Egervar et de Ke- 
mendvar, après avoir été rendues par capi- 
tulation, furent détruites de fond en comble ; 
on traita de même Kapornak, que les habi- 
tants avaient abandonné volontairement. On 
prit des guides dans ce lieu et l'on se porta 
vers le Raab, pour aller camper en face de 
Kœrmend, sur la rive de ce fleuve. Gurdschi- 
Pascha, Ismail-Pascha et Kaplan-Pascha, qui 
menaient l'avant-garde, tombèrent sur un 
parti ennemi auquel ils tuèrent deux cents 
hommes. On échoua dans la tentative de pas- 
ser le Raab, que défendit Montecuccoli forti- 
fié par des troupes de la Confédération et 
des auxiliaires français. Les gentilshommes 
français saisirent avec ardeur cette première 
occasion de signaler leur courage contre les 
infidèles. L'adjudant-général Chàteauneuf, le 
chevalier Saint-Aiguan, furent tués ; le comte 



90 



HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN. 



de Sault et le marquis de Troiville reçurent 
des blessures graves (1). 

Pendant que le grand vesir était devant 
Zrinvar, le comte Souches à la tête de douze 
mille hommes avait marché contre le pascha 
de Neuhœusel, qui commandait à plus de 
vingt mille hommes du côté de Lewencz, l'a- 
vait attaqué à Saint-Benedict, à trois milles 
de la dernière ville , et complètement battu. 
Les ïatares et les Moldaves furent les pre- 
miers à s'enfuir , les autres suivirent [ 19 juil- 
let]. Toute l'artillerie avec les bagages tom- 
bèrent entre les mains des vainqueurs ; six 
mille Ottomans avec leur chef restèrent sur 
le champ de bataille ; trois Turcs seulement 
furent amenés vivants aux Autrichiens, qui 
exterminèrent encore cinq cents janitschares, 
coupés du gros des troupes de la Porte. Sou- 
ches poursuivit l'ennemi jusqu'à Parkany, 
où il entra triomphant. 

Après la chute de Zrinvar, Montecuccoli, 
dans l'ignorance complète du plan de l'en- 
nemi, ne sachant s'il marchait vers la ville 
de Raab, ou bien se dirigeait plus bas sur le 
fleuve du même nom , avait passé la Mur près 
de Neuhof [20 juillet], pour faire sa jonction 
avec les Allemands et les auxiliaires fran- 
çais, et protéger l'Autriche sur la rive gau- 
che du Raab, ainsi qu'il avait sauvé la Siyrie 
sur la rive droite de la Mur. Il avait atteint 
heureusement Kœrmend au moment où le 
grand vesir arrivait sur la rive opposée [26 
juillet]. Après avoir tenté vainement le pas- 
sage de ce fleuve, et canonné la ville sans 
plus de succès, Kœprili continua sa marche 
sur la droite du Raab, et Montecuccoli suivit 
ses mouvements sur la gauche. A Kœrmend 
était parvenue la réponse du prince de Lob- 
kowitz , duc de Sagan , à la lettre adressée à 
ce ministre par le grand vesir, en partant de 
Belgrad ; cette réponse était écrite depuis un 
mois, soit qu'elle eût été arrêtée en route 
par les événements de la guerre , soit qu'on 
l'eût antidatée. Le résident impérial Reninger 
et l'interprète Panajotti avaient suivi le camp 
du grand vesir; le premier, livré comme 
prisonnière la garde des janitschares, l'autre 
laissé en liberté pour remplir les fonctions de 



(1) Ortclius, p. 535; Monlccuccoli, 1. U, p. 75. 
Dscbcw. 



drogman de la Porte. Reninger fut obligé 
de contempler de ses yeux les villages livrés 
aux flammes, les femmes et les enfants em- 
menés comme de vils troupeaux , les têtes 
de ses compatriotes apportées devant la tente 
du grand vesir, pour être payées à raison de 
3 écus chacune. L'armée turque eut pour 
guide dans toute la campagne l'alaibeg de 
Kanischa, le renégat hongrois Garba. Le 
passage du Raab lut encore tenté en face de 
Csakany; mais les Impériaux repoussèrent 
vaillamment l'avant-garde de l'armée otto- 
mane [29 juillet]. Deux jours après, les deux 
aimées, s'avançant parallèlement, se trouvè- 
rent encore en face l'une de l'autre près du 
Saint-Gotthard,toujoursséparéesparleRaab. 
Montecuccoli fit des dispositions pour une 
bataille qui allait devenir inévitable (1). De 
son côté Kœprili prenait la réponse du duc 
de Sagan , conçue en termes vagues et gé- 
néraux , pour une occasion de nouvelles con- 
férences avec le résident impérial. Reninger 
fut appelé dans la tente du grand vesir, qui, 
pour éviter tout soupçon , avait rassemblé les 
chefs de l'armée ; et lui-même, au lieu de 
paraître, se tint caché derrière les tentures. 
Les vesirs et les beglerbegs, les gouverneurs 
d'Ofen, Alep, Damas, Rumili, Anatoli.l'aga 
des janitschares et celui des sipahis, le kia- 
jabeg et le reis efendi avaient vojx prépon- 
dérante dans cette dernière délibération sur 
la paix. Reninger reproduisit les propositions 
relatives à la destruction de Szekelhyd et de 
Saint-Job, ce qui provoqua le rire des digni- 
taires ottomans ; quand ensuite il demanda 
la restitution de Neuhaeusel, ils se mirent à 
rire de nouveau , et lui demandèrent ironi- 
quement s'il avait jamais entendu dire que 
les Ottomans eussent rendu volontairement 
une conquête aux chrétiens? Quand enfin il 
proposa que pour prévenir les irruptions une 
forteresse fût élevée sur le Waag, entre 
Neutra et Guta , Ismail-Pascha, gouverneur 
de Bosna, et l'aga des janitschares se levèrent 
pour aller en référer au grand vesir. Alors 
Kœprili parut dans l'assemblée , et signifia 



(1) Punti da osservarsi nella battaglia , publi- 
cati a di trenta di Luglio 16<3i, dans le journal de 
Montecuccoli et dans le Journal militaire, tom. n, 
p. 259. 






LIVRE L1V. 



91 



;omme dernière résolution au résident que 
a restitution de Neuhœusel était aussi im- 
possible que la destruction de Szekelhyd et 
ie Saint-Job ; que l'élévation d'une forteresse 

nr la rive droite du Waag ne serait admis- 
•ible que si de leur côté les Impériaux s'en- 
gageaient à ne pas relever le petit Komorn 
it Zrinvar ; relativement à Neutra , si cette 
jlace résistait aux armes ottomanes, il ne 
pouvait rien promettre; que Babocsa et Ber- 
:zencze, dont le résident avait demandé 
:ju'on ne relevât pas les ouvrages, étant si- 
iuées dans l'intérieur du pays, ne se trou- 
vaient pas dans le même cas que le petit 
Komorn et Zrinvar, établis immédiatement 
iur la frontière devant les portes de Ranischa. 
\u reste il ne voulut entendre nullement 
oarler du renouvellement de la paix de Sit— 
. atorok. La paix à conclure devait être assise 
mr des bases entièrement nouvelles , posées 
Dar la victoire et la conquête. Ainsi Reninger 
ut congédié; le lendemain il écrivit ses rap- 
ports [31 juillet] ; et le soir, au moment où il 
Ulait expédier son courrier, l'avant-garde 
.urque passa le Raab (1). 

Sur la frontière de Hongrie et de Styrie, au 
confluent de la Laufnitz dans le Raab, s'élève 
e couvept de Citeaux de Saint-Gottbard, 
mmortalisé par la grande bataille qui porte 
son nom. Le Raab coupe la vallée fertile, h- 
nitée des deux côtés par des collines douce- 
uent inclinées, et dont la largeur sur la rive 
gauche, où la lutte s'engagea, n'a pas plus 
ie deux mille pas. A une lieue au-dessus de 
Saint-Gotthard , sur la rive droite du Raab, 
jst situé le village de Siming ; et entre le 
couvent et cette commune le village de Win- 
disch, qui alors portait le nom hongrois de 
Ciasfalu. En face, sur la rive gauche, était le 
beau village deMoggers, centre de la bataille. 
La vue à l'orient se borne à la perspective de 
la vallée du Raab près de Saint-Gotthard; 
mais du côté de l'ouest s'ouvre un bien plus 
vaste horizon jusqu'au Hainfeld-kogel et au 
Gleicherberg-kogel, qui semblent des espè- 
ces de sentinelles avancées des Alpes de la 
Haute-Styrie , perdues au loin dans une 
teinte bleuâtre. Sur la rive droite du Raab 



(1) Rapport de Reninger, du camp de Sainl- 
GoUhard. 



se déployait l'armée ottomane, sur la rive 
gauche l'armée impériale ; les tentes du grand 
vesir couronnaient les hauteurs au-dessus de 
Windisch; celles de Montecuccoli étaient 
plantées en face au pied de la colline. En 
cet endroit le Raab n'a qu'une largeur de 
dix à quinze pas; entre Windisch et Mog- 
gers il forme une courbure, qui offrait la 
plus grande facilité aux Turcs pour le pas- 
sage, parce que les deux extrémités ren- 
trantes de l'arc pour les Croisés ne leur per- 
mettaient pas de présenter là un front assez 
étendu; au sommet de l'arc le grand vesir 
avait fait placer dans la nuit quinze pièces 
de campagne pour protéger le passage; 
quelques autres canons étaient en outre en 
batterie sur la colline; les troupes de la 
Confédération, qui formaient le centre de 
l'armée , étaient si peu sur leurs gardes 
qu'elles ne remarquèrent pas le mouvement 
des Turcs, qui passèrent le Raab et com- 
mencèrent à se retrancher sur la rive gau- 
che. Le lendemain matin à neuf heures, le 
grand vesir se porta sur le gué de la cour- 
bure avec toutes ses forces; trois mille si- 
pahis, sous les ordres d'Ismail-Pascha, ayant 
en croupe autant de janitschares, passèrent 
les premiers [1 er août 1664]. Les janitschares 
se retranchèrent à Moggers. Les troupes de 
la Confédération au sommet de l'arc furent 
culbutées , et s'enfuirent dans un tel dés- 
ordre que le comte Waldeck dut donner 
de son épée dans les reins aux officiers, et 
que le prince de Holstein , voulant ramener 
les escadrons avec Waldeck à la charge, fut 
à peine obéi de quelques cavaliers ; le maître 
de l'artillerie Fugger tomba frappé d'un 
coup de feu, le marquis de Durlach ne se 
sauva qu'avec peine, le marquis de Sulzbach 
ne put faire bouger le régiment de Schmid, 
le bataillon de Nassau fut taillé en pièces ; 
Nassau lui-même fut tué et Schmid blessé. 
Les Turcs n'étaient plus qu'à une portée de 
pistolet du camp des Confédérés et de la 
tente du margraf , et se trouvaient en pos- 
session du village de Moggers. Le prince 
Charles de Lorraine, à la tête d'un régiment, 
faisant alors l'épreuve de sa grandeur future 
sur les champs de bataille, tua de sa propre 
main le capitaine des gardes-du-corps du 
grand vesir, et les Ottomans furent re- 
poussés dans le demi-cercle de la rivière. 



92 



HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN. 



Le village de Moggers fut repris et brûlé. 
La force de l'attaque n'avait été dirigée que 
sur le centre de l'armée chrétienne. Monte- 
cuccoli accourut de la droite avec les régi- 
ments de Sparr, Tasso, Lorraine et Schnei- 
dau. prit les Turcs en flanc et les rejeta par- 
delà le Raab: des janitschares, qui s'étaient 
jetés dans les maisons du village, s'y dé- 
tendirent avec acharnement et s'y firent 
brûler plutôt que de se reudre. De nouvelles 
troupes franchissant la rivière, Montecuccoli 
fit dire au commandant des troupes fran- 
çaises formant l'aile gauche, au comte de 
Coligny, que maintenant le moment était 
venu de le soutenir, et Coligny lui envoya 
mille fantassins avec quatre escadrons de 
cavalerie, sous les ordres du duc de Lafeuil- 
lade. Alors arrivèrent aussi les régiments 
impériaux de Spick et de Pio, infanterie, et 
deRappach, cavalerie, qui rétablirent l'ordre 
de la bataille. Quand Kœprili vit avancer les 
Français, il dit : « Qu'est-ce que ces filles?» 
faisant allusion aux perruques poudrées dont 
ils étaient coitTes. Mais ces prétendues filles, 
sans se laisser effrajer par les hurlements 
d.-s Turcs, se mirent au pas de course, en 
criant : <r En avant ! en avant ! tue f tue ! » 
et les janitschares qui échappèrent a cette 
furieuse charge n'avaient pas encore oublié 
de longues années après ces terribles paroles 
des Français ni le nom de Fuladi qu'ils 
donnaient au duc de Lafeuillade 1 . Vers 
midi enfin les Ottomans firent mine de 
vouloir attaquer les ailes. Les grandes 
masses de cavalerie se portèrent sur l'aile 
droite les Impériaux , trois autres sur la 
gauche v les Français au-delà de la rivière. 
Mais en même temps, en deçà du Raab, en 
face du centre, se formèrent trois gros corps 
de cavaliers qui devaient se précipiter sur les 
troupes de la Confédération, tandis que les 
janitschares se retrancheraient sur la rive. La 
cavalerie turque resta sans mouvement une 
demi-heure à observer la mêlée, et laissa 
passer encore autant de temps pour des- 
cendre et franchir le Raab. menaçant ainsi 
d'une attaque sur deux points. A l'aile droite 
de l'armée impériale, les régiments de cava- 



(1) Vigneau, Lut présent de l'Empire ottoman, 
•p. 117. 



lerie de Montecuccoli et de Sporck. à la 
gauche, ceux des Français, s'élancèrent au 
devant des Ottomans qui allaient opérer leur 
passage; au centre, Montecuccoli délibéra 
une attaque commune avec les généraux. 
Déjà quelques-uns des chefs conseillaient la 
retraite, déjà les Français et les troupes 
de la Confédération avaient chargé leurs 
bagages, quand le généralissime leur repré- 
senta qu'une attaque rapide et bien combinée 
était l'unique moyen de salut. « La victoire 
ou la mort, » dit Montecuccoli aux chefs de 
l'armée, et ceux-ci répétèrent les mêmes 
paroles à leurs subordonnés. Le général de 
la cavalerie, Jean de Sporck, qui avait toute 
l'ignorance mais aussi toute la valeur héroï- 
que des guerriers des anciens temps, se pro- 
sterna la tête découverte et prononça cette 
prière à haute voix : <j Généralissime tout- 
puissant la -haut, si tu ne veux pas prêter 
assistance aujourd'hui à tes enfants les vrais 
croyants en Jesus-Christ , au moins ne secoure 
pas les chiens jde Turcs, et tu auras aujour- 
d'hui sujet de rire 1 .Aussitôt les trompettes 
sonnent la charge. Un cri de bataille sorti 
de tous les rangs de l'armée impénale frappe 
les Turcs de consternation 2 : à l'aile droite 
s'ébranlent les régiments de Spick, Pio. 
Tasso. Schneidau. Lorraine. Rappach: à la 
gauche les Français, au centre les troupes de 
la Confédération. Tout l'ordre de la bataille 
formé en demi-lune se porte rapidement sur 
les Turcs et les repousse dans la courbure 
du fleuve. Janitschares. sipahis. Albanais, se 
précipitent pèle mêle dans les flots du Raab. 
Plus de dix mille Musulmans sont tués ou 
noyés, parmi eux le gouverneur de Bosnie, 
Ismail-Pascha, beau-père du sultan, l'aga 
des janitschares et celui des sipahis, trente 
agas du grand vesir et son écuyer: enfin 
l'alaibeg de Kanischa , Fethi-Begsade 3 . If 
renégat Garba, qui avait guidé l'armée de 
la Porte V. Le massacre dura jusqu'à quatre 
heures après midi. Trente mille cavaliers, 
qui au-delà du fleuve étaient restés tran- 
quilles spectateurs du combat, prirent la 



I Iran, comte de Sporck, dans le Journal mili- 
taire autrichien, 1S20; VII e livraison, p. 211. 
; Montecuccoli . p. ~5. 
(3) Snbdet, fol. 57. 
[t] Rapport de Heninger. 



LIVRE LIV. 



93 



ùitc, abandonnant les vingt-cinq canons. 
tes vainqueurs prirent en outre quarante 
Irapeaux. Le butin fut grand en harnais 
l'argent et d'or, en sabres et en poignards 
garnis de pierreries, en riches vêtements, en 
i-hâles de l'Orient. Le lendemain matin 
vlontecuccoli fit rendre grâces à Dieu et à la 
>ainte-V<erge, et chanter un Te Deum lau- 
lamus, au lieu même où une chapelle con- 
serve encore aujourd'hui le souvenir de la 
'plus grande et de la plus éclatante victoire 
?n rase campagne que des troupes chi- 
liennes eussent remportée depuis trois siè- 
cles sur les Ottomans. 

; Aprèsla bataille de Saint-Gotthard le grand 
'/esir était allé camper à Vasvar (Eisenburg), 
')ù, le 10 août, il signa la paix en dix articles ; 
^troisjours après, il échangea les actes dans 
e plus grand secret (1). Jusqu'à la ratifica- 
tion l'Empereur n'était point obligé de sus- 
pendre les hostilités. Cette paix était en effet 
oute nouvelle, et ne renouvelait en aucune 
açon celle de Sitvatorok dont le grand vesir 
n'avaitpas voulu entendre parler. La Transyl- 
vanie serait évacuée par les Turcs comme 
aar les Impériaux ; Apafy était reconnu par 
•'Empereur et par le sultan comme prince de 
Transylvanie, et devait continuer à payer le 
■ribut accoutumé à la Porte. Des sept comi- 
.ats hongrois situés entre la Transylvanie et 
'a Theysz, trois devaient appartenir àl'Em- 
bereur; les quatre qui avaient été enlevés à 
Sakoczy restaient aux Ottomans. Novigradet 
Seuhœusel demeuraient en la possession du 
iultan, Szekelhyd en celle de l'empereur, 
qui aurait toute liberté de fortifier Lewencz, 
schinta , Guta, Neutra, et de construire un 
nouveau fort sur le Raab entre Schinta et 
: iuta. Les habitants du pays sur la Gran , le 
Waag, la Neutra jusqu'à la Marche, lesHei- 
luques libres ne devaient pas être tenus de 
'rendre hommage aux Turcs ; les courses de 
pillards étaient interdites de part et d'autre. 
Xeu-Zrinvar n'était pas relevé. Les deux 
parties contractantes devaient s'adresser des 
'imbassadesextraordinaires, avec des présents 
d'une valeur de 200,000 florins (2) pour ra- 

(1) Dans le camp non loin de Marzelli, le 14 
îoùt, rapport de Reninger. 

(2) Rapport de Reninger, du 15 août 1664 , du 
camp de Weiien. 



tifier la paix, et tous les autres points des 
traités antérieurs qui n'étaient point expres- 
sément changés par les "stipulations actuelles 
conservaient leur pleine vigueur. Malgré cela 
la victoire de Saint-Gotthard était bien plus 
avantageuse pour la Porte que pour l'Autri- 
che, qui perdait Zrinvar, cause de toute la 
guerre et l'importante place-frontière d'Uj- 
var. Le grand vesir s'était avancé au-delà de 
Neuhaeusel , probablement pour diriger une 
entreprise sur Neutra , quand la nouvelle 
de la ratification de la paix arrivée de 
Vienne (1) fit rentrer l'armée dans ses quar- 
tiers d'hiver [27 septembre 1664]. Reninger, 
qui présenta en audience solennelle l'acte de 
la paix conclue par lui (2), reçut une pelisse 
d'honneur et un beau cheval garni de riches 
harnais. La ratification turque fut portée à 
Vienne par le kapidschi Jusuf, qui entra dans 
la capitale du monarque autrichien avec une 
fuite nombreuse. Vers la fin d'octobre les 
troupes du grand vesir se mirent en mouve- 
ment pour gagner leurs quartiers d'hiver de 
Belgrad ; le fils du chan tatare, en prenant 
congé, reçut une pelisse de martre zibeline, 
un sabre garni d'or et un carquois. Les T;>- 
tares avaient rendu de bons services surtout 
dans la marche de Saint-Gotthard à Stuhl- 
weiszenburg; plusieurs avaient attelé leurs 
chevaux pour tirer les canons à travers des 
terrains marécageux : d'Ofen fut envoyée à 
Constantinople la tête du beglerbeg d'Adana, 
Tschatra -Patraoghli-Ali-Pascha ; le gouver- 
nement d'Ofen fut conféré à Gurdschi-Mo- 
hammed-Pascha , Husein eut celui d'Alep. 
A Andrinople les mouvements du grand vesir 
sur le Raab avaient fait ordonner une illu- 
mination pendant une semaine; mais le 
troisième jour, à la nouvelle de la défaite de 
Saint-Gotthard toutesces réjouissances furent 
contremandées. Aussitôt qu'arriva l'avis de la 
conclusion de la paix par le grand vesir à 
Vasvar, la ratification fut expédiée sans re- 
tardât, pour effacer la mauvaise impression 



(1) Rapport de Reninger, du 1" oct. 1664. sur 
la ratification présentée en audience solennelle In 
27 septembre , et Tradnzione délia ratiGcozicne di 
s. Maomelto IV, délia pace falta nel campo mrro a 
Vasvar, 10 agosto , cl dans l'inscha du reis-ef. nili 
Mol.ammed, n" 6. 



94 



HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN. 



de la triste fin de la campagne, on arrêta une 
partie de chasse à Janboli ; le kaimakam Kara- 
Mustafa, beau-père du grand vesir, accom- 
pagnant le sultan , fut remplacé dans ses 
fonctions par le vesir Jusuf. Ces sortes d'ex- 
péditions ayant été considérées sous Moham- 
med IV, passionné pour de tels plaisirs, avec 
autant d'importance par les historiens que de 
véritables campagnes militaires, il nous sera 
permis de suivre pour cette fois le sultan 
courant après le gibier le long des rives de 
la Tundscha. 

Le sultan sortit par la porte de Tekke 
[-20 octobre 1664], accompagné par le kai- 
makam et le mufti jusqu'à Taschlik, où il les 
congédia. Il passa la nuit à Tschœlmekkoï 
(Hafendorf), dans le palais nouvellement 
construit ; ensuite il coucha successivement à 
Degirmenderesi , Kisilaghardsch-Jenidsche 
et Funduklu, où onze têtes de la bande du 
brigand Siwribuluk-Baschi furent jetées de- 
vant sa tente. Le quatrième jour il logea 
dans le palais des princes tatares à Janboli ; 
et, apprenant que le grand vesir ramenait les 
troupesilansles quartiers d'hiver, il lui adressa 
un chatti-schérif conçu dans les termes de la 
plus haute bienveillance, en y joignant une 
pelisse et un sabre d'honneur. Le sultan resta 
six jours à Janboli. Ensuite on alla faire une 
grande chasse au rabat. 

De Tausli le sultan se rendit à Ismila, 
et le soir il revint encore en chassant. Le 
kaimakam, qui était venu à Janboli annoncer 
l'arrivée de plusieurs têtes de brigands de 
l'Asie - Mineure à Andrinople, jouit encore 
de la faveur d'accompagner le sultan. Le 12 
novembre, le Grand-Seigneurse mit en marche 
au bruit des trompettes et des cimbales, ré- 
cita la prière du matin à Seirandschik et fit 
usage des bains chauds d'Aidos. Après avoir 
l>arcouru le canton en chassant , il revint à 
Janboli. Le kiaja du sérail reçut mille coups 
de bâtons sur la plante des pieds pour avoir 
irrité le sultan au plus haut degré, en se per- 
mettant de chasser sans l'ordre du maître. 
. Le lendemain le kaimakam lui apprit que le 
mutesellim de Selefke s'était emparé du fa- 
meux chef de bande Erdehanoghli et l'avait 
envoyé avec un autre individu. Le supplice 
du brigand eut lieu en présence du sultan. 
Le vendredi Mohammed récita sa prière à 
Seirandschik , dans la mosquée contruite par 



Suleiman. Le lendemain on chassa encore à 
Ssarikis, et après vingt cinq jours de cet 
exercice dans le canton de Janboli, en cinq 
campements de nuit à Osmanli, Paschakoji, 
Derekoji, Kara Hansalu, l'on gagna Kirkki- 
lise. Là le nouveau favori Mustafa offrit au 
sultan des chevaux arabes de noble race. 
Arrivé à Andrinople, le sultan, sur la propo- 
sition du grand vesir, nomma de suite Kara- 
Mohammed Aga , ancien odabaschi des bos- 
tandschis , ambassadeur extraordinaire à 
Vienne [24 novembre 1661-]. On lui donna 
le rang de beglerbeg de Rumili et la somme 
de 800,000 aspres pour ses frais de représen- 
tation. Il baisa la main du sultan et dut partir 
aussitôt. Il fut chargé d'offrir en présent à 
l'Empereur un panache de héron retenu par 
une agrafe de diamants, une grande tente 
avec un seul pilier, vingt tapis, dont cinq de 
Perse, cent pièces de mousseline, quarante 
pièces d'étoffe , deux cent cinquante livres 
d'ambre, douze chevaux de main, et deux 
autres chargés de tout l'attirail usité aux jours 
de grand diwan. Sa suite était composée de 
cent cinquante personnes, parmi lesquelles 
cinquante fonctionnaires en titre. Entre tous 
se distinguait le fameux voyageur Ewlia, qui 
de Vienne poussa ensuite ses courses à Dùn- 
kerque, Amsterdam , en Suède, en Bohême, 
en Pologne, en Russie, en Krimée, etne re- 
vint à Constantinople qu'au bout de quatre 
ans (1). 

Avant de décrire l'entrée des deux ambas- 
sadeurs extraordinaires à Vienne et à Con- 
stantinople, un an après la conclusion de la 
paix de Vasvar, qui parut ainsi recevoir sa 
consécration dernière, il nous reste à men- 
tionner rapidement quelques événements ar- 
rivés dans l'intérieur de l'empire pendant la 
dernière année de la guerre et dans le cours 
de celle qui la suivit. Le plus remarquable 
est une grande insurrection militaire au 
Kaire : le beglerbeg Mohammed Beg, envoyé 
naguère à Constantinople , était revenu 
comme defterdar d'Egypte avec le nouveau 
gouverneur Orner- Pascha, et il exerça en 
cette qualité un pouvoir illimité, même sur le 
gouverneur, qui se vitcontraintde complaire 
à ses caprices. Orner Pascha prit le parti de 



(1) Ewlia, I. !, fol. 73; 1. 38. 



LIVRE LIV. 



95 









se concerter avec Oweis-Beg. Celui-ci, ancien 
coupeur de bois du sérail, était venu en 
Egypte avec l'eunuque Nesir, expulsé du sé- 
rail, et il commença l'édifice de sa fortune en 
gardant 10,000 ducats que l'eunuque lui avait 
confiés en dépôt. Parvenu au grade d'aga des 
silihdars, il avait maintenant une part impor- 
• tante dans l'administration des affaires au 
Kaire. Oweis conseilla au gouverneur d'é- 
loigner le defterdar en lui conférant le gou- 
vernement de Dschidda ; Mohammed -Beg, 
avec quelques officiers des troupes excitées 
par lui , parut dans le diwan et réclama la 
vengeance du sang sur Oweis, qui avait tué 
un de ses frères d'armes nommé Osman. Les 
agas des troupes forcèrent le gouverneur à 
ordonner la mort d'Oweis. Deux kiajas furent 
blessés par les mutins, puis étranglés; un 
troisième fut banni , et tout s'accomplit au 
nom du gouverneur contraint à donner des 
ordres en conséquence. Sur le rapport adressé 
au grand vesir, un chatti-schérif déclara qu'il 
fallait laisser la justice suisreson libre cours. 
Le gouverneur manda le jeune Mahmud, fa- 
vori du defterdar, invita également ce der- 
nier à se rendre au palais, parce qu'il avait 
à s'entretenir d'affaires seul avec lui. Mo- 
hammed vint avec Mahmud ; le pascha leur 
fit présenter le café, la pipe et le sorbet, mais 
ses gens les coupèrent en morceaux au mo- 
ment où ces hôtes prenaient congé de lui 
[2 septembre 1CG5]. Les agas rassemblèrent 
leurs soldats au nombre de mille dans la 
mosquée du sultan Hasan, et mandèrent aux 
begs qu'il leur fallait renverser le gouverneur 
et investir l'un d'eux des fonctions de kai- 
makam. Les begs s'y refusèrent et finirent 
par persuader aux agas de commencer par 
déposerle gouverneur. Les agas s'attaquèrent 
donc au pascha, qui. pour sa justification, in- 
voqua le chatti-schérif. Les mutins se sépa- 
rèrentjmais, quatre jours après,ils s'établirent 
près de la porte de fer, dans la mosquée de 
Moeijed. De son côté le pascha convoqua les 
vingt-quatre begs en diwan, leur fit lecture 
du chatti-schérif, et il fut résolu que l'on 
adresserait une proclamation aux troupes en 
les sonsmant de livrer cinq des meneurs. Les 
soldats répondirent : « Nous périrons tous 
plutôt que de céder à ce qu'on demande! » 
Alors le gouverneur nomma Bakladschi-Mo- 
hnmmed serdar contre les rebelles. Celui-ci 



attaqua la mosquée du sultan Moeijed par 
quatre côtés, fil amener des canons près de 
la porte de Suweila, et ordonna d'ouvrir le 
feu. Les rebelles, réduits à capituler, se reti- 
rèrent ; à la sortie de la mosquée on saisit 
ceux qui étaient signalés ; ils furent exécutés, 
et leurs têtes envoyées à la Porte. Sulfikar, 
l'un des premiers begs, soupçonné de com- 
plicité dans la révolte , fut emmené vivant à 
Constantinople, où les instancesdu kaimakam 
ne purent le soustraire à la sentence de mort 
prononcée par le sultan. 

Des habitants de Chypre s'étaient plaints 
de la conduite inique de leur gouverneur 
Ibrahim-Pascha. Le chambellan envoyé pour 
examiner les faits, rédigea un rapport favo- 
rable au prévenu; mais le juge d'Atalia en 
démontra la fausseté ou les erreurs. Ibrahim- 
Pascha fut appelé à Andrinople, renfermé 
entre les portes du sérail , puis livré au bour- 
reau. Son successeur, Dersi-Ibrahim-Pascha, 
provoqua encore les griefs des habitants et 
du juge de Chypre. Le grand écuyer (Basch- 
Silaschchor), chargé d'une enquête sur la 
conduitedu pascha, le déclara innocent ; celui- 
ci recouvra sa liberté, mais fut remplacé par 
Abdul-Kadir, l'un des begs de la flotte. Les 
Chypriotes furent condamnés à une amende 
de 36,000 piastres, dont la moitié dut êtie 
supportée par les troupes de l'île, et le reste 
tomba sur les sujets. 

Des faits analogues se passèrent à Chios, 
où le kaimakam avait délégué un commis- 
saire pour examiner les griefs des habitants 
contre leur gouverneur. Pour plaire au pas- 
cha le commissaire arrêta le molla de l'île; 
mais, un second commissaire ayant rendu 
compte de cet acte, le premier à son retour 
fut étranglé. Les querelles des Latins et des 
Grecs à Chios préparèrent des fruits plus 
abondants à recueillir pour la convoitise du 
kaimakam Kara Mustafa. Ignace Neochori, 
métropolitain grec de Chios, né dans celte île, 
doué d'une intelligence ardente et subtile, 
habile artisan d'intrigues, obtint un ordre de 
la Porte qui retirait la juridiction à l'évêque 
catholique de Chios pour l'attribuer exclusi- 
ment au métropolitain grec, et donnait en 
même temps aux Grecs les églises des La- 
tins (1). L'évêque catholique, accompagné 



(1) Iivcaut, Hïst. de l'ctat pCscnt de l'Église 



9G 



HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAX. 



de dix des principaux prêtres, se rendit au- 
près de la Porte pour exposer ses griefs; 
mais fomme il prit par Constantinople, le 
Grec le devança à Andrinople et représenta 
les catholiques comme des alliés secrets des 
Vénitiens. Le kaimakam tira des Grecs 
4 .000 écus, des Latins 7,000, promettant aux 
uns et aux autres une décision favorable. 
Dans le diwan il attribua quelques églises 
aux Grecs, d'autres aux catholiques, mais 
renvoya l'examen ultérieur de l'affaire comme 
douteuse au pascha et aux mollas de Chios , 
auxquels ensuite il expédia l'ordre de mettre 
les Grecs en possession de toutes les églises 
latines dont les catholiques ne jouissaient 
pas depuis plus de soixante ans. Les catho- 
liques perdirent ainsi plus de soixante 
temples. 

Pendant la guerre de Hongrie et dans 
l'année qui la suivit, les pirates d'Alger s'é- 
taient montrés plus menaçants que jamais, 
et s'étaient fait châtier en quelque sorte par 
la France. Alger, Tunis et Tripoli , de l'agré- 
ment de la Porte, avaient conclu avec l'An- 
gleterre un traité dans lequel il avait été dé- 
claré que, dans le cas de violation des condi- 
tions de la part d'Alger, l'Angleterre aurait 
le droit de venger son injure sans que par 
là il fût porté atteinte à la bonne intelligence 
entre l'Angleterre et la Porte; ce qui attes- 
tait à la fois l'orgueil des états barbaresques 
et l'impuissance du Croissant. Le consul gé- 
néral anglais à Smyrne, Rycaut, avait porté 
à Tunis, Tripoli et Alger , la ratification du 
traité arrêté avec ces trois régences; mais 
dans la dernière le diwan ne \oulut pas re- 
connaître le principe de droit maritime an- 
glais d'après lequel le pavillon couvre la 
marchandise. Des réclamations écrites furent 
adressées à ce sujet au roi d'Angleterre , et , 
deux ans plus tard les hostilités recom- 
mencèrent contre le pavillon anglais (I). La 
guerre fut plus sérieuse contre la France, qui 
jusqu'au commencement duxvn* siècle avait 
entretenu les meilleurs rapports avec Alger. 
Seule de toutes les puissances maritimes, la 
France avait quelques possessions sur la côte 



grecque et arménienne . traduite par Rosenioml. 
Alidcllebourg, 1G92. p. 312. 
(1) Rycabt, dans Knolles. 



septentrionale d'Afrique, entre autres le 
château appelé Bastion de France , quelques 
bandes de territoire, capo Negro , capo di 
Rosa, ainsi que la Calle. Les débats, accom- 
modés par un traité ménagé sous la média- 
tion de la Porte [1628] (1), éclatèrent de 
nouveau, et la valeur des prises faites dans 
la première année de la régence d'Ibrahim 
par les Algériens, sur plus de quatre-vingts 
bâtiments français, doit avoir monté à plus 
de quatre millions. Le corsaire Ali-Picenino 
attaqua le Bastion de France et emmena les 
habitants au nombre de trois cent sept en es- 
clavage à Alger, où ils ne furent rendus à la 
liberté que par suite du traité conclu dans la 
même année [16i0]. Depuis le commence- 
ment de ce siècle Alger avait essayé ses 
forces sur mer, en envoyant ses pirates faire 
des descentes dans les îles les plus éloignées, 
à Madère, en Islande, en Irlande, d'où ils 
enlevèrent beaucoup d'habitants. Le nombre 
des esclaves chrétiens dans le seul état d'Al- 
ger montait de dix à vingt mille. Quarante à 
cinquante vaisseaux de quarante à cinquante 
canons étaient montés chacun par trois à 
quatre cents pirates. Les prisonniers hollan- 
dais étaient pendus pour la plupart , les Es- 
pagnols étaient brûlés à petit feu ; les mal- 
heureux qui conservaient la vie subissaient 
des traitements atroces. En 1G55 des flottes 
anglaises et hollandaises , commandées par 
Black et Ruyter, contraignirent Alger à bri- 
ser les fers de leurs nationaux. Buyter donna 
la chasse à tous les corsaires d'Alger, de Tu- 
nis, Tripoli et Tétuan; il se proposait de 
porter le feu dans le port d'Alger , mais les 
tempêtes déjouèrent ses projets. La paix 
fut conclue avec la Hollande un an avant la 
signature du traité avec l'Angleterre, dont 
il a déjà été question. La Hollande aurait 
voulu, d'accord avec l'Espagne, la France et 
l'Angleterre , mettre fin à la piraterie ; 
mais ses vues ne furent point adoptées par 
ces puissances. Quand les pirates algériens 
inquiétèrent les côtes de Provence, la France 
envoya le duc de Beaufort . amiral , avec une 
flotte , qui , après un combat naval vaillam- 
ment soutenu , s'empara de quelques bâti— 



(1) Ivolicns sur l'état (l'Alger. I. n . p. '771; 
venez aussi i'Hisloire de ia Earbarie, I. i, p. 55. 



LIVRE I.IV. 



97 



rnents corsaires, et donna la chasse aux 
autres (1). En même temps la France résolut 
de fonder une colonie dans le voisinage de 
Bugia, et dans ce but établit douze mille 
personnes à Gigeri (2). A Alger un diwan l'ut 
tenu à l'occasion du danger dont on allait 
être menacé par le voisinage si proche de 
l'établissement français. Il fui décidé que l'on 
détruirait la forteresse dont la construction 
occupaiten ce moment les Français. Une nuit 
troisgalèressortirentduportd'Alger, et quel- 
ques milliers d'hommes marchèrent par terre 
contre Gigeri. Le château , assiégé dans les 
règles, fut emporté d'assaut ; toute la popu- 
lation de la nouvelle colonie passa sous le 
tranchant du sabre, à l'exception de huit 
cents personnes, réservées à l'esclavage (3). 
Les Algériens voulaient anéantir la place ; 
les abases (soldais marins) s'y opposèrent, 
non-seulement à cause de la perte énorme 
qui en résulterait, mais encore parce que 
la plupart avaient leurs habitations dans ce 
canton. Il fut convenu ensuite qu'eux-mêmes 
supporteraient les frais de garnison, et se 
chargeraient de défendre la forteresse. Alors 
les noms de Ruyter et de Beaufort répan- 
daient l'effroi dans ces parages. En exécution 
pu traité conclu le 25 décembre 16G5 par le 
duc de Beaufort avec le dey de Tunis 1 , en 
vingt-neuf articles, le chevalier d'Arvieux fut 
envoyé dans cette régence. D'Arvieux et Ry- 
■aut, consuls généraux à Smyrne, le premier 
aour la France, le second pour l'Angleterre, 
il chargés tous deux de missions extraordi- 
laires auprès des états barbaresques, en con- 
séquence de traités conclus, ont laissé sur le 
Levant deux des ouvrages les plus utiles, les 
)lus riches en connaissances des choses, 
les hommes et des lieux. 
: A Andrinople, le sultan se livrait toujours 
mx plaisirs de la chasse, ou bien passait 
ion temps à voir des tours de saltimbanques, 
es exercices de ses pages. Toutefois son 
îttention se détourna sur l'exécution d'un 
îsprit fort, qui eut lieu à Constantinople, 
m ^ertu du fetwa du juge de la ville, en 
'absence du mufti. Mohammed-Lari , d'ori- 
;ine persanne, à ce qu'il paraît, niait le ju- 



(1) Notions sur l'état d'Alger, p. 703. 

(2) Subdet , Toi. 59. 

(3) Le même , fol. 60. 
TOM. ni. 



gement dernier, la nécessité de la prière 
récitée cinq fois le jour et des jeûnes; le juge 
de Constantinople, « ferme dans la foi mais 
faible de lumières, plus versé dans la calli- 
graphie et la musique que dans la science 
de la loi , prononça une sentence de mort 
dont l'exécution devait fortifier l'honneur de 
la loi et de la foi [24 février 1665] (1). » Peu 
de temps après, le marchand de lait Beschir, 
accusé de partager les doctrines d'Hamsa , 
l'apôtre des Druses, fut exécuté. Le sultan, 
qui avait chargé tout récemment Abdi, page 
de la chambre intérieure, signalé par sa 
plume , d'écrire les événements de son règne, 
lui présenta lui-même l'acte judiciaire relatif 
à l'exécution de Lari , pour qu'il le consignât 
dans ses annales. Les rapports établis au suj et 
des fonctions d'Abdi entre le page et le sul- 
tan peuvent donner une idée assez exacte 
du caractère de Mohammed IV. Un jour ce 
monarque tout-puissant racontait au page , 
pour qu'il en tînt note dans son histoire , que, 
poursuivant un lièvre , il avait rencontré une 
vache en travail ; qu'il avait attendu sa déli- 
vrance , et qu'ensuite il avait persuadé au 
paysan propriétaire de la vache de se faire 
moslim, et qu'il l'avait nommé kapidschi. 
Une autre fois qu'il avait chassé une panthère 
avec un verrat, il lui demanda s'il avait si- 
gnalé ce fait , et lui ordonna ensuite en plai- 
santant de le consigner dans l'histoire de son 
règne. Une autre fois encore, Abdi lui ayant 
présenté pour les ablutions du savon sur 
un plat d'argent, Mohammed prit le savon , 
puis le replaça sur le plat, et dit : « Je n'ai 
tenu ce savon dans la main que pour te com- 
plaire : va et inscris une telle bienveillance 
dans l'histoire (2). » Il lui adressa une obser- 
vation de ce genre dans une visite qu'il dai- 
gna lui faire quelques jours après, alors 
qu'Abdi était au lit (3). « Qu'as-tu écrit au- 
jourd'hui? » demanda-t-il un jour, et Abdi 
ayant répondu qu'il ne s'était rien passé de 
remarquable, le sultan lança sur lui son 
dschirid , le blessa et dit : « Maintenant tu 
as matière à écrire ; » et Abdi n'a pas manqué 
de consigner ce fait (4). Souvent Moham- 

(•1) Raschid, 1. i, fol. 24. 

(2) An 1074 (1663), Abdi, fol. 47. 

(3) Abdi , fol. 4S. 

(4) Le même , p. 46. 



93 



HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN. 



med IV écrivait de sa propre main des évé- 
nements dont Abdi ne savait rien. Pour la 
traduction en turc de la fameuse Kaszide- 
Lamije, hymne composé par Kaab-Ben- 
Soheiren l'honneur des Prophètes, qu'Abdi 
avait présenté au sultan , celui-ci lui donna 
trois lampes ; une autre fois il lui fil présent 
d"un plat d'argent. Le jour où Abdi déposa 
son œuvre aux pieds du sultan , le médecin 
de la cour, Ssalih-Efendi, présenta son traité 
de médecine, intitulé te But de la Déclara- 
tion , l'un des plus fameux de ce genre chez 
les Ottomans. Trois jours après , le sultan 
demanda au mufti Jahja-Efendi, au scheich 
prédicateur Wani-Efendi, et au médecin 
Ssalih-Efendi , pour la tesbih ( prière extra- 
ordinaire duns les nuits du mois de jeûne) , 
de lui composer une nouvelle formule [7 
avril 1665]. Huit jours après l'hommage de 
sa traduction , Abdi fut chargé de rédiger un 
chronogramme, qui fut écrit par le calligra- 
phe Teknedschisade, et suspendu dans la 
salle d'audience nouvellement restaurée, en 
face du trône impérial. Le sultan, qui voulait 
aussi avoir des inscripiions au-dessus des 
portes, ordonna au page Abdi de lui en sou- 
mettre quelques-unes ; ceiui-ci lui proposa 
trois versets du koran , qui obtinrent la haute 
approbation du maître. En conséquence, on 
lit au-dessus de la porte conduisant du harem 
à la salle d'audience : « Dieu ordonne l'équité 
et la bienfaisance (1) ; » sur le mur en face 
de la porte , a Bénis ceux qui étouffent la 
colère et pardonnent aux hommes (2) , » et 
en dehors de la salle d'audience , au-dessus 
de la porte par laquelle entraient les vesirs : 
« vous qui croyez , obéissez à Dieu , au 
prophète et au Souverain (3) ! » 

Cette fois au printemps , le sultan se rendit 
à Demitoka ; la veille il avait escorté avec 
toute la cour , jusqu'à Timurtasch , la sultane 
Chaszeki, qui s'était mise en route en grande 
pompe, d'Andrinople pour le même lieu. A 
Kapidschikoi , le dernier village avant De- 
mitoka , le sultan daigna prendre son repas 
dans la maison d'un simple particulier. De 
Demitoka il se transporta à Feredschik ( le 



(1) Suit, 1. ivi, v. 92. 
(2J Sure, 1. m, v. 128. 
(3) Sure, 1. îv, v. 61. 



Doriskos d'Hérodote). De ce dernier lieu, il 
visita les bains chauds, établis vers la mer, 
et le couvent de ÎNefsbaba, situé sur un roc 
élevé. Puis il se mit à chasser sur les rives 
de la Marizza. Il conféra au kaimakam Mus- 
tafa le gouvernement de Ba»dad , et fit pré- 
sent d'une tabatière au mufti. Le courrier 
du chan de Krimée, qui apporta la nouvelle 
d'une victoire remportée sur les Cosames, 
dont cinq mille étaient restés sur le champ 
de bataille , fut gracieusement accueilli. A 
son retour à Andrinople , ayant appris qu'un 
lutteur et un bostandschi avaient eu l'au- 
dace de lutter dans le harem, au milieu des 
pages, le sultan les fit pendre tous deux. 
Le grand vesir revenait de Hongrie : on 
envoya au-devant de lui jusqu'à Dschisr le 
chambellan Mustafa-Aga, chargé de lui 
présenter un chatti-schérif conçu dans les 
termes les plus flatteurs, des plumes de 
héron, des pelisses, des chevaux et une 
chaîne d'or. Cet officier du palais fut reçu ' 
lui-même par les vesirs , les émirs et les offi- 
ciers des sipahis et des janitschares , qui 
sortirent du camp à cheval pour lui faire 
honneur; le grand vesir sortant de sa tente 
s'avança jusqu'à l'étendard , et il combla 
de présents le messager impérial. Quatre 
jours après , le 12 juillet 1665, Ahmed-Kœ- 
prili remit la sainte bannière entre les mains 
du sultan. Dans une vaste tente dressée à 
cet effet, le grand vesir reçut les félicitations 
de la cour et des ministres pour sa campagne 
victorieuse, et il présenta devant l'assemblée 
les deux janitschares qui avaient escaladé 
le premier et le second les murailles d'Ujvar. 
Le sultan s'entretint long-temps avec ces 
deux braves, leur plaça des insignes d'hon- 
neur sur leurs bonnets et leur assigna sur 
la douane d'Erserum un traitement quoti- 
dien de 70 et de 50 aspres de retraite. Le 
favori Mustafa reçut les sandschaks de Tire 
et de Magnesia comme argent d'orge ; le 
defterdar Ahmed fut revêtu du titre de vesir. 
Le chambellan Karakasch fut chargé de 
présider en qualité de commissaire au ré- 
tablissement des murs de la place-fronlière 
de Wan , renversés par un tremblement de 
terre. Le sultan quitta Andrinople pour re- 
gagner la capitale, mais en passant par les 
Dardanelles et Gallipoli, afin d'inspecter les 
nouveaux châteaux et reconnaître un nou- 



LIVRE LIV 



on 



veau canton pour la chasse. Les étendards 
furent plantés dans la plaine du Pasclia ; une 
semaine après, on se miten route ; on marcha 
sept jours tout en chassant; on se reposa 
deux jours et l'on atteignit Gallipoli. A Bu- 
lair, le sultan visita le tombeau de son aïeul, 
le prince Suleiman, conquérant de Gallipoli 
et de la rive européenne de l'Hellespont, et 
il fit renouveler le drap mortuaire ainsi que 
le turban posé sur le cercueil. A Gallipoli, 
il alla aussi s'incliner près des restes de Jasid- 
sohisade-Mohammed-Efendi, l'un des plus 
anciens écrivains mystiques des Ottomans, 
auteur de la Mohammedije, en neuf mille 
distiques. Il inspecta les anciens et les nou- 
veaux châteaux des Dardanelles, puis revint 
versConstantinople; il se rendit d'abord au 
palais de Daud-Pa^cha , et, deux jours après, 
fit son entrée so'ennelle dans sa capitale. La 
nouvelle mosquée de la sultane Validé , à la 
porte des Juifs et du marché aux poissons, 
qui avait été commencée par l'aïeule de 
Mohammed, la Validé Kaesem, puis, après la 
mort de cette princesse , poursuivie sous le 
nom de Sulmije (la sombre), était restée 
inachevée , fut maintenant entièrement ter- 
minée sous le nom d'Adlije (la juste), et 
consacrée par la prière solennelle en pré- 
sence du sultan , de toute la cour et du mi- 
nistère. La magnificence des présents qu'en 
cette occasion la Validé fit au sultan , le 
nombre des pelisses et des bourses distri- 
buées , surpassèrent tout ce que l'on avait 
vu jusqu'alors en semblables circonstances. 
Après que le sultan suivi de toute sa cour fut 
entré dans le sérail , la Validé en sortit avec 
une escorte non moins complète et non 
moins pompeuse; de l'argent fut jeté aux 
pauvres. 
Dix jours après la consécration de la mos- 
uée de la sultane Validé, l'ambassadeur 
xtraordinaire de l'empereur, le comte Wal- 
her de Leslie , feld-maréchal , commandant 
upérieur de la frontière de Sclavonie, qui 
vait déjà complimenté le sultan à Andri- 
ople, eut son audience de congé [10 no- 
embre 1665 ]. Aucune des six grandes am- 
assades antérieures envoyées de Vienne , 
epuis la paix de Sitvatorok , n'avait égalé 
elle de Leslie pour le nombreux personnel 
e la suite , la magnificence de la pompe et 
la richesse des présents dont la valeur s'éleva 



à 200,000 florins. Le résident nommé pour 
représenter l'empereur après le départ du 
comte de Leslie, le Milanais Casanova , était 
allé déjà au-devant de l'ambassade , jusqu'à 
Bflgrad. Le 1" août, Leslie fit son entrée 
officielle à Andrinople; le 5, il avait été reçu 
en audience par le sultan avec cent trente 
personnes de sa suite ; à cause de la présence 
du sultan , il n'avait pu faire battre le tam- 
bour, ni déployer de bannière ; mais à Con- 
stantinople, où il entra un jour avant le 
souverain , les tambours, les fifres, les trom- 
pettes et les timbales annoncèrent bruyam- 
ment sa marche, et l'étendard impérial, 
portant d'un côté l'aigle menaçant, de l'au- 
tre l'image de la sainte Vierge, se déploya 
fièrement dans les airs. Avant l'arrivée du 
sultan l'ambassadeur fut traité par le kaima- 
kam ; ensuite le grand vesir lui donna une 
fête sur la côte asiatique du Bosphore. Leslie 
visita le mufti , et obtint comme résultat le 
plus important de son ambassade deux fer- 
mans, l'un en faveur du commerce , l'autre 
pour le libre exercice de la religion des prê- 
tres catholiques ; mais il demanda vainement 
la restitution des saints lieux de érusalem, 
arrachés par les Grecs aux catholiques, et la 
délivrance sans rançon de plusieurs prison- 
niers importants, parmi lesquels se trouvait 
un comte Esterhazy. Leslie ne fut pas plus 
heureux dans ses efforts pour appuyer l'en- 
voyé transylvanien Christophe Paskoet l'am- 
bassadeur Michel Czermeny , qui ne purent 
oblenir le redressement des griefs du pays, 
ni la diminution du tribut; il leur tallut 
verser la somme énorme de 80,000 écus (1). 
L'ambassade extraordinaire turque mérite 
aussi d'être signalée, surtout à cause de deux 
hommes illustres qui figurèrent parmi les 
personnes de la suite , le fameux géographe 
Ewlia,qui exerçait en cette circonstance les 
fonctions de secrétaire , et le commissaire 
interprète, le Lorrain Mesgnien ennobli plus 
tard sous le nom polonais de Meninski , 
auteur de travaux importants sur les langues 
turque , arabe et persanne. 11 accompagna 
l'ambassadeur en qualité de drogman , et 
le conseiller Feichter dut se charger surtout 



(1) Bethlen, Ilist. rerum Transvh., 1. i,p. 23î, 
240,261, 265. 



100 



HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN. 



de diriger les détails de l'hospitalité impé- 
riale. On nomma en outre deux commis- 
saires, le conseiller aulique Corelics et le 
feld-maréchal de Souches. La réception du 
réprésentant de la Porte se fit dans le voisi- 
nage de Komorn, à Szœn, village déjà cé- 
lèbre par le renouvellement de la paix de 
Sitvatorok. Deux poteaux furent dressés à 
une distance de cinquante pas ; les deux 
ambassadeurs extraordinaires arrivèrent à 
cheval sur ce point en même temps , mirent 
pied à terre , puis furent échangés l'un con- 
tre l'autre par les commissaires chargés de 
présider à cette formalité ; le représentant 
de l'empereur était entre le feld-maréchal 
et le conseiller Feichter , celui du sultan 
avait à ses côtés le beglerbeg de Stuhlweis- 
zenburg et le beg de Gran. Lorsqu'ils se 
trouvèrent réunis au milieu des deux po- 
teaux , le feld-maréchal prit la main de 
l'ambassadeur impérial , le beglerbeg fit de 
même à l'égard de l'ambassadeur turc , et 
ils unirent les mains des deux représentants 
des puissances réconciliées comme pour un 
mariage , s'adressant mutuellement des 
félicitations , s'engageant réciproquement à 
veiller fidèlement sur l'ambassadeur dont 
ils étaient chargés. Deux procès-verbaux sur 
la réception et l'échange des ambassadeurs 
furent rédigés et échangés par les commis- 
saires. Le maréchal de la cour et le lieute- 
nant-colonel , seigneur d'Ugarte, allèrent 
au-devant de l'envoyé turc , qui fit son entrée 
solennelle dans Vienne entre ces deux sei- 
gneurs , précédé par les corporations de la 
ville , la cavalerie bourgeoise , des troupes 
à cheval de l'empereur, par les agas, les 
deux étendards ottomans, derrière lesquels 
étaient douze trompettes autrichiennes. 
Après Mohammed-Pascha venait sa suite, et 
en avant de la bannière rouge des ambassa- 
deurs se faisait entendre la musique turque ; 
les voitures contenant les présents étaient 
recouvertes de drap rouge. La marche était 
fermée par les hussards qui escortaient 
Jusuf depuis Gran. Sept maisons avaient élé 
disposées pour l'ambassadeur, qui demanda 
soixante pains, quinze moutons , trois brebis, 
trois mesures d'orge, quatre-vingts charges 
de foin et de bois , et 150 écus pour chaque 
jour. On lui retrancha cet argent, ainsi que 
le foin et le bois, ce qui provoqua de sa part 



une protestation formelle pour cause d'exi- 
guité. L'interprète de la cour dut négocier 
avec l'ambassadeur le cérémonial de l'au- 
dience; quand Jusuf se rendit solennelle- 
ment au palais impérial, les présents furent 
portés en avant; le secrétaire d'ambassade 
tenait en les élevant les lettres de créance 
du sultan et précédait à cheval le carosse 
attelé de six chevaux , dans lequel était l'am- 
bassadeur, ayant en face de lui l'interprète 
de la cour. Après avoir fait les salutations 
prescrites et déposé ses lettres de créance 
sur la table , l'ambassadeur prononça son 
discours, qui fut aussitôt rendu en allemand, 
de même que la réponse donnée par le vice- 
chancelier au nom de l'empereur fut tra- 
duite à l'instant en turc [18 juin 1665]. Puis 
les présents furent offerts. Deux jours après, 
Mohammed-Pascha fut reçu chez le prési- 
dent du conseil aulique , le prince Gonzaga, 
et il lui offrit des présents, ainsi qu'à plu- 
sieurs seigneurs et dignitaires. Des dames 
de la cour qui le visitèrent reçurent des 
flacons d'eau de rose et des étoffes brodées ; 
cinq fois par jour toute l'ambassade récitait 
en même temps les prières , après midi ; 
chaque jour Jusuf tenait diwan, et la musi- 
que militaire se faisait entendre. Jusuf visita 
Saint-Etienne, le kahlenberg,Ebersdorf, le 
jardin de la favorite et Schœnbrunn, où il 
fut traité au nom de l'impératrice-mère. 
Pendant tout son séjour il donna des preuves 
continuelles de sa convoitise et de sa vanité. 
A son audience de congé il voulut recevoir 
les lettres de créance immédiatement de la 
main de l'empereur; elles lui furent remises 
par le vice-chancelier ; le président du con- 
seil aulique, prince Gonzaga, lui transmit les 
présents qui lui étaient destinés. Jusuf en- 
voya au prince ainsi qu'au grand-maître de 
la cour , duc de Sagan , trois vases de sor- 
bets en lui adressant ses adieux. Il s'embar- 
qua sur le Danube, et pendant la route 
rédigea une description de son ambassade 
qui remplit trois pages dans l'histoire de 
l'empire (1) ; entre autres choses , il prétend 



(1) Uelalio magni [egati oltomani, Mohammed, 
dans la S. R. ; puis Raschid , 1. 1, fol. 30 el 32 ; Ira- 
duil dans les archives pour servir à l'histoire. Abdi, 
fol. 54 ; Subdet, Dschewah. fol. 212-221, à la In- 






LIVRE 

qne le vieux Vienne (kahlenberg), dans la 
campagne d'Ujvar , avait été ravagé par les 
Tatares , qui entraînèrent deux cent mille 
prisonniers. L'ambassadeur était dans une 

bliothèque impériale de la cour, parmi les manus- 
crits Hist prof, n" 785 : Brève raguvaglio con la 
relazione sopra l'ottomana ambasciata come di 
tutli li successi di quella dal primo giorno che 
giunse nelli Elati e provincie di S. M. C. cioè di 
30 maggio l'anno 1665, sino li 20 di marzo 1666, 
da Lorenzo de Churelich, aroaldo di S. M. 



L1V. 



101 



ignorance si profonde sur les événements de 
la guerre arrivés trois ans auparavant, qu'il 
confond la campagne d'Ujvar avec l'expédi- 
tion du premier siège de Vienne , entreprise 
cent trente ans plus tôt ; au reste, Jusuf 
donna la première description des grandes 
ambassades turques envoyées à Vienne , et 
c'est à partir de la paix de Vasvar que fut 
réglé le cérémonial maintenu jusqu'aujour- 
d'hui, et observé dans les missions extraor- 
dinaires déterminées par la paix de Car- 
lowitz, de Passarowitz et de Belgrad. 



LIVRE LV. 



BELATIONS DIPLOMATIQUES AVEC L'AUTRICHE , GÈNES , LA TOSCANE , LA FRANCE , LA RUS- 
SIE. — UNE CAMPAGNE EST RÉSOLUE CONTRE LA CRÈTE. — MAGNIFICENCE DU SULTAN.— 
SON AMOUR POUR LA CHASSE. — LE JUIF MOSES SABATHAI ET UN KURDE APPELÉ MEHDI 
SONT DÉMASQUÉS. — TROUBLES A BASZRA ET EN EGYPTE. — CATASTROPHES. — EFFET 
DES PRÉDICATIONS DE WANI. — ÉQUIPAGES DE CHASSE DU SULTAN. — ÉDIFICES. — MA- 
RIAGE DE LA PRINCESSE, TANTE DU SULTAN. — RAPPORTS AVEC LA RUSSIE; LES TA- 
TAUES, LES COSAQUES, LES POLONAIS, LA FRANCE, L'ANGLETERRE, LA HOLLANDE, 
RAGUSE, LA MOLDAVIE, LA VALACHIE ET LA TRANSYLVANIE. — LE SULTAN SE REND 
D'ANDRINOPLE A LARISSA, OU IL REÇOIT DES ENVOYÉS DE VENISE ET DE RUSSIE, ET 
D'OU SULEIMAN EST ENVOYÉ EN FRANCE. — TROUBLES A BRUSA, BOLI , ANDR1NOPLE. — 
RESSOURCES ET CHARGES DU TRÉSOR. — INCENDIE D'OFEN. — LE SULTAN NE SONGE QU'A 
LA CHASSE ET AU MEURTRE DE SON FRÈRE. — PREMIÈRE ÉDUCATION DU PRINCE HÉ- 
RÉDITAIRE. — MOHAMMED A L'OLYMPE. — EXPÉDITION DE KOEPR1LI SUR CANDIE. — 
SIÈGE ET PRISE DE CETTE VILLE. 



Après le départ du comte Leslie et de Re- 
ninger qui l'avait suivi, le résident Casanova 
s'était efforcé de faire mettre à exécution les 
fermans obtenus par l'ambassadeur extraor- 
dinaire en faveur des jésuites, pour lesquels 
il était intervenu bien plus activement ou 
plus heureusement que pour les francis- 
cains. Quand Leslie arriva de Constantinople 
à Ofen , il y rencontra le savant bibliothé- 
caire de la cour, Léopold Lambeccius, en- 
voyé en ce lieu pour obtenir , au moyen du 
concours de Leslie et de Reninger, la per- 
mission de visiter la bibliothèque de Mathias 
Corvinus, dont la plus belle partie, quand 
Ofen tomba sous les coups de Suleiman, 
avait été enlevée par le grand vesir Ibrahim 
avec les statues d'airain du château , mais 
dont une partie plus considérable avait été 
conservée dans des chambres souterraines 
du château ( 1 ). Lambeccius y descendit avec 



(i; Cryplam illam in qua bibliolheca; Corvi- 
nianae reliquias aïebant adservari ; diarium itineris 
Budensis 1666, parmi les manuscrits de la biblio- 
thèque impériale et royale, n° 339, et clans les 
Commentaires de Lambeccius, 1. h, cap. îx. 



le jeune comte Leslie et l'interprète d'As- 
quier, et par l'intervention de l'ambassadeur 
il obtint quelques manuscrits de discours de 
pères de l'Église plus propres à irriter son 
ardeur de bibliophile qu'à la satisfaire [mars 
1666] . A Constantinople, Casanova détermina 
l'envoi d'un ferman aux paschas de Neuhaeu- 
sel et de Wardein -pour qu'ils eussent à ne 
pas inquiéter les Heiduques libres. Néan- 
moins quatre mois plus tard les mêmes griefs 
se reproduisirent, et l'interprète de la cour, 
Mesgnien,vint trouver le gouverneur d'Ofen, 
qui était encore le vieux Gurdschi-Moham- 
med-Pascha, lui apporta des présents, et lui 
exposa les motifs de plainte contre les pas- 
chas de Neuhœusel et de Wardein qui tour- 
mentaient les Heiduques libres. Mais Gurd- 
schi récrimina contre les impériaux et leur 
reprocha les courses faites par Zrinyi et 
Nadasdy. Deux mois après, le nouveau gou- 
verneur d'Ofen, Kasim-Pascha, envoya un 
aga avec une suite de trente-six personnes à 
Vienne notifier sa nomination [2 octobre 
1666]; une audience officielle fut accordée 
par le prince Gonzaga à ce messager d'un 
pascha si influent qui reçut pour épouse une 



LIVRE LV. 



103 



sœur du sultan. Le marquis Pumzzo vint 
cette année négocier auprès de la Porte une 
capitulation pour la république de Gènes; il 
réussit dans sa mission , et, en récompense 
des services rendus en cette occasion par 
Panajotti , cet interprète fut inscrit parmi 
les nobles de Gènes. En môme temps un 
ferman fut donné en faveur du commerce 
des sujets du grand-duc de Toscane. Un peu 
avant le départ de l'ambassadeur extraordi- 
naire de l'Empereur, était arrivé à Constan- 
tinople sur le vaisseau de guerre le Ci-sar, 
le représentant du roi de France, M. de La 
Haye Vantelet, le même qui avait été bâ- 
tonné par ordre de Mohammed-Kœprili. Il 
réclama une réception égale à celle des am- 
bassadeurs de l'Empire et de l'Angleterre, 
et le grand vesir ne lui offrit qu'une escorte 
de dix tscbauschs. Le lendemain il alla occu- 
per sans cérémonie le palais de France [7 dé- 
cembre 1G65]. Le grand vcsir, qui conservait 
de la rancune contre !a couronne de France, 
à cause des secours envoyés à l'Empereur en 
Hongrie, le reçut avec orgueil, sans se lever, 
et lui reprocha les intelligences de la France 
avec les ennemis de la Porte. La Haye se re- 
tira et fit dire au grand vesir que, s'il ren- 
contrait un pareil accueil une seconde fois, 
il reprenait la capitulation et partait pour la 
France. Une seconde audience ayant offert 
la répétition des mômes insultes , La Haye 
jeta la capitulation aux pieds du grand vesir. 
Kceprili le traita de juif, le grand chambel- 
lan l'arracha de son siège qu'il saisit pour le 
frapper; La Haye ayant voulu tirer son 
épée, un tschausch lui donna un soufflet (1). 
■ Durant trois jours La Haye resta enfermé 
chez le grand vesir, qui délibéra avec le 
mufti, avec Wani-Efendi et le kapudan- 
pascha. Il fut convenu que l'envoyé français 
aurait une nouvelle audience qui serait con- 
sidérée comme la première. Le grand vesir 
s'avança au devant de La Haye, le salua gra- 
cieusement et lui dit en souriant : « Ce qui 
est passé est passé, soyons désormais bons 
amis. » (2) 

Cependant le czar de Russie s'était adressé 
au patriarche grec Denys de Constantinople, 



(1) Rapport de Casanova, dans la Sle-R. 

(2) Flassan, I. m, p. 30S. 



l'invitant à se rendre à Moscou , à l'effet d'y 
prendre la présidence du concile rassemblé 
pour la déposition de son patriarche qui se 
mettait en état d'opposition contre son au- 
torité. Mais le chef de l'Église de Constanti- 
nople était encore trop effrayé par le destin 
de son prédécesseur Parthenius, que Moham- 
med avait fait pendre sous prétexte de pré- 
tendues intelligences avec la Russie , pour 
entreprendre lui-même le voyage. Il envoya 
à sa place les patriarches d'Antioche et d'A- 
lexandrie, et l'archevêque du Mont-Sinaï, 
qui furent très-bien accueillis. Le grand vesir 
informé de ces circonstances manda le pa- 
triarche et le força de déposer les deux pa- 
triarches et l'archevêque, de sorte qu'au 
moment où ces prélats délibéraient sur la 
déposition du patriarche de Moscou ils per- 
daient eux-mêmes leurs bénéfices (1). Cela 
détermina le czar à envoyer à Constantino- 
ple un ambassadeur, qui, arrivé à Andrino- 
ple avec une suite de douze personnes, eut 
d'abord audience du kaimakam, et , trois jours 
après, fut reçu par le sultan lui-même sous 
une tente [8 octobre 1666] (2). Ce fut une 
cérémonie tout-à-fait inusitée que la récep- 
tion de cet ambassadeur au milieu d'équi- 
pages et d'attributs de chasse. Il avait pour 
mission de solliciter la réintégration des deux 
patriarches et de l'archevêque , et sa de- 
mande fut accueillie. Les patriarches restè- 
rent une année àMoscou; ils l'employèrent 
utilement à rétablir la discipline ecclésiasti- 
que et à introduire en Russie les rites de 
l'Église de Constantinople. Us intervinrent 
aussi en faveur des exilés dans les forêts 
noires (3), et obtinrent du czar la diminution 
des droits de douane en faveur des Grecs 
exerçant le commerce en Russie. Ils revin- 
rent à Constantinople chargés de riches au- 
mônes et de présents considérables (4). L'en- 
voyé russe se plaignit aussi que le nouveau 
chan tatare réclamait le tribut de quelques 



(1) L'état présent des nations et des églises grec- 
que, arménienne et maronite en Turquie, par M. de 
Lacroix , Paris 1715, chap. xxxvm. De la querelle 
du ducdeMoscovie avec son patriarche. 

(2) Rapport de Casanova , du 10 octobre 1G66, 
d'Andrinople. 

(3) Lacroix, p. 122. 
(.'0 Ibid. 



104 



HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN. 



peuplades soumises au czar. Le souverain 
actuel de Krimée était fils de Tsclioban-Girai ; 
il avait été porté sur le trône des Tatares par 
le grand vesir, qui n'avait pu pardonnera son 
prédécesseur Mohammed-Girai d'avoir en- 
voyé son fils à la guerre de Hongrie au lieu 
de s'y rendre en personne , d'avoir attaqué et 
harcelé sans cesse les Noghais établis en Bes- 
sarabie sur des terres assignées par la Porte. 
Mohammed-Girai fut donc déposé, et Aadil- 
Girai quittant l'exil de Rhodes devint chan 
de la Krimée. Son kalgha Islam-Girai le de- 
vança par terre ; Serchosch-Ibrahim-Pascha 
fut aussi envoyé à Kaffa avec deux galères, 
puis le nouveau chan partit lui-même avec 
une escadre de onze galères, accompagné 
par le chambellan Ogus-Mustafa ["avril 1 C66] . 
Les propriétés sur le Dniester, qui jusqu'a- 
lors avaient été considérées comme domaines 
princiers du chan , retournèrent au fisc et 
furent constituées en une woivvodie dont on 
investit les Tatares noghais. Au reste l'établis- 
sement des Noghais en Bessarabie ne dura que 
trois années, car dans la quatrième, par suite 
de plaintes multipliées des woiwodes de Mol- 
davie et de Valachie, ces hordes, qui faisaient 
de continuelles irruptions chez leurs voisins, 
furent ramenées dans les steppes de leur pa- 
trie, sous la direction du chambellan Ssari- 
beg-Mohammed-Aga, nommé commissaire à 
cet effet (1). L'année qui suivit son avène- 
ment, Aadil-Girai envoya une ambassade so- 
lennelle à Vienne, où son prédécesseur dans 
les trois années qui précédèrent les hostili- 
tés avait adressé trois missions diplomati- 
ques. La première était chargée de féliciter 
l'empereur sur son couronnement; les deux 
autres lui portèrent des plaintes contre la 
Transylvanie , et s'efforcèrent de combattre 
les intrigues de Kemeny. — Maintenant Aa- 
dil-Girai notifiait son entrée en possession de 
Ja souveraineté. Son représentant fut le pre- 
mier Talare qui, outre des lettres du kalgha, 
du nureddin , de la Validé à l'Empereur, en 
apporta encore une de la sultane - mère 
pour l'Impératrice ; il la remit même en au- 
dience solennelle , et demanda que l'Empe- 
reur envoyât de son côté une ambassade au 
chan ; mais on ne répondit pas à cette avance. 



(1) Subdct, fol. 170. 



Venise , qui , pendant la guerre de Hon- 
grie, avait respiré plus librement, sentit 
maintenant de nouveau que les périls al- 
laient fondre sur elle après la conclusion de 
la paix avec l'Empereur. Toutefois elle ne 
désespéra pas encore de détourner la guerre, 
et fit passer au négociateur Ballarino, qui se 
trouvait toujours à Conslantinople, des let- 
tres du doge pour le sultan et pour le grand 
vesir. Kœprili posa pour conditions de la paix 
le paiement de 100,000 ducats à opérer par 
les mains de l'ambassadeur que la Bépubli- 
que chargerait spécialement de confirmer la 
paix, et la remise de Suda; en échange, la 
Porte consentirait à détruire les deux nou- 
veaux forts élevés en face de Candie et à 
mettre en liberté les prisonniers renfermés 
dans les Sept-Tours (1). La République était 
disposée à se résigner à tout, excepté à la 
cession de Suda, et Ballarino ayant persisté à 
refuser cette place, dans un conseil général 
tenu à Constantinople il fut résolu que l'on 
poursuivrait la guerre avec la plus grande 
énergie. La flotte complètement équipée fut 
placée sous les ordres de Kaplan-Pascha; les 
étendards impériaux furent plantés devant 
la porte du sérail [2 avril 1667]. Le sultan 
campa d'abord à Daud-Pascha , puis, tout en 
chassant et prenant un détour par Kirkkilise, 
il se rendit à Andrinople en vingt-deux jours. 
A Chaszkoi les beglerbergs d'Adana et de 
Karamanie, ainsi que le beg de Tarsus, défi- 
lèrent devant lui avec leurs troupes et furent. 
revêtus de kaftans selon l'usage. A Andrino- 
ple arrivèrent l'ambassadeur extraordinaire 
Mohammed- Pascha, de retour de Vienne, 
et le tschausch Abdunnebi que le grand vesir 
avait chargé d'une mission en Perse auprès 
du premier ministre Itimadeddewlet, et qui 
peignit la situation critique du schah , sou- 
verain faible d'esprit et de volonté (2). On 
versa au defterdar du grand vesir, sur les 
fonds du trésor privé, 15.000 bourses pour 
l'achèvement de la guerre de Crète. La 
sainte bannière fut remise par le sultan entre 
les mains du grand vesir au milieu des céré- 
monies accoutumées, et, cinq jours après, 
Ahmed-Kœprili avec toute l'armée se mit 



(1) Raschid. 1. i, fol. 29 et S0 ; Dschew. p. 202. 
(2j Abdi , fol. 04. 



LIVRE LV. 



105 



en mouvement pour l'expédition contre Can- 
die, et alla camper d'abord à Timurtasch, 
dans le voisinage d'Andrinople. Les quatre 
premiers jours qui suivirent le départ du 
grand vesir, le sultan se fit lire par l'histo- 
riographe Abdi le récit des grands triomphes 
de ses ancêtres, tels que la prise de Constan- 
tinople par Mohammed II, la bataille de 
Tschatdiran sous Selim I er , la conquête de 
Rhodes et de Belgradeous Suleiman , comme 
un prologue de la conquête de Candie. Mais 
la peinture de ces exploits ne le décida point 
à entrer lui-même en campagne; elle ne 
servit tout au plus qu'à exalter son goût 
pour la chasse ; là seulement il avait de l'é- 
nergie , car dans le harem il se laissait en- 
tièrement dominer par la favorite grecque 
de lletimo. De cette union le peuple tirait 
pourtant d'heureux présages pour l'expédi- 
tion entreprise par les armes ottomanes; il 
lui semblait impossible qu'une Grecque can- 
diote qui partageait le lit du sultan ne fût 
point destinée à exercer une autorité exclu- 
sive sur sa patrie. Au reste , cette Grecque 
dissipait toutes les inquiétudes qu'aurait pu 
inspirer au grand vesir la faiblesse du sultan 
pour les favoris. A peine eut-elle donné un 
fils au Grand-Seigneur qu'il fut tout préoc- 
cupé de l'idée de se défaire de ses frères Su- 
leiman et Ahmed, et il aurait accompli ce 
double meurtre, légitimé par les kanuns, si 
le mufti ne l'en avait détourné, en lui repré- 
sentant que la succession au trône n'était pas 
encore assez assurée par un héritier au ber- 
ceau, et que l'exécution par lui méditée se- 
rait prématurée (i). La sultane Chaszeki, 
mère d'un prince arrivé maintenant à sa 
deuxième année , reçut des domaines de la 
couronne une valeur de 10,000,000 d'aspres, 
et , trois ans après, à la mort de la sultane 
Fatima, fille d'Ahmed, les biens de cette 
princesse grossirent encore la dotation de 
la favorite. Cette générosité, dans laquelle 
entrait sans doute l'amour de Mohammed 
pour la belle Grecque, était plus encore le ré- 
sultat de l'ostentation de ce prince. Mainte- 
nant il prit, pour se tenir à côté de l'étrier 
impérial, trente-six nouveaux officiers, dont 
le riche costume éblouissait tous les regards. 



(1) Valicro , 1. vu, p. 597. 



Au favori Muslafa-Kuloghli fut conférée la 
place de deuxième vesir avec les revenus de 
trois sandschaks en Asie ( Aidin, Ssaruchan et 
Karahiszar) comme argent d'orge ; le sultan 
lui attribua en outre des domaines de la cou- 
ronne pour une valeur de 6,000,000 d'aspres. 
Avant le départ de Constantinople , le 
sultan avait ajouté de nouveaux embellisse- 
ments à la mosquée du palais impérial de 
Daudserai. On y avait construit un minaret 
et une chaire pour le prédicateur, qui pro- 
nonçait un discours en présence du sultan , 
le vendredi après la prière; à cette occasion 
de riches présents avaient été distribués 
parmi les desservants du temple ; toutefois 
les plus grandes marques de munificence 
avaient été données surtout au chapelain de 
la cour, Ibrahim, et au premier prédicateur 
de la cour, le scheich Wani. Déjà dans une 
occasion antérieure ce dernier avait reçu eu 
une fois cent brebis du sultan, dont il pos- 
sédait la confiance comme celle du grand 
vesir ; car Mohammed était un moslim ri- 
goureusement orthodoxe. Dans toutes ses 
excursions, même à la chasse, il faisait por- 
ter devant lui le koran sur un chameau , et 
dans le sérail il exigeait sévèrement que l'on 
récitât les prières ordinaires et extraordi- 
naires. Au moment où les Ottomans entrè- 
rent en campagne [2 juillet 1666], un fer- 
man de sa propre main ordonna des prières 
publiques dans tout l'empire pour le succès 
de la guerre. Une éclipse de lune étant sur- 
venue, tous les pages du sérail durent réci- 
ter la formule prescrite en pareille circon- 
stance tant que dura le phénomène. Pour la 
superstition populaire et pour les orthodoxes 
qui avaient intérêt à l'entretenir, cette 
éclipse de lune était un emblème significatif 
de l'apparition d'un dedschal et d'un mehdi , 
qui menaçaient d'obscurcir la vraie doctrine. 
Mais la lumière de la foi devait sortir triom- 
phante de ces ténèbres. Dedschal est pour 
les moslims ce que l'antéchrist est pour les 
chrétiens , et Mehdi est l'imam qui après 
avoir disparu se montrera de nouveau , immé- 
diatement avant le jugement dernier pour 
l'annoncer. Le dedschal dont il est ici ques- 
tion n'était autre que le juif Sabathai-Sevi , 
né à Smyrne, qui, après avoir épousé trois 
femmes, s'était posé à Jérusalem en nova- 
teur , avait prétendu abolir la fêle du lemp e 



106 



HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN. 



et avait fini par se donner pour le messie. 
Invoquant ce caractère , il avait adressé des 
circulaires à tous les Juifs de l'empire otto- 
man, surtout à ceux de Smyrne et de Thessa- 
lonique ; les lettres de Sabathai ne causèrent 
pas moins d'agitation dans les synagogues 
de ces deux villes que jadis les épîtres de 
saint Paul. Le novateur se nommait Saba- 
thai-Sevi, fils unique de Dieu, messie et 
successeur d'Israël. Des milliers de Juifs 
s'empressèrent auprès du nouveau messie, 
non-seulement à Smyrne, à Selanik et à 
Constantinople ; mais il en accourut d'Alle- 
magne, de Livourne , de Venise, d'Amster- 
dam ; les rabbins prirent parti pour et contre 
lui. Quand le grand vesir le fit renfermer à 
Constantinople, ses fanatiques partisans \i- 
rent là un commencement d'accomplisse- 
ment de l'ancienne prophétie, d'après la- 
quelle le messie doit disparaître pendant neuf 
mois pour se montrer ensuite monté sur une 
lionne dirigée avec une bride de serpents à 
sept tètes, en compagnie des frères Juifs 
qui habitent au-delà du fleuve Sabation , et 
agir désormais en souverain absolu du monde. 
Lorsque le grand vesir se mit en campagne 
contre Candie, il ordonna la translation du 
messie antéchrist dans le château euro- 
péen des Dardanelles. Sabathai, maintenant 
dans sa quarantième année, mit à profit le 
temps de sa captivité pour formuler et déve- 
lopper sa nouvelle doctrine, dont un des 
points principaux instituait la fête de sa pro- 
pre naissance au lieu de celle du temple qu'il 
avait abolie. Un rabbin polonais , Nehemiah, 
qui aurait joué le rôle de messie aussi vo- 
lontiers que Sabathai , mais qui ne put per- 
suader à celui-ci que deux messies avaient été 
annoncés par les prophéties , dont l'un serait 
le souverain et l'autre le prédicateur, et qui 
sévit ainsi trompé dans son espoir déjouer 
même un second rôle, provoqua d'autres 
rabbins avec lesquels il accusa devant l'Em- 
pereur, à Andrinople, Sabathai de pousser le 
peuple à la révolte. Sabathai fut amené à An- 
drinople, où en présence du sultan, du kai- 
makam , du mufti et du scheich Wani , il dut 
rendre compte de ses actions et de sa doc- 
trine. Le sultan voulut absolument des mira- 
cles, et ordonna que l'accusé fût posé nu 
comme but aux plus habiles archers, afin de 
voir comment les flèches rebondiraient sur 



son corps. Alors le nouveau messie se vit 
obligé d'avouer qu'il n'était qu'un malheu- 
reux rabbin comme les autres. Maintenant 
le sultan exigea une expiation de tant de 
troubles et de scandale, et le châtiment de la 
haute trahison commise par Sabathai , qui 
avait prétendu enlever à la Sublime-Porte 
la Palestine, sandchak de l'Empire. Un tel 
crime méritait le pal , et le coupable ne pou- 
vait se soustraire à ce supplice qu'en em- 
brassant l'islam. La comédie était à son dé- 
nouement ; le messie se fit moslim , et, 
renonçante tant de hautes prétentions, reçut 
une place de garde de la Porte, du produit de 
50 aspres avec une bourse d'argent. Saba- 
thai poussa toute sa famille et ses alliés dans 
l'islam, et devint l'un des instruments les 
plus actifs et les plus utiles de Wani-Efendi 
pour la conversion des Juifs. Il exerça du- 
rant dix années cette espèce d'apostolat pour 
sa foi nouvelle jusqu'à son exil en Morée, 
où il mourut au bout de dix ans (l). Le 
scheich Wani obtint moins de succès contre 
l'interprète Panajotti, avec lequel le grand 
vesir s'engagea dans une discussion théolo- 
gique en sa présence, aspirant à amener le 
chrétien à l'islam (2). Dans le temps où les 
Juifs de la Turquie d'Asie et d'Europe 
étaient ainsi mis en émoi par le messie Saba- 
thai, dans le Kurdistan, le fils d'un scheich 
kurde s'était proclamé Mehdi et avait agité 
plusieurs milliers de Kurdes. Le beglerbeg 
de Moszul d'accord avec le commandant 
d'Amadia dispersa les adhérents du pauvre 
garçon, qu'il envoya prisonnier ainsi que le 
père à Constantinople (avril 1667). Le sultan 
chassait autour de Wise quand le nouveau 
Mehdi lui fut présenté. Interrogé sur ses 
prétentions au rôle de précurseur du dernier 
jour, le jeune homme répondit avec beau- 
coup d'intelligence, et le sultan satisfait le 
prit au nombre de ses pages, et donna au 
père la place de supérieur d'un couvent (3). ' 
Des troubles d'un autre genre éclatèrent à 
Baszra, en Egypte et à la Mecque. Husein- 



(1) De Lacroix, p. 3S4, le 10 septembre 1656. 

(2) Dialogue de Panajotli avec Wani-Efendi, 
dans Lacroix. État présent des nations et églises 
grecque, arménienne et maronite, p. 247. 

(.") Abdi, fcl. 5'J ut 60; Rjschid, I. i, fol. 35. 






LIVRE LV. 



107 



14 

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Pascha, auquel le gouvernement de Baszra 
avait été conféré à titre héréditaire, s'était 
attiré la disgrâce du sultan par des actes de 
rébellion, et le gouverneur de Bagdad Ibra- 
him-Pascha reçut ordre de marcher avec les 
begs contre lui et contre Lahsa , et d'instal- 
ler le nouveau gouverneur Mohammed-Pas- 
cha. Ibiahim réunit, comme serdar, sous ses 
bannières à Helle les beglerbegs de Diar- 
bekr, Schehrsol , Moszul , Alep , Rakka , les 
émirs kurdes et arabes , et se porta sur le 
chàleau-fort de Kawarna, au confluent du 
Tigre et de l'Euphrate, où Husein s'était 
posté avec les restes des corps de dragons, 
; de hussards, etdesmilicesdupaysquiavaient 
jadis combattu sons les drapeaux des lieute- 
nants du rebelle Abasa-Hasan. Le siège dura 
trois à quatre mois sans faire de progrès , et 
le gouverneur de Bagdad se vit obligé de 
traiter avec Ilusein-Pascha. 11 fut convenu 
que celui-ci se retirerait sur la Mecque, et 
qu'en prenant le gouvernement de Baszra 
son fils Efrasiab paierait 800 bourses pour 
les frais de guerre, et verserait annuellement 
20,000 écus dans le trésor du sultan. Ibra- 
him-Pascha regagna Bagdad, et Husein-Pas- 
cha Baszra, où durant son absence les mar- 
chands avaient pris la direction de la ville 
au nom du sultan. A son retour, Husein- 
Pascha se vengea contre ces derniers, en fit 
étrangler quelques-uns, leva des contribu- 
tions forcées, envoya au sultan , par son cou- 
sin Jahja - Aga 3,000 bourses, fruit d'exac- 
tions et de meurtres, promettant de payer 
peu à peu le reste des frais de guerre qui lui 
avaient été imposés; il arriva à Andrinople 
en même temps que les marchands de Bas- 
zra, qui venaient demander justice pour la 
mort ou la ruine de leurs frères. Leurs plain- 
tes furent écoutées dans le diwan , et comme 
la défense d'Husein-Pascha n'avait aucune 
valeur dans )a bouche de son agent , celui- 
ci offrit de fournir les mêmes prestations que 
son cousin, fut investi du gouvernement de 
Baszra, et le nouveau pascha de Bagdad, 
Firari-Mustafa , reçut ordre de marcher 
contre Baszra avec ceux de Rakka, Moszul, 
Diarbekr et Schehrsol, à la tète de la cava- 
lerie féodale et des janitschares. Pendant les 
journées de chaleur ardente , les Ottomans 
se tinrent sans mouvement à Helle ; ensuite 
Kawarna fut attaquée du côté des marais, que 



l'on combla en y entassant des troncs de 
palmiers; Husein-Pascha reconnaissant l'im- 
possibilité de tenir plus long-temps s'enfuit 
en Perse, et, la place ayant capitulé, le nou- 
veau gouverneur de Baszra , Jahja, en prit 
possession. A cette nouvelle arrivée à Andri- 
nople , Rahma-Kasimsade fut envoyé comme 
defterdar à Baszra, afin de faire un nouveau 
relevé des terres et des revenus , et la gar- 
nison de Kawarna reçut un renfort de deux 
mille janitschares. Quand le defterdar (ut 
arrivée Baszra, le gouverneur lui défendit 
de se mêler en aucune façon des affaires de 
finances, et, Rahma-Kasimsade s'étant excusé 
sur cette interdiction auprès des troupes qui 
réclamaient leur solde, une insurrection mi- 
litaire éclata contre le pascha gouverneur, 
qui , ne sachant à quel moyen avoir recours, 
profita de l'occasion d'une fête pour s'enfuir 
[16 août 1668]. Le sultan, qui se trouvait 
alors à Brusa pour les plaisirs de la chasse , 
conféra le gou v ernement de Baszra à Mustafa- 
Aga, époux de sa nourrice. Cependant Jahja- 
Pascha, qui voyait ses troupes grossies par 
le rebut des tribus arabes, envoya son kiaja 
prendre possession de Baszra ; puis il se mit 
en marche avec cet officier vers Kawarna , 
parce qu'ils avaient appris que le pascha de 
Bagdad se disposait à venir fortifier la gar- 
nison. Les troupes du pascha de Bagdad se 
mirent en embuscade, tombèrent sur les gens 
de Jahja et les défirent; lekiaja de Jahja périt 
dans l'action. Jahja s'enfuit à Surit sur la 
frontière de Perse , rallia de toutes parts les 
hommes les plus décriés des tribus arabes 
et força l'entrée de Baszra. Là ses hordes 
exercèrent des cruautés qui ne peuvent être 
comparées qu'aux atrocités commises jadis 
par les Tatares de Timur , sur les habitants 
de Siwas; les Arabes pillèrent, brûlèrent, 
massacrèrent à Baszra , où ils ne laissèrent 
pas pierre sur pierre. Firari-Pascha reçut 
l'ordre de marcher contre Baszra avec les 
beglerbeg de Diarbekr, Rakka, Meraasch, 
Schehrsol, et tous leurs feudataires. Toute 
opération fut suspendue pendant les grandes 
chaleurs, et dans l'automne on se mit en 
mouvement vers Kawarna. Le gouverneur 
de Bagdad fit inviter les scheichs des tribus 
arabes à se réunir à lui , et, les ayant gagnés 
à la cause du sultan, Jahja se vit réduit à 
s'enfuir en Perse. Ainsi, après trois expédi- 



108 



HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN. 



tions, Baszra redevint tributaire de la Porte, 
et, bientôt après l'installation du mari de la 
nourrice dans le gouvernement nouvellement 
reconquis, Firari-Mustafa dut se charger de 
réorganiser cette acquisition. Les troubles 
de Géorgie furent apaisés plus facilement 
que ceux de Baszra; il suffit aux paschas 
d Erserum et de Tschildir de prendre quel- 
ques châteaux pour tout ramener à l'ordre. 
Mais comme les Géorgiens , qui s'étaient 
trouvés heureux sous la protection du scheich 
Wani, se plaignirent des injustices de Mo- 
hammed, kiaja du gouverneur d'Erserum, 
un chaszeki vint chercher la tête de cet 
officier et celle du juge du camp, et les rap- 
porta à Constantinople. L'ex-chan de Bidlis, 
Abdal-Chan, qui, jadis abattu par Malek- 
Ahmed-Pascha, était venu après sa déposi- 
tion vivre paisiblement à Constantinople, fut 
étranglé tout-à-coup sur un ordre du sultan 
apporté par un kosbegdschi du sérail, sans 
qu'il y eût d'autre motif apparent pour cette 
exécution que le reste des richesses conser- 
vées par la victime. 

Les événements d'Egypte et de la Mecque 
viennent toujours s'enchaîner et se confon- 
dre. Le successeur d'Omer-Pascha , comme 
gouverneur en Egypte, était l'Albanais Ibra- 
him-Pascha, homme juste et bienveillant, 
mais dominé par un kiaja d'un caractère in- 
fernal. Le rusnamedschi Sohrabsade-Musta- 
fa-Efendi, qui, dans les derniers troubles 
d'Egypte causés par le beg de Dsehirdsche , 
était allé à Constantinople, revint chargé 
d'une mission de la Porte et empoisonna le 
kiaja dans un festin. A la Mecque était mort 
le schérif Seid-Muhsin, et il avait eu son 
fils Saad pour successeur. L'émirol-hadsch 
Usbeg, venu à la Mecque avec la caravane, 
trama la déposition du schérif avec Hamud 
frère de celui-ci. Ayant réussi dans ses pro- 
jets, il envoya ses deux fils au Raire por- 
ter 30,000 ducats en présent au pascha gou- 
verneur. Ibrahim-Pascha, ou plutôt le kiaja 
prit l'argent , mais retint prisonniers les 
deux jeunes gens. Hamud , pour se venger, 
marcha sur Jenbuu, et se saisit de toutes les 
aumônes et de toutes les marchandises dé- 
posées dans ce lieu pour être envoyées à 
Médine. Jusuf-Beg partit donc du Kaire pour 
l'Arabie avec cinq cents janitschares ; trois 
fois Hamud le fit avertir de ne point s'ap- 



procher de la ville de Jenbuu ; mais tous ces 
avis étant restés sans résultat, ou en vint 
aux mains dans le défilé de Dschemidère; 
les troupes de Jusuf-Beg furent complète- 
ment défaites , lui-même resta prisonnier 
avec son fils [3 janvier 1668 ]. Quatre hom- 
mes, échappés seuls à la défaite, en portè- 
rent la nouvelle au Kaire. Maintenant deux 
mille hommes et dix begs des mameluks fu- 
rent détachés en avant de la caravane des 
pèlerins pour nettoyer la route de la Mec- 
que. Hamud , informé de la supériorité des 
forces qui le menaçaient , abandonna secrè- 
tement le camp, laissant ses tentes pour 
amuser l'armée égyptienne, et se donner à 
lui-même le temps de prendre une grande 
avance dans sa fuite. Durant trois jours les 
Egyptiens le poursuivirent en vain. Quand 
la caravane fut revenue en Egypte , Hamud 
se mit à piller à Dschidde , aussi bien qu'à la 
Mecque, et devint un si cruel fléau pour le 
pays que sept à huit mille personnes mou- 
rurent de faim. Soixante-dix à quatre-vingts 
proscrits de la Mecque vinrent implorer des 
secours à Brusa, où le sultan était en quartier 
d'hiver. Pour ramener l'ordre en Arabie , on 
transporta Freng-Hasan-Paschadusandschak 
de Morée à celui de Dschidde, et on lui at- 
tribua , comme argent d'orge , les revenus 
d'itschil (Cilicie). En Egypte où il pleut si 
rarement, où il grêle bien moins encore, il 
tomba cette année des morceaux de glace 
dont quelques-uns pesaient plus de deux 
livres , qui tuèrent des oiseaux dans les airs 
et des animaux dans les champs. Il y eut 
beaucoup de phénomènes extraordinaires 
en 1667, et surtout de grands tremblements 
de terre qui renversèrent des villes et firent 
écrouler des montagnes. La moitié d'Er- 
sendschan fut engloutie ; à Moszul beaucoup 
d'édifices tombèrent en ruines, entre autres 
le dôme qui recouvrait le tombeau du pro- 
phète Jonas. Deux ans auparavant, l'atten- 
tion publique avait été tristement occupée 
par la mort de l'ex-grand vesir Bojuni-Ja- 
rali-Mohammed-Pascha et par celle de I'ex- 
mufti Ssarisade. Le vieux Turkman Moham- 
med au cou tord, qui, sous Chalil dit le 
Pieu-de-Fer, avait reçu quarante blessures 
dans les campagnes contre la Perse , et avait 
reçu pour récompense un kœschk bâti se- 
lon le goût du sultan Murad IV et le gou- 



LI\ RE LV. 



100 



ernement d'Alep , puis, immédiatement 
vantKœprili, avait été appelé au grand ve- 
irat par le parti des eunuques, pour se voir 
éposé au bout de cinq mois , pour cause 
'incapacité , avait depuis dix ans vécu dans 
ne paisible retraite , près du couvent de 
chahsewen , dédaigné ou respecté par Kœ- 
rili-Mohammed, qui frappait sans ménage- 
ent tous les hommes dont les dignités pas- 
ées ou les prétentions d'avenir lui portaient 
mbrage. L'ancien mufti Ssarisade parut 
ntraîner après lui, dans la tombe, plusieurs 
es hauts dignitaires de la loi. On vit mou- 
ir presque aussitôt le grand juge Abdur- 
ahman-Schaaban et environ cent mollas 
xerçant les fonctions judiciaires à Constan- 
inople, Andrinople, Damas et Alep; ce 
ut probablement la peste qui emporta tous 
s personnages. Tant de catastrophes four- 
irent matière aux prédications deWani, 
ui, du haut de la chaire, savait émouvoir 
es auditeurs , même le sultan, et leur ar- 
acher des larmes ; aussi le sultan , après un 
ermon de Wani, dans un transport de re- 
entir, défendit qu'on laissât paître aucun 
heval dans les champs ensemencés , et or- 
onna de châtier rigoureusement les pale- 
freniers coupables de négligence à cet égard. 
Une autre fois Wani raconta que , dans les 
environs d'Hafsza, le tombeau d'un certain 
Kanburdedde attirait un tel concours de vi- 
siteurs que l'on pouvait craindre uu retour 
à l'idolâtrie. Le kaimakam prenant cet avis 
au sérieux fit aussitôt au sultan un rap- 
port tendant à l'abolition de ce pèlerinage 
superstitieux : « Dieu soit loué! s'écria le 
sultan ; le kaimakam a prévenu ma volonté ; 
j'allais lui adresser un chatti-schérif dans ce 
but.nEn conséquence une résolution toute- 
puissante du souverain ordonna la destruc- 
tion du tombeau, et défendit, sous les peines 
les plus sévères, toute visite ultérieure à ce 
lieu. Toutefois cette victoire de Wani sur les 
mystiques ne put empêcher l'élévation d'un 
nouvel ordre de derwischs à cette époque ; 
celui des derwischs de Sinan-Ummi , dont le 
fondateur mourut à Almali l'année suivante. 
Rigoureux dans la répression de la supersti- 
tion, Mohammed ne commettait pas la moin- 
dre négligence dans l'accomplissement de 
ses devoirs religieux. Il reçut avec toutes 
sortes d'honneurs le scheich qui , selon l'an- 



tique usage, chaque année, au retour des 
caravanes de pèlerins, apporte les clés et le 
voile de la maison sainte, le questionna sur 
l'état des deux lieux sacrés, et le fit revêtir 
d'une pelisse de martre zibeline. 

La réception du scheich eut lieu tandis que 
le sultan se rendait à la chasse d'Andrinople, 
aux environs de Philippopolis. Les battues 
de gibier étaient souvent de grands fléaux 
pour les sujets, et coûtaient la vie à plusieurs 
personnes. Ainsi deux années auparavant , à 
Tschataldsche, trente mille hommes avaient 
été mis sur pied pour rabattre le gibier, et 
trente sujets y périrent. Pendant l'hiver que 
le sultan avait passé à Andrinople, il y eut 
dix de ces grandes chasses. L'année sui- 
vante ces sortes d'expéditions se poursuivi- 
rent aux environs de Kirkkilise , Aidos et 
Karinabad, au cœur de l'hiver; chaque fois 
on commanda vingt ou trente mille rajas, 
et à Janboli , les personnes qui entouraient 
le sultan , fatiguées de ces rudes exercices , 
ayant proposé le retour à Constantinople, le 
sultan répondit avec un ton d'ironie amère : 
« En effet, il serait fort sage de retourner à 
Andrinople. » Et d'une seule course, sans 
s'arrêter un instant , il fit en vingt heures à 
cheval le trajet de Janboli à Andrinople. 
Aux environs de Fikla et de Kodkiasi , 
il disposa des chasses pour lesquelles étaient 
convoqués les rajas de quinze juridictions ; 
parfois il n'emmenait qu'un faible person- 
nel , et tous les jours il chassait, excepté le 
vendredi qu'il assistait à la prière , au ser- 
mon du prédicateur Wani, puis allait con- 
templer les exercices de ses pages. Il gagna 
Philippopolis en dix-neuf stations; et, Abdi 
étant resté à Andrinople , le dulbendagasi 
fut chargé de consigner sur le papier tous 
les événemens remarquables arrivés pen- 
dant ces excursions, pour les transmettre 
ensuite à l'historiographe qui devait les in- 
corporer aux annales de l'empire. A Philip- 
popolis, comme de coutume, furent encore 
convoqués les rajas de quinze juridictions 
pour traquer ie gibier, et chaque pièce abat- 
tue par le sultan figura dans les fastes de 
l'empire; mais il ne fut nullement question 
des nommes qui périrent pour satisfaire ces 
fantaisies. De reiour à Andrinople, le sultan 
parcourut encore tout le canton , et visita 
aussi le sérail qu'il avait ordonné de cons- 



110 



HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN. 



struire sur la hauteur d'Haiderlik. En même 
temps durent être poursuivis les travaux en 
pierre du nouveau sérail de Constantino- 
ple, dont une partie avait été détruite deux 
ans auparavant dans un incendie. Le defter- 
dar Ahmed-Pascha , qui avait commencé les 
constructions avec du bois , fit démolir ce 
qui avait été fait ainsi , et l'édifice fut achevé 
à grands frais ; il coûta 1,200,000 ducats , et 
telle était sa magnificence que, suivant les 
expressions de l'historiographe Abdi, « Le 
palais magique de Schedad , fils d'Aad , et 
le palais de Chosroes de Medain n'auraient 
pu supporter avec lui la comparaison. On y 
voyait des estrades de marbre, des rangs 
de colonnes en pierres multicolores, des 
kœschks tout dorés, des fontaines jaillissan- 
tes, des portes ornées de riches ciselures , des 
murailles garnies de nacre de perles , des 
merveilles au-dessus de toute description, » 

Un événement digne d'être noté , c'est le 
mariage de la tante du sultan , la sultane Fa- 
tima, alors âgée de plus de cinquante ans, 
avec le gouverneur de Silistra , Jusuf-Pas- 
cha. Une pompe extraordinaire fut déployée 
dans cette cérémonie , et la nouvelle épouse 
reçut une dot de 600,000 ducats. Le rôle de 
protecteur de la fiancée fut rempli par le 
chasinedar vesir Jusuf, qui lui-même avait 
refusé tout récemment la main de la fille du 
sultan pour conserver, la liberté. 

Malgré toute sa répugnance pour les af- 
faires du gouvernement et pour la représen- 
tation politique, de temps en temps le sultan 
devait pourtant donner audience à des en- 
voyés étrangers ; souvent il les recevait en 
allant en chasse, ainsi qu'on l'avait vu écou- 
ter l'ambassadeur russe. Deux ans plus tard 
vint un nouvel envoyé duczaravec une suite 
de soixante-dix à quatre-vingts personnes, 
et il eut à subir des traitements non moins 
indignes que ceux dont s'était plaint le re- 
présentant français La Haye. Il avait amené 
trois interprètes pour n'avoir pas besoin des 
drogmans ottomans, et ne voulut pas com- 
muniquer le contenu de ses dépèches au kai- 
makam Kara-Mustafa-Pascha, aussi cupide 
que vindicatif. Admise l'audience du sultan, 
il prétendit paraître avec son épée devant 
lui ; mais il lui fallut la déposer, et il fut 
conduit ainsi avec son secrétaire seulement, 
en même temps que l'envoyé tatare Àbdul- 



Ali-Aga, en présence du Grand -Seigneur 
(25 janvier 1068). Il avait apporté des dents 
de vache marine, de l'hermine, de la martre 
zibeline, et fut revêtu d'un kaftan ainsi que 
quinze de ses gens. Comme il refusait de 
s'incliner profondément et se révoltait contre 
la violence du cérémonial barbare imposé 
par les chambellans introducteurs qui lui 
courbaient la tête, on le jeta par terre; à 
celte vue son interprète éperdu se trouva 
hors d'état de prononcer une seule parole. 
Le sultan irrité dit : « Que mes ministres 
traduisent la lettre , la réponse sera donnée 
plus tard. » Il ordonna au kaimakam de faire 
sortir l'ambassadeur à coups de bâton. Le 
kaimakam frappa lui-même l'ambassadeur, 
le secrétaire et l'interprète, et les poussa de- 
hors. Le représentant russe, transporté de 
colère, monta aussitôt à cheval et partit. 
Comme la traduction mise en regard des 
dépêches russes n'était pas intelligible, le 
lendemain le kaimakam demanda un autre 
interprète. L'ambassadeur se plaignit des 
mauvais traitements qu'il avait subis , et ne 
voulut pas envoyer d'interprète; mais enfin 
le tschausch-baschi et le mihmandar l'y dé- 
cidèrent. On fit une réponse amicale à la 
lettre du czar Alexis Michalowicz. La mission 
du mirza tatare, qui obtint audience en même 
temps que le représentant russe, était relative 
à la paix entre le chan tatare et la Pologne 
conclue par le grand hetman Jean Sobieski 
avec le kalgha, à la suite de capitulations 
arrêtées entre son pays et les chans Islam- 
Girai et Mohammed-Girai. Ce traité était en 
sept articles : 1° Un voile était jeté sur tout le 
passé ; 2° les griefs mutuels seraient produits 
par des ambassades; 3° les amis et les enne- 
mis seraient communs; k" la Pologne serait 
mise à l'abri des attaques des Tatares noghais 
de Budschak et d'Akkerman , soumis au chan 
de Krimée ; 5° sur les instances du kaL'ha, 
les Cosaques déserteurs de la cause de Polo- 
gne étaient reçus en grâce ; 6° les esclaves 
seraient remis en liberté ; 7° il devait être mis 
un terme à toute irruption (1). Trois mois 
après l'arrivée de l'ambassadeur russe, se 
présenta un député des Cosaques sujets de 
la Porte, Barabasch, qui demanda des se- 



(i) Rapport de Casanova, du îl janvier 1668. 



LIVRE LV. 



111 



cours pour repousser deux mille Cosaques, 
rassemblés sous le général Cerkas. On lui 
ionna audience sous une tente élevée près 
de la Tundscha; six semaines après , il prit 
congé de la Porte le môme jour que l'envoyé 
lu czar [30 mars 1668]. A son entrée et à sa 
sortie, ce dernier fut encore saisi vigoureu- 
ement par les chambellans, qui le tenaient 
ous les bras et qui le forcèrent à toucher la 
erre du front; il se débattit avec colère, 
ortantdes coups tout autour de lui. En cette 
irconstance on demanda pour la Porte les 
ervices des interprètes autrichiens Panajotti 
t Marco Antonio. L'ambassadeur fut congè- 
re avec de nouvelles protestations d'amitié, 
t reçut neuf kaftans. Après l'audience il de- 
anda au kaimakam , par l'intermédiaire de 
arco Antonio , que l'envoyé des Cosaques 
étachés de la puissance russe ne fût pas 
eçu par la Porte. En échange du général 
cheremet, dont il sollicitait la délivrance , 
n lui demanda deux mille Turcs; et comme 
1 réclamait pour son maître le titre impérial, 
e kaimakam le traita lui-même de pour- 
eau (1). A la réception de l'envoyé cosaque, 
arco Antonio ne put servir d'interprète , 
parce qu'il n'entendait pas la lingue. Il fut 
déclaré à cet envoyé que les Cosaques de- 
vaient se tenir en paix et re»ter dévoués au 
chan tatare (2). Les internonces et les am- 
bassadeurs polonais se succédaient sans cesse 
depuis l'année précédente, alors que Jean- 
Georges Podleroski,porte-épée de Neograd, 
était venu annoncer l'arrivée prochaine d'un 
ambassadeur pour le renouvellement de la 
paix (3). On le chargea de signifier aux ma- 
gnats polonais qu'ils s'abstinssent d'élire un 
Français pour roi (4). L'internonce se plaignit 
de l'union des Tatares avec les Cosaques re- 
belles. Comme on lui demanda où en était 
Lubomirski , il répondit par la bouche de l'in- 
terprète Marco Antonio que Lubomirski avait 
fait sa soumission au roi, que les Polonais 
avaient une trêve de trente ans avec la Russie, 






(1) Rapport de Casanova d'après ceux de Marco 
Anlonio. 

(2) lbid. 

(3) Rapport de Casanova , de Constantinoplc. 

(4) Rapport de Panajotti, du camp du grand 
vesir, du 15 mars 1667. 



ce qui provoqua le rire du kaimakam (1). 
Deux mois après [28 juin 1667] vint l'am- 
bassadeur Jérôme Junosza Radzieiowski, pa- 
latin de Lithuanie, qui fut entendu à Demi- 
toka sous une tente. Comme à l'audience il 
ne s'inclina pas assez profondément, le sul- 
tan voulait faire mettre à mort les chambel- 
lans chargés de lui courber la tête. L'inter- 
prète impérial , Marco Antonio Mamucca 
délia Torre, chevalier du Saint -Sépulcre, 
remplissant ses fonctions au profit de la 
Porte, fut étendu à terre où on lui appliqua 
la bastonnade. L'ambassadeur polonais re- 
nouvela la paix [8 août] et mourut à Con- 
stantinople. Son remplaçant , François Wy- 
socki, peu considéré des Turcs, à cause de sa 
basse naissance , et plus maltraité encore 
après l'arrivée du député Cosaque, signa en- 
fin la paix qui était simplement le renouvel- 
lement des traités antérieurs ; aucun des 
points réclamés n'y était accordé, et même 
ce renouvellement n'avait été acheté qu'à 
force d'argent. Le roi de Pologne avait pro- 
testé que la Porte n'avait rien à craindre de 
la paix conclue entre la Russie et la Pologne ; 
à cela le kaimakam répondit que la Pologne 
n'avait pas eu à se repentir de servir la Porte, 
ainsi qu'on l'avait vu dans l'invasion de Ra 
koczy. « Quant à ce que vous dites que I,» 
paix arrêtée entre vous et la Russie n'a rien 
de menaçant pour nous, sachez que, grâce 
à Dieu, la force et la puissance de l'islam 
sont telles qu'il se soucie peu de votre union. 
Déjà plusieurs fois l'expérience a été faite. 
Les sept ou neuf rois qui entrèrent en lutte 
contre la Porte n'ont pu , avec la grâce de 
Dieu et du prophète , lui arracher un seul 
cheveu, et l'histoire montre en quelles mains 
sont maintenant leurs couronnes. Notre em- 
pire, depuis son commencement, a toujours 
grandi jusque aujourd'hui, et si Dieu le veut 
il suivra toujours cette marche ascendante 
jusqu'au dernier jour (2). » Le 5 août, le 
député des Cosaques rebelles, Koronka, ob- 
tint aussi audience , et sa suite fut revêtue 
de kaftans. En vain Wysocki se plaignit de 
cet accueil, on lui répondit que les Cosa- 



(1) lbid. Raschid, 1. 1, fol. 38. 

(2) Cette lettre remarquable de Kara-Mustafa est 
dans l'Iuscba dn reis-efendi deMobammed, n° 125. 



112 



HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN. 



ques dont il attaquait la défection étaient 
depuis vingt-cinq ans sous la protection de 
la Porte Ottomane (1). 

L'ambassadeur français de LaHaye, surle- 
quel avait commencé la longue série d'ou- 
trages que le gouvernement turc fit suppor- 
ter aux agents européens, ne pouvait guère 
avancer les affaires de sa cour , car la Porte 
adressait des reproches au cabinet de Ver- 
sailles sur les secours envoyés par la France 
à Candie. Quand il se plaignit de la recon- 
naissance et de la réception de l'envoyé gé- 
nois, le marquis de Durazzo, on lui répon- 
dit que le roi devait se contenter d'être traité 
de padischah par la Porte. L'ambassadeur 
répliqua que son maître ne devait son titre 
qu'à Dieu et à ses armes victorieuses. Les 
ministres turcs objectèrent que nul autre 
ambassadeur n'osait désigner son maître par 
le titre de padischah. En vain M. de La Ilaye 
sollicita de nouvelles capitulations, attendu 
que les Français étaient obligés de payer 
cinq pour cent sur leurs marchandises, tan- 
dis que les Hollandais , les Anglais et les Gé- 
nois, n'en donnaient que trois. Alors il dé- 
clara au kaimakam, à Larissa, où il obtint la 
permission de se rendre, qu'en raison du peu 
d'égards témoignés à son ambassadeur le 
roi le rappelait, et ne laisserait qu'un agent 
à Constantinople. Le kaimakam de la cour 
du sultan le renvoya au kaimakam de Cons- 
tantinople, et celui-ci au grand vesir devant 
Candie. Ainsi, pour le moment, les choses 
restèrent sur l'ancien pied (2). Quelques per- 
sonnes regardaient l'envoyé génois comme 
un agent de l'Espagne, par le moyen duquel 
cette puissance pouvait engager des négo- 
ciations (3) ; et comme la France s'était déjà 
plainte si amèrement de la capitulation avec 
Gènes, le renouvellement des conventions 
avec la Toscane rencontra des obstacles au- 
près du grand vesir. Le représentant de 
l'Angleterre avait des griefs à produire sur 
la conduite de l'inspecteur des douanes de 
Syrie, qui, outre les trois pour cent de droits 
perçus à Alep , exigeait encore deux et demi 



(1) Rapport de Casanova, dans la.Sle.-R. 

(2) Chardin, 1. i, p. 39, d'après les rapports de 
La Haye: relation qu'il donna au roi à son retour à 
Paris , de laquelle j'ai tiré presque tout ce détail. 

(3) Valiero, 1. vu, p. 624. 



pourcent à Alexandrette. Rycaut, attaché en 
ce temps à l'ambassade de Constantinople, 
fut envoyé au camp du grand vesir alors en- 
core à Belgrad , et reçut enfin cette déclara- 
tion satisfaisante : que les deux et demi pour 
cent levés à Alexandrette, outre les trois 
pour cent d'Alep, n'étaient pas portés aux 
registres de la chambre des finances, et 
par conséquent n'étaient pas exigibles. Pour 
se venger de cet avantage obtenu par l'am- 
bassadeur anglais , le defterdar interdit 
complètement le port d'Alexandrette à tous 
les bâtiments anglais, et les contraignit à se 
rendre sans exception à Tripoli pour y débar- 
quer leurs cargaisons, d'où la factorerie, ai 
cause des dangers du port et d'autres incon- 
vénients, avait été forcée depuis long-temps 
de se transporter à Alexandrette. Toutefois 
cette mesure n'avait d'autre but que d'ef- 
frayer les Anglais pour en arracher de l'ar- 
gent, et elle n'eut pas de durée (1). La Hol- 
lande n'avait pas moins de réclamations à 
faire que la France et l'Angleterre contre 
les entraves apportées à son commerce et à 
sa navigation. Un bâtiment hollandais, char- 
gé de marchandises turques , attaqué par 
trois corsaires chrétiens , avait été capturé 
et amené à Candie. La Porte, soupçonnant 
que cela s'était fait de connivence avec le 
capitaine , voulut s'indemniser sur des vais- 
seaux hollandais. Ainsi quelques-uns des 
meilleurs navires des états-généraux avaient 
été enlevés par les pirates de Barbarie, parce 
que les Hollandais s'étaient refusés à payer 
complètement les sommes stipulées comme 
rançon des captifs, sous le prétexte que beau- 
coup d'esclaves étaient morts dans l'inter- 
valle (2). Ces faits et d'autres encore inquié- 
tants pour le commerce, déterminèrent les 
états- généraux à envoyer à la Porte un nou- 
veau résident, le sieur Colier, qui se trouva : 
en même temps que le représentant de l'em- 
pereur et les deux envoyés ragusains à An- 
drinople (3). Il vit le sultan quitter pompeu- 
sement la seconde ville de l'empire, et reçut 
audience en dehors de la ville , sur la rive de 
la Marizza ( 12 août 1668 7- H se rendit de 

(1) Rycaut, dans Knolles, 1. h, p. 173. 

(2) Valiero, I. vu, p. 583. 

(i) Journal de M. Colier , résident à la Porte, 
1672, p. 27. 



LIVRE LV. 



113 



a tente du t c ehausrh-basehi,où ilmitpied à 
erre, jusqu'à celle du sultan entre deux 
ies de bostandschis et de chevaux , dont 
es harnais étincelaient d'or et de pierreries, 
e tschausch-baschilui demanda si le roi de 
ollande avait d'aussi beaux chevaux. Après 
voir traversé ces rangs de gardes , le rési— 
ent parvint avec sa suite sur une place pa- 
oisée de petits drapeaux , où plus de vingt 
êtes fraîchement coupées et jetées sur la 
ussière durent lui donner une idée de la 
ustice rigoureuse des Turcs. Le sultan était 
ntouré de ses muets et de ses nains ; à ses 
tés se tenaient le kaimakam, le vesir fa- 
ori, et derrière lui l'eunuque, secrétaire 
ntime du cabinet. Mohammed siégeait sur 
n fauteuil , les pieds posés sur un coussin 
le velours rouge. Son espèce de trône était 
levé sur un sopha haut de trois pieds, sur- 
monté d'un baldaquin frangé d'or et d'ar- 
ent. Sa tunique était d'étoffe d'or à dou- 
lure rouge , retenue sur la poitrine par des 
grafes de diamants ; sur son turban se dres- 
ent trois aigrettes aussi rattachées par des 
tamants. Le résident donna ses lettres de 
réance, renfermées dans un sac de drap 
"or, à l'eunuque, secrétaire intime du ca- 
binet, qui les remit entre les mains du kai- 
makam, d'où elles passèrent au vesirfavori, 
■et celui-ci les déposa enfin sur le sopha. Les 
présents de l'envoyé consistaient en draps 
•de Hollande, en satin, velours, soie, damas, 
étoffe d'or, lunettes d'approche, cadrans et 
fusils. Les seize articles du projet de traité 
•concernant la liberté du commerce à Con- 
stantinople, Smyrne et Alep, furent tous ac- 
cordés, à l'exception d'un seul par lequel 
on demandait que des bâtiments hollandais 
ne pussent jamais être saisis et frétés de 
force pour ] e service de la Porte. Les capi- 
tulations furent donc renouvelées. Colier a 
laissé aussi une description de sa mission, la 
première qui ne fût point due à la plume 
d'un diplomate impérial. 

Pour complaer le tableau des relations 
i diplomatiques de la Porte à cette époque , il 
ne nous reste plus qu'à parler de ses rap- 
ports avec quatre états placés sous sa pro- 
tection , Raguse, la Moldavie, la Valachie 
et la Transylvanie. Dans la même année où 
toute la Dalmatie fut ébranlée, ainsi que les 
groupes d'îles de la Liburnie , par un trera- 

TOM. III, 



blement de terre , les monts acrocérauniens 
remuèrent jusque dans leurs fondements, 
Raguse s'écroula, et cinq mille personnes 
furent ensevelies sous les ruines de leurs 
maisons. Quatre fois la mer se retira du ri- 
vage , quatre fois les vagues revinrent en 
mugissant battre la plage ; les vaisseaux se 
heurtèrent dans le port, restèrent à sec, et 
de noirs tourbillons de poussière obscurci- 
rent le jour. Au milieu de la tempête le feu 
du ciel alluma un vaste incendie , et la ville 
s'abîma dans cette lutte effroyable de tous 
les éléments. Ce que les fléaux naturels 
avaient épargné , les paysans et les morla- 
ques accourus dans la ville ouverte l'enle- 
vèrent ou le détruisirent. Durant huit jours 
toute la côte de Dalmatie éprouva des se- 
cousses continuelles; les îles de Mazzo et de 
Santa-Croce , les villes de Perasto , Cattaro , 
Dulcigno , Antivari , n'offraient que des rui- 
nes. Parmi les victimes de la catastrophe de 
Raguse se trouva Georges Crook, envoyé de 
Hollande, qui se rendait à Constantinople. 
Dans sa détresse Raguse, au lieu de trouver 
des secours auprès de la Porte et d'obtenir au 
moins une remise du tribut, fut traitée avec 
une indigne barbarie. Le kaimakam rendit 
les Ragusains responsables de la mort acci- 
dentelle de l'envoyé hollandais, et les dépu- 
tés de la ville en ruine qui venaient implorer 
la pitié de leur suzerain furent arrêtés, jetés 
dans les fers, et on leur demanda cent cin- 
quante mille écus en expiation du sang de 
Georges Crook (1). D'après le droit turc les 
habitants d'un lieu répondent d'un vol ou 
d'un meurtre commis sur leur territoire, 
quand bien même il serait démontré qu'ils 
n'ont pu y prendre aucune part, et les op- 
presseurs appellent toujours de leurs vœux 
de tels accidents, car alors ils ont des coups 
à porter; ils frappent l'innocent au lieu du 
coupable , et, sous prétexte d'indemnités ou 
de réparation , ils arrachent le double ou le 
triple des exigences légitimes. Toutefois nul 
grand vesir n'avait encore donné une si 
grande extension à ce kanun , nul homme 
d'état n'avait songé encore à voir une oc- 
casion de contribution dans une effroya- 



(1) Rapport de Casanova, dans la Str-". 

8 



114 



HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN. 



ble catastrophe, à exploiter les désastres 
d'une ville tributaire au profit du trésor 
public. 

Au reste , les Moldaves qui avaient com- 
battu dans les guerres de Hongrie comme 
auxiliaires sous Neuhaeusel et près de Le- 
wencz n'eurent pas à se louer de leur sort 
plus que les Ragusains. Les Turcs ayant 
passé au tranchant du sabre la garnison du 
petit Komorn , par représailles sept cents 
prisonniers moldaves et valaques furent 
pendus devant Gran. Le prince de Moldavie, 
Eustathe Dabischa , fils d'Etienne et succes- 
seur de Luppul , fut déposé , et après lui , en 
deux années Elias et Duka furent investis al- 
ternativement du pouvoir suprême. En Va- 
lachie, après la mort de Ghika, régna son 
fils Gligoraskul (Grégoire), auquel Ahmed- 
Kœprili accorda sa protection, ainsi que 
Mohammed-Kœprili avait soutenu Ghika. 
Gligoraskul mena cinq mille cavaliers vala- 
ques et six cents fantassins dans l'expédition 
d'Ujvar (1). A la bataille de Lewa, les Vala- 
ques, postés à l'aile droite, prirent la fuite 
dès le commencement de l'action et prépa- 
rèrent ainsi la victoire à l'armée impé- 
riale (2). Après la bataille de Saint-Gotthard 
le grand vesir convoqua de nouveau à Gran 
les woiwodes de Moldavie et de Valachie. 
Gligoraskul envoya le grand vestiaire, Dé- 
métriusCantacuzène, avec 40,000 ducats 
auprès du grand vesir pour se faire ex- 
cuser; mais Démétrius courut à Constanti- 
nople accuser le woiwode de trahison , et 
rejeter sur lui l'assassinat du vieux Constan- 
tin Cantacuzène. Ghika s'enfuit en Transyl- 
vanie , et le titre de prince de Valachie fut 
acquis par Radul , fils de l'ancien woiwode 
Léo, au prix énorme de 40,000 écus. Le 
surnom d'Istridiadschi (marchand d'huîtres), 
que lui donnèrent les Turcs , annonce assez 
quelle était l'origine de sa famille. L'admi- 
nistration de Radul n'offrit qu'une série 
d'exactions et de violences. Des nuées de 
Grecs avides , fléaux perpétuels de la Vala- 
chie , s'abattirent sur le pays et le pillèrent 
sans épargner les couvents et les églises. 



(1) Engel.nist. de Valachie, p. 310. 
(S) Engel, d'après del Chiaro et Bethlen. 



Avec l'argenterie des temples on fit des 
selles et des étriers pour le prince. Les tra- 
bans de Radul arrachèrent des doigts dessé- 
chés d'Igumenos Nicodème, vénéré comme 
un saint, ses anneaux d'or enrichis de pier- 
reries. Enfin deux cents Bojars et Sluschi- 
tors s'en allèrent à Larisse où était la cour, 
pour demander l'éloignement des Grecs et la 
déposition du prince ; ils furent écoutés (1). 
A la place de Radul , qui finit ses jours à 
Constantinople , fut élevé le vieux Dwornik- 
Anton (2). On le revêtit des insignes de sa 
dignité dans la plaine devant Larissa (13 
mars 1669). « Je t'ai donné la principauté 
de Valachie, lui dit le sultan avec dignité, 
mais si j'apprends que tu opprimes tes su- 
jets, je te coupe la tête. » 

L'envoyé transylvanieu Christophe Pasko, 
dont l'ambassadeur impérial Leslie avait 
en vain appuyé les demandes, était retourné 
dans son pays après un inutile séjour d'un 
an et demi à Constantinople , sans avoir ob- 
tenu ni la restitution des villages retranchés 
de sa principauté et inscrits sur les regis- 
tres des impôts de l'empire ottoman (3) , ni 
la diminution du tribut de 80,000 écus (4). 
Ce n'était point encore assez de cette contri- 
bution énorme à fournir au trésor turc ; la 
principauté déjà si misérable fut épuisée par 
les querelles survenues entre le prince Apafy 
et l'un des nobles les plus puissants de la 
Transylvanie , Nicolas Zolyomy , au sujet 
d'un partage de biens. Zolyomy, esprit ar- 
dent et inquiet, jeté trois fois dans les fers, 
et toujours relâché sous Rakoczy, Barcsai et 
Kemeny (5), devait maintenant, en vertu de 
la décision de la diète de Vasarkely, parta- 
ger ses biens avec Barkocky et Tcekcely. 
spécialement le domaine de Hunyad, où 
se trouvait le château du grand Hanyady, 
l'une des plus belles constructions du moyen - 
âge , élevée dans un site délicieux et conser- 
vée jusqu'à nos jours. Zolyomy eut recours 



(1) Rapport de Casanova, du 14 janvier 1669, 
de Tornova. 

(2) Engel, Hist. de Valachie, p. S 15. 

(3) Dans Bethlen, p. 294. 

(4) Bethlen, Hist. rer. Transylv., p. 294. 

(5) Bethlen, p. 287. 



LIVRE LV 



m s 



au vieux Hamsa pascha, de Wardein, qni 
l'accueillit honorablement , adressa en même 
temps une lettre amicale au prince Apafy, 
pour lui annoncer que Zolyomy était entre 
ses mains. Apafy envoya une somme consi- 
dérable au pascha pour le remercier d'un 
tel service, et Hamsa fit partir Zolyomy pour 
Temeswar , où commandait Kutschuk-Mo- 
hammed , le vainqueur de Kemeny. Zolyo- 
my poursuivit sa route jusqu'à Constan- 
tinople; de son côté Kutschuk- Pascha 
chargea son kiaja d'aller promettre à la Porte 
au nom d'Apafy 12,000 ducats pour sa 
confirmation dans le pouvoir princier et 
l'éloignement de Zolyomy de la principauté. 
La même demande fut présentée officielle- 
ment par le représentant ordinaire de la 
Transylvanie, Jean David, et par l'envoyé 
extraordinaire Jean Nemes , par l'entremise 
de l'interprète Georges Brancovics (1). Le 
kaimakam Kara-Mustapha , dont l'avidité 
se flattait d'exploiter les affaires de la Tran- 
sylvanie , renvoya les parties au diwan de 
Demitoka. Les débats ayant été portés de- 
vant le mufti et les kadiaskers , il fut décidé 
que les biens de Zolyomy, injustement rete- 
nus par Apafy, devaient être restitués au 
réclamant. Un tschausch alla porter à la 
diète de Radnoth une lettre du kaimakam 
pour Apafy. Elle était ainsi conçue : « Zo- 
lyomy s'est plaint auprès de laSublime Porte 
que le château de Hunyad avait été promise 
Tœkœly , Gyalu à Banfify, le haut comitat 
de Hunyad à Kapi. Mon ami, cela n'était 
pas convenable , car chez vous les biens des 
nobles passent aux fils; l'ordre du Grand- 
Seigneur est que tout ce qui a été enlevé à 
Zolyomy lui soit rendu. Tu dois l'entendre 
ainsi et laisser aller en paix le tschausch , 
porteur du présent message (2). » Mais 
Etienne Kadar, serviteur de Zolyomy , re- 
venu avec le tschausch , échoua complète- 
ment dans sa tentative, quand il réclama au 
nom de son maître les domaines de Szekel- 
hyhid et de bioszeg , qui avaient été confis- 
qués sous Rakoczy. Apafy fit transmettre la 
lettre du kaimakam et le rapport de l'envoyé 



(1) Belhlen , 1. i, p. S2G el 329. 
(2j Betbleo, I. i, p. 428. 



Nemes, par le chancelier (l'historien de ces 
événements) Jean Bethle (1) , aux états 
rassemblés en diète, et l'on résolut de ré- 
pondre à la lettre du kaimakam : que les 
états demandaient le renvoi de la décision 
sur les réclamations de Zolyomy devant les 
autorités du pays ; qu'au reste ils étaient 
prêts à obéir au sultan. Apafy communiqua 
aux états sa réponse au kaimakam , rédigée 
dans un sens entièrement opposé par le 
chancelier Bethlen; elle était remplie de 
plaintes contre Zolyomy, et ne contenait 
pas un mot sur la restitution prescrite; elle 
réclamait même l'extradition de Zolyomy. 
En cette circonstance le kaimakam suivit la 
même marche qu'il avait tenue déjà dans les 
débats des Grecs et des catholiques de Chios, 
ou dans l'affaire d'un patriarche odieux à son 
troupeau, qu'il avait déposé moyennant 
25,000 piastres. Cette fois il flatta ou re- 
poussa alternativement les deux partis afin 
de leur arracher autant que possible par 
l'espérance ou par la crainte. Tant qu'il at- 
tendit les 12,000 ducats annoncés par le 
pascha de Temeswar , il se prononça contre 
Zolyomy; puis, gagné par les promesses de 
celui-ci , il le favorisa. Une seconde lettre à 
Apafy lui enjoignit de la manière la plus 
pressaute de restituer les biens de Zolyomy, 
qui d'ailleurs serait bien soutenu auprès 
de la Porte. Nemes annonçant en même 
temps qu'Apafy courait le plus grand dan- 
ger d'être déposé, que son plus grand ami et 
protecteur, le tschausch - baschi , était tour- 
menté de cette crainte à son égard , Apafy 
convoqua les étals de la foire de Medyes a 
Carlsburg, et fit partir Jean AIso pour Con- 
stantinople avec 10,000 ducats, afin de ga- 
gner le kaimakam. Il chargea en même 
temps ce messager d'un ordre secret pour 
Nemes. Il s'agissait de se défaire de Zolyomy 
par le poison , et un Turc se trouva prêt à 
consommer le crime, sous la condition de 
recevoir d'avance 7,000 écus (2). On com- 
mença par négocier avec Zolyomy, qui éleva 
ses prétentions outre mesure. Apafy, pour 
se rendre en quelque point aux ordres de la 



(1) Belhlen. 1. î, p. 3S0. 

(2) Ibid. , p. S 40. 



116 



HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN. 



Porte , remit le château de Hunyad au re- 
présentant de Zolyomy, mais s'abstint de 
restituer Gyalu, quand il apprit par le rap- 
port de son envoyé Nemes que les 10,000 
ducats avaient enchaîné le kaimakam, et 
que ce dignitaire avait déclaré qu'il ne devait 
plus être question de Zolyomy. Dans la let- 
tre du kaimakam apportée par un tschausch 
avec un chatti- schérif du sultan, il s'a- 
gissait bien encore de restitution, mais la 
lettre du Grand-Seigneur ne contenait pas 
une syllabe sur Zolyomy ; on n'y voyait 
qu'un accusé de réception du tribut et 
des exhortations à une sage administration, 
le tout en termes généraux. Ainsi Apafy 
fut tranquillisé par le silence de la lettre du 
sultan et par l'assurance verbale du kaima- 
kam donnée à Nemes , tandis que la mention 
de restitution faite en style officiel par le 
kaimakam ouvrait encore la voie à de nou- 
velles extorsions d'argent, et préparait des 
semences de nouveaux troubles intérieurs. En 
même temps qu'Apafy suivait de telles né- 
gociations auprès de la Porte, par ses agents 
Nemes et Also , il envoyait au grand vesir 
à Candie Balo dont la mission nous occu- 
pera plus tard. 

Le grand vesir avait quitté Andrinople 
avec la sainte bannière , le 14 mai 1666, et 
déjà un an s'était écoulé depuis son départ. 
Mais avant de présenter le tableau de celte 
campagne d'Ahmed- Kœprili et des événe- 
ments du siège de Candie, nous devons en- 
core revenir au sultan, qui, au bout d'un an, 
prit la résolution de se rapprocher du théâtre 
de la guerre et d'aller en chassant d'Andri- 
nople à Larissa , où furent plantés les éten- 
dards impériaux. L'astronome de la cour fut 
consulté dans cette occasion, comme de cou- 
tume, sur l'heure favorable. Le sultan voulant 
mettre à l'épreuve la science cabalistique 
d'Ahmed-Efendi , fit tenir par un page un 
petit miroir qui était recouvert , et pria 
l'astronome de deviner ce qui était là 
caché. Le rusé Ahmed-Efendi , qui pouvait 
bien être d'intelligence avec le page, étala 
toutes ses tables, consulta tous ses horo- 
scopes, ses supputations, et, après avoir 
long-temps médité , il dit enfin que l'objet 
caché devait être du verre. En soumettant 
ses calculs à l'examen du sultan , il eut soin 
de produire l'état de ses propres dettes écrit 



au revers d'une des feuilles contenant des 
chiffres cabalistiques; et le sultan se hâta 
de payer pour récompenser la pénétration 
si prompte et si sûre de l'astronome. Le mo- 
ment du départ approchant, lessultanesChas- 
zeki et Validé furentenvoyées à Constantino- 
ple, et le second vesir, le favori Mustafa, fut 
chargé de les escorter ; le kaimakam , le 
mufti , les vesirs et les émirs les accompa- 
gnèrent jusqu'au bout des jardins d' Andri- 
nople. Le sultan fit donner des chevaux aux 
grands dignitaires de l'état, quatre au kai- 
makan , deux au mufti et aux vesirs , un au 
defterdar et un au reis-efendi. Lui-même 
conduisit encore la Validé et la Chaszeki par 
Binarbaschi jusqu'à Kirkkilise, où il prit plai- 
sir à goûter des cerises belles comme celles 
du Bosphore. Le lendemain , il versa beau- 
coup de larmes en se séparant de son épouse 
et de sa mère, et revint à Andrinople. A 
Binarbaschi, il manda auprès de lui le pré- 
dicateur de la cour , Wani , et lui envoya par 
le grand-écuyer quelques pièces de gibier, 
en lui faisant dire qu'il lui serait permis d'en 
manger, attendu que ce gibier était tombé 
sous la main du sublime Chalife. Le lende- 
main, le prédicateur invité à tirer à la cible 
avec les pages, ayant atteint le but, le sultan 
lui donna un arc doré. 

Le kiaja président de la deuxième cham- 
bre ayant perdu la vue par l'effet d'une ma- 
ladie de la rate, ses fonctions furent confé- 
rées par le sultan à l'historien Abdi, qui se 
trouva en même temps page de la nappe, 
chef de la troisième chambre des pages et 
secrétaire particulier du souverain. Quarante- 
trois têtes envoyées par l'inquisiteur d'Ana- 
toli Mohammed- Pascha fournirent occasion 
au sultan de déclarer que quiconque mettrrit 
à mort un innocent serait responsable du 
sang ainsi versé, dans ce monde et dans l'au- 
tre, et que les ministres et les gouverneurs 
ne devaient pas immoler des victimes pour 
satisfaire leurs passions personnelles. Enfin 
le 5 août eut lieu le départ du sultan, annon- 
cé depuis quatre mois. Le mufti , qui était 
retenu au lit par la fièvre , reçut la permis- 
sion de rester à Andrinople , et un gracieux 
chatti-schérif accompagna l'envoi de 1,000 
ducats qui lui fut adressé. A la première sta- 
tion à Timurtasch , fut accordée au résident 
hollandais, Colier, l'audience dont il a été 



LIVRE LV. 



117 



déjà question (1). Le pascha déposé de Ssai- 
da et Beirut, Mohammed-Schuhi, fut appelé 
devant le sultan , qui l'apostropha ainsi : 
« T'ai-je confié la province pour la ruiner 
ou bien pour protéger les serviteurs de 
Dieu? » et aussitôt la tête du coupable tomba 
sous le fer du bourreau. En trente-deux 
marches suspendues par trente haltes, le 
sultan se transporta de Timurtasch à Jenis- 
chehr ( Larissa ). Là furent établis les quar- 
tiers de la cour. Un soir au retour de la 
chasse, le sultan se fit présenter par le se- 
crétaire Abdi un passage de l'histoire tur- 
que, et, après l'avoir lu, il envoya Abdi le 
porter au kaimakam Kara-Mustafa, pour 
qu'il en prît aussi connaissance. Le kaima- 
kam lut et demanda si le sultan s'était arrêté 
sur ce point. Abdi répondit affirmativement 
et revint dire à son maître que le kaimakam 
avait pris un vif intérêt à la lecture des pages 
qui lui étaient signalées. Mohammed en- 
chanté dit : « Le but de tous nos efforts 
est de laisser de bons souvenirs (2). » A Seres 
l'interprète Grillo, qui revenait de Venise , 
annonça l'arrivée d'un nouvel envoyé véni- 
tien. Après la mort violente des deux secré- 
taires Giavarino et Padavino, chargés de 
suivre les négociations du pays de Crète , le 
grand vesir s'étant fait excuser à Venise de 
cette violation du droit des gens , et ayant 
demandé un autre envoyé, le Collegio de' 
Savi avait chargé de cette mission le général 
de Céphalonie , Zante et Corfu, Andréa Va- 
lerio, qui a écrit l'histoire de la guerre de 
Crète en sept livres avec une grande con- 
naissance des affaires. Mais blessé de se 
voir, après tant de grands services, après 
avoir occupé les premiers grades militaires , 
réduit aux fonctions de simple secrétaire, il 
prétexta son ignorance des lieux et le man- 
que d'interprète habile. Alors on chargea de 
la mission qu'il refusait le chevalier Luigi 
Molini, et celui-ci se présenta le 8 novem- 
bre 1G68 à Larissa. Il entra de suite en con- 
férences avec le kaimakam- pascha , le mufti 
irrivé de Seres après sa guérison , et avec 
e prédicateur de la cour, Wani. « Je suis 



(1) Colier, Raschid et Abdi sont d'accord pour 
ejour, le k rebiulewwel (12 août). 

(2) Abdi , fol. 68. 



venu, dit-ilen débutant, pour arrêter l'effu- 
sion du sang. — Bien , bien , interrompit le 
kaimakam, il n'est pas question du sang à 
verser ; pour 10 aspres par jour nous avons 
incessamment 50,000 sipahis à notre disposi- 
tion, et moyennant 6 aspres nous mettons 
sur pied un nombre aussi grand dejanits- 
chares; le rôle de la Porte est la guerre 
contre les infidèles : elle n'est pas destinée à 
la paix. » L'envoyé offrit 100,000 ducats pour 
les frais de guerre, 24,000 ducats comme 
présent annuel, la restitution de Klis et 
d'autres places conquises en Dalmatie, si 
Venise conservait l'ancienne Candie , si la 
Porte voulait détruire la nouvelle Candie et 
d'autres forteresses jusqu'aux montagnes de 
Retimo, qui serviraient de frontières na- 
turelles. Là-dessus Kara-Mustafa répondit 
« que c'étaient les anciennes propositions 
rejetées avant que le grand vesir partît 
pour la Crète; que le sultan voulait Candie, 
et que la guerre durerait indéfiniment, ce 
qui était pour lui une distraction; que, s'il 
avait su que l'ambassadeur venait sans les 
clés de Candie, il ne lui aurait point ac- 
cordé audience. » Molini répliqua que Can- 
die n'était plus à la disposition de la répu- 
blique; qu'elle était entre les mains du 
pape , du roi de France et d'autres puissan- 
ces chrétiennes, dont les troupes auxiliaires 
occupaient des postes importants. « La ré- 
publique, dit le mufti, a mis sa confiance 
dans les Espagnols , les Français et les Alle- 
mands ; la Porte se repose en Dieu seul : 
avec cette assistance elle saura bien conqué- 
rir Candie (1). » C'est ainsi que se termina 
la conférence. Au reste l'envoyé fut bien 
traité ; on lui assigna 30 écus par jour pour 
son entretien , et on lui signifia qu'il pouvait 
maintenant partir ou rester , que la Porte 
ne s'en occupait plus. 

Trois semaines après, audience fut accor- 
dée devant le sultan aux envoyés de Tran- 
sylvanie et de Russie (2) ; le raja Duka fut 
revêtu du kaftan d'honneur en signe d'in- 
vestiture de la Moldavie , et l'on reçut un dé- 



(1) Rapport de Casanova , du 20 novembre 
166S, dans Abdi, fol. (58 , et Raschid. 1. i, fol. 40. 

(2) Le 5 décembre, un mercredi, Abdi, fol. 69. 



118 



HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN. 



puté cosaque (1). L'accueil fait au député des 
Cosaques rebelles avait déterminé la mission 
de l'envoyé russe, qui apportait deux lettres. 
On lui promit que le chan tatare se tien- 
drait paisible s'il recevait les présents d'usa- 
ge. Le kaimakam demanda à l'ambassadeur 
s'il était vrai que les Polonais eussent expri- 
mé le souhait d'avoir pour roi le fils duczar. 
Le diplomate répondit qu'en effet le fils de 
son maître avait été appelé par les Polonais , 
mais qu'il ne se rendrait point à leurs désirs 
parce qu'il ne voulait pas se faire catholi- 
que. Le kaimakam se montra satisfait de cette 
déclaration. Marco-Antonio Mamucca délia 
Torre , qui avait déjà reçu la bastonnade à 
Demitoka pour avoir traduit avec trop de 
lenteur les dépêches de l'envoyé polonais , 
était sur le point de subir encore un pareil 
traitement. Déjà il était étendu à terre , et 
il n'échappa cette fois aux coups que par les 
instances du reis-efendi. Un mois aupara- 
vant le kaimakam avait fait appliquer impi- 
toyablementà cet interprète cent cinq coups, 
à son domestique cent vingt, parce qu'ils 
avaientlutté contre un tschausch, chargé de 
chasser un horloger de sa boutique. Quand 
le résident impérial se plaignit de ces faits 
auprès du reis-efendi, on lui répondit que 
Mamucca s'était attiré ce châtiment par son 
intervention inconvenante. Au milieu de 
circonstances si critiques, le résident impé- 
rial, qui avait suivi le camp et s'était fixé à 
Tornovo, dans le voisinage de Larissa, dut 
se juger très-heureux d'obtenir trois berats , 
le premier en faveur du commerce des Tos- 
cans, le second pour les négociants de Kas- 
chau, et le dernier pour le consul général 
de la compagnie orientale, Lelio de Luca. 
Le sultan passa tout l'hiver à parcourir en 
chassant le pays autour de Larissa. Un jour 
qu'il se livrait à son exercice favori , dans le 
canton de Catharino (3 février 1669) , il en- 
tendit le bruit du canon venant de la côte ; 
il lança son cheval de ce côté , et trouva un 
corsaire toscan de Livourne , qui poursui- 
vait un tschaik , en lui lâchant des bordées. 
Le sultan ordonna aux bostandschis et aux 
pages qui l'entouraient de courir au se- 



(1) Le ÎO redscheb ( 24 décembre 16«8 ), Abdi, 
fol. 09. 



cours de la faible embarcation ; les gens de 
sa suite se jetèrent à l'eau sur des esquifs 
qu'ils trouvèrent en ce lieu , et montèrent 
ensuite sur le tschaik pour diriger plus 
habilement les canons qu'il portait. Le cor- 
saire s'embossa et pointa ses pièces sur le 
rivage, de sorte que des boulets vinrent 
tomber non loin du sultan. Le lendemain un 
chatti-schérif appela de Larissa le grand 
fauconnier et le kapudan-pascha , mais le 
corsaire ne jugea pas à propos d'attendre les 
renforts demandés, et mit à la voile. Deux 
semaines après, des troubles éclatèrent à 
Constantinople, à Brusa et à Smyrne; ils 
avaient pour cause la fausse monnaie, dont 
les trois vaisseaux commandés par M. d' Ai- 
meras arrivés dans la capitale, avaient inondé 
ces trois villes. A Smyrne, une proclamation 
démonétisa les anciennes pièces de huit as- 
pres, jusqu'alors si recherchées, parce que 
leur valeur intrinsèque était supérieure à 
celle des nouvelles du même titre nominal. 
Ce fut là un des motifs principaux pour ac- 
corder à l'ambassadeur français la permission 
de se rendre à la cour, qu'il sollicitait depuis 
long-temps. M. de La Haye prétendit qu'il 
venait seulement prendre congé, afin de 
partir avec l'escadre de M. d'Almeras , parce 
que depuis long-temps la Porte, sans égard 
pour les représentations diplomatiques , trai- 
tait les négociants français plus mal que les 
Hollandais et les Anglais. M. de La Haye 
a^ait en effet reçu l'ordre de revenir; mais, 
comme il lui convenait davantage de rester 
à Larissa , il négocia l'envoi en France d'un 
diplomate ottoman qui serait chargé d'une 
lettre où des indemnités seraient promises 
pour le commerce français, et dans laquelle 
il serait question du maintien de l'ambassa- 
deur. Cette mission fut donnée au mutefer- 
rika Suleiman, qui dut avoir une suite de 
douze personnes. La porte ne lui alloua que 
"2,000 écus; l'ambassadeur lui fournit la même 
somme de sa propre bourse. Suleiman s'em- 
barqua dans le port d'Athènes , sur l'un des 
bâtiments du sieur d'Almeras , et arriva au 
commencement de novembre à Paris. Le 
ministre des affaires étrangères, M. de 
Lyonne , le reçut avec le même cérémonial 
dont le grand vesir avait usé à l'égard de 
l'ambassadeur du roi. Comme Suleiman re- 
fusa de remettre aux mains de M. de Lyonne 



LIVRE LV. 



113 



les lettres dont il était chargé pour le roi , 
Louis XIV lui-même lui donna audience. 
L'envoyé dit : « Le padischah , mon gra- 
cieux maître , sultan iMohammed , m'envoie 
auprès de Votre Majesté , padischah de 
France, avec cette lettre qui exprime le désir 
de voir continuer la bonne intelligence entre 
les deux empires. » Ce messager d'état, placé 
même comme muteferrika à un degré moyen 
dans sa classe , fit encore quelque difficulté 
de remettre sa lettre, demanda que le roi se 
levât et fît quelques pas en avant pour la 
prendre afin d'honorer le sultan. Le roi at- 
tendit sur son trône sans bouger, et dit en 
recevant la lettre de Suleiman qu'il lui fe- 
rait transmettre la réponse. La lettre du 
sultan s'enquérait sur les motifs du rappel de 
l'ambassadeur, et demandait pourquoi on 
voulait le remplacer tout simplement par 
un chargé d'affaires. Suleiman resta à Paris 
jusqu'à ce que le successeur de de La Haye, 
le sieur de Nointel , fût nommé comme am- 
bassadeur. Cette mission turque en France 
fut la première qui excita un grand intérêt 
à Paris , et fit éclater l'orgueil ridicule des 
Orientaux à réclamer des honneurs extraor- 
dinaires des souverains européens. Une cir- 
constance toute particulière encore qui la 
distingua, c'est que Suleiman introduisit à 
Paris l'usage du café , dont le vieux grand 
vesir Kceprili avait renouvelé tout récem- 
ment la défense, mais que son fils ne put 
maintenir malgré les prescriptions rigoureu- 
ses du prédicateur de la cour Wani , et mal- 
gré toutes les raisons politiques qui l'avaient 
déterminé à fermer pour jamais les cafés où 
se réunissaient des frondeurs du gouverne- 
ment. En ce moment , en dépit de toutes 
les décisions antérieures des muftis et des 
scheichs, en dépit des ordonnances des sul- 
tans et des règlements des grands vesirs , le 
café et le tabac à fumer restèrent désormais 
permis sur les rives du Bosphore comme 
sur les bords de la Seine. 

Outre les troubles du marché provoqués 
dans les trois principales villes de l'empire, 
par l'introduction de la fausse monnaie, 
d'autres encore y éclatèrent. A Brusa, le 
peuple ameuté lapida le colonel des janits- 
chares et le juge qui, dans la perception des 
impôts extraordinaires , refusaient de rece- 
voir les aspres de mauvais titre. Les habi- 



tants de Boli lancèrent aussi des pierressur le 
mufti et le juge , qui faisaient l'amas de sal- 
pêtre, et le mufti de la ville resta mort sur 
la place. Une seule émeute eut lieu à Kuta- 
hije; à Andrinople, les mouvements furent 
déterminés par d'autres causes. Une vieille 
femme appelée Dschanbas-Kisi , qui pre- 
nait le rôle de défenseur des opprimés, 
avait arraché l'année précédente au sultan 
un chatti-schérif , en vertu duquel les habi- 
tants d'Andrinople étaient affranchis de 
l'obligation de fournir des rameurs à la 
flotte. Comme on voulait néanmoins faire 
cette levée, maintenant il y eut lutte et 
résistance. Le juge d'Andrinople adressa sgii 
rapport au kaimakam , et la vieille Dschan- 
bas-Kisi se rendit elle-même à Brusa , pour 
implorer justice auprès du sultan. Le kai- 
makam la fit pendre sans procès , et le bos- 
tandschi-baschi d'Andrinople , qui se trouvait 
auprès de la cour pour faire des levées de 
rabatteurs destinés aux chasses du sultan , 
fut renvoyé au plus vite à Andrinople. 11 fit 
aussitôt pendre la fille de Dschanbas-Kisi , 
qui voulait reprendre le rôle de sa mère et 
soutenir les opprimés , ainsi qu'une trentaine 
de ses partisans , et attacher un nombre égal 
de turbulents aux bancs des galères. Il ex- 
torqua violemment l'argent avec lequel on 
pouvait se soustraire à la presse maritime , 
et il poursuivait le cours de ses extorsions 
quand un ordre de Brusa l'arrêta dans ses 
excès. Le trésor fut ainsi privé de plus de 
40,000 bourses ; mais il était temps de met- 
tre un terme à la persécution , car beaucoup 
de rajas, poussés par le désespoir, voulaient 
se délivrer de la vie ; à Constantinople seule- 
ment neuf se pendirent; en somme plus de 
cent personnes périrent par l'effet des mesu- 
res de l'administration. D'un autre côté, le 
trésor recueillit des profits considérables 
par l'inoccupation d'emplois dans l'armée 
dont les traitements s'élevaient à 17 millions 
d'aspres. L'empire reçut une blessure cruelle 
par l'incendie d'Ofen, qui devint la proie 
des flammes avec tous les magasins et les ar- 
senaux (30 avril 1669). Il ne resta pas une 
seule pièce de canon en état de service. La 
poudrière sauta en l'air et fit écrouler plus 
de soixante toises du mur d'enceinte de la 
place. Plus de quatre mille Turcs périrent 
dans, ce désastre , sans compter les esclaves 



120 



HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN. 



chrétiens qui furent étouffés ou brûlés dans 
leurs cachots. On en trouva trente-deux en- 
chaînés par couple et se tenant embrassés 
étroitement. Un mois après, quatre-vingts 
maisons brûlèrent aussi à Ujvar. Cet incen- 
die et l'établissement d'un retranchement 
près de Komorn attirèrent la disgrâce du 
sultan sur le commandant de Neuhœusel , 
Sohrab-Mohammed-Pascha. L'intendant des 
jardins , Kutschuk-Mohammed-Pascha , fut 
envoyé de Brusa à Neuhaeusel , où , à peine 
arrivé , il fit trancher la tête à son prédéces- 
seur, et l'envoya de suite à Brusa où le sul- 
tan chassait toujours, menant la vie errante 
et sauvage que son frère lui avait prédite au 
moment de mourir sous la main du bour- 
reau. Mohammed ne se livrait pas à ce vio- 
lent exercice sans éprouver de vives douleurs 
par suite d'une chute qu'il avait faite avec 
son cheval quelques années auparavant , en 
voulant franchir un large fossé; et souvent 
on l'enlevait de sa monture dans le plus 
triste état. Néanmoins il se lançait de nou- 
veau à la poursuite du gibier à travers les 
champs et les forêts, les prairies et les 
bruyères. Cette agitation incessante était un 
besoin pour son esprit inquiet, mais il n'é- 
tait pas emporté par le plaisir de répandre 
le sang. Si , depuis la naissance du prince 
Mustafa , il était préoccupé de l'idée d'im- 
moler ses deux frères, c'est qu'il voulait 
assurer plus fortement le souverain pouvoir 
à lui-même et à son fils. La sultane Va- 
lidé Tarschaw, russe ou polonaise d'origine , 
, qui ne voulait pas que la vie de ses plus jeunes 
fils fût sacrifiée à la sécurité de l'aîné, et 
qui les protégeait avec une sollicitude ma- 
ternelle, avait eu la précaution de les enfer- 
mer dans une chambre du harem , à laquelle 
on ne pouvait arriver qu'en passant par son 
appartement. Néanmoins une nuit le sultan 
entra le poignard à la main dans la chambre 
à coucher de la Validé. Deux des femmes 
esclaves de la princesse, chargées de sa 
garde , n'osant pas crier, la poussèrent pour 
l'éveiller. La sultane ouvre les yeux, se 
jette dans les bras de Mohammed , et le 
supplie de la tuer plutôt que ses fils. Le fra- 
tricide ne s'exécuta point; mais les deux es- 
claves trop vigilantes qui l'avaient empêché 
furent pendues. Cette tentative de meurtre 
eut lieu immédiatement avant le départ de 



la Validé et de la Chaszeki d'AndrinopIe 
pour Constantinople ; alors la Validé désira 
être escortée par le kaimakam , le mufli et 
les kadiaskers , parce qu'elle craignait de n'a- 
voir avec elle que le favori regardé par elle 
comme un instrument tout disposé pour 
l'accomplissement du fratricide médité par 
le sultan. 

Cette immolation était devenue l'idée fixe 
de Mohammed ; c'était la crainte pour sa 
propre vie qui le tourmentait ainsi , car il 
n'était pas d'une humeur sanguinaire, et il 
donna souvent des preuves d'un naturel doux 
et bienveillant. Ainsi on le vit pleurer la 
mort d'un cornac indien tué par l'éléphant 
confié à sa garde ; un jour que le vieux mé- 
decin qui devait le saigner ne pouvait trou- 
ver la veine, le kaimakam ayant proposé de 
mettre à la retraite ce serviteur que l'âge 
avait rendu tremblant, le sultan s'y refusa 
en disant qu'il se rappelait les services rendus 
jadis par le vieillard maintenant affaibli. A la 
fête du petit Bairam il ne pouvait égorger 
que deux ou trois victimes, et laissait à une 
autre main à continuer le sacrifice; bien dif- 
férent en cela de Selim I er et de Murad IV, 
qui se plaisaient en cette occasion à répandre 
des flots de sang. 

Le prince héréditaire Mustafa étant ar- 
rivé à l'âge de cinq ans, on fit une grande 
fête de l'inauguration de son éducation. Dans 
le village de Thogan, aux environs de La- 
rissa, les tentes du diwan furent plantées à 
côté du pavillon impérial [4 juin 1667 ]. Le 
mufti, le kaimakam, le vesir favori, le nis- 
chandschi, le defterdar, le prédicateur de la 
cour, Wani , les kadiaskers et tous les autres 
grands dignitaires de la cour et de l'état se 
réunirent dans l'ordre établi à la fête de la 
naissance du prophète, et amenèrent le 
prince héréditaire dans la tente impériale. 
Le sultan se leva , alla au-devant de son fils, 
lui baii-a les yeux , et le Gt asseoir à côté de 
lui. Wani, arrivé avant l'émir-efendi , des- 
tiné à donner des enseignements au prince, 
prit la parole, récita la formule « au nom du 
Dieu tout clément et tout miséricordieux, » 
et prononça les quatre premières lettres de 
l'alphabet, que le prince répéta trois fois 
après lui; la première leçon fut ainsi ter- 
minée. Ensuite les vesirs et les grands ulé- 
mas furent revêtus de pelisses de martre 



LIVRE LV. 



121 



Oj* 



zibeline ; on donna aux autres des kaftans. 
Le sultan attacha, de sa propre main, au 
turban du prince un panache de héron , 
orné d'une agrafe de diamants. Le jeune 
Mustala fut reconduit par toute l'assemblée ; 
on jeta sur le chemin des pièces d'or et d'ar- 
gent. Toute l'assemblée fut magnifiquement 
traitée dans les tentes du diwan. 

Huit jours après , Mohammed fit teni" en 
sa présence une espèce de colloque scientifi- 
que , auquel il invita le mufti et les ulémas ; on 
y lut et on y discuta quatre passages des com- 
mentaires de Beidhawi et d'autres ouvrages. 
Le sultan fut si content de la science théolo- 
gique du mufti qu'il retira son propre kaf- 
tanpour le lui donner, et ordonna que, pour 

Ile prédicateur AVani et ses disciples , fussent 
dressées derrière le pavillon impérial trois 
tentes, où un repas leur serait servi deux fois 
: la semaine après leurs savantes conférences. 
Le 29 juillet, mourut le secrétaire d'état pour 
la signature du sultan, Abdi-Pascha ; sa place 
fut conférée au page Abdi l'historien , qui 
reçut en même-temps la dignité de vesir, 
quoiqu'elle ne fût pas nécessairement atta- 
chée à ces fonctions. Le sultan lui remit de 
sa propre main le chatti-schérif contenant la 
nomination , en lui disant : « Puisse le far- 
deau être léger pour toi ! » Abdi sortit du 
harem et reçut l'hospitalité chez le kaima- 
kam. Deux jours après , le sultan , au retour 
de la chasse , passant devant la tente du 
nouveau vesir, lui fit dire par le premier 
chambellan qu'il devait continuer l'histoire 
par lui entreprise. Le 31 août, mourut le sa- 
vant médecin de la cour, Ssalih-Efendi , dont 
les fonctions passèrent à Hajatisade-Efendi. 
Mohammed passa tout l'été en Thessalie, au 
délicieux pays de Larissa , sur les rives du 
Pénée et de l'Enipée , dans les champs de 
Pharsale, sur les hauteurs du Cynocéphale, 
entre l'Othrys et le Pélion , entre l'Ossa et 
l'Olympe ; un jour il tua un de ses meilleurs 
chevaux qu'il voulut lancer sur les pentes 
abruptes de l'Olympe ; une autre fois il fran 
chit à cheval un profond abîme, ouvert 
entre d'affreux rochers. Beaucoup de per- 
sonnes de sa suite et d'autres encore, en- 
traînées derrière lui pour lui faire leur cour, 
arrivant tout échauffées dans les hautes ré- 
gions glacées des montagnes , tombèrent 
malades, et moururent brusquement là où il 



n'y avait pas assez de terre pour les ense- 
velir. C'est ainsi que Mohammed remplissait 
ses loisirs, tandis que Candie tombait sous 
les coups d'Ahmed-Kœprili. 

Afin de pouvoir suivre , sans le briser, le 
récit de la dernière campagne de trois an- 
nées en Crète, nous avons d'abord rappelé 
tous les événements contemporains ; nous 
revenons maintenant au grand vesir, que 
nous avons laissé au moment de son départ 
d'Andrinople. Après une marche de quatre 
mois, Ahmed -Kceprili s'embarqua à Is- 
din (1), gouverna sur le cap Benefsche 
(Capo Mallo), et arriva le 3 novembre 16C6 
devant la Canée (2). Il employa deux mois 
à disposer ses quartiers d'hiver, puis se 
rendit dans le camp devant Candie, à la for- 
teresse de la Nouvelle Candie , construite par 
les assiégeants, afin de visiter les ouvrages et 
l'armée. Là étaient les bandes de vétérans 
qui , durant vingt-deux ans , engagées dans 
la lutte sainte en Crète , avaient attendu si 
long-temps en vain l'arrivée d'un grand ve- 
sir. Kceprili reçut les hommages des sand- 
schakbegs et des alaibegs , releva leur cou- 
rage et leur inspira de la confiance en leur 
exprimant tout l'intérêt que le sultan et lui- 
même prenaient à leurs fatigues et à leurs 
exploits. Le lendemain, il fit à cheval le tour 
de la place avec le beglerbeg d'Anatoli, Kara- 
Mustapha-Pascha, vieux guerrier plein d'ex- 
périence, qui avait assisté aux deux premiers 
sièges de Candie et à celui de Neuhaeusel, 
comme beglerbeg de Bumili, avecl'aga et le 
lieutenant-général des janitschares , puis re- 
vint à la Canée. A la fin de janvier parut la flotte 
égyptienne , forte de vingt-un vaisseaux et 
sept tschaiks. Elle fut attaquée en vue de la 
Canée par les Vénitiens, sous les ordres de 
Grimani et de Molino [ 26 février 1667 ] . 
Cinq bâtiments furent pris ; celui du com- 
mandant, le beg égyptien Ramasan, fut 
brûlé ; lui-même tomba entre les mains de 
l'ennemi, quoique quatorze galères sortis- 
sent de la Canée pour le délivrer (3) . Comme 
on voulait avoir l'assistance de la marine des 
pirates africains, le chaszcki Mohammed-Aga 
. . « 

(1) Au lieu d'Islina dans lîaschid, 1. i, fol. 42, 
Istifa. 

(2) Dscbew. p. 224. 

(3) Dschow. p. 230; Brusoni , 1. mu. 



12'2 



HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN. 



fut expédié avec une lettre du grand vesir 
pour Alger, Tunis et Tripoli, où il réclamait 
le concours actif des Barbaresques pour la 
conquête de Candie , devant laquelle le 
grand vesir était arrivé en personne avec 
l'étendard sacré. Comme il ne fut pas possi- 
ble de racheter le beg d'Egypte , pour le- 
quel Koeprili aurait volontiers donné 20,000 
piastres, le grand vesir nomma pour le rem- 
placer le chef des muteferrikas égyptiens, 
qui lui avait apporté du Kaire une lettre du 
scheich Baili. Après la mort de Ballarino , 
arrivée au moment de l'embarquement à 
Isdin , le grand vesir avait demandé à Venise 
de nouveaux négociateurs. La république 
envoya les secrétaires Giavarino et Padavino , 
qui apportèrent une lettre du doge , et offri- 
rent une somme de 100,000 ducats , ainsi 
qu'une contribution annuelle de 12, 000. 
Kœprili s'abstint de répondre. Vers la fin 
d'avril arriva la flotte ottomane de trente 
vaisseaux avec des approvisionnements con- 
sidérables , sous le commandement de Ka- 
plan-Mustafa-Pascha [26 avril 1667]. Ce chef 
s'était signalé dans la guerre de Hongrie , 
à la prise de Novigrad , et le grand vesir lui 
avait donné la main de sa sœur ainsi que la 
dignité de grand-amiral, au moment où 
son autre beau-frère , Kara-Mustafa , était 
revêtu des fonctions de kaimakam à la rési- 
dence de la cour. Le 17 mai , le grand vesir 
quitta la Canée ; le kapudan-pascha reçut 
ordre de se porter sur Tscheschme avec 
5,000 janitschares , six vaisseaux et dix 
tschaiks, qui portaient des boulets ; il par- 
vint heureusement à Giropetra. La flotte 
ennemie, composée de trente vaisseaux , six 
mahones, vingt-cinq galères, parut trois 
jours après devant la Canée , et prit position 
à Karabusa , d'où elle établit ses croisières , 
sans que le grand vesir permît aux bâtiments 
turcs de s'avancer en mer. Toutes les forces 
du grand vesir consistaient en 40,000 soldats, 
outre 8,000 akindschis, et bientôt l'arrivée 
de renforts continuels porta le nombre des 
soldats à 70,000. Le camp retentissait du 
bruit du canon auquel répondait le feu de la 
place. Peu s'en fallut qu'un boulet n'em- 
portât le grand vesir. Ahmed-Kœprili fit 
donner des pelisses de martre au comman- 
dant de l'armée de siège Ahmed-Pascha , à 
l'aga des janitschares Ibrahim-Pascha, et 



des kaftans d'honneur au beglerbeg d'Ana- 
toli et à celui de Bumili. Il fit distribuer 
également environ trois cents kaftans d'hon- 
neur parmi les officiers des sipahis et de 
l'artillerie, les sandschakbegs et les alaibegs. 
Deux jours après, un conseil fut tenu sur 
le mode d'attaque. Les avis qui prévalurent 
furent ceux de Kara-Mustafa -Pascha, et 
de Pehliwan-Mohammed-Pascha, beglerbeg 
de Rumili, qui tous deux avaient assisté au 
premier siège, du serdar. Franc de nais- 
sance , et qui déjà sept ans auparavant avait 
exercé le commandement supérieur à Can- 
die. Ils opinèrent pour l'attaque des bastions 
de Saint-André, des Juifs et de Martinengo. 
D'autres prétendirent qu'il fallait porter ses 
efforts sur le bastion de San-Demetrio; 
mais le grand vesir n'approuva pas ce parti, 
attendu que le bastion était à lui seul une 
forteresse. Il fut donc décidé qu'on laisserait 
quelques sipahis avec quelques cavaliers 
féodaux et quelques canons à l'orient de la 
ville, et que la principale attaque se ferait 
sur la partie occidentale. 

En arrivant du nord à Candie le naviga- 
teur a sous les yeux une ligne de murailles 
formant une sous-tendante dont l'arc com- 
prend le reste de l'enceinte de la place. 
A gauche est le château qui protège le port, 
peu spacieux mais sûr, ouvert seulement 
pour trente galères. Les vagues qui battent 
sans cesse le pied des murailles de ce côté 
rendraient superflus de plus grands ouvra- 
ges. La moitié de l'arc est défendue par sept 
bastions et un fort détaché , trois ouvrages à 
cornes, quatre redoutes, une demi-lune. 
Chacun de ces ouvrages avancés est encore 
protégé par des palissades , des lignes trans- 
versales, des batteries, des redoutes, au- 
dessous desquelles étaient pratiquées des 
galeries de mineurs qui s'entrecroisaient, 
où étaient préparés des fourneaux, disposées 
des poudrières. Laissant maintenant cette 
partie des fortifications, et commençant à 
gauche par le château du port, en suivant 
le côté oriental dans la direction du sud , 
pour revenir ensuite sur la ligne occidentale 
en allant du sud au nord, nous trouvons 
d'abord le bastion de Sabionera , dont celui 
de San-Demetrio était une dépendance ; 
puis le bastion de Vetturi, avec un ouvrage 
à cornes appelé Palma ; enfin le bastion le 



LIVRE LV 



123 



$' plus septentrional , celui de Jésus. Entre ces 
trois bastions et le plus voisin s'élevait la 
ï redoute de Saint-Nicolas. Ces deux faces du 
nord et de l'est de la forteresse ne suppor- 
t tèrent cette fois aucune attaque. A partir de 
;, I l'extrémité septentrionale où nous sommes 
I parvenus , jusqu'à la mer, se dressaient quatre 
I bastions renfermant trois courtines , dont 
1 chacune avait une redoute; chacun des 
trois bastions, suivant immédiatement, était 
précédé d'un ouvrage avancé; le quatrième 
et le sixième, d'un ouvrage à cornes, et le 
cinquième d'une demi-lune. Le bastion si- 
: tué à l'extrémité nord-ouest portait le nom 
! de Martinengo ; les Turcs l'appelaient le 
I piège du pourceau , parce que les chrétiens 
attirèrent et détruisirent beaucoup de mos- 
I lims dans ce savant dédale de fossés , de re- 
| doutes et de parallèles. L'ouvrage à cornes 
ï placé en avant était celui de Sainte-Marie ; 
I puis venait une redoute, puis le bastion de 
I Bethléhem , appelé par les Turcs redoute et 
! bastion des Juifs. En avant du bastion de 
I Bethléhem se développait la demi-lune Mo- 
f cenigo. La redoute appuyée à la courtine 
• tirée entre le bastion de Bethléhem et celui 
de Panigra. ainsi que l'ouvrage à cornes, tou- 
\ chaient au boulevard portant le nom de Pa- 
' nigra , transformé par les Ottomans en celui 
de Panighrad. Le septième bastion était 
ï celui de Saint-André ; il s'élevait en face du 
> Lazaret, au bord de la mer, en face de 
i l'embouchure d'une rivière. Les Turcs l'ont 
I nommé la Reddition , parce que là leur fu- 
1 rent apportées les clés de la ville. Le long de 
cet ouvrage et d'une petite rivière parallèle 
aux lignes qui unissent les deux bastions de 
Saint-André et de Panighrad, les Turcs 
avaient construit jadis la forteresse de la 
Nouvelle Candie, qu'ils détruisirent immé- 
diatement avant le siège , parce que le grand 
■ vesir voulait prendre position sur cet em- 
placement. Le camp turc était divisé en trois 
parties, dont les attaques se dirigeaient sur 
les trois bastions de Panigra, Bethléhem et 
Martinengo. A la gauche (en face de Pani- 
gra), le grand vesir, avec le beglerbeg de 
Bumili et l'aga des janitschares sur les ruines 
de la Nouvelle Candie ; au centre les troupes 
égyptiennes , commandées par le renégat 
Ahmed-Pascha, en face du boulevard de 
Bethléhem et de la demi-lune de Mocenigo ; 



à la droite, opposées à Martinengo, les trou- 
pes d'Anatoli , sous le commandement su- 
périeur de Mustafa-Pascha. C'est avec ces 
forces tirées d'Europe , d'Afrique et d'Asie , 
qu'Ahmed-Kœprili se préparait à renverser 
le plus ferme boulevard de la chrétienté 
dans la Méditerranée. 

Le 28 mai 1667, le grand vesir ouvrit la 
tranchée devant Candie , sous le feu de trois 
cents canons; du côté de la place, trois 
pièces furent d'abord mises en batterie sur 
chacun des trois bastions; on tint en réserve 
les deux pièces de cinquante-six coulées 
dans l'île. Quinze jours après arriva un 
chatti-schérif du sultan qui encourageait ses 
troupes à bien faire ; on apprit en même 
temps de Dalmatie que la forteresse véni- 
tienne de Cattaro s'était écroulée par l'effet 
d'un tremblement de terre ; et cette nou- 
velle parut aux Ottomans un heureux pré- 
sage. Au solstice d'été le capitaine-général 
Morosini entra dans Candie, venant de l'île 
Standia , et son arrivée fut saluée par l'ex- 
plosion des premières mines auxquelles on 
mit le feu des deux côtés. Huit jours après, 
parurent les escadres auxiliaires ; les bâti- 
ments du pape, commandés par le prieur 
Bichi, et les galères de Malte, sous les or- 
dres du commandeur del Bene, mouillèrent 
à Standia ; mais rien ne put décider ces dcu< 
chefs à tenter un débarquement ou toute 
autre opération propre à jeter la terreur 
parmi les assiégeants (1). Le beglerbeg de 
Siwas, qui amena six galères, prit position 
au centre; Husein-Pascha, ex-gouverneur 
d'Ofen, établit son quartier parmi les trou- 
pes asiatiques. Le defterdar-pascha fut 
chargé de faire préparer la maison de Ka- 
tirdschisade dans le voisinage du camp pour 
les deux négociateurs vénitiens. Les explo- 
sionsde mines et de fourneaux se succédaient 
sans interruption ; c'était un roulement con- 
tinuel. Jusqu'au 8 septembre les assiégeants 
avaient fait sauter cent cinquante - trois 
mines ; les assiégés cent quatre-vingt-deux , 
et néanmoins le bastion de Panigra était 
encore debout , quoique le grand vesir por- 
tât sur ce point tous les efforts de la prin- 
cipale attaque. Ce fut seulement sept se- 



p. 139. 



12' 



HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN. 



maines après que les Turcs parvinrent Fà 
planter cinq bannières sur la muraille ; mais 
trois mines fesant explosion lancèrent dans 
les airs trois des bannières et ceux qui les 
avaient ^plantées. Ce jour-là les assiégés 
lancèrent pour la première fois au-dehors 
des tètes de prisonniers ou de Turcs restés 
morts entre leurs mains. Le 11 novembre , 
les^assiégeants, après l'explosion simultanée 
de quatre mines , livrèrent un assaut dans 
lequel périrent l'aga des janitschares , l'aga 
des dschebedschis ( armuriers ) et celui des 
serdengetschdis( volontaires). Les assiégés se 
retirèrent dans le bastion de Martinengo. 
Huit jours après, le grand vesir suspendit les 
opérations du siège pour toute la durée de 
l'hiver , sans pourtant abandonner les tran- 
chées. En six mois et demi on avait con- 
sommé vingt mille quintaux de poudre ; huit 
mille soldats avaient été tués, quatre cents 
janitschares réduits à un état de mutilation 
par leurs blessures; de deux beglerbegs de 
Rumili, l'un était mort naturellement, l'au- 
tre était tombé sous les coups de l'ennemi ; 
de deux begs égyptiens , l'un était prisonnier, 
l'autre tué ; les agas des janitschares et des 
«ilihdars étaient restés sur le champ de ba- 
taille; la mort avait moissonné parmi les 
officiers supérieurs comme parmi les soldats. 
Le kapudan-pascha Kaplan fut appelé de la 
Canée à Candie ; on garda douze vaisseaux 
pour l'hiver, le reste de la flotte put regagner 
Constantinople. Les deux secrétaires de la 
république, Giavarino et Padarino, avaient 
été retenus par le grand vesir afin de faire 
croire à ses troupes qu'ils étaient investis de 
pouvoirs pour remettre la place aussitôt que 
les assiégeants auraient planté leurs ban- 
nières sur les bastions ; ensuite on s'en 
défit secrètement, sans doute parce que 
les troupes, ayant vu les drapeaux turcs 
flotter sur Panigra sans que la place fût 
remise, devaient être entretenues dans l'opi- 
nion que les négociateurs avaient payé de 
la vie la perfidie de leurs offres (1). Toute- 
fois, afin d'éloigner de lui tout soupçon, 
Ahmed-Kœprili adressa de sa proprejmain 
une lettre au doge de Venise, l'invitant à 
lui envoyer de nouveaux négociateurs pour 



(1) Villa, p. 265. 



remplacer Giavarino , comme si ce dernier 
eût fini de mort naturelle. La neige et les 
pluies forcèrent le grand vesir à quitter les 
tranchées le 16 janvier , mais il prit des me- 
sures pour qu'elles fussent surveillées du- 
rant l'hiver alternativement par le kiaja 
avec mille segbans , les sandschakbegs , le 
beglerbeg de Rumili avec sa cavalerie feu- 
dataire, et par le kulkiaja avec les janit- 
schares. 

Des déserteurs firent observer au grand 
vesir qu'en établissant des batteries aux deux 
extrémités des murailles touchant à la mer, 
on rendrait extrêmement difficile l'entrée 
des convois. En conséquence , Ahmed-Kœ- 
prili ordonna de dresser des batteries diri- 
rigées du côté de la mer, à l'extrémité du 
rempart baigné par les flots, en face du bas- 
tion Sabionera , appelé par les Turcs bastion 
Rouge, et du bastion de Saint-André ou du 
marais. Comme la nature du sol , devant Sa- 
bionera rendait l'ouverture des tranchées 
impossible à l'aide de fascines et de gabions 
on y éleva deux redoutes, d'où un feu croisé 
pouvait atteindre les vaisseaux qui cherche- 
raient à entrer. Le 14 février 1668, un par- 
lementaire avec le drapeau blanc apporta une 
lettre du capitaine-général Morosini pour le 
grand vesir, auquel on proposait d'ouvrir, 
immédiatement et sur les lieux , des négo- 
ciations, pour épargner les lenteurs des mes- 
sages à expédier à Venise. Il fut répondu que 
le grand vesir, dont l'autorité était illimitée, 
ne pouvait entrer en conférences avec le ca- 
pitaine-général que dans le cas où celui-ci 
serait revêtu de pleins pouvoirs pour céder 
pays et forteresse. Afin de faciliter les con- 
vois de la Canée au camp , qui se faisaient 
par des chemins pratiqués dans les rochers, 
on fortifia le port de Tschanakliman ( Saint- 
Pélage), à quatre lieues de Candie, au moyen 
d'une palanque. Alors le provveditore Lo- 
renzo Cornaro s'établit avec sept galères de- 
vant le port. Le grand vesir envoya l'ordre à 
Memisade-Mohammed-Pascha, commandant 
de l'escadre de Retimo , forte de douze vais- 
seaux de guerre , de se porter sur Cornaro. 
Memisade fit répondre que ses équipages 
étaient à peine assez nombreux pour main- 
tenir en ordre les esclaves attachés aux bancs 
des rameurs, mais que, si on voulait lui don- 
ner des renforts , il était prêt à opérer contre 



LIVRE LV. 



125 



les Vénitiens. Le grand vesir lui fit passer 
douze cents hommes sousChalil-Pascha, beg- 
lerbeg d'Anatoli. Morosini , averti de ces dis— 
oositions, expédia trois conserves portant six 
:ents Italiens et Français avec deux escoua- 
' les de ses gardes , contre douze bâtiments 
I urcs, chargés de vivres, qui devaient entrer 
le nuit dans la baie de Fodella, à une lieue 
le Tschanakliman. Les Vénitiens avaient 
.'ingt bâtiments. Les ténèbres couvraient le 
:iel quand les deux escadres se trouvèrent en 
présence; et Memi-Pascha , marin plein d'ex- 
périence , recommanda vainement à Chalil- 
Pascha de ne point attaquer, attendu qu'il 
le connaissait point la force de l'ennemi ; 
)urak-Beg, l'un des plus fameux corsaires 
noslims, combattit avec avantage la galère 
le Polani. Mais Morosini, accourant pour 
ppuyer les siens , fit lancer des brandons en- 
lammés dans la galère turque , qui fut cap- 
urée après la mort de Durak-Beg : Memi- 
•ascha avait disparu. Outre le bâtiment de 
)urak-Beg, les Vénitiens prirent encore cinq 
âtiments aux Turcs; il n'en échappa que 
ept, qui purent gagner Retimo. Parmi les 
tisonniers, au nombre de quatre cents, 
taient les begs de Chypre et de Navarin , 
lustafa, le tschausch de Chalil-Pascha; 
armi les morts on signalait Memi-Pascha , 
•urak-Beg et deux begs de Komorn. Un vais- 
îau, chargé de prisonniers, portant les dra- 
eaux conquis , fit une entrée triomphale 
ans Venise , et la république donna le titre 
e son chevalier au capitaine-général Moro- 
ni (1). 

L'armée des assiégeants, étant réduite à 
ingt mille hommes, dont quatorze mille 
;ulement en état de combattre , l'arrivée 
es renforts était chaque jour plus in- 
ispensable. Enfin abordèrent à Giropetra 
ix frégates avec mille janitschares ; puis 
autres bâtiments arrivèrent successive- 
lent : on reçut en tout cinq mille janit- 
■hares et mille soldats d'élite, choisis dans 
s meilleures troupes égyptiennes. Le mar- 
dis Villa, qui avait été envoyé par le duc 
s Savoie au secours de la république et s'é- 
,it signalé parmi les plus vaillants défen- 



(1) Brusoni, 1. xxiv, p. 218, et Gratiano, Gesta 
iiuroccni Peloponnesiaci, 1. it, p. 147-153. 



seurs du bastion de Panigra , fut rappelé et 
sa place occupée par le marquis français de 
Saint-André Montbrun. Le grand vesir s'oc- 
cupa d'augmenter l'artillerie de siège. Outre 
vingt gros canons et dix mortiers, qui avaient 
été fondus en Crète , il en fit couler d'après 
le calibre vénitien, afin d'employer les trente 
mille boulets lancés de la place et recueillis 
par les Turcs. Satisfait des fondeurs, il leur 
distribua des présents. Mohammed-Aga re- 
vint de sa mission auprès des Ëlats barba- 
resques avec des lettres des pachas. Mo- 
hammed, pascha de Tunis, promettait dix 
vaisseaux bien équipés ; Osman , pascha de 
Tripoli, six; Ismail, pascha d'Alger, s'enga- 
geait à faire tout ce que lui permettrait la 
guerre continuelle dans laquelle il était en- 
gagé avec les Français. Le kapudan-paschu 
Kaplan entra enfin heureusement avec toute 
sa flotte dans le port de Fodella. 

Enfin, au commencement de l'été, le siège 
reprit avec une nouvelle ardeur et sous 
d'heureux auspices : l'on des boulets lancés 
par les Turcs frappa le général de Candie, 
Bernardo Nani, et un rapport du kapudan- 
pascha fit connaître un avantage remporté 
dans les eaux de Nio sur le chevalier Gior- 
gio Vitali , signalé dans les annales ottoma- 
nes comme l'un des plus fameux corsaires 
vénitiens; Vitali avait péri dans l'action. Celte 
perte des Vénitiens ne fut nullement com- 
pensée par l'arrivée des galères romaines , 
sous les ordres de Rospigliosi , neveu du pape 
Clément IX. (1), qui, au lieu de troupes auxi- 
liaires , avait à bord le dominicain Padre Otto- 
mano , frère prétendu de Mohammed IV. 
Sa présence insignifiante n'imprima aucun 
caractère nouveau aux événements (2); le 
11 juin, le grand vesir rentra dans la tran- 
chée, et aussitôt recommencèrent de part et 
d'autre les explosions de mines, dont on 
on avait compté douze cents dans les neuf 
mois de siège de l'année précédente. Aux 
troupes établies dans l'île s'étaient joints 
maintenant mille Égyptiens, huit cents ja- 
nitschares , quinze cents dschebedschis , mille 

(1) Voyei a la bibliothèque impériale parmi les 
manuscrits de Rangoni , n° n , fol. 15; Via™; 
del generalissimo di mare el car. Vinc. Rospîgliosi 
per il soccors i di Caudia. 

(2) Brusoni, 1. kiv. p~ ?2î, et Dschew. p. SGi. 



120 



HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN. 



topdscbis , mille pontoniers et mineurs , 
cinq cents Syriens, quatre mille sipahis et 
silihdars volontaires, munis en abondance 
de tout le matériel et de tous les approvi- 
sionnements nécessaires. Comme la lumière 
des canons ottomans avait été élargie par la 
quantité de coups qu'ils avaient tirés, il fut 
jugé convenable de les refondre : l'opération 
se fit dans la fonderie établie en Crète mê- 
me, et d'après l'opinion alors dominante sur 
l'excellence de l'argile tirée des eaux douces 
près de Constantinople, et sur son usage in- 
dispensable pour la fabrication des moules 
destinés à toutes les pièces de calibre léger, 
des cargaisons entières de cette matière, ac- 
cumulées pendant l'hiver, furent employées 
à la refonte de l'ancienne artillerie et à la fa- 
brication de vingt nouveaux mortiers. Telle 
était la réputation de cette argile que des na- 
vires de commerce anglais, français, toscans 
et génois envoyaient de nuit leurs chaloupes 
en puiser dans les eaux douces, et s'en fai- 
saient un lest ; mais des ordres sévères du 
kaimakam interdirent cette exportation. L'es- 
cadre de Tripoli , forte de six vaisseaux , qui, 
depuis la victoire remportée sur Giorgio Vi- 
tali , avait encore enlevé un bâtiment à l'en- 
nemi, jeta l'ancre sur la côte de l'île, à 
Matella , et les capitaines furent revêtus de 
kaftans. Ils venaient demander la permission 
de retourner à Tripoli pour se ravitailler; 
mais on les chargea d'ordres pour le juge 
de Smyrne, qui devait envoyer à l'armée des 
approvisionnements ; en même temps on 
leur enjoignit de croiser devant l'île de Crète, 
à la hauteur de Giropetra, de concert avec les 
vaisseaux d'Alger. Tous les efforts de l'atta- 
que s'étaient portés l'année précédente sur 
la partie occidentale de la ville et sur le bas- 
tion de Panigra, réduit à la fin en un mon- 
ceau de ruines; maintenant on dirigea le feu 
sur deux extrémités de la muraille baignée 
par la mer , contre le bastion de Sabionera au 
nord-est, et celui de Saint- André au nord- 
ouest. C'était un bruit continuel de pétards, 
de grenades, de fusées, étouffé quelquefois 
par l'explosion plus formidable d'une mine 
chargée de soixante-dix tonneaux de poudre, 
ou par celle d'un magasin à poudre, ainsi 
qu'il arriva près de l'église de Saint-Pierre (1 ) . 

(1) Brusoni , 1. xxv, p. 242. 



Le général Cornaro défendait le poste si im- 
portant de Saint-André ; le bastion de Sabio- 
nera était confié aux soins du général Batta- 
glia : celui-ci périt dans une sortie. Quinze 
jours après, tombèrent aussi le vaillant baron 
allemand de Frisheim et le marquis Fran- 
cesco Villa , revenu comme général pontifi- 
cal. Beaucoup des plus nobles Vénitiens 
avaient succombé ou bien étaient retenus 
par de graves blessures, tels que Balbi, 
Badoero, Barbaro, Pisani, Grimaldi, Cor- 
naro et le marquis français Montbrun. De 
fréquents chatti-schérifs du sultan enflam- 
maient le courage des assiégeants ; ces piè- 
ces, rédigées, écrites par des secrétaires du 
cabinet , étaient toujours considérées comme 
lettres autographes, à cause des mots que 
le sultan écrivait en tête, et qui souvent 
se bornaient à dire : a Qu'il soit fait con- 
formément à ceci. » Quelquefois aussi il 
ajoutait : o après l'agrément et la décision 
du maître. » Sur la dépêche remise au grand 
vesir quatorze jours après son arrivée dans 
les tranchées, le sultan avait ajouté de sa 
main : a II doit être fait suivant mon écrit 
impérial. Dieu veuille réjouir au plus tôt par 
la victoire et la conquête le pays de Mo- 
hammed ! S'il plaît au Ciel, je me mettrai 
en route incessamment, et je m'efforcerai 
chaque jour de me réunir aux glorieux cham- 
pions de l'Islam, mes serviteurs. Que Dieu 
vous fasse saisir le but de vos désirs ! c'est 
là l'objet de mes prières , la nuit comme le 
jour. » 

Le mois de novembre était bien avancé , 
quand une courte lettre du sultan annonça 
au grand vesir l'arrivée d'un envoyé vénitien 
à Larissa; on lui faisait connaître en même 
temps l'impossibilité de continuer la guerre 
l'année suivante, avec un aussi grand dé- 
ploiement de forces. Le grand vesir resta 
trois jours comme accablé sous le poids des 
soucis ; le quatrième, il rédigea son rapport 
au sultan, et il écrivit en outre au sultan, 
au kaimakam , au mufti , au favori , à l'a 
cuyer, au prédicateur de la cour, Wani; 
leur représentant à tous avec les couleurs 
les plus vives que trois cents aunes des mu- 
railles de la place étaient écroulées, et que 
les assiégeants n'étaient plus qu'à dix aunes 
de la muraille intérieure ; qu'après s'être 
frayé un chemin à travers tant de redoutes, 



LIVRE LV. 



127 



de retranchements, de décombres, avoir 
fait de si grands progrès à travers tant de 
périls, avoir surmonté tant d'obstacles avec 
la grâce de Dieu , sans doute ils franchiraient 
les dix aunes qui restaient; qu'il ne fallait 

i pas se laisser éblouir par des offres d'argent, 

i ni tromper par de faux rapports ; que l'ar- 
mée et le général resteraient encore cet hi- 
ver dans la tranchée. Ces lettres produisirent 
leur effet. Molini, qui avait été déjà écouté 
à Larissa, fut renvoyé à la Canée au grand 
vesir. Il s'efforça d'adoucir Kœprili en pro- 
testant qu'il n'avait pas été en son pouvoir 
de céder Candie, quand il était à Larissa ; 
que depuis il n'avait reçu aucune instruction 
nouvelle ; qu'il n'était autorisé qu'à céder les 

i montagnes au-delà de Candie, et à s'engager 
au paiement de contributions annuelles. Le 

, grand vesir le fit venir au camp , l'accueillit 
honorablement et le logea comme son de- 

i vancier dans la maison de campagne de Ka- 
tirdschioghli. Kœprili savait bien que Molini 
l'avait pas pouvoir de céder Candie ; mais il 
ivait besoin de la présence de ce négociateur 
pour apaiser les murmures des sipahis et des 
îilihdars, dont cinq cents environ , fatigués 
•le la longueur du siège , s'étaient ameutés 
lutour de la tente du chef suprême , mena- 
çant de le lapider. L'aga, le kulkiaja, le 
leglerbeg de Rumili , au bruit de ce mouve- 
ment, accoururent avec leurs soldats les plus 
fidèles, et chassèrent les mutins à coups de 
oâtons. Puis ils engagèrent le grand vesir à 
ie pas s'affecter trop fortement de cette cir- 
;onstance, attendu que c'était depuis long- 
iemps l'usage de celte canaille d'agir ainsi : 
i)our cette raison son père Mohammed-Kœ- 
>rili avait réduit les sipahis et les silihdars 
I quatre ou cinq mille. Les volontaires, en- 
•ôlés à Constantinople moyennant une solde 
ilevée , et les rajas pionniers fournissaient , 
firent-ils , un meilleur service que les sipa- 
iis et même que les janitschares; ces ramas 
l'émeutiers, tout fiers de la protection de 
cribes et de tschauschs , avec leur solde de 
10 à 120 aspres par jour, dévoraient le tré- 
or et ruinaient l'empire, ainsi qu'on en 
ivait fait souvent la funeste expérience. A 

i lenvoyé vénitien qui offrait de l'argent, Kœ- 

i rili répondit : u Nous ne sommes pas des 
marchands : nous avons assez d'argent, et 
oas ne renoncerons à Candie à aucun prix. » 



Le siège continua donc au cœur de l'hiver ; 
et au retour du printemps il fut repris avec 
une nouvelle ardeur qu'entretint l'arrivée 
de nouveaux renforts. Les plus grands ob- 
stacles étaient opposés parle bastion de Sa- 
bionera, où les Vénitiens mirent le feu à une 
mine chargée de deux cents quintaux de 
poudre. Hommes et canons sautèrent eu 
l'air, et les janitschares déjà fort avancés 
durent reculer. L'explosion de cette mine 
détruisit aussi la batterie du defterdar-pas- 
cha établie devant Sabionera , à force de 
travaux. Entre Sabionera et un ouvrage rat- 
taché au fort de San-Demetrio, s'étendait, 
sur une longueur de cinq cents aunes et 
une profondeur de deux cents, un rocher 
sur lequel on avait été réduit à établir des 
fascines et des gabions , faute de pouvoir le 
creuser pour se mettre à l'abri. Le grand 
vesir fut informé par des espions que de- 
puis six mois les Vénitiens étaient occupés 
à pratiquer une mine sous ce rocher. Aussi- 
tôt il fit percer cinq à six puits qui atteigni- 
rent les couches de sable étendues sous le 
roc. Les assiégés mirent le feu à la mine qui 
fit voler le rocher en éclat et trembler la 
terre à deux lieues de distance. Aidés par les 
lumières d'un renégat allemand, les Turcs 
poussèrent assez loin une mine contre Sa- 
bionera ; mais avant l'écroulement des gale- 
ries extérieures du bastion, les Turcs dispo- 
sés à l'assaut se contentèrent de décharger 
leurs fusils, de lancer leurs grenades , puis 
se retirèrent. Quinze jours après, l'aga des 
janitschares fut appelé ea qualité de kai- 
makam à Constantinople , pour y ramener 
l'ordre parmi les habitants qui se permet- 
taient toutes sortes de propos. Sa place 
passa au premier lieutenant -général des 
janitschares, que nous rencontrerons plus 
tard sur la brèche d'Ofen, dont il sera le der- 
nier gouverneur. Chaque pas était arrêté 
devant Sabionera par des palissades , des 
chevaux de frise, des herses, des trappes, 
des fossés, des casemates recouvertes en 
terre. Les assiégeants avaient moins de peine 
au bastion de Saint-André, où une bombe 
frappa mortellement le proweditore Cor- 
naro. Un parlementaire, que les assiégés 
voulaient mettre en communication avec 
Molini, fut repoussé; et l'on signifia aux 
Vénitiens que leur correspondance devait 



128 



HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN. 



passer par le camp (1). A la fin de mai 1669 
le bastion de Saint-André était presque en- 
tièrement entre les mains des assiégeants. 
Le capitaine-général Morosini et le marquis 
Montbrun vinrent s'y placer pour opposer 
une dernière défense (2). Alors sept cents 
volontaires turcs se mutinèrent. L'aga des 
jtnitschares et le beglerbegde Rumili ac- 
coururent pour les cerner et les tailler en 
pièces ; ces malheureux expièrent leur faute 
en se jetant dans les fossés de Sabionera. 

Le premier jour de l'année ottomane , 
| 1 er juin 1669] un chaszeki apporta une let- 
tre du sultan qui avait écrit de sa propre 
main : « J'irai te contempler , mon lala ! cette 
année tu dois te mettre à l'œuvre avec vi- 
gueur et vaillance; je t'ai engagé , ainsi que 
les valeureux champions de la foi combat- 
tant à tes côtés , envers le Dieu tout-puissant. 
Je sais comment vous avez lutté et triomphé 
depuis deux ans : que vos visages soient ra- 
dieux dans ce monde et dans l'autre, main- 
tenant et au jugement dernier. Paissiez-vous, 
dans cette année de bénédiction , avec la fa- 
veur de Dieu, conquérir Candie. J'attends de 
vous de plus grands efforts encore. » Après 
la lecture du chatti-schérif danslediwan, le 
grand vesir prit la parole et dit : « Vous avez 
entendu l'ordre de notre glorieux padischah ; 
ce qui doit arriver arrivera. Notre padischah 
veut la place : qu'en dites-vous? Peut-être 
ma présence vous gêne et vous empêche de 
parler ; je vais me retirer afin que vous puis- 
siez librement exposer vos idées. » Quand il 
fut sorti, l'alaibeg des troupes asiatiques, 
Resul-Aga , prit la parole : « Grâce à Dieu, 
nos tranchées avancent ; nous sommes main- 
tenant à vingt-cinq aunes sur le glacis de la 
place ; le bastion Rouge et celui de la Femme 
( la fausse-braye) sont détruits. Nous pou- 
vons maintenant, sans nous inquiéter du feu 
de l'ennemi , nous occuper d'enlever la place. » 
Tous adhérèrent à cette opinion par accla- 
mations, et le grand vesir rentra dans l'as- 
semblée. Il fut résolu de diriger huit attaques 
sur Sabionera, dont quatre devaient être 
faites par les janitschares, la cinquième par 



(1) Brusoni, p. 301 et 302, d'accord avec Rus- 
cliil, 1. t. fol. 58 et Dschew. 
(2] Brusoni, p. 302. 



les dschebedschis volontaires, la sixième par 
les silihdars volontaires, la septième par les 
sipahis crétois, la huitième par les troupes 
de Rumili (1). Les mines continuèrent à rui- 
ner les murailles et les bastions. L'arrivée de 
la flotte du kapudan-pascha à la Canée en- 
flamma le courage des assiégeants; mais 
bientôt les assiégés se livrèrent aux plus 
brillantes espérances à l'apparition de l'es- 
cadre française sous les ordres du duc de 
Noailles, portant la fleur de la chevalerie: 
le vaillant comte de Saint-Pol Longueville, 
le chevalier de Vendôme, alors âgé dequioze 
ans , qui devait être plus tard le grand-prieur 
de France ; le chevalier d'Harcourt et d'au- 
tres princes de la maison de Lorraine et de 
Bouillon; des gentilhommes des plus beaux 
noms, Dampierre, Beauveau, Colbert, Cas- 
tellane, le maréchal de Lamothe-Fénelon et 
ses deux fils; le jeune Sévigné, et beau- 
coup d'autres nobles « avec six mille pour- 
ceaux mal intentionnés, » dit l'historiographe 
de l'empire (2). Cinq jours après l'arrivée des 
troupes françaises, le jeune duc de Beaufort 
périt dans une sortie contre les tranchées, 
entre le fort San-Demetrio et celui de Sabio- 
nera, avec six cents cavaliers et autant de fan- 
tassins. Le kapudan-pascha paya 10 piastres 
pour chaque tète présentée sur une lance , 
le grand vesir en donna 15 ; un prisonnier 
vivant en valut 17 au moslim qui l'amenait. 
Le butin en selles garnies d'argent , en riches 
harnais de chevaux en boutons d'émeraude, 
en anneaux de rubis et en bijoux de toute 
espèce fut si grand que le camp semblait être 
transformé en boutiques d'orfèvres et de joail- 
liers (3). Après avoir cherché trois jours le 
cadavre du malheureux duc , les Français en- 
voyèrent un héraut avec le drapeau blanc 
dans le camp pour demander ces tristes res- 
tes (i). «Cheveux blonds, taille élancée, tel 
est le signalement du duc de Beaufort ; s'il '• 
est encore en vie , nous vous donnerons ce 
que vous voudrez : s'il a succombé, nous vous 
paierons son cadavre au poids de l'or, a Tou- 



(1) Rasehid, 1. i, fol. 59 ; Dschew. p. 423. 
f2) lbid. , fo!. GO. 

(3) lbid. 

(4) lbid., d'accord avec la relation insérée dans 
Brusoni. p. 304. 



LIVRE LV. 



129 



tes les recherches furent inutiles. Au com- 
nencement de juillet parurent les escadres 
auxiliaires réunissant vingt-neuf vaisseaux , 
ept romains , quinze français et sept maltais, 
qui traînaient après eux les petits bâtiments 
ialmates. Ces renforts apportésaux chrétiens, 
loin d'abattre le courage des Turcs , l'exaltè- 
rent. Morosini tint conseil avec les comman- 
dants des escadres auxiliaires pour une atta- 
que générale contre les tranchées de l'en- 
nemi du côté de la mer , qui serait appuyée 
par une sortie de la garnison de la place. 
Toute la flotte de soixante-dix à quatre-vingts 
voiles [24 juillet] s'approcha en demi-lune 
:ontre les tranchées, dont les pièces étaient 
naintenant tournées vers la mer. Malheureu- 
ement un bâtiment français sauta en l'air 
ar la maladresse des bombardiers, et les 
débris tombèrent au milieu des batteries tur- 
ques, au bruit de huit mines auxquelles les as- 
siégés avaient mis le feu. La flotte se présenta 
donc en désordre ; la sortie ne s'exécuta pas 
convenablement ; Morosini ne voulut pas 
liasarder les quatre mille hommes réclamés 
par le duc de Noailles, car c'était sa dernière 
ressource. Cent cinquante Français avec un 
nombre égal d'Allemands se portèrenteontre 
l'ennemi sans lui causer de grands domma- 
ges: ainsi cette entreprise, concertée avec 
tant de soin, échoua complètement. Le chef 
des belles troupes de Brunswick, arrivées 
tout récemment (1) , le comte de Waldeck, 
.tomba blessé mortellement (2) sur la mu- 
raille touchant à la mer, où il s'était élancé 
pour repousser les assiégeants qui menaçaient 
de s'avancer du bastion de Saint-André sur la 
porte Tramata , et du bastion de Sabionera 
: vers l'arsenal (3). De ce côté treize approches 
roulantes touchaient presqu'à la place : qua- 
tre étaient conduites par les janitschares, trois 
I par les troupes de Rumili , une par les sipa- 
• his feudataircs de Crète (4) , une par les 
; dschebedschis , une par les segbans du grand 
vesir, une par l'aga de Constantinople, deux 
par les troupes d'Anatoli. Mais le plus grand 
fléau pour les assiégés, c'était la mésintel- 



(i) Brusoni, p. 308. 

(2) Giornalc di Rospigliosi. 

(3) Brusoni , p. 307. 

(4) Raschid. 1. i , fol. Go. 



ligence entre Morosini et le duc de Noaille-, 
cet amiral fut rappelé avec les escadres pon- 
tificale et maltaise. « Ils partirent pour l'en- 
fer, dit l'historiographe de l'empire, cetasil" 
du désespoir (1). » Après le départ des Fran- 
çais la garnison se trouvait réduite à quati.- 
mille hommes en état de porter les armes ; les 
ouvrages extérieurs et intérieurs étaient per- 
cés à jour de tous côtés par l'effet des mines; 
la reddition fut donc résolue en conseil de 
guerre durant le jour. Les conditions se né- 
gocièrent par l'entremise des députés de Mo- 
rosini, Anandi et Scordili, avec le karakulak 
Ahmed-Aga et l'interprète de la Porte, Pa- 
najotti, qui tous deux jouissaient de la plus 
haute confiance du grand vesir. L'habileté de 
Panajotti facilita la conclusion de la capitu- 
lation, et enfin, au bout de sept jours, le 
6 septembre , dans une tente dressée à cet 
effet , les plénipotentiaires vénitiens et cinq 
commissaires turcs, le gouverneur d'Alep, 
ancien kiaja du grand vesir , Ibrahim , le kul- 
kiaja Sultikar, le petit maître des requêtes, 
le karakulak Ahmed-Aga et Panajotti signè- 
rent le traité en dix-huit articles, qui remet- 
tait Candie et l'île entière aux Turcs (2). 

Kceprili combla Morosini d'attentions et 
d'égards , et lui envoya chaque jour des ra- 
fraîchissements. A son imitation, les officiers 
des tranchées turcs devant Sabionera et Saint- 
André voulurent connaître personnellement 
les vaillants adversaires qu'ils avaient eu à 
combattre : les uns louaient le courage des 
Savoyards, ou du duc de La Feuillade et de 
ses compagnons, les autres vantaient les che- 
valiers de Malte. L'aga des janitschares et 
le beglerbeg de Rumili traitèrent le général 
Montbrun et le chevalier Grimaldi avec dis- 
tinction (3) . Dans l'espace de trois semaines la 
ville fut entièrement évacuée; la garnison se 
retira ainsi que toute la population ; il ne resta 
que deux prêtres grecs, une femme et trois 
juifs (4). Dans la nuit du 26 au27 septembre, la 
grande croix , qui avait été jusqu'alors dressée 
sur les remparts de Candie, fut descendue ; et 
le lendemain matin à neuf heures, sur la mu- 



(1) Raschid, 1. î, fol. 61. 

(2) L'acte est dans l'inscha du rcis-efendi Mo- 
hammed, n" 156. 

(3) Brusoni, l. xxvu, p. 327. 

(i) Rycaut, dansKnolIes, 1. n, )>. 209. 

y 



130 



HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN. 



raille du bastion de Saint- André, appelé dès- 
lors bastion de la Reddition, Ahmed-Kœprili 
reçut dans un plat d'argent les quatre-vingt- 
trois clefs de la ville , des ouvrages de forti- 
fication et de tous les édifices publics (1). Le 
grand vesir mit 600 ducats dans le chapeau 
du principal bourgeois de la ville qui lui pré- 
sentait cette offrande , il en donna 400 aux 
deux compagnons de ce député , et les trois 
Candiotes furent revêtus de kaftans d'hon- 
neur ainsi que le karakulaga et l'interprète 
de la Porte. Le frère et l'oncle du grand 
vesir, le reis-efendi, le kiajabeg, les deux 
maîtres des requêtes, vinrent baiser le bord 
de ses vêtements, versant des larmes de joie. 
Le grand vesir envoya les clefs à l'aga des ja- 
nitschares, et lui ordonna d'occuper la place 
avec le kulkiaja , ei ne laissant personne s'y 
introduire par curiosité avant l'entière éva- 
cuation par les chrétiens (2) . Alors seulement 
Ahmed-Kœprili rédigea de sa propre main le 
rapport au sultan sur la conquête de Candie 
et la conclusion de la paix (3). Le lendemain 
il se rendit à Emadia auprès de sa mère, 
femme pieuse et sage , qui , après la mort de 
son époux, avait contribué puissamment par 
sa prudence à faire passer sa succession à 
son fils (4), et l'avait suivi à Candie, pour être 
témoin de ses exploits. Les yeux baignés de 
pleurs délicieux, elle embrassa ce fils aîné, 
et demanda la permission d'entreprendre 
avec le plus jeune, Mustafa-Beg, le pélcri 
nage de la Mecque pour rendre grâce à Dieu 
d'un si glorieux triomphe (5). Durant sept 
jours la forteresse et le camp furent illumi- 
nés en réjouissance de la conquête et de 
la conclusion de la paix. Six jours après le 
départ des habitants de Candie, le grand 
vesir réunit auprès de lui les chefs de l'armée 
et les colonnes du diwan , et après leur avoir 
fait servir du café et des sorbets , il les com- 
bla d'éloges pour les bons services qu'ils ve- 
naient de rendre : « Vous avez tous contri- 
bué à cette conquête de toutes vos forces et 
de toute votre âme. Que votre visage res- 

(1) Rycaut dans Knolles, 1. u, p. 219. 

(2) Dschew. p. 442. 

(3) Le rapport est dans le Dschew. p. 443 
et 444. 

(4) Rycaut dans Knolles, 1. h, p. 110. 
(5J Dschew. 



plendisse dans les deux mondes ! Que le pain 
du padischah vous soit légitimement acquis ! 
Je représenterai sous les yeux de notre su- 
blime maître la grandeur de vos services, et 
je m'occuperai de faire tomber des récom- 
penses sur vos têtes, suivant la mesure de 
vos grades (1). » Il exprima successivement 
les mêmes sentiments aux janitschares, aux 
sipahis , aux alaibegs de Rumili et d'Anatoli. 
Les vesirs furent revêtus de pelisses de mar- 
tre zibeline ; des kaftans furent donnés aux 
beglerbegs et aux sandschakbegs , aux agas 
des janitschares, aux sipahis, aux silihdars, 
aux dschebedschis et aux topdschis. Le len- 
demain vendredi, le grand vesir entra solen- 
nellement dans la ville avec la sainte ban- 
nière du Prophète , qu'il alla déposer dans la 
plus grande église convertie en mosquée, à 
côté du grand autel , que l'on remplaça par 
la niche du Koran, et la prière fut récitée (2). 
Un brillant bulletin fut adressé de Candie 
aux gouvernements de l'empire, un autre 
aux Mainotes qui, avec le secours des Véni- 
tiens, avaient essayé de briser leurs fers. Le 
grand-ôcuyer du sultan remit à Kœprili 
un chatti-schérif conçu dans les termes les 
plus gracieux , avec un poignard et un sabre 
garnis de pierreries , une pelisse de martre 
zibeline , un kaftan dont sa majesté s'était 
revêtue elle-même; il apportait en même 
temps sept pelisses pour les vesirs et des 
kaftans pour les beglerbegs , les sandschak- 
begs et les agas. Toutes les demandes d'avan- 
cement présentées par le grand vesir étaient 
accordées, et Kœprili lui-même était invité 
de la manière la plus flatteuse à se rendre 
dès les premiers jours du printemps auprès 
de la cour. Le grand vesir passa l'hiver à Can- 
die; à la fin de février 1609, Molino, qui 
avait été retenu jusqu'alors à Candie, lui pré- 
senta la lettre du doge et de Morosini pour 
la confirmation de la paix en vertu de la- 
quelle la république conservait encore dans 
1 île de Crète trois ports : Carabusa, Suda et 
Spinalunga (3). L'hiver fut employé en Crète 

(1) Dschew. p. 445; Raschid, 1. i, fol. 62. 

(2) Raschid, 1. i, fol. 62; Dschew. p. 446. 

(3) Dans les actes vénitiens des archives delà 
maison impéri aie ( fasc. A. 38 ) se trouve, avec une 
relazione di Candia , un trascorso politico sopra la 
pace f atta Ira la republica di Venczia e il gran Tiirco 



LIVRE LV. 



131 



à déblayer les ruines, à réparer les fortitica- 
tions. Les églises furent transformées en 
mosquées, deux exceptées, dont l'une fut 
rachetée pour les Grecs au prix de 2,800 
louis d'or par Panajotti , et l'autre par un 
marchand arménien pour ses co-religionnai- 
res, moyennant 1,400 écus. 

L'histoire ne présente pas une place forte 
dont la conquête eût coûté tant d'argent , 
d'efforts et de temps que celle de Candie. 
On avait combattu vingt-cinq ans pour 
sa possession , et durant ce temps elle avait 
soutenu trois sièges, dont le dernier 
s'était prolongé trois années entières. Dans 
cette dernière lutte , les Turcs avaient perdu 
plus de trente mille hommes, les Vénitiens 
plus de douze mille (2) . Des bastions de Sa- 
bionera et de Saint-André, cinquante-neuf 
pièces lançaient des boulets de cinquante et 
cent livres. Les Turcs s'étaient élancés cin- 
quante-six fois à l'assaut, à ciel découvert; 
ils avaient poussé quarante-cinq attaques 



1669; sur la conquête de Candie, il y a aussi trois 
ouvrages allemands , l'un in-folio, par Merian , 
Frankfurt, 1670; le second, in-quarto, Fiankfnrt. 
1669; le troisième, in-8°, par Hans. 

(1) Uycaut, p. 220. 

(2) Gratiani, p. 198. 



souterraines. Les assiégés mirent le feu à 
onze cent soixante-douze mines ; les Turcs 
en firent sauter trois fois autant (1); les Vé- 
nitiens consommèrent cinq mille trois cent 
dix-sept barils de poudre; les assiégeants en 
brûlèrent sept cent trente mille quintaux $), 
Les Vénitiens lancèrent quarante-huit mille 
cent dix-neuf bombes de toutes les dimen- 
sions, de cinquante à cinq cents livres ; cent 
mille neuf cent soixante-dix grenades de fer 
et d'airain , et quatre mille huit cent soixante- 
quatorze projectiles de verre ; leurs canons 
chargés à boulets avaient tiré deux cent 
soixante-seize mille sept cent quarante- trois 
coups ; ils avaient usé cent trente'mille sept 
cent vingt-cinq mèches et dix-huit-mille cent 
quarante-neuf quintaux de plomb. Leurs 
pertes pendant tous les sièges avaient été de 
trente mille hommes, celle des Turcs de 
plus de cent mille (3). 

Neuf mois seulement après la conquête , 
Ahmed- Kœprili quitta Candie, théâtre de 
sa gloire militaire. 



(1) Dschew. p. 458. 

(2) Dans Brusoni, p. 326, il y a 472, mais il 
manque un zéro. 

(S) Il périt 30,935 Vénitiens, 128.754 Turcs; 
Rycaut, p. 219. 



L1VHE LVI. 



Retour du sultan a andrinople. — interdiction du vin. — maina. — délimitation 
avec les vénitiens. — m. de nointel a constantinople , andrinople et antipa- 
ros. — députés des rebelles hongrois auprès de la porte présentés par pa- 
najotti. — mort de cet interprète. — ambassades russe, polonaise, vénitienne, 
génoise. — le sultan sur les alpes du despote. — changement du chan de kri- 
mée. — état de l'église grecque. — lettre remarquable du grand vesir au chan- 
celier polonais. — marche sur caminiec. — conquête de cette ville. — paix avec 
la pologne , bientôt rompue. — bataille de chocim. — prise de chocim et de la- 

DYZIN. — PERTE d'iIUMAN. — REBELLES HONGROIS. — TRAITÉ AVEC LA FRANCE. — FÊTE 
DE LA CIRCONCISION DU PRINCE HÉRÉDITAIRE ET NOCES DU VESIR FAVORI. — AMBASSADE 
ANGLAISE. — LES ÉTATS BARBARESQUES. — LES GRECS EN POSSESSION DU SAINT-SÉPUL- 
CRE. — FRONTIÈRE DE HONGRIE. — TROUBLES EN EGYPTE. — LE SULTAN A CONSTANTI- 
NOPLE. — PAIX AVEC LA POLOGNE. — MORT d'AHMED-KOEPRILI. — POÈTES, LÉGISTES, HIS- 
TORIENS. — PARALLÈLE ENTRE AHMED-KOEPRILI ET SOKOLLI. 



Nous avons laissé le sultan au moment où 
il se rendait en chassant de Larissa à Négre- 
pont, et nous le retrouvons chassant encore 
à Livadia , où lui parvint le rapport du grand 
vesir, avec la nouvelle de la conquête et de 
l'entière évacuation de Candie. Déjà depuis 
trois semaines la place était tombée, et la 
paix avait été signée avec Venise. Mais Ah- 
med-Kœprili craignant les vicissitudes de la 
fortune , et ne, se croyant point assuré de la 
possession de Candie , tant que le dernier 
"Vénitien ne serait pas embarqué, n'avait pas 
voulu en adresser auparavant le glorieux 
bulletin au sultan. Le kaimakam Kara-Mus- 
tafa venait de prendre congé du sultan le 
soir pour se retirer, quand le kiaja du grand 
vesir lui présenta le tschausch-baschi de 
Kœprili, qui arrivait à l'instant du camp, 
porteur du bienheureux message (3 octobre 
1669). Le kaimakam déposa le rapport dans 
son sein et retourna auprès du sultan , qui 
fut tout surpris de le revoir si tard. Informé 
de la cause de cette visite , il voulut voir 
aussitôt la dépêche; mais, tout tremblant 
d'émotion , il ne fut pas en état de la dé- 
chiffrer lui-même, et le secrétaire intime dut 



lui en donner lecture. Dieu soit loué! dit 
le sultan, et il fit aussitôt revêtir de pe- 
lisses de martre zibeline le kaimakam et 
le tschausch-baschi ; le dernier reçut en ou- 
tre vingt-cinq bourses d'argent, et fut investi 
d'un gouvernement avec le titre de begler- 
beg. Des illuminations et des réjouissances 
pendant trois nuits et trois jours furent or- 
données dans tout l'empire , et le quartier 
de la cour fut transporté à Salonique , où la 
sultane Chaszeki se rendit à l'avance; le 
sultan chassa trois jours entiers dans la val- 
lée des Lièvres. 

A Salonique , le prédicateur de la cour, 
Wani , fut nommé à la place de précepteur 
du sultan, devenue vacante par la mort 
d'Emirtschelebi (15 janvier 1670). Le gar- 
dien des aiguières de la première chambre 
des pages-, Ali-aga , fut élevé au poste de 
beglerbegde Tunis. L'ancien kiaja du grand 
vesir, Ibrahim, gouverneur d'Alep, suc- 
céda au défunt gouverneur d'Egypte , Kara- 
kasch-Ali-Pascha. Sous ce dernier adminis- 
trateur, l'Egypte avait fourni des subsides 
extraordinaires en hommes et en munitions 
de guerre ; dans la dernière année du siège 



LIVRE LVI. 



133 



de Candie, elle avait envoyé quatre cents 
quintaux de poudre , quatre cents rangs de 
chevaux de main , vingt-cinq mille kilos de 
froment et mille fusiliers. 

Au commencement de mai, la cour quitta 
Salonique, et l'on suivit en chassant la route 
d'Andrinople. A Timurtasch, on apprit que 
le grand vesir, revenant de Candie, était 
arrivé dans le voisinage de Rodosto. Le 
silihdar Saatdschi-Mohammed-Aga fut en- 
voyé au-devant de lui pour le complimenter 
et lui porter une pelisse , un poignard et une 
lettre du sultan. Quand le glorieux triom- 
phateur fut à peu de distance , les vesirs , 
les émirs, s'avancèrent à sa rencontre jus- 
qu'à la plaine du Pascha , où le sultan lui- 
même se tenait sous une tente de chasse (3 
juillet). Là, Kœprili reçut l'accueil le plus 
flatteur; on lui présenta encore un poignard 
et une pelisse , et le lendemain il entra en 
grande pompe dans Timurtasch, où il remit 
la bannière sacrée entre les mains du sultan. 
Le 7 juillet, le sultan entra dans la résidence 
où au bout de trois jours il y eut réception 
solennelle et distribution de kaftans d'hon- 
neur. Le sultan, siégeant sur un trône dressé 
dans un kœschk, donna gracieusement sa 
main à baiser, et dispensa généreusement 
des présents. A l'aga des janitschares Abdi, 
qui s'était particulièrement distingué, et au 
lieutenant-général des janitschares, Sulfi- 
kar, il adressa ces paroles : « Soyez bénis ! 
vous avez rendu de bons services , aussi ma 
haute faveur vous est justement acquise. » 
Après la cérémonie , le prédicateur AYani- 
Efendi éleva les mains au ciel pour rendre 
grâces au Dieu tout puissant d'un si éclatant 
triomphe. Comme œuvre méritoire fut re- 
nouvelée sous des peines rigoureuses, l'in- 
terdiction du vin , tombée dans les derniers 
temps en désuétude. On supprima la place 
de collecteur des impôts sur ce liquide. 
Cette dernière mesure , conséquente avec la 
défense, n'en était pas moins absurde, car 
le bas prix du vin était une excitation d'au- 
tant plus grande pour les soldats à goûter 
clandestinement cette jouissance. L'usage 
secret s'étendit d'une manière effrayante , 
et ce fut seulement le trésor qui perdit par 
l'abolition de l'impôt. Au reste, ces coups 
partaient de l'hypocrite Wani, qui, tout en 
défendant le vin au peuple, ne se faisait 



aucun scrupule d'en boire mystérieusement. 
Assurément Kœprili n'avait pas favorisé ces 
tendances. Avant la conquête de Candie , il 
n'avait jamais bu une goutte de vin ; mais 
depuis ce temps, il était entré en rapports 
fréquents avec la fille du cep, que le pro- 
phète appelle la mère de la dégradation. 
Dans le trajet de Candie à Rodosto', il s'é- 
tait arrêté quinze jours à Chios, près de ces 
belles sources aux ondes cristallines (1) , sans 
laisser approcher personne , sans souci des 
affaires de l'état , occupé seulement à re- 
connaître lequel de ses pages s'entendait le 
mieux à faire rafraîchir le méthymne capi- 
teux ou le doux vin d'Homère^(2)]dans les 
eaux qui murmuraient à ses côtés. 

Pendant les quinze jours qu'Ahmed-Kœ- 
prili passa près de la source de Chios , couché 
à l'ombre des pins majestueux , ou se pro- 
menant dans les bosquets d'olivier , il rejeta 
tous les présents que lui offrirent les begs 
des sandschaks asiatiques voisins , et ne 
voulut pas non plus accueillir les plaintes des 
sujets (3). Il lui fallut quinze jours de repos 
absolu après cette contention extrême de 
toutes les forces de son esprit et de son 
corps dans une campagne de quatre années, 
remplie par des luttes incessantes. Toutefois 
il pensa à ramener à la tranquillité les Mai- 
notes, contre lesquels il envoya de Chios 
Kœse-Ali - Pascha avec cinq à six mille 
hommes rassemblés à Négrepont , Athènes 
et Lepante. Kœse-Ali-Pascha aborda à Sar- 
nata , éleva un fort sur ce point , en con- 
struisit deux autres à Porto-Vecchio et un 
quatrième à Panara , sans éprouver aucune 
résistance de la part des Mainotes, qui , sé- 
duits par Kœse-Ali-Pascha, travaillèrent 
même à forger ces chaînes. L'ambassadeur 
de Venise, Molino, qui en cette qualité avait 
déjà fait sa cour à Kœprili à Candie, venait 
d'avoir son audience solennelle auprès du 
sultan à Andrinople. L'échange des prison- 
niers, stipulé dans le traité, fut confié aux 
soins de Kœse-Ali-Pascha, naguère chargé 
de la construction des forts Mainotes. Ce- 
lui-ci envoya trois cents prisonniers à Casîel- 



(1) Rycaut dans Knolles, p. 223. 

(2) Lacroix, état général . I. il, p. 239. 

(3) lUcaul dans Knollcs , I. h, p. î2î. 



134 



HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN. 



Tornese par son interprète Paul Omero, qui 
les remit aux primats de Gastuni , et quel- 
ques jours après lui-même se rendit à Castel- 
Tornese pour s'acquiter de la mission dont il 
était investi. Parmi les prisonniers turcs se 
trouvaient trois begs d'Egypte, de Chypre et 
de Coron. Au moisde décembre le kapudan- 
pascha fit son entrée triomphale dans Cons- 
tantinople. Le vaisseau amiral traînait à la 
remorque le bâtiment de Giorgio Vitali et 
des galères maltaises avec le pavillon de 
Malte renversé à l'arrière. Des esclaves, 
revêtus de vieilles jaquettes, coiffés de mau- 
vaises perruques , figuraient des Européens 
de distinction (1). 

En vertu des conditions de la paix , aux- 
quelles avait servi de base le traité conclu 
immédiatement après la conquête de Chy- 
pre, les Vénitiens conservaient encore en 
Crète Suda, Spinalunga, Carabusa avec leurs 
territoires, et Klis en Dalmatie. La délimi- 
tation des frontières était donc un point fort 
importantettrès délicat; on n'y travailla que 
dans l'année suivante. Les plénipotentiaires 
vénitiens et turcs se réunirent sous des tentes 
dans la plaine entre Zara et Sebenico. Avec 
Nani, commissaire vénitien , étaient le capi- 
tano de Zara , le proweditore de Glissa , ac- 
compagnés d'officiers et de représentants des 
villes de Zara, Sebenico, Spalatro et Trau; 
du côté des Turcs parurent Mahmud-Pascha 
avec le mufti et le kadi de Bosnie , tous les 
kadis et ajas des frontières et des troupes ; 
il y avait bien là au total cinq mille hommes 
mal armés , mal vêtus. Les plénipotentiaires 
turcs auraient voulu prendre pour base la 
délimitation de Ferhad-Pascha, qui avait 
fixé les frontières avec le cavalière Soranzo, 
une première fois eu 1573 et une seconde 
enl57G.Les actes et procès-verbaux avaient 
été rongés par le temps ou lacérés ; sur les 
pièces conservées les noms des lieux étaient 
effacés ou altérés; c'était un objet de mille 
contestations. Enfin l'on convint que les 
limites du territoire de Zara seraient fixées 
d'après l'acte signé par Soranzo et Ferhad ; 
il en fut de même pour Sebenico, oùlaKerka 



(1J Journal des campagnes de l'armée naval' 
oUomane . par Paul Omero , clans de Lacroix 
étal général, 1. ii, p. 21',.".. 



(levait marquer la séparation (1). Mais de 
plus graves difficultés s'élevèrent à Scardona, 
et toutes les opérations faillirent se rompre 
au sujet de la redoute de Verpogly. Le vieux 
Mahmud-Pascha, avec toute l'obstination 
de ses quatre-vingt-douze ans, en exigeait 
absolument la possession , et il appela le beg- 
lerbeg de Itumili avec dix mille hommes 
sur la frontière , en sorte que la reprise des 
hostilités paraissait imminente. Sur ces entre- 
faites Mahmud mourut; le grand écuyer 
Husein-Pascha vint en qualité de commis- 
saire avec de nouvelles instructions ; l'on 
convint que la ligne de frontière serait por- 
tée sur la chaîne du Tartarus, et que la 
vallée de Daniel resterait aux Vénitiens. De 
là on se transporta à Trau , où les choses se 
traitèrent plus facilement; car les limites 
fixées par Soranzo et Ferhad se retrouvaient 
encore avec certitude. Enfin les commissaires 
arrivèrent à Spalatro , ville ayant au-dessus 
d'elle Klissa vers la montagne , comme Scar- 
dona est située au-dessus de Sebenico. Jus- 
qu'alors Spalatro avait eu un territoire fort 
restreint ; maintenant on lui attribuait une 
grande plaine bien fertile, s'étendant jus- 
qu'au pied de la montagne. Klissa , dont 
l'abandon était clairement exprimé dans le 
traité de paix, ne donna lieu à aucune ré- 
clamation de la part des Turcs; mais ils 
élevèrent des discussions au sujet de Salona 
et de Magnizza, situés entre Spalatro et 
Klissa. Si les Vénitiens n'étaient pas maîtres 
de Salona et de Magnizza, la possession de 
Klissa leur devenait inutile, car la ligne qui 
rattachait Klissa et Spalatro se trouvait 
rompue. Par ce motif même les Turcs ne 
voulaient pas rendre les places en question ; 
et ils colorèrent leur refus d'un prétexte 
spécieux , prétendant que Salona et Ma- 
gnizza appartenaient à une fondation de la 
sultane Mihrmah, veuve de Rustem-Pascha. 
Enfin Husein se rendit au bon droit mani- 
feste qui était du côté de Nani , et après trois 
mois employés à relever les plans des fron- 
tières , l'acte de délimitation fut signé dans 
un diwan solennel, dans la plaine de Sa- 
lona (-2) [ 24 octobre 1671]. Aussitôt on pro- 



(1J Bycaiit, p. 227. 

(2) Rycaul dans kuollcs. 1. n. p. 228. 



LIVRE LV1. 



135 



céda à la nomination de consuls à Candie , 
Négrepont, dans la Morée et aux Dardan- 
nelles(l). Le kapudan-pascha Kaplan , qui 
avait parcouru, d'après l'usage annuel, l'Ar- 
i chipel pour lever le tribut des îles , suivant 
sa route comme de coutume , des Darda- 
nelles vers Athènes en passant par Mitylène, 
Ghios, Samos, Pathmos, Kos, Rhodes, et 
qui , à ia hauteur d'Egine, avait soutenu sans 
fj résultat un combat de sept heures contre 
cinq des plus vaillants corsaires chrétiens (2), 
visita les nouvelles fortifications de Maina , 
1 et pour gagner les Mainotes relâcha cinq 
de leurs compatriotes attachés aux bancs de 
ses galères (3). 
Trois mois après l'arrivée de l'envoyé 

* , extraordinaire de Venise Molino, à Constan- 
'■ tinople, l'ambassadeur français de Nointel 

M ■ entra dans le port de cette capitale avec 
b I i trois vaisseaux de guerre et un brûlot. Le 
^ commandant de cette escadre , M. d'Aspre- 

mont , demanda au kaimakam et au kapudan- 
*■ pascha que le sérail rendît le salut royal , et 
"• que l'on s'engageât sur caution à cette mar- 
j{ que de considération envers son maître. 

Comme ces deux prétentiousfurent déclarées 
Bl inconvenantes , l'escadre passa devant le sé- 
lt rail sans donner le salut , au grand étonne- 

ment de la flotte et du port. Une balle de 
k mousquet partie d'une galère turque , et qui 
'■'• abattit un matelot français , inspira une si 
tl grande colère à M. d'Aspremont qu'il était 
î> prêt à engager un combat naval dans le port 
« même, sous les yeux de la Validé alors as- 
ii sise dans le kœschk de l'arsenal , pour con- 
iil templer l'entrée de l'escadre et les mouve- 
K ments de la flotte, s'il n'en avait été détourné 

par les sages représentations de l'interprète 
ife Fontaines, qui heureusement se trouvait à 
- son bord (i). La Validé, qui avait entendu 

parler de la galanterie des Français, ordonna 
; au kislaraga de demander au seigneur d'As- 
u- premont de la saluer quand elle se trans- 

* porterait avec sa cour à Skutari. Aussitôt 
l'amiral français s'empressa de lui complaire. 
Les quatre vaisseaux de guerre , déployant 



(1) Re!. ven. dans les archives impériales. 

(2) Lacroix, 1. h, p. 270. 

(3) lbid. p. 276. 

(i) Lacroix . fut gênerai, 1. h, p. 265. 



tous leurs pavillons , donnèrent à la sultane 
le salut qu'elle désirait, en dépit du kapu- 
dan-pascha, qui, pour se venger, se plaignit 
auprès de la Porte que les vaisseaux de 
guerre servissent de refuge à beaucoup d'es- 
claves fugitifs , qu'ils eussent recueilli en- 
tre autres le chevalier de Malte Beaujeu ; il 
demanda en conséquence la visite des bâti- 
ments de guerre dans le port , et des navires 
marchands aux Dardanelles. Mais le grand 
vesir , qui avait appris à connaître les Fran- 
çais à Saint-Gotthardet en Crète, ne jugea 
point à propos d'accueillir ces proposi- 
tions (1). Le jour fixé pour sa visite solen- 
nelle au palais de l'ambassade française à 
Pera, M. de Nointel fut reçu par le tschausch- 
baschi et le worwode de Galata, escorté 
par cent Arabes, cent janitschares et cent 
tschauschs. Deux chevaux de main envoyés 
par le kaimakam étaient menés par des 
palefreniers turcs; ils avaient deschabraques 
garnies d'or et de perles; les étriers, les 
brides en argent brillaient en outre de l'é- 
clat des émeraudes et des rubis qui les or- 
naient. Les interprètes français portaient 
des habits de satin ; leurs pardessus écarlates 
étaient fourrés de martre, et ils avaient pour 
coiffure des bonnets de zibeline. L'écuyer 
du kaimakam, deux officiers desipahis, le 
tschausch-baschi et le woiwode de Galata 
marchaient les uns à côté des autres ; der- 
rière eux étaient les officiers de la maison de 
l'ambassadeur, et quatre musiciens sonnant 
des trompettes d'argent ; puis venaient l'an- 
cien ambassadeur de La Haye et le nou- 
veau , ensuite les secrétaires , l'abbé de 
Nointel, frère de l'ambassadeur, précédant 
les seigneurs de la première noblesse de 
France ; suivaient enfin le secrétaire intime, 
et trente gentilshommes; la marche était fer- 
mée par tous les négociants français. Les 
rues où passait le cortège étaient encom- 
brées de curieux. Une détonation de cent 
bombes d'artifice et une décharge faite par 
les mousquetaires turcs rangés devant la 
place saluèrent l'arrivée de l'ambassadeur 
à son hôtel. Les principaux officiers turcs 
furent magnifiquement traités et reçurent de 
riches présents. Il avait été recommandé au 



i lbid. p. 267. 



1 :s6 



HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN. 



s uur de Nointel de ne pas communiquer 
préalablement ses griefs et ses demandes au 
grand vesir, mais de les exposer en diwan 
officiel et devant le sultan , afin que le sou- 
1 erain fût informé des mauvais traitements 
dont son ministre avait usé envers les repré- 
sentants du roi de France. Le refus de l'am- 
bassadeur de faire connaître préalablement 
l'objet de sa mission au grand vesir retarda 
son départ pour Andrinople ; il se vit enfin 
obligé de s'ouvrir àPanajotti, qui , depuis le 
retour de Crète, avait le titre de premier 
interprète et de secrétaire d'État de la Su- 
blime Porte. La note de la cour de France 
contenait cinquante- deux articles, dont 
voici les principaux : Que la Porte ne reçût 
jamais dans les ports ottomans que des bâti- 
ments sous pavillon français , à l'exception 
des navires anglais, hollandais, arabes et 
génois; que les Français ne payassent, 
comme les Hollandais et les Génois, que 
3 p. 0/0 à la douane ; que le commerce de 
l'Inde par la mer Rouge fût ouvert aux 
Français ; que les saints lieux dans la Terre 
promise fussent restitués aux catholiques , 
et que le roi de France fût reconnu seul 
protecteur des chrétiens ; qu'il fût permis 
aux capucins de Galata de reconstruire leurs 
églises brûlées quinze ans auparavant ; qu'à 
l'avenir toutes les églises fussent réparées 
sans qu'il y eût besoin pour cela d'une per- 
mission ; que tous les Français esclaves fus- 
sent mis en liberté (1). Ces demandes paru- 
rent inouies, et le grand vesir ne pouvait 
pas se persuader qu'elles émanassent réelle- 
ment du roi. Il fit demander à M. de Nointel 
s'il avait des lettres de son maître pour le 
sultan, dans lesquelles ces points fussent 
exposés ; et , l'ambassadeur ayant répondu 
naturellement que ses lettres de créance 
étaient suffisantes , le grand vesir ne voulut 
pas lui accorder d'audience officielle avant 
que celui-ci eût promis de se procurer une 
dépêche royale dans l'espace de six mois. 
Alors Nointel put se rendre à la résidence 
de la cour, où il arriva le 14 janvier 1671 ; 
et le lendemain il fut reçu en audience par le 
grand vesir et par le sultan. 
M. de Nointel , ami de la pompe et de la 



(1) Chardin, p. 46 cl 4/ 



p-ofusion dans son langage comme dans 
son costume , tint au grand vesir de longs 
discours auxquels celui-ci se, contenta de 
répondre par de courtes paroles, comme 
très -bien, ou par des épigrammes. L'am- 
bassadeur s'étendant sur la grandeur et la 
puissance de Louis XIV , Kœprili dit : 
« Le padischah de France est un grand sou- 
verain, mais son épée est encore neuve; » 
puis , le Français venant à parler de l'amitié 
entre la France et la Porte, le grand vesir 
répondit en riant : « Les Français sont nos 
anciens amis, et pourtant nous les rencon- 
trons partout avec nos ennemis. » En se 
retirant, M. de Nointel dit qu'il avait la 
mission toute spéciale de lui recommander 
bien chaudement le commerce de la mer 
Rouge. « Comment est-il possible, » observa 
Kœprili sèchement , « qu'un grand padischah 
comme vous représentez le vôtre s'emploie 
si chaudement pour une affaire de négo- 
ciants(l)? » Du cabinet du grand vesir, M. de 
Nointel fut conduit immédiatement devant 
le sultan ; comme il ne voulait pas se cour- 
ber assez profondément, les chambellans in- 
troducteurs le poussèrent si violemment qu'il 
tomba par terre. Le discours qu'il tint en 
présence du Grand-Seigneur dura plus d'une 
demi-heure; maisPanajotti n'en donna qu'un 
court extrait, en se tournant vers le grand 
vesir, et celui-ci résuma le tout en deux 
mots qu'il adressa au sultan! Mohammed 
répondit comme à l'ordinaire : « Que l'am- 
bassadeur s'adresse à notre lala. » Au repas 
donné après l'audience, conformément au 
cérémonial, M. de Nointel voulut encore 
parler d'affaires. « Monsieur l'ambassadeur, 
lui dit Kœprili , tenez-vous à ce que vous 
avez promis , dans six mois nous saurons si 
nous sommes amis ou ennemis (2). » Cette 
violation de l'étiquette dut blesser le grand 
vesir d'autant plus vivement que la conduite 
du diplomate français était en outre con- 
traire aux usages des Ottomans , qui toujours 
gardent le silence pendant leur repas. Quel- 
ques jours après , M. de Nointel eut une con- 
férence avec le reis-efendi relativement au 
renouvellement des capitulations. L'ambas- 



(1) Chardin , l. i. p. 49. 

(2) Chardin, I. i, p. 50. 



LIVRE LVI. 



137 



deur voulait arracher à force de menaces 
es trente -deux articles demandés (11 mars 
671). Dans l'audience de congé, le grand 
esir lui dit à ce sujet . que les faveurs ac- 
cordées aux étrangers par la Sublime Porte 
pouvaient être obtenues par les voies de la 
douceur et de la politesse , mais non par des 
menaces (1) ; que s'il ne voulait pas ac- 
1 cepter le renouvellement des capitulations 
sur l'ancien pied , il pouvait s'en retourner 
en France (2). M. de Nointel dépêcha le 
chevalier d'Arvieux en France, avec une 
lettre du grand vesir, en demandant de nou- 
velles instructions. D'Arvieux les rapporta 
ainsi qu'une lettre de M. de Lyonne au 
grand vesir, où il était dit « que] la con- 
duite tenue envers M. de Nointel, ne répon- 
dant pas aux assurances du dernier envoyé 
tue Suleiman, le roi avait ordonné à l'am- 
bassadeur de revenir immédiatement sur le 
vaisseau qui était envoyé à cet effet (3). » 
h I M. de Nointel communiqua au grand vesir 
ml qu'il était autorisé à renouveler les capitula- 
is tions sur l'ancien pied, avec la seule modifi- 
»• cation de l'abaissement des droits de douane 
de 5 à 3 0/0, comme les payaient les An- 
glais, les Hollandais et les Génois. Le renou- 
vellement fut arrêté sur cette base ; mais la 
signature fut ajournée sous le prétexte des 
mouvements de la campagne de Pologne, 
de sorte qu'elle ne se réalisa que deux ans 
plus tard {'*) (3 juin 1673). Dans soixante- 
deux articles composant cette capitulation, 
les innovations étaient relatives à l'abaisse- 
ment des droits de douane de 5 à 3 0/0, 
même au profit des Portugais, Siciliens et 
Américains naviguant sous pavillon français, 
à la possession permanente de deux églises 
à Galata pour les capucins et les jésuites, à 
la liberté du commerce de l'Inde par Suez ; 
à la déclaration de protection pour les catho- 
liques en possession des saints lieux dans la 
Terre promise ; à la liberté du pèlerinage à 



(1) Flassan, 1. m, p. 396. 

(2J Ibid. 

(3) La lettre du 16 août 1671 est dans d'Arvieux, 
1. iv, p. 251 , avec le rapport circonstancié du 
voyage. Chardin ne la donne pas aussi exactement, 
et il change d'Arvieux en d'Hervicux. 

fi) Flassan. lib. m. 



Jérusalem; à la modération des droits sur le 
Maszderije et sur les soieries (1). Après la 
signature de la capitulation , M. de Nointel 
entreprit son voyage dans l'Archipel, d'où 
il rapporta des inscriptions et des médailles 
qui allèrent embellir le cabinet d'antiquités 
du roi à Paris. Il descendit dans la magnifi- 
que grotte de slalactites d'Antiparcs, où il 
célébra les trois jours de la fête du Christ 
avec une suite de plus de quinze cents per- 
sonnes, formée en partie des gens de sa mai- 
son , en partie de marchands , de corsaires 
et d'habitants de l'île (2). Au fond de la 
grotte s'élève en forme de tiare le plus beau 
bloc de marbre de la terre (3) , d'une blan- 
cheur éblouissante , avec de grands penden- 
tifs, dont le sculpteur le plus habile ne 
pourrait surpasser la perfection. Sur ce mer- 
veilleux autel souterrain fut célébré le saint 
mystère de la naissance du Sauveur. Cinq 
cents cierges de cire et quatre cents lampes 
dont la lumière se réfléchissait mille fois sur 
les parois d'albâtre, exaltaient la ferveur reli- 
gieuse des fidèles rassemblés pour cette 
solennité. 

Les relations diplomatiques de la Porte 
avec l'Autriche depuis la paix de Saint-Got- 
thard furent signalées par deux circonstan- 
ces remarquables, les propositions faites à 
la Porte par les magnats de la haute Hongrie 
et la conspiration de Zrinyi. Dans l'année 
qui suivit immédiatement la paix de Vasvar 
(166i), la Porte avait fait offrir sa protection 
aux magnats hongrois, qui ne l'avaient point 
acceptée (4). Trois ans après, parut Balo, 
député du prince de Transylvanie Apafy, 
qui, n'étant pas en faveur auprès de la Porte, 
à cause du rôle par lui joué dans l'affaire 
de Zolyomy, cherchait maintenant à se 
faire un mérite de la mission dont il était 
chargé par les grands seigneurs de la Hon- 
grie supérieure (5). Panajotti, drogman de 
la Porte , qui avait été aussi premier inter- 
prète impérial jusqu'à la campagne de Can- 



(1) Bjcaut dans Knolles, lib. i. p. 236 et 237; 
la capitulation est dans de Lacroix, Mém. liv. i, 
p. 399. 

(2) Tournefort, lett. v, pag. 139. 
{3) Ibid. pag. 229. 

{Il) Bethlen . hisl. 1. i . p. 371. et suiv. 



138 



HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN. 



die , donna le premier avis de ces manœuvres 
au résident impérial. Apafy envoya mainte- 
nant l'internonce Inczedi avec un interprète 
particulier, pour transmettre ses proposi- 
tions au grand vesir, sans l'entremise de 
Panajotti (1667). Inczedi s'acquitta de sa 
mission dans une audience particulière , au 
moyen de l'interprète qu'il avait amené , et 
le grand vesir s'étonna de la révélation du 
secret dont on lui parlait , et de l'accusation 
portée contre Panajotti , qui possédait toute 
sa confiance (1). Panajotti exclu de la confé- 
rence, en devina l'objet, et détermina le 
grand vesir à renvoyer l'internonce en reje- 
tant des offres qui portaient atteinte à la 
pair conclue avec l'empereur. Ainsi fut 
déjoué le complot des Hongrois. Apafy se 
tint dans un repos d'autant plus profond que 
les Turcs de Varad l'avaient accusé auprès 
de la Porte à cause des fortifications élevées 
à Sebesvar, à huit milles hongrois de Varad. 
Les Transylvaniens avaient reconstruit cet 
ancien repaire des Banffy, pour arrêter les 
irruptions des Turcs de Klausenburg (2); 
mais dès l'année suivante, parut un messa- 
ger du pascha d'Ofen, avec une lettre pour 
Apafy , dans laquelle on lui signifiait que les 
trois paschas d'Ofen , d'Erlau et de Temes- 
var avaient ordre de marcher sur lui si les 
constructions n'étaient pas aussitôt arrêtées. 
Ainsi le secrétaire d'Apafy, Pietro, et Stefano 
Beauset , qui étaient venus pour offrir l'hom- 
mage des magnats hongrois , durent revenir 
sans avoir pu s'acquitter de leur mission (3). 
L'année suivante, Balo vint avec des présents 
comme envoyé extraordinaire, pour félici- 
ter le grand vesir sur la conquête de Can- 
die (4) ; mais le moment n'était pas encore 
favorable pour reproduire les propositions 
des magnats hongrois. En congédiant l'en- 
voyé, le grand vesir lui dit d'un ton irrité : 
« Ton maître a l'audace de retenir encore 
quarante-neuf villages inscrits aux rôles des 
impositions de l'empire ; dis-lui de ma part 
que, s'il ne les restitue pas aussitôt , j'irai 

(1) Bethlen, hist. 1. i , p. 389. 

(2) Bethlen, p. 417. 

(3J Rapport de Panajotti à Casanova, du 11 avril 
1668. 

(4) Les lettres de recréance de Balo se trouvent 
dans l'Inscha du reisefendi Mohammed, n". 126. 



détruire toute la Transylvanie. » Tandis que 
les propositions des magnats de la haute Hon- 
grie rencontraient si peu de succès présentées 
par Apafy, au commencement de cette année 
l'intendant du comte Zrinyi, François Buko- 
vacski , vint offrir de la part des grands de la 
Croatie et de la Hongrie supérieure un tri- 
but annuel de 60,000 écus « pour s'affran- 
chir de la tyrannie des Allemands et des 
jésuites » [janvier 1670]. Le sultan, auquel 
Bukovacski s'adressa , le renvoya au grand 
vesir, qui, en congédiant l'intendant, lui 
adjoignit un de ses gens en déclarant que 
les offres de Zrinyi ne pouvaient être ac- 
ceptées tant que ses domaines seraient oc- 
cupés par des troupes impériales. Au mois 
de juin, François Bukovacski vint pour la 
seconde fois, envoyé par Zrinyi auprès de la 
Porte, où Balo appuya ses propositions; mais 
le grand vesir, mécontent de ce qu'Apafy 
osait sans son ordre adresser des messages 
au sultan , repoussa durement les envoyés 
de ce prince , ainsi qu'on vient de le voir. 
Le député transylvanien Khedei , qui vint à 
Constantinople apporter des plaintes sur les 
irruptions des Turcs de Varad et de Jenoe, 
fut mal reçu. Bientôt après, une sentence de 
mort pour cause de haute trahison fut exé- 
cutée sur les chefs de la conjuration dénoncée 
par Panajotti, Zrinyi, Fraogipani, Nadasdi 
et Tattenbach, à Neustadt , Vienne et Gratz. 
Les magnats hongrois , désespérant main- 
tenant du succès de leur entreprise , dépu- 
tèrent Etienne Petroczy et Paul Szepesi au- 
près de la Porte [juin 1671 ], pour offrir de 
lever dix-huit mille hommes et de payer un 
tribut annuel de 50,000 écus (1). Cette fois 
les envoyés furent gracieusement congé- 
diés ; le kiaja du grand vesir leur assura 
que l'invincible et tout- puissant padischah 
prenait les Hongrois sous sa haute protec- 
tion spéciale. Ils reçurent des kaftans d'hon- 
neur, et un tschausch partit avec eux por- 
teur d'une lettre du sultan pour l'empereur, 
dont on réclamait l'évacuation de tous les 
lieux occupés en Hongrie, s'il n'aimait mieux 
la guerre (2). Petroczy et Szepesi, qui se plai- 



(1) Rapport de Casanova des Alpes du Despote, 5 
juillet 1671. 

(2) Bethlen, p. 106. 



M 



li\ul: lvi. 



139 



uaienl du manque de concours convenable 

u côté de Datzo , résident ordinaire de la 

- Transylvanie, retournèrent dans leur patrie. 

Renvoyé extraordinaire de Transylvanie, 

fci Jrenkovics, quitta aussi la cour ottomane; 

ïfei 1 portait une lettre qui informait Apafy des 

• ift iromesses faites aux députés des magnats 
-il- îongrois (1). 

■'■:• L'cnvcyé transylvanien, François Rhedei, 

evïnt de Constantinople avec une lettre la- 

onique du grand vesir pour Apafy, récla- 

nant la remise des villages dépendants de 

tip lenœ (2). Pour éviter ce triste partage du 

xiys, les états adressèrent trois députés à 

Constantinople : Jean Datzo, tout récem- 

nent de retour de la capitale de l'empire 

;• i ottoman, Mathias Balo, employé souvent 

lans des missions auprès du chau tatare, et 

ta dichel Csermenyi. Ils attendirentseize jours 

fi i Audrinople pour obtenir audience. Le dix- 

a» eptième ils déposèrent aux pieds du grand 

OM esir la demande des États avec un présent 

i.)!i le 2,000 écus. Kœprili, enflammé de colère, 

es fit jeter dehors, menaçant d*anéantir le 

• )ays etle prince de Transylvanie (3). Bientôt 
iprès arriva une lettre du grand vesirqui re- 
ommandait le maintien de la paix avec 

3f . 'empereur, et par conséquent l'éloigne- 

nent des brigands hongrois, qui, d'après les 

2s£ Plaintes du résident impérial , s'étaient en- 

m uis en Transylvanie , pourvu toutefois que 

; -, 'e fussent réellement des brigands et non 

;« )as des magnats hongrois mécontents; car 

. :eux-ci pourraient rester paisiblement dans 

es états héréditaires du padischah (i). Au 

. jout de quatre mois Datzo revint avec un 

vapidschi-baschi en Transylvanie ; les 9,000 

icas dépensés en présents ne purent obte- 

lir que l'honneur d'une seconde audience 

!t le renouvellement de la réclamation des 

. juarante-neuf villages (5). En même temps 

int le kiaja du pascha de Temesvar avec 

rente sipahis de Vardar, pour prendre pos- 

. ession des villages, et la lettre du grand 

esir apportée par le kapidschi comprit dans 

ta ^^ 

(l) La lettre est dans Bethlen, 1. n , p. 41. 
"" (2) Ibid. p. 153. 
, j (3) Ibid. p. 157. 

($) La lettre est aussi dans Belhlen . p. 172. 

'5) Uctblen, l. u , p. 172. 



cette cession le district de Hunyad, Doboka , 
Colos et la partie intérieure du comitat de 
Szolnok(2), exigeant aussi les châteaux de 
Cseh , Sebes , Gyalu , Kœvar, Kolosvar, Beth- 
lem, la ville épiscopnle de Bistritz et les 
mines de sel du pays dont l'abandon devait 
rendre ensuite le paiement du tribut im- 
possible. Le szekler Jean Kemes et le Saxon 
Valentin Silvasi allèrentporteràConstantino- 
ple de nouvelles observations [janvier 1672]. 
Ils ne furent pas reçus trop rudement, et on 
les écouta dans le diwan avec quatre des prin- 
cipaux habitants de Varad qui se plaignaient 
de la construction de cinq nouveaux forts 
élevés par les Transylvaniens autour de Va- 
rad ; les envoyés de Transylvanie nièrent ce 
fait. Un kapidschi-baschi et un tschausch re- 
çurent l'ordre de partir d'Ofen , d'aller re- 
connaître les lieux et de faire ensuite un 
rapport. Les commissaires turcs se rendirent 
dans les ch âteaux nouvellement construits d'a- 
près les gens de Varad. C'étaient Somlyo, ber- 
ceau de la famille Bathory, maintenant la pos- 
session de Bethlen , le chancelier historien qui 
les y traita ; Gyalu, où Banffy leur donna aussi 
l'hospitalité, puis Cseh, Hadad et Sebesvar; 
les quatre premiers de ces châteaux avaient 
été brûlés au temps de la guerre de Rakoczy; 
on s'était contenté d'y refaire de nouvelles 
toitures ; le dernier avait été épargné par 
Seid-Ali-Pascha. Les Turcs de Varad osèrent 
soutenir qu'il n'était point permis de re- 
mettre des toits , étendant ainsi à des châ- 
teaux transylvaniens le principe du droit ca- 
nonique de l'Islam, quant aux constructions 
ou aux réparations des églises chrétiennes. 
Csermenyi, qu' Apafy avait employé prin- 
cipalement dans l'affaire des mécontents 
hongrois, revint avec une lettre du grand 
vesir qui interdisait toute violation de la 
paix subsistant avec l'empereur d'Allema- 
gne (2) , et Chadim-Pascha , ami intime d'A- 
pafy, l'avertit de ne pas tenter de pénétrer 
le secret d'état gardé encore entre le sultan, 
le grand vesir et le mufti , relativement à la 
protection dont on pourrait couvrir les mé- 
contents hongrois. Avant le retour de Va- 
lentin Szilvasi , parut encore un chambellan 



(1) La lettre, p. 179. 
■1 La lettre, p. 209. 



140 



HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN. 



porteur de dépêches du grand vesir pour 
Apafy ; Kœprili disait : qu'il trouvait bien 
étrange l'audace d'Apafy à vouloir conserver 
les villages inscrits sur les registres des im- 
pôts turcs et affectés depuis des années à 
l'entretien de la garnison de Varad. Personne 
ne pouvait nier que Varad avait été perdu 
par les Transylvaniens par suite de leur dé- 
fection, et que par conséquent les villages en 
dépendants faisaient maintenant partie des 
possessions du padischah. Apafy devait donc 
chasser de sa maison et de sa cour le capi- 
taine de Somlyo ( Bethlen ) qui inquiétait 
les habitants de Varad , et réprimer tous les 
mouvements du commandant de Klausen- 
burg. Szilvasi revint bientôt après sans ré- 
ponse écrite. Le député des mécontents 
hongrois , qui jusqu'alors avait espéré vaine- 
ment la médiation du woiwode de Valachie 
Gligoraskul , fut congédié par ce prince qui 
avait reçu la note suivante du grand vesir : 
« La Porte n'est pas contraire aux efforts des 
Hongrois , mais elle doit veiller prudemment 
à ce qu'eux-mêmes ne préparent point leur 
propre ruine. » La guerre avec la Pologne, 
qui paraissait imminente, empêchait la Porte 
de saisir le moment pour soutenir les mé- 
contents hongrois. A la diète de Transylva- 
nie , tenue à Radnoth , parut un kapidschi- 
baschi chargé d'une lettre du sultan, qui 
imposait au pays six cents voitures de grains 
et de farine , comme prestation en nature 
pour la campagne de Pologne [août 1672]. 
Sur la frontière de Hongrie le changement 
du gouverneur d'Ofen fut, comme toujours, 
un événement grave pour les états voisins ; il 
donna lieu d'abord à un échange de missions 
et de plaintes , et aussi à de nouvelles pro- 
testations d'amitié sincère et de résolution 
à maintenir fermement la paix. Le kaima- 
kam Ibrahim-Pascha alla prendre le gouver- 
nement d'Ofen et fut remplacé lui-même par 
Mahmud-Pascha, qui avait lecommandement 
de cette importante province danubienne. 
Ibrahim-Pascha, Albanais de naissance, ja- 
dis aga des janitschares en Crète , puis kai- 
makam, avait amassé d'immenses richesses 
dans ces deux postes. Dans le cours de cette 
année aussi fut rappelé le pascha de Neu- 
hœusel, beau-père du grand vesir Sidi-Ahmed- 
Pascha, connu depuis la dernière guerre 
comme le fléau de la Transylvanie. Il eut 



pour successeur le fils du fameux Abasa 
exécuté sous Murad IV. L'interprète de 1 
cour de Vienne, Mesgnien , se rendit à Ofei 
pour offrir ses félicitations au nouveau gou 
verneur et lui présenter des griefs. Dans 1 
cours du mois suivant Derwisch- Pascha, en 
voyé d'Ibrahim, eut une audience du pré 
sident du conseil de guerre Montecuccoli (1 
Au printemps de la même année le cor 
seiller Beris, le même qui avait suivie 
vain des négociations avec le pascha d 
Temevsar pourempêcher la dernière guei 
re , fut envoyé par l'empereur au gran 
vesir avec des présents , afin de l'adoucir a 
sujet des plaintes provoquées par les trou 
blés des frontières , et en même temps l 
détourner de prêter appui aux magnats hor 
grois. Il trouva l'intendant de Zrinyi , Frai) 
çois Bukovacski (21, jadis organe des con 
jurés auprès de la Porte, tombé dans la plu 
profonde misère pour avoir refusé d'abjuré 
la foi de ses pères (3). Beris eut audience d 
grand vesir à Andrinople [27 avril 1671 
Quand il eut présenté ses demandes pa 
écrit, on lui répondit : Que les paschas d 
Neuhœusel, Wardein, Erlau et Stuhlweiszer 
burg avaient ordre de restituer les place 
dont on avait reçu tout récemment l'hom 
mage; que les rebelles ne seraient pas livrés 
mais qu'on les ferait partir, et que désoi 
mais on ne les accueillerait plus; que l'o 
était prêt à délivrer les prisonniers moyer 
nant l'échange des Turcs tombés entre le 
mains de l'empereur; que l'empereur deva 
raser les places nouvellement fortifiées e 
Croatie àl'insu de la Porte (4). Dans la lettr 
remise à Beris par le grand vesir, celui-» 
conseillait à la cour de Vienne, toutes les foi 
qu'elle voudrait faire quelques construction 
sur la frontière, d'en donner préalablemer 
avis , afin que les commandants des frontière 
ne prissent point l'alarme (5) [ 19 mai 1773' 

(1) Relazione di ciô che passa neli' audienza dai 
da S. E. Montecuccoli a Dervis-Aga, inviato d; 
vczir, di Buda a de n luglio, 1671. S. R. 

(2) Dans les actes, ce nom est écrit aussi Bui 
watschki, Rutuwacki et Bukovatski. 

(5) Rapport de Beris dans la Ste-R. 

(6) Rapport de Casanova. 

(5) Leltera del primo vezir a Montecuccoli. tra 
dol'a l'ann. 1672, 25 avril. 



k 



LIVRE LVI. 



141 



I Le résident Casanova retourna à Vienne et 
h fut remplacé parKindsberg. Alors Mesgnien 
i; alla complimenter Kara-Mohammed-Pascha, 
te, venu de Bosnie pour occuper le poste d'Ibra- 
i i( him à Ofen. Au mois d'octobre , un rebelle 
i p, hongrois , Thomas Apazay , de Tarfol près 
oli de Tokay, juge dans le comitat de Szabolcs, 

vint apporter àlaPortedespropositionsdela 
ivii ;part de Bakony, dans lequel lesTurcsavaient 
lia j jplus de confiance que naguère dans Zrinyi , 
^.maintenant décédé (1). Le conseiller Beris 

mourut à Constantinople, et le secrétaire de 
c j,l la chancellerie de guerre , Hausch , fut en- 
ttmjvoyé à Constantinople pour recueillir les 
,,, objets laissés par le défunt. Kindsberg, qui 
,1 n'avait obtenu audience que six mois après 
f r]|| son arrivée à Andrinople, suivit le grand 
un ( vesir à la guerre [janvier 1673] . L'ouverture 
jpinde la campagne détermina la Porte à re- 
L ir j .pousser les rebelles hongrois, comme lui— 
lte j,même le demandait. Il obtint l'éloignement 
jU du provocateur des troubles , Paul Szepesi ; 
i[r] les autres rebelles hongrois qui obsédaient 
jj nia Porte , étaient : Teleki en Transylvanie , 
!f Petroczyen Valachie, Suchay dans la haute 
D l a(( iHongrie, et Rende à Constantinople. Rinds- 
■ujberg se plaignit au pascha d'Ofen , qui ac- 

— , cordait de l'assistance aux rebelles (2). Alors 
en vit arriver au camp une troupe entière 

e jy de députés de ces révoltés ; c'étaient Nicolas 

Forgacs , Gabriel Rende , Paul Szepesi , La- 

udislaus Rubini, Gaspard Pecsi et Georges 

; iDiak, avec l'interprète Brencovics ; mais on 

, ne voulut pas les entendre (3). Le gouver- 

II neur d'Ofen fut encore changé ; on fit suc- 
.j icéder Ibrahim à Mohammed-Pascha (4). 
" .foijUne perte vivement sentie par la Porte et la 
JidjjCour impériale fut celle de Panajotti Nicosi , 

.qui mourut frappé d'apoplexie [2 octobre 

il673]. Employé d'abord comme interprète 

... de l'ambassade impériale, puis exerçant ces 

'fonctions en même temps auprès de la Porte 

— et des représentants des puissances étran- 
,„),!„ gères, enfin depuis l'expédition de Rœprili 
,■41 en Crète, attaché exclusivement à l'empire 

ottoman, il exerça une grande influence 



(1) Rapport de Kindsberg. 

(2) Rapport de Kindsberg. 

(3) Lettera del basciadi Buda Ibrahim, 27 giugno 
67 VI a Montecuccoli. 



durant ces vingt-cijq années de sa vie ac- 
tive , rendit les plus importants services à 
la Porte en contribuant à la reddition plus 
prompte de Candie , à la cour d'Autriche en 
découvrant la conspiration de Zrinyi, et en 
faisant éloigner les rebelles hongrois, qui 
seuls se réjouirent de sa mort (1). Négocia- 
teur habile , politique à larges vues , dé- 
voué à la justice , ennemi de la révolte , il 
se montra le protecteur intrépide de l'Église 
grecque, pour laquelle il soutint de savantes 
discussions contre Wani ; il obtint en faveur 
de ses coreligionnaires la possession du 
Saint-Sépulcre de Jérusalem, et leur acquit 
une certaine influence dans les affaires pu- 
bliques (2). 

Dans l'année qui suivit la dernière ambas- 
sade russe , un marchand de cette nation , 
Manoli Iwanovich , vint apporter une lettre 
du czar, offrir quinze faucons blancs en pré- 
sent, et justifier le patriarche grec d'A- 
lexandrie qu'un Albanais avait accusé à 
Constantinople. Cet homme ne fut point 
admis auprès du sultan ; dans l'audience 
qu'il reçut du grand vesir , il s'embarrassa 
dans son long kaftan et se laissa tomber ; 
mais il sut par sa présence d'esprit faire 
tourner cette mésaventure à son avantage , 
et dit : « Je désire que Dieu renverse ainsi à 
vos pieds les ennemis des moslims(3) . » Deux 
ans après, le czar envoya un autre représen- 
tant, Basili Alexandre, qui, parti de Moscou 
le 12 mai, fut arrêté en route par les Turcs 
à Aszow, et n'arriva à Constantinople qu'un 
an après son départ de la résidence de son 
souverain. La lettre au grand vesir avertissait 
la Porte de ne pas se lancer dans une guerre 
avec la Pologne , au sujet de Dorozenko, et 
menaçait d'une diversion avec les Cosaques 
du Don , ainsi que de l'alliance d'autres 
puissances chrétiennes. Le grand vesir ré- 
pondit : « Que c'étaient là de vaines paroles, 
avec lesquelles le czar prétendait se porter 
pour protecteur de la Pologne ; que ce lan- 
gage inconvenant pourrait coûter cher au 



(1) Rapport de Kindsberg. 

(2J La dernière lettre de Panajotti. Bailo Qui- 
rini , 8. sett. 1673. lettres de Panajotti , du îlavril 
1672 ; dans la Sle-R. 

(3j Rapport de Casanova, 1672. 



1 42 



HISTOIRE DE L\EMI'IRE OTTOMAN. 



czar ; que la résolution était prise au sujet 
de la Pologne ; que si le czar avait eu l'in- 
tention réelle d'assister ce royaume, il aurait 
dû intervenir plus tôt en termes conciliants. 
Si ce prince ou d'autres souverains chré- 
tiens se plaignaient de la Sublime Porte, elle 
s'en souciait fort peu; l'on savait quels 
étaient les motifs de ces mécontentements ; 
c'est que les Ottomans si souvent vainqueurs 
leur avaient enlevé tant de villes, de places 
et de provinces; la divine Province infligeait 
le châtiment à ceux qui appelaient de leurs 
vœux le malheur sur les autres ; l'on se ré- 
glerait sur la conduite respectives des puis- 
sance , dans le bien comme dans le mal. » 

Après la mort du représentant polonais 
Radzieiowski , son secrétaire d'ambassade 
Wysocky avait été nommé internonce pour 
notifier à la Porte l'avènement au trône du 
nouveau roi Michel Goribut , et solliciter le 
renouvellement des capitulations. Le kaima- 
kam lui donna audience à Seres [ 30 mai 
1672]. Comme il vint sans présents, il fut mal 
reçu, et on le laissa debout ; néanmoins, deux 
mois après , quand il prit congé , un siège 
lui fut offert. Il poursuivit les négociations 
engagées par Radzieiowski, tendante ce que 
l'Ukraine et les Cosaques fussent aussi com- 
pris dans les capitulations renouvelées. La 
Porte répondit qu'elle n'empêcherait pas la 
prise de possession de l'Ukraine, mais que 
le sultan ne pouvait pas retirer ouvertement 
la protection dont il avait couvert les Cosa- 
ques. Wysocky, homme violent et peu formé 
aux habitudes diplomatiques , déclara en 
plein diwan que si le roi son maître , le sé- 
nat et la république étaient résolus à accep- 
ter une simple confirmation des capitula- 
tions, lui-même interviendrait pour s'y 
opposer, en vertu du droit de veto qui lui 
appartenait comme noble polonais (1). Blessé 
par tant d'orgueil , le grand vesir prépara la 
guerre. Wysocky, séduit par la nouvelle d'un 
soulèvement des Arabes à la Mecque et par 
les promesses de Nointel , que Sa Majesté 
très-chrétienne enverrait cinquante vais- 
seaux de guerre dans l'Archipel , avait con- 
seillé constamment dans ses rapports à la 
république de tenir ferme et de ne riencé- 



(1) Chardin . 



der. Maintenant la république envoya un in- 
terprète avec une suite de huit personnes; il 
arriva six semaines après le départ de Wy- 
socky , et reçut de la Porte un logement et 
un entretien gratuits. La lettre dont il était 
porteur , adressée par le chancelier au grand 
vesir , exprimait l'étonnement sur les prépa- 
ratifs militaires du sultan , et assurait que si 
la Porte voulait confirmer la paix de Cho- 
cim , la république y était toute disposée et 
enverrait un ambassadeur extraordinaire ; si 
au contraire la Porte voulait la guerre, ajou- 
tait le chancelier, le roi était tout prêt à se 
défendre : mais au moins la violation de la 
paix ne serait point imputée à la Pologne (1). 
L'interprète partit au bout de huit jours 
avec la promesse qu'un ambassadeur extraor- 
dinaire serait bien accueilli ; toutefois l'ar- 
mée poursuivit sa marche. Au moment où 
partait Wysocky arrivait l'envoyé vénitien, 
le chevalier Quirini, pour opérer définitive- 
ment l'échange des prisonniers , conformé- 
ment aux conventions arrêtées à Klissa. Le 
grand vesir objecta que l'éloignement de 
mille rameurs esclaves allait réduire à rien 
les équipages des galères ottomanes, et ne 
consentit à la délivrance des prisonniers 
qu'après la guerre de Pologne, et succes- 
sivement à raison de deux cent cinquante 
hommes par année [mai 1672]. Quirini re- 
vint au bout de six mois, plein d'admira- 
tion pour cette politique ottomane insur- 
montable par l'inflexibilité de ses principes 
et surtout par la valeur personnelle d'Ahmed- 
Kœprili , qui savait tout deviner et tout pré- 
voir sans jamais se laisser pénétrer ; qui sans 
beaucoup parler, sans beaucoup écrire, sans 
s'agiter vivement, savait gouverner l'un des 
plus puissants empires, et l'agrandir (2). Le 
résident génois Giustiniani venait de se don- 
ner la mort, soit par l'effet d'une sombre 
mélancolie, soit qu'il désespérât des affaires 
de sa patrie : en effet la source la plus abon- 
dante des bénéfices de Gènes , tirée de faus- 
ses sumns ( pièces de 8 aspres ) , venait d'être 
tarie par la suppression de cette monnaie (3). 



(1) Le même, p. 173. 

(2) Chardin, I. i, p. 75 el 76. 

(3) Rycaut, ci Porte ottomane 

ouverte . p. 135. 



nouvellement 





ports avec les woiwodes de Moldavie et de 

I Valachie et avec les Cosaques , dont l'het- 
man Dorozenko poussa violemment à la 

:li I guerre de Pologne. En Moldavie, les bojards 
■ai Hinkul et Durak avaient excité une insurrec- 
:[ lion formidable contre le woiwode Duka, 
le qui eût été renversé sans l'assistance de Cha- 
ula llil-Pascha , serasker de Babatagh , et du ja- 
e fliaja ou inspecteur des bords des fleuves et 
':, • des rivages maritimes de Bessarabie. Déjà 
JK .les bojards, adversaires de Duka, avaient 
ji - obtenu contre lui une sommation de compa- 
e raître à Constantinople ; déjà Duka, se met- 
tant en route pour la capitale, était arrivé à 
«. ,Karaszu dans la Dobrudscha, quand il reçut 
» l'ordre de retourner. Les rebelles grossirent 
fo , leurs forces d'une manière redoutable à Or- 
tjjjjhei, foyer de l'insurrection. Ils déclarèrent 
je plusieurs fois au pascha qu'ils ne voulaient 
fc , pas du prince , et le pascha de son côté ne 
a se lassa pas de leur répéter que l'ordre du 
. [ i sultan était que le woiwode régnât. Ceux qui 

II ; persistaient dans leur rébellion furent taillés 
n- ien pièces (1). Gligoraskul-Ghika qui, après 
I: ; les trois ans de règne du woiwode Anton , 

. était remonté pour la seconde fois sur le 

. trône princier de Valachie , laissa éclater sa 

haine contre la puissante famille de Scher- 

. ban Cantacuzène, et fit arrêter les quatre 

.frères de ce nom. Valentin Nemessani ayant 

. paru devant lui comme député de magnats 

jj, j hongrois, il lui conseilla de s'en retourner 

oe attendu que le moment présent n'était pas 

p favorable aux désirs de ses commettants 

i» i [ 1672 ] ; lui-même devait fournir six mille 

s; ; hommes pour la campagne contre la Polo- 

; :gne(2).Pour comprendre les mouvements 

1 i des Cosaques , autant qu'ils rentrent dans la 

h , sphère d'activité de l'empire ottoman , il est 

jl i nécessaire de considérer quelques instants 

tir* ce peuple et ses trois principales divisions. 

y. Les Cosaques étaient fixés sur les rives du 

jt ,Don, près des chutes du Dnieper, et le long 

(t i des marais qui s'étendent entre l'embou- 

! chure du Dnieper et le Bog ; les premiers 

étaient appelés communément Cosaques du 

Don ou de Tscherkesch , leur principale ré- 



Ll\ RE LVI. 



143 



(1) Dans les notices et extraits du roi ; t. xt, p. 37 1 . 

(2) Rapport de Kindsberg. 



sidence ; les seconds, Zaporogues, des cata- 
ractes près desquelles était situé leur chef- 
lieu ( Setscha ) ; les troisièmes enfin formaient 
aux yeux des Ottomans trois subdivisions : 
de Barabasch , du Roseau-Jaune et de Pot- 
kal. Le premier nom venait de l'hetman 
Barabasch , avec lequel les Polonais avaient 
jadis comploté l'extermination de tous les 
Cosaques Zaporogues (1). On appelait le Ro- 
seau jaune ou les Eaux jaunes les marais de 
l'angle formé par les embouchures du Dnie- 
per et du Bog ; Potkal était le nom d'une île 
située en ces cantons. Déjà il a été question 
de Chmielnicki , auquel obéirent quelque 
temps les Cosaques de l'Ukraine aussi bien 
que ceux du Dnieper ; l'on a rappelé la paix 
conclue par lui avec la Pologne à Zbarau , 
comment il arracha pour son fils Timothée 
la main de la fille de Lupul , prince de Mol- 
davie. L'on a exposé les ravages de la Molda- 
vie et et le traité qui assujettit les Cosaques 
Zaporogues à la Russie (2). Deux ans après 
la paix de Saint-Gotthard, deux hetmans se 
disputaient l'autorité sur les rives du Dnie- 
per ; Bruchowezki, hetman des Zaporogues, 
dévoué au czar , et Doroszenko , hetman des 
Cosaques du Roseau-Jaune , qui se rattachait 
au roi de Pologne. Bruchowezki , pressé par 
ses adversaires , envoya Etienne Gretsche- 
noi au chan de Krimée , pour l'exciter à la 
guerre contre la Russie ; et Grégoire Gal- 
maleel avec le secrétaire Casporovitsch , au- 
près de la Porte , en les chargeant de le met- 
tre ainsi que toute l' Ukraine sous la protection 
du Croissant (3). Cette offre convenait fort à 
la politique d'Ahmed-Kœprili [juin 1668]. 
Les députés rapportèrent une lettre qui assu- 
rait la protection du sultan à l'hetman Bru- 
chowezki , comme chef des Cosaques de 
Barabasch , du Roseau-Jaune et de Potkal , 
c'est-à-dire des Cosaques de l'Ukraine ; et 
qui en même temps promettait que des or- 
dres seraient adressés au chan de Krimée 
pour qu'il l'appuyât (4). Bientôt après Doro- 

(1) Scherer, Annales de la petite Russie , ou l'his- 
toire des Cosaques Saporoques et des Cosaques 
d'Ucraine, I. t, p. 142. 

(2) D'après Scherer , 1. i , chap. xm . p. 199. 

(3) Ibid. p. 122. 

(4) La lettre à Bruchowezki est dans l'Inscha du 
reis-efendi Mohammed, n" 123. 11 v en a une se- 



U-i 



HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN. 



zenko fut proclamé hetman par les Cosaques 
des deux rives du Dnieper (1) ; mais les Zapo- 
rogues ne tardèrent pas à se détacher de lui, 
et nommèrent Suchovei pour leur chef, en 
se plaçant sous la protection du chan ta- 
tare (2). En même temps le lieutenant de 
Dorozenko, Damian Gretschenoi, le quitta, 
se fit proclamer hetman , et se réfugia sous 
la protection russe. Dans cette situation, 
Dorozenko dépêcha son envoyé Portianka 
et son juge Bielogrud, auprès du sultan pour 
obtenir, au moyen d'un traité, l'installation 
d'hetman de l'Ukraine et sa transformation 
en sandschakbeg(3). Cette double demande 
fut accordée ; des dépêches réitérées enjoi- 
gnirentauchan tatare d'appuyer activement 
l'hetman des Cosaques Barabasch , du Ro- 
seau jaune et de Potkal , et en même temps 
un tschausch se mit en marche avec six mille 
hommes dans la direction de l'Ukraine. Le 
second ambassadeur de Dorozenko fut Basi- 
lio Loboiko, qui fut chargé d'offrir l'expres- 
sion de sa reconnaissance pour l'investiture, 
de le recommander à la protection ulté- 
rieure de la Porte , de solliciter les ordres 
nécessaires à expédier au chan tatare et au 
pascha de Silistra, et de faire un rapport 
sur les mouvements des Russes et des Polo- 
nais. L'interprète polonais, qui, après le dé- 
part de Wysocky , était encore venu avec 
une lettre du roi , fut expédié avec une ré- 
ponse du sultan ainsi conçue : « L'hetman 
des Cosaques, Dorozenko, s'est placé à l'om- 
bre de la protection impériale, et déjà, dans 
la dépêche précédente , le roi a été averti de 
le considérer comme vassal de la Porte et 
de ne point l'inquiéter. Maintenant le bruit 
court que le roi , à la tête d'une armée, mar- 
che contre Dorozenko ; ce qui a déterminé 
le sultan à renoncer à son plan de passer 
l'hiver en Asie, et à se tenir à Andrinople. 



conde, n° 121. de 1089. (1669) à l'hetman des 
Cosaques du Roseau jaune, dans laquelle est sim- 
plement donnée l'assurance que les Cosaques , 
comme fidèles serviteurs de la Porte, ne seraient 
pas inquiétés par le chan. Les ordres adressés au 
chan tatare, conformément à la 1" lettre de 1680 . 
sont dans l'inscha , sous les n° 131 et 132. 

(1) Scherer, p. 123. 

(2) Ibid. p. 125. 

(3) Ibidem . p. 128. 



Le roi de Pologne doit donc s'abstenir de 
tout acte attentatoire à la paix , et retourner 
dans son pays sans faire la moindre offense 
à Dorozenko ; sinon il aura violé la paix , et 
dans ce cas le sultan est résolu , avec l'aide 
du Dieu vengeur et la bénédiction du bien- 
heureux prophète Mohammed , à se mettre 
en mouvement au printemps prochain , avec 
des armées innombrables, qui chasseront 
l'ennemi et désoleront son pays. Tu dois ob- 
server tes mouvements, et ainsi salut à celui 
qui suit la vraie direction. » Telle fut la dé- 
claration de la guerre qui éclata en réalité 
au printemps suivant. 

Avant de suivre les étendards du sultan 
d'Andrinople à Caminiec , il est nécessaire 
de revenir sur quelques faits diplomatiques 
à signaler, depuis que nous avons quitté 
cette seconde capitale de l'empire, au mo- 
ment où Mohammed donnait audience à 
l'ambassadeur vénitien. Aussitôt après le 
patricien de Venise, fut admis en présence 
du sultan le chan de Krimée , élevé à la 
place d'Aadil-Girai doute sultan et le grand 
vesir étaient mécontents, parce qu'il avait 
pris le parti de l'hetman Hanenko contre 
Dorozenko ; Selim-Girai fut installé avec 
le cérémonial accoutumé . Son frère Sela- 
met-Girai devint kalgha , et son cousin Ssa- 
fa-Girai Nureddin[mai 1671]. Comme toute 
crainte de la reprise des hostilités de la part 
des Vénitiens avait disparu, et que l'empire 
était agrandi par la conquête de Candie, le 
sultan résolut d'étendre aussi ses courses de 
chasseur, de se porter vers les cantons 
montagneux, où n'avaient pas encore re- 
tenti la voix des chiens et les hurras des 
piqueurs, vers les belles Alpes du Rhodope, 
qui portent encore aujourd'hui le nom d'Al- 
pes du Despote , reçu au temps des empe- 
reurs Byzantius. Là Mohammed goûta les 
charmes d'une délicieuse fraîcheur, durant 
les ardeurs de l'été , et au commencement 
de septembre il revint à Andrinople. Toutes 
les bouches répétaient que l'hiver suivant 
le sultan se rendrait à Brusa , afin d'être plus 
prés du théâtre de la guerre projetée contre 
les seidije d'Arabie; mais maintenant, à 
cause de la campagne que l'on se proposait 
d'ouvrir en Pologne, les quartiers d'hiver 
furent établis à Andrinople. Trois mesures 
d'administration intérieure prises cette an- 



LIVRE LVI. 



145 



uee par Ahmed- Kœprili attestent «ou atten- 
tion rigoureuse à ménager les deniers pu- 
blics. Les châteaux construits à Maina furent 
occupés par des soldats de Corinthe; et 
160, 000 aspres, appliqués antérieurement à 
la garnison de cette dernière ville , durent 
, I ; être versés dans le trésor , ainsi que les pro- 
>k duits des fiefs desgarnisons de Cilicie : toute 
S L la Crète fut mesurée et cadastrée. 

Avant même la mort de Panajotti , le pa- 
( l triarche Methodius avait été remplacé par 
i Parthenius, et celui-ci par Denys. Le nou- 
[.( ! veau primat s'était attiré l'inimitié de l'épou- 
se de Panajotti , femme ambitieuse, fière de 
fi | la puissance et des richesses de son mari (1). 
J) Panajotti, partageant les ressentiments de sa 
J ; compagne , obtint du grand vesir la déposi- 
II, tion de Denys, qui dut se contenter du siège 
, de Philippopolis. Après que l'interprète 
J ; tout-puissant eut quitté ce monde , laissant 
|, dans son héritage un ferman pour la posses- 
K *ion du Saint-Sépulcre dans la Terre pro- 
I. mise, legs de son zèle pour son Église (2), 
,„ l'ex-patriarche Parthenius mit en jeu tous 
w les moyens pour se relever, et se replaça 
|tr pour la deuxième fois sur le siège de la ca- 
|I( pitale ; mais il lui fallut le céder bientôt en- 
^ core à Denys. La somme donnée par les 
^ patriarches pour acquérir leur dignité , qui 
^. ne s'élevait pas auparavant au-dessus de 
.: 10,000 écus , fut portée à 20,000 (3). Nicolas 
„ de Neochorio , au pied de l'Olympe , jeune 
homme de seize ans, auquel on avait fait 
'. } subir violemment l'opération de la circonci- 
n sion , n'en professait pas moins hautement 
[f le christianisme et défendit sa foi au prix du 
j f martyre (4). Parthenius employa tous ses 
efforts pour arrêter l'usage qui s'étendait 
,.y| . chaque jour davantage des unions transitoires 
^ entre Turcs et Grecques. Ces sortes de ma- 
! riages , conclus seulement pour un temps , 
étaient désignées par le nom de Rabin , ou 



(1) Rycaut, Hist. de l'état présent de l'Église grec- 
que p. tu. 

(2) Rycaut, dans Knolles, p. 242. 

(3) Rycaut, pass. cité . p. 113. 

[li) La vie et le martyre de Nicolas, enfant grec 
martyrisé à Constanlinople. pour la foi de J.-C. 
p. 213. dans l'Etat présent des nations et églises 
grecques , arméniennes et maronites; par de La- 
croix. Paris, 1715. 

TOYI. 11. 



contrats de concubinage. Le patriarche usant 
de ruse pour le triomphe de la chasteté , 
alla trouver le mufti et lui demanda « s'il 
était permis aux moslims de s'unir charnel- 
lement à des femmes qui mangeaient de la 
chair de porc et buvaient du vin ; et si des 
enfants sortis de pareils accouplements n'é- 
taient pas, dès le sein de leur mère, marqués 
d'un caractère d'indignité relativement à 
l'Islam. » Après une mûre délibération , le 
mufti répondit que de tels mariages n'étaient 
pas légaux. « Alors, reprit le patriarche, 
vous devez les interdire en Rumili, où ils ne 
sont que trop fréquents. » Le mufti s'enten- 
dit là-dessus avec le grand vesir, et une 
ordonnance parut, qui interdisait aux mos- 
lims toute union avec des chrétiennes, à 
moins que ces femmes ne se convertissent 
d'abord à l'Islam [ 1672 ] (1). Le consul an- 
glais Rycaut, qui avait contribué beaucoup 
à faire prendre cette décision, son compa- 
triote, le prêtre Smith, qui , cette année , 
visita les sept églises d'Asie (2) , et le Fran- 
çais de Lacroix , venu à Constantinople avec 
M. de Nointel en qualité de secrétaire 
d'ambassade , ont tous trois laissé sur l'état 
des Églises grecque , arménienne et maro- 
nite, à cette époque, des documents qui 
témoignent combien l'esclavage musulman 
pesait durement sur les communautés chré- 
tiennes. 

Au commencement du printemps tous les 
préparatifs étaient faits pour que l'on se 
mît en marche. Les premiers mouvements 
furent précédés, comme de coutume, par 
une grande distribution de pelisses, de kaf- 
tans d'honneur, de sabres et de poignards; 
car ce goût de magnificence est un des traits 
distinctifs du règne de Mohammed IV. Les 
étendards furent plantés devant la porte du 
sérail (3). Au nouveau chan de Crimée , Se- 
lim-Girai, furent adressés delapartdu sultan, 

(1) Rycaut, Étal drs églises, p. 414-316. 

(2) Septem Asiae ccclesiarum et Constaniinopo- 
leos notitia, auctore Thoma Smitho. trajecli , 
1694. 

(3) De Lacroix , Etat gt'néral de l'empire ntlo- 
man. p. 24. dit lel' r avril, ce qui est en contradic- 
tion avecRaschid qui donne le 24 silkide[24 mars]. 
Lacroix commet encore une erreur, en fixant le 
départ du sultan au 27 avril, au lieu d.i 30. 

10 



146 



HISTOIRE DE I/KM1MRE OTTOMAN. 



pour l'entrée en rampagne , 15,000 ducats 
d'argent, avec une lettre flatteuse , une pe- 
lisse et deux kaftans; de son côté, le grand 
vesir envoya des poignards garnis de pier- 
reries pour le kalgha et nuredd'm-sultan, et 
cinquante kaftans d'honneur pour les schi- 
rinbegs et les mirsas (1). 400,000 aspres par 
an furent attribués au gouverneur de Can- 
die, Ankebut-Ahmed-Pascha, qui à l'époque 
du siège commandait la division du centre; 
des pelisses de martre zibeline furent dis- 
tribuées aux vesirs et aux ulémas. Le 30 avril 
le sultan sortit du palais d'Andrinople et 
alla se loger sous sa tente dressée dans la 
plaine de Tschakur-Tschairi. Les vesirs et 
les ulémas décoraient le corlége. Le Grand- 
Seigneur était revêtu d'une cuirasse d'or, 
attachée avec des boucles étincelantes de 
pierreries ; un carquois enrichi de diamants 
résonnait sur ses épaules; les émeraudes et 
les rubis ruisselaient sur le sabre attaché à 
sa ceinture ; une agrafe de diamants fixait 
deux plumes de héron sur son turban vert. 
Son cheval et tous les harnais étaient cou- 
verts de pierres précieuses. Tous les ngas de 
la cour , tous les officiers attachés au service 
de la chasse portaient des cuirasses dorées, 
et montaient des coursiers magnifiquement 
harnachés. Des chevaux tirés des écuries 
impériales avaient été donnés aux vesirs 
pour la campagne ; neuf au grand vesir , 
quatre au second ; au favori Mustafa, puis 
au kaimakam, au mufti , au précepteur pré- 
dicateur de la cour, à l'aga des janitsçhares 
et aunischandschi-pascha, à chacun deux ; 
le reis-efendi avait reçu un seul coursier. 
Ahmed -Tschausch, qui avait été envoyé 
tout récemment au roi de Pologne , revint 
en ce moment avec une lettre de ce prince 
pour le grand vesir. Le souverain polonais 
déclarait que l'Ukraine était un domaine de 
la Pologne , Dorozenko un sujet rebelle , 
et aux plaintes élevées sur les irruptions 
polonaises il en opposait d'autres sur les 
courses antérieures des Tatares (2). Le grand 
vesir répondit au chambellan du royaume , 
au sujet de l'Ukraine , que le roi de Pologne 



(1) Uaschid, 1. i, fol. 66. La lettre est dans 
i'Inscha du reis-elendi Mohammed, n° 148. 
;2) La lettre est dans Bascliid , 1. i . fol. 64. 



persistait à considérer comme son patri- 
moine : « En effet, Dieu est le seul maître 
du monde ; son éternelle sagesse pour la 
tranquillité d'un pays agité dans F le trouble 
et la confusion , en soumet les habitants à la 
protection d'un monarque puissant comme 
Alexandre. Les Cosaques, peuple libre, s'é- 
taient assujettis à la Pologne ; mais, ne pou- 
vant plus supporter les injustices, l'oppres- 
sion et la cruauté dont on les accablait, ils 
ont saisi les armes , ont appelé l'assistance 
du chnn de Kximée, et leur chef a reçu l'in- 
vestiture par la bannière; comment donc le 
roi ose-t-il dire que l'Ukraine est un do- 
maine de la Pologne? Et d'ailleurs, si les 
habitants d'un pays, pour s'affranchir, se 
mettent à l'ombre de la fortune d'un puis- 
sant padisthah, est -il sage de marcher 
contre eux, et de les poursuivre malgré 
l'abri dont ils se couvrent? Que pourrait-il 
résulter d'une pareille conduite? Quand le 
très-glorieux et très-puissant padischah, le 
refuge du monde , défend et délivre les op- 
primés réfugiés sous l'ombre de son bras, 
les observateurs attentifs voient clairement 
de quel côté vient la rupture de la paix. Si 
pour éteindre le feu de la guerre on veut 
adresser un envoyé , c'est bien ; mais si le, 
nœud des difficultés doit être tranché par 
l'épée , la décision est entre les mains de 
Dieu, qui a créé de rien le ciel et la terre 
et qui fait triompher l'Islam sur ses ennemis 
depuis plus de mille ans. Le 8 ssafer [ 5 juin ], 
le tout-puissant et illustre padischah se met 
en mouvement dans sa gloire, sa fortune et 
sa force, à la tête d'armées innombrables 
comme les étoiles, ornements du ciel, et ' 
sans s'arrêter il va se porter sur les fron- 
tières. Ainsi , une réponse devra être ra- 
pide ; car à chaque campement d'autres 
ordres seront donnés, un autre langage 
sera tenu, » Ahmed-Rœprili exposait ces 
principes sur l'intervention des grands mo- 
narques pour l'affranchissement d'un peuple 
opprimé au moment où il rivait les chaînes 
de la Grèce par l'élévation des châteaux de 
Maina. 

Sobieski , petit-fils du héros de Chocim, I 
qui vingt-un ans auparavant avait visité Con- 
stantinople dans la suite de Biegano^ ski , 
avait triomphé l'année précédente de Do- 
rozenko et des Cosaques ; en une campa- 



LIVRE LVI. 



I Y 



gne il avait enlevé les plus fortes places 
frontières de ces peuples : Czetwertinka , 
Human, Braclaw , Stanislaw , Rascow , Mo- 
hilow, Impol (1). Cette campagne avait rem- 
pli l'Europe d'admiration et jeté l'effroi 
parmi les Turcs. Pour arrêter tout d'abord 
le flot des conquêtes polonaises, la Porte 
avait résolu la guerre. Le sultan se mit donc 
en marche le dimanche , 5 juin , jour fixé 
dans la lettre. Au pied du Balkan resta 
embourbé le chariot d'argent de la sultane 
Chaszeki, dont la cage, entourée d'une grille 
d'or, suivait les étendards du sultan, et le 
grand vesir accourut pour atteler son propre 
cheval; on eut les plus grandes peines à 
tirer l'équipage de la vase où il était en- 
foncé. La Chaszeki s'arrêta à Babataghi , et 
le vesir de la coupole. Ibrahim-Pascha, resta 
pour le service de la sultane. A Isakdschi 
fut établi un pont de bateaux de sept cent cin- 
quante aunes de longueur sur dix de largeur. 
Le gouverneur de Bosnie, Ibrahim , le beg- 
lerbegd'Anatoli, Ali-Pascha, furent détachés 
en avant avec les troupes de leurs provinces, 
afin de transporter les approvisionnements 
réunis de tous côtés pour les besoins de 
l'armée. Osman - Pascha, sandschakbeg de 
Nicopolis, etMurad-Pascha, commandant de 
Kangleri .reçurent ordre de réunir les convois 
nécessaires, et le sandschakbeg de Chudaw- 
endkiar , Mohammed-Pascha, fut chargé de 
garder le pont établi sur le Danube à Isak- 
dschi. Les gouverneurs d'Alep et de Kara- 
manie , Kaplan et Ali-Pascha . les begs de 
Begschehri et de Kirschehri défilèrent avec 
leurs troupes particulières bien équipées 
devant la tente du sultan, et reçurent des 
kaftans d'honneur. A Prusicht en Moldavie, 
fut publié un chatti-schérif qui réglait l'or- 
dre et le rang des gouverneurs dans le cor- 
tège du sultan. A droite devait se tenir 
d'abord le beglerbeg d'Anatoli , puis ceux 
de Karamanie, de Siwas, de Diarbekr, Me- 
raasch , Alep , Adana ; à la gauche, le beg- 
lerbeg de Rumili , et au-dessous de lui ceux 
de Bosnie et d'Ocsakow. En même temps 
fut rendue une ordonnance pour enjoindre 
aux vesirs de se montrer toujours avec le 



* (!) Epistol» Andrca? OUowski. 
S"« 1671 , p. 307 et 309. 



22 otl. ri 20 



turban officiel, orné d'une large bande d'or 
disposée obliquement, signedistinctifde leur 
dignité, qu'ilsnégligeaient de porter. Quand 
le sultan entra dans Jassy , capitale de la 
Moldavie, le prince Duka , qui était relevé 
pour la seconde fois sur le trône , déposa à 
ses pieds un poignard garni de'pierreries, 
deux pelisses fourrées de la plus riche martre 
zibeline, et un paquet des plus précieuses 
étoffes. Dans un diwan solennel, fut distri- 
buée aux troupes la gratification ordinaire 
d'entrée en campagne, ensuite les vesirs 
furent traités dans la tente impériale. Le 
commandant d'Ocsakow Chalil-Pascha , lis 
beglerbegs d'Anatoli et de Karamanie,el 
le beg de "Eschirmen reçurent ordre de fair 
construire un pont sur le Dniester, et le 
beglerbeg d'Adana fut investi des fonctions 
de quartier-maître général. Le sandschakbeg 
de Kanghri arriva de Kilia avec la grosse 
artillerie, dont le transport fut imposé aux 
vassaux de Rumili et de Bosnie. Un rapport 
du chan de Rrimée annonça que le nureddin- 
sultan et le sandschakbeg d'Awlona, Jusuf- 
Pascha,en étaient venus aux mains dans 
le voisinage de Ladyzyn avec le fils d'Ha- 
nenko, adversaire de Dorozenko, et avec 
cent Cosaques accourus du château de Brac- 
law au secours de leurs compatriotes ; que 
les Polonais avaient fait une sortie de Bar 
et enlevé Hanenko, qui avait échappé à 
grand'peine à la captivité; les prisonniers, 
envoyés avec ce rapport, en confirmèrent 
la vérité. Quand l'armée fut campée, à une 
lieue de Chocim , la garnison du château de 
Zwanic, situé au-delà du Dniester, aban- 
donna ce poste, qui le lendemain fut occupé 
par cinq chambrées de janitschares, trois 
cents segbans à cheval et deux cents à pied , 
auxquels furent joints cent cinquante seg- 
bans du kaimakam. Le grand vesir et Ka- 
plan-Pascha surveillèrent la construction du 
pont ; sur la rive droite du Dniester furent 
ouvertes des tranchées , sur la rive gauche 
on établit des retranchements. Chalil-Pascha, 
commandant d'Ocsakow, etMurad, pascha 
de Kanghri, passèrent le fleuve sur des ra- 
deaux. Cinq jours après, les beglerbergs de 
Siwas et de Meraasch , ainsi que les woi- 
wodes de Moldavie montèrent la garde en 
grand costume devant la tente du sultan et 
furent revêtus de kaftans d'honneur selon 



48 



HISTOIRE T)E L'EMPIRE-OTTOMAN. 



l'usage. Le pont étant achevé , les janit- 
schares passèrent d'abord, le sultan les suivit, 
et l'on fit le premier campement sur le sol 
polonais [ 15 août 1672]. Le kaimakam , les 
vesirs, les paschas de Bosnie et d'Alep, 
avec quelques alaibegset le général de l'ar- 
tillerie, s'approchèrent de la place pour 
en reconnaître la force. Le vvoiwode de Mol- 
davie Duka tomba dans la disgrâce , et sa 
place fut conférée à Etienne Petreitschik. Le 
lendemain le chan de Ivrimée fut conduit à 
une audience solennelle par les vesirs et les 
beglerbegs; le jour suivant i'hetman Doro- 
zenko vint se prosterner aux pieds du sultan. 
Enfin le 18 août, après trente-huit marches 
et autant de haltes, les tentes ottomanes 
furent plantées dans la plaine devant Ca- 
miniec. 

Le grand vesir, avec les janitschares et les 
troupes de Rumili, se plaça au centre; à 
droite s'établirent le second vesir, le favori 
Mustafa-Pascha avec l'armée d'Anatoli et le 
sagardschi-baschi ; à gauche le kaimakam, 
Kara-Mustafa-Pascha , avec les troupes de 
Siwas et le ssamszundschi-baschi. Les tran- 
chées s'ouvrirent; en cinq jours elles furent 
poussées jusqu'au bord du fossé. On s'occupa 
de la confection des sacs ; chaque feudataire 
dut en fournir deux par 1,000 aspres de re- 
venus de sonsiamet; chaque sipahi, deux. 
Les secrétaires du diwan , investis de fiefs , 
les aides des chancelleries durent aussi pren- 
dre part à cette contribution, chacunenpro- 
portion de ses revenus. Un plénipotentiaire 
fut reçu avec égard et logé convenablement 
dans la tente du tschausch-baschi. Le hui- 
tième jour du siège , le principal bastion fut 
enlevé , et l'on y vit flotter les bannières 
turques [ 25 août ]. Le lendemain le premier 
jempnrt s'écroula par l'eifet du jeu des 
mines ; mais un second s'élevait derrière, et 
l'on travaillait avec ardeur à l'attaquer quand 
le lendemain les assiégés arborèrent le 
drapeau blanc, pour annoncer qu'ils vou- 
laient se rendre. La capitulation fut rédigée 
en cinq articles. Tous les habitants étaient 
libres de rester ou de se retirer avec tous 
leurs biens sans pouvoir être exposés à au- 
cun dommage; des églises étaient laissées 
aux catholiques, aux Grecs et aux Armé- 
niens ; personne ne pouvait être logé dans 
les maisons des prêtres et des nobles polo- 



nais qui restaient. Au moment du départ , 
les soldats voulant partager la poudre, le 
magasin fit explosion , emportant le tiers de 
la garnison , deux tours et une portion des 
murailles de l'enceinte. On ne sut si ce dé- 1 
sastre avait été l'effet du hasard ou de la 
résolution désespérée du capitaine alle- 
mand (1). Le 30 août le commandant remit 
les clés de la place, et reçut un kaftan 
d'honneur. On lui donna trois cents voitures 
pour le transport des bagages de la garni- 
son. Le pascha d'Alep et le beglerbeg de 
Humili furent chargés de protéger la retraite 
des Polonais. Le lendemain le sultan reçut 
les félicitations officielles des dignitaires, 
auxquels il distribua des pelisses d'honneur, 
selon leurs rangs. Le vendredi 2 septembre, 
les plus grandes églises furent transformées 
en mosquées (2) , au nom du sultan , de la 
sultane Validé, de la Chaszeki, du grand 
vesir, du kaimakam et du vesir favori (3). 
L'internonce polonais, retenu jusqu'alors, 
fut congédié et chargé déporter ces paroles : 
« Si la Podolie est livrée sans que l'épée soit 
tirée, la paix pourra être conclue; sinon le 
fer sera promené sur toute la Pologne. Le 
chan de Krimée , le gouverneur d'Alep , 
Kaplan-Pascha , les beglerbegs de Rumili , 
d'Anatoli et de Karamanie , de Moldavie et ( 
de Valachie , et I'hetman Dorozenko reçu- 
rent ordre de lancer leurs escadrons sur le 
pays, en le ravageant; ils poussèrent jusqu'à 
Lemberg qu'ils enlevèrent d'assaut (4). Le 
sultan chassa dans le canton de Zwanic : 
là le nischandschi-pascha, l'historien Abdi, 
déposa aux pieds de son maître une pièce de 
vers de quarante-huit distiques dans laquelle 
il chantait la conquête de Caminiec. L'ar- 
mée s'avança sur la palanquede Kulandane, | 
puis alla camper devant celle de Bucsacs. 
Comme le defterdar- pascha Ahmed n'était 
pas assez fort pour la réduire, on le fit ap- 
puyer par l'aga des janitschares , maintenant 
vesir Abdurrahman ou Abdi-Pascha, auquel 



(1) Rapport de Kindbberg. 

(2) Magdeleine, Miroir ottoman; la marche du 
SLiUan Mohammed contre la Pologne en Ukraine, 
p. 10. 

(3) Raschid, T. i, fol. 75 , et Abdi-el-Rabi. 
(h) Siège rie Leopold ; de Lacroix, Mémoires. 

I. i , p. Î22. 



LIVRE LVI. 



140 



la palanque se rendit; celle de Jazlowiecz se 
rendit au gouverneur d'Adana , Husein-Pas- 
cha; et celle de Zadlotauka au second vesir 
favori , Mustafa - Pascha. Six jours après , 
par la médiation du chan de Krimée fut con- 
clue la paix de Bucsacs, si humiliante pour 
j la Pologne [ 18 septembre ] , qui livra la Po- 
Idolie aux Ottomans, céda l'Ukraine aux 
» Cosaques , s'engagea à un tribut annuel de 
f. 22,000 ducats, et dut payer 80,000 écus 
I pour le rachat de Lemberg. Au moins les 
églises qui n'avaient pas encore été conver- 
I ties en mosquées étaient consacrées sans ré- 
} serve au culte du Christ; et les rajas étaient 
affranchis de la contribution de jeunes gar- 
I. çons, tombée à la vérité en désuétude depuis 
L Murad IV , sans pourtant qu'elle fût textuel- 
f ! lement abolie. Les Tatares lipkans réfugiés 
i dans le camp turc et les Cosaques détachés 
j. d'Hauenko étaient libres de regagner leurs 
}'• foyers. Les contributions annuelles seraient 
I payées comme de coutume au chan tatare ; 
j mais en récompense la Pologne serait pré- 

I j servée des irruptions des Tatares , et désor- 
| mais aucun Polonais ne pourrait être vendu 

comme esclave (I). Les Tatares lipkans , su- 
jets de la Pologne , au premier éclat de la 
guerre , avaient émigré en Bessarabie , où le 

I I chan d'accord avec Chalil , gouverneur de 
; Silistra, leur avait assigné des établisse- 
f' ments(2). Le 18 octobre, jour à jamais célè- 
bre dans l'histoire par tant de batailles déci- 
sives , les crieurs proclamèrent dans le camp 

■ impérial que grâce avait été accordée au 
I j roi de Pologne. Le lendemain revinrent de 
' f- leurs courses le chan tatare et Raplan-Pas- 
cha, qui avaient été détachés contre Lem- 
| berg ; ils avaient fui devant Sobieski, qui , 
, ' seul champion résolu de sa patrie , avait 
i ' chassé les Turcs de Lublin , Belczice et Lem- 
lj berg, avait franchi le Dniester sur les gla- 
çons, caché ses troupes dans les forêts de 
I ' Bednavow , battu à Calusz les Tatares vingt 
' l'ois plus nombreux que ses gens , et enlevé 

- trente mille prisonniers au kalgha et au 

- nureddin, en les forçant eux-mêmes à pren- 
dre la fuite. Malgré cet échec si grave, la 



(1) Le traité se trouve tout au long dans Itas- 
fhid, 1. 1. fol. 73 et 74 , et dans Audi, fol. 84 c. S5. 

(2) Sebi-Sejjare, fol. 123. 



paix ayant été conclue à des conditions si 
glorieuses pour la Porte, des bulletins triom- 
phants furent répandus dans tout l'empire , 
et des illuminations attestèrent la joie des 
moslims pendant trois nuits. 

Le 31 octob. l'armée commença son mou- 
vement de retraite vers Andrinople, qu'elle 
atteignit en trente-quatre stations et six se- 
maines. Le vesir favori Mustafa fut envoyé 
d'Andrinople à Constantinople, pour amener 
la Validé qui fut escortée avec toutes sortes 
d'honneurs. Le sultan s'occupa tout l'hiver 
à la construction d'un kœschk et d'un sérail 
à Andrinople, près du pont du marché aux 
selliers, dans un lieu appelé Akbinar ou 
Source blanche. Quant au grand vesir, il pré- 
para une campagne prochaine; car les Po- 
lonais n'avaient pas payé la contribution sti- 
pulée de 22,000 ducats ; il fit en oulre de 
grands armements contre la Russie. A la fin 
de juin 1673 les étendards impériaux furent 
plantés dans la plaine du cimetière, d'où 
l'armée partit le 13 juillet. Arrivée au com- 
mencement d'octobre sur le Danube à Isak- 
dschi , l'on apprit que le château construit 
nouvellement sur le Danube et dépendant 
d'Aszow avait bravé pendant dix-sept jours 
les attaques de plusieurs milliers de Cosaques 
qui s'étaient vus réduits à lever le siège , 
quoiqu'ils fussent pourvus d'artillerie. L'il- 
lustre général Sobieski envoya iwan Debriz 
avec une lettre dans laquelle il excusait la 
Pologne de n'avoir pu payer le tribut sti- 
pulé de 22,000 ducats, à cause de la détresse 
où l'avait réduite la perte de la Podolie (I). 
Le grand vesir résolut à son tour d'adresser 
au roi de Pologne le muteferrika Huseiu , 
avec une réponse du sultan, qui insistait 
sur la remise des palanques cédées en vertu 
du traité , et sur l'envoi d'un ambassadeur 
polonais avec les 22,000 ducats dont la Po- 
logne était débitrice ; car les armées otto- 
manes étaient sur le Danube et inonderaient 
la Pologne au printemps prochain si la Su- 
blime Porte n'obtenait pleine satisfaction (2) . 
Cependant les Turcs passèrent le Danube à 



(1) Rapport de Kindsberg. 

(2) La lettre est dans Raschid , 1. i , fol. 75 et 7S ; 
elle est aussi dans l'Insclia du reis efendi Moham- 
med, n" i50. 



,1) 



HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN. 



Isakdschi et apprirent qu'un vif combat s'é- 
tait engagé entre les troupes envoyées pour 
occuper le canal de Tschoplitscha et les Co- 
saques ; et que le woiwode de Moldavie avait 
passé du côté des Polonais. Ce prince avait 
d'abord entretenu des intelligences secrètes 
avec Sobieski; mais maintenant il jeta le 
masque et indiqua aux Polonais quelle était 
lu partie la plus faible du camp turc. Sa 
dignité fut conférée à son chargé d'affaires 
près de la Porte , Dimitrasko ou Demetrius 
Cantacuzène. A la nouvelle que l'armée po- 
lonaise se rassemblait autour de Chocim , 
le sultan remit , avec les cérémonies accou- 
tumées, la sainte bannière au grand vesir, 
en le nommant serdar; et après que le camp 
fut resté soixante-un jours à Isakdschi , le 
sultan accompagné du vesir favori et dunis- 
chandschi-pascha Abdi , se rendit aux quar- 
tiers d'hiver de Babataghi. Toute l'armée 
polonaise était à Chocim, sous le commande- 
ment supérieur de Sobieski dont l'étoile bril- 
lait maintenant de son plus vif éclat. Afin de 
dérober sa marche à l'ennemi , il avait dé- 
taché en avant le grand porte-étendard du 
royaume , Sieniawski , en le chargeant d'en- 
lever les avant-postes turcs. Celui-ci avait 
jeté l'effroi parmi les Turcs jusqu'au cœur 
tle l'Ukraine, en réduisant les villes de Sa- 
tanow, Jarmolinick, Zyukowick et Bar. A 
la faveur de ces attaques habilement portées 
sur les flancs de l'ennemi, Sobieski était 
parvenu sur les rives du Dniester, qui com- 
mençait, comme l'année précédente, à char- 
rier des glaçons. Le soir qui précéda la ba- 
taille décisive , Ghika , woiwode de Valachie, 
était passé avec ses troupes du côté des 
Polonais , de sorte que les Valaques et les 
Moldaves allaient combattre sous l'aigle de 
Pologne. Le camp des Ottomans était trop 
étendu pour pouvoir être bien défendu. Aus- 
sitôt que Sobieski y eut pénétré, le gouver- 
neur de Silistra, Husein-Pascha, avec les 
beglerbegs placés sous ses ordres, franchit 
le fleuve et se dirigea sur Chocim et Cami- 
niec. Le reste de l'armée suivit dans le plus 
grand désordre; le pont se rompit, et !<; 
Dniester engloutit hommes et chevaux. L'ar- 
mée turque fut anéantie (1). Parmi les chefs 



(1) Chassepcl , Hisl. des grands Yezirs. p. 2r>s 



les plus renommés qui périrent dans ce dés- 
astre, on regretta surtout le beglerbeg de 
Bosnie, Suleiman-Pascha , celui de Salonik 
et le beg d'Ochry , le sagardschi-baschi et 
l'alaibeg de l'aile gauche, le kiaja et le def- 
lerdar des fiefs de Bumili , le beg de Gus- 
tendil, l'aga des bannières vertes; le mira- 
lem de Bosnie, Seidoghli, beau-frère du 
grand vesir, fut grièvement blessé ; Husein, 
pascha de Silistra, qui avait perdu la bataiMe 
de Lewencz avec Ghika , ne se sauva qu'à 
grand'peine (1) [ novembre 1673 ]. L'étoile 
d'Ahmed-Kœprili qui s'était abaissée devant 
l'astre de Montecuccoli, sur les rives du 
Raab, pâlit encore ici devant l'astre de So- 
bieski , qui réveilla les souvenirs glorieux de 
son aïeul sur le champ de bataille de Cho- 
cim, illustré déjà par les exploits des Chod- 
kievicky , des Lubomirski. Le carnage avait 
duré trois heures. Quarante mille morts 
couvraient le terrain; le prince Radziwill 
de sa propre main avait tué le gouverneur 
de Silistra Husein ; Sobieski s'était emparé 
de la bannière verte qu'Husein avait reçue 
du sultan , et qui fut envoyée à Borne pour 
décorer l'église de Saint-Pierre. Le grand 
vesir s'enfuit à Cecora, où il manda auprès 
de lui Kaplan-Pascha , puis il désigna Isak- 
dschi pour quartier-général pendant l'hiver. 
Mais ce lieu étant trop petit, lui-même se 
rendit à Babataghi, d'où le sultan gagna Had- 
schibasaroghli à cheval , accompagné seule- 
ment du vesir favori Mustafa-Pascha. Les 
juges et le palladium de l'armée, la bannière 
sainte avec le manteau du prophète, arrivè- 
rent quelques jours après à Babataghi sous 
la conduite du nischandschi Abdi-Pascha , 
[12 décembre]. Là le sultan se consola de la 
perte de la bataille de Chocim, par la nais- 
sance de son second fils Ahmed ; et une illu- 
mination de trois nuits fut ordonnée dans 
tout l'empire. Le sultan reçut les félicitations . 
du grand Bairam dans la maison où avait été 
déposé le trésor de la chambre intérieure , 
le manteau du prophète et la bannière sa- 
crée , où l'on avait disposé une espèce de 
salle du trône. A Constantinople le kaima- 



dc Lacroix, 1. ii , p. 50; Cantemir, 1. lvi , p. 6 , et 
deux rapports sur cette bataille dans les lettrei fa- 
milières de Zaluski. 






LIVRE LVI. 



151 



kam étant mort, Ibrahim-Pascha fut élevé 
pour la seconde fois à cette dignité; et le 
mufti Minkarisade, ayant été déposé pour 
cause de maladie, fut remplacé par Ali— 
Efendi de Tschataldschi, protégé du grand 
vesir. Des envoyés usbegs prétendirent avoir 
perdu une caisse de présents ; on refusa de 
les recevoir en audience, parce que la décou- 
verte d'une caisse vide dans leur domicile 
fit naître le soupçon qu'eux-mêmes étaient 
coupables de ce larcin. La Moldavie fut dé- 
vastée par les Polonais qui avaient pour 
guide le woiwode Etienne passé dans leurs 
rangs. Cependant Mohammed parcourait les 
steppes de la Tatarie Dobruze, autour d'Had- 
schibasaroghli ; et, comme le second vesir 
favori l'accompagnait dans ses excursions, 
qui durèrent trente-trois jours, ce fut le 
nischandschi-pascha Abdi qui expédia les 
affaires pendant cette absence (1). 

Pendant que les quartiers d'hiver étaient 
à Babataghi, les mouvements diplomatiques, 
les détails de l'administration intérieure et 
les préparatifs d'une campagne prochaine 
réclamèrent toute l'activité du grand vesir. 
Le nouveau woiwode de Yalachie, Duka, fit 
passer 100.000 écus comme tribut de sa prin- 
cipauté. Le résident impérial Kindsberg se 
plaignit dans une note écrite que, d'après 
les propos mêmes des rebelles hongrois ame- 
nés par Barknczy , Denis Banffy , sur l'ordre 
du prince de Transylvanie , eût nommé pour 
chefs des insurgés François Ispan et Jean 
Locri; que ces gens trouvassent de l'appui 
sur le territoire turc, qu'on les vît paraître 
dans la suite despaschas, et qu'eux-mêmes 
se vantassent publiquement d'avoir obtenu 
un ferman apporté par Szepesi, en vertu du- 
quel Turcs et Transylvaniens devaient leur 
prêter assistance (2). Dorozenko fit savoir 
que les Russes avaient conquis six villes des 
Cosaques, parmi lesquelles Czerkas, Kaniow, 
Corsum ; avaient investi sa propre résidence, 
et lançaient contre le chantatare une armée 
de cinquante mille Cosaques et Kaîrauks. 
On adressa au chan tatare le présent accou- 
tumé d'eotréeencampagne[l8 février 167VJ ; 
mais il s'excusa , prétendant qu'il ne pouvait 



(1) Abdi-pascha. fol. 98. 
Rap| orl de Kinrtshrrj. 



pour le moment venir se joindre aux trou- 
pes du sultan, craignant que les Russes, après 
en avoir fini avec Dorozenko, ne tombas- 
sent sur lui-même ; il demandait même qu'il 
lui fût permis de rappeler les six mille Ta- 
tares restés en Moldavie (1). On enrôla de 
nouveaux janitschares , et deux mille pages 
entrèrent dans les sipahis : eux-mêmes fu- 
rent remplacés par des enfants chrétiens 
enlevés de force à leurs parents (2). De sorte 
que la prise régulière de jeunes garçons pour 
le recrutement régulier des janitschares, 
exécutée jadis sous la direction de trois com- 
missaires dans les familles chrétiennes de 
Bulgarie, de Grèce et d'Albanie, et tombée 
en désuétude depuis Murad IV, se faisait 
encore pour remplir les chambres du sérail. 
Au commencement de mai on vit arriver à 
Babataghi l'internonce Siekierzynski envoyé 
par la république de Pologne et par Sobieski , 
roi nouvellement élu. Il apportait une lettre 
qui excusait le retard à expédier l'ambassa- 
deur turc , arrivé l'année précédente en 
Pologne , sur la mort du roi et l'élection du 
nouveau souverain , et en même temps ex- 
primait le désir de la paix : le grand vesir 
répondit que la paix devait être sollicitée par 
une ambassade extraordinaire^). Ensuite le 
sultan alla occuper sa tente ; les beglerbegs de 
Siwas, Damas et Silistra, qui arrivèrent avec 
leurs troupes dans le camp impérial, reçu- 
rent suivant l'usage des kaftans d honneur, 
et des fermans ordonnèrent dans tout l'em- 
pire des prières publiques dans les mosquées, 
les lundis et les jeudis, pour la prospérité 
des armes ottomanes. Le 13 juin 1674, le 
sultan se mit en mouvement de la plaine 
d'Hadschibasaroghli. Le grand vesir s'avança 
de Tschiftai à sa recontre, et le Grand-Sei- 
gneur entra à cheval dans Babataghi entre 
Ahmed-Kœprili et le vesir favori Mustafa- 
Pascha.Desnouvellesd'Orientannonçantque 
la frontière de ce côté était menacée par les 
Persans firent sentir la nécessité de nommer 
sur ce point un gouverneur actif et belli- 
queux. Le grand vesir choisit l'aga des ja- 
nitschares, Vesir-Abdurrahman-Pascha, qui 



(l) Rapport de Kindsberg, du 18 février jii7*. 
1 Ibid -.m. 
S] Rapport de Kindsberg d» mois de mai. 



152 



HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN. 



s'était conduit eu vaillant guerrier devant 
Candie, et lui confia maintenant la garde de 
la frontière orientale de Bagdad ; les begs de 
Rakka, Moszul et Schehrsor, lui furent su- 
bordonnés; Kaplan-Pascha, qui jouissait 
également de toute la confiance du grand 
vesir , fut nommé gouverneur de Diarbekr 
et reçut ordre de se rendre au plus vite dans 
sa province en employant les chevaux de 
poste. Le chan tatare se rendit au camp 
impérial en Moldavie , où arriva l'heureuse 
nouvelle que Chocim s'était rendu volon- 
tairement au gouverneur de Damas Husein- 
Pascha(l). A Soroka l'armée franchit le 
Dniester et campa sur le sol cosaque , dans 
la plaine d'Ispel [30 juillet 1074]. De là le 
woiwode de Moldavie retourna à Jassy pour 
livrer de la farine et du grain ; le woiwode de 
Valachie fut chargé du rétablissement des 
chemins et des ponts. La palanque d'Istone, 
à sis lieues de Soroka , fut rasée par le gou- 
verneur d'Alep Ibrahim, le beglerbeg de 
Rumili Sidisade-Mohammed-Pascha et le 
ssamszundschi. Quatre-vingts têtes, trophée 
d'une victoire remportée par les Tatares 
Lipkans sur les Polonais qui avaient attaqué 
Bar, furent jetées devant la tente impériale. 
Dans le camp de Komar fut proclamée la 
défense de faire des irruptions de pillards, 
et le chan tatare fut revêtu d'une pelisse 
d'honneur en recevant la mission de porter 
de rapides secours à l'hetman des Cosaques, 
investi dans Cehrin;les gouverneurs d'Alep, 
d'Anatoli, d'Erserum , établirent des ponts 
et ravagèrent le pays. A Tymanowka se. pré- 
senta un envoyé polonais. La marche se 
poursuivit vers Ladyzyn, qui, pressé très-vi- 
rement, se rendit au bout de trois jours : sur 
huit cents prisonniers polonais, cent soixante- 
dix furent choisis pour le sultan. Le begler- 
beg de Kumili brûla la palanque de Kopa- 
nidscha, et rentra en triomphe dans le camp 
impérial avec quelques centaines de tètes 
plantées sur les lances de ses soldats. 

Après ces succès, audience fut enfin accor- 
dée à l'envoyé polonais Jean Karwkewski , 
arrivé à Tymanowka ; il apportait la notifica- 
tion du couronnement de Sobieski , et il était 
en même temps chargé de réclamer verba- 



(1) Raschid, 1. i, fol. 7?; deflerdar, fol. 2F. 



liment la restitution de la Podolie et de 
l'Ukraine à la couronne de Pologne. Il fut 
congédié avec une simple lettre du grand 
vesir (1). En même temps Sobieski avait 
adressé Mysliszewski au chan tatare; puis il 
chargea encore Kaczorwski d'une mission 
auprès de ce prince , auquel furent offerts 
des présents considérables pour qu'il em- 
ployât son influence à déterminer la Porte à 
cesser les hostilités. Maintenant le kaima- 
kam Kara-Mustafa marcha contre la forte 
ville d'Human avec seize chambrées de ja- 
nitschares, toutes les troupes feudataires 
d'Anatoli, de Rumili , de Syrie et de Bosnie, 
vingt- six fauconneaux et six couleuvrines. 
C'était la première entreprise militaire diri- 
gée par le kaimakam Mustafa-Pascha , que 
jusqu'alors nous avons toujours vu à côté du 
sultan à lâchasse, et qui n'avait paru en 
campagne qu'au siège de Caminipc. Le suc- 
cès de l'opération était garanti par les forces 
considérables mises à sa disposition. Avec le 
secours de Dorozenko Human fut emporté 
d'assaut [ 4 septembre 1074 ] ; tous les habi- 
tants furent massacrés , les rues inondées de 
sang, les chrétiens ôcorchés vifs, et leurs 
peaux, bourrées de paille, envoyées au sul- 
tan. C'est par un tel exploit que se signala 
Kara-Mustafa-Pascha. Le chan tatare Selim- 
G irai annonça que les Cosaques et les Russes, 
campés autour de Cehrin, n'ayant pas osé 
l'attendre, s'étaient enfuis à Tscherkesker- 
man , qu'ils avaient saccagé ; à l'exception du 
poste de Bialacerkiew , défendu par le colo- 
nel Rapp , et de Kiow , occupé par les Rus- 
ses, tout le pays depuis le Dniester jusqu'au 
Dnieper était soumis aux armes ottomanes. 
Le chan tatare et Dorozenko vinrent tous 
deux faire leur cour au sultan et obtinrent 
la permission de retourner dans leur pays ; 
avant leur départ ils reçurent de magnifi- 
ques présents qui leur furent remis par le 
kaimakam, à cause d'une indisposition du 
grand vesir [ 15 septembre ]. Le 18 sep- 
tembre , l'armée commença son mouvement 
de retraite et passa le Bog pour se diriger 
vers Andrinople. A Isakdschi il y eut baise- 
main à l'occasion de la naissance d'une sul- 
tane, fille d'une esclave que la mère du sultan 



{\) Raschkl, 1. 1, fui. 81. 






LIVRE LVI. 



\'0O 



lui avait donnée Tannée précédente. Cepen- 
dant Sobieski et Jablonowski purgèrent en- 
core la Pologne de Turcs et de Tatares ; les 
derniers avaient entraîné après eux les ha- 
bitants du Dniester vers le Balkan et les 
avaient établis sur les deux versants de 
cette montagne et à Kirkkilise. Jablonowski 
assiégea Bar, défit le sultan Aadil-Girai le 
jour anniversaire de la bataille de Chocim, 
soumit Braclaw, Nimrow et dix autres villes. 
Le référendaire de Lemberg , Rzewuski , 
prit Raskow, d'où s'enfuit Ahmed-Pascha; 
toute l'Ukraine, à l'exception de Cehrin, 
redevint polonaise. Pendant l'hiver, les né- 
gociations diplomatiques firent quelques 
progrès. Le woiwode de Moldavie manda 
que le roi de Pologne campait à Caminiec, 
Lanckorowski à trois milles de Cehrin. 
L'ambassadeur français en Pologne, l'évoque 
de Marseille , envoya auprès du grand vesir 
un gentilhomme appelé Savauie pour tra- 
vailler comme médiateur à la paix entre les 
deux puissances [février 1675]. Le kiaja 
pensa que, la loi défendant de rejeter la 
paix offerte par les infidèles , il fallait con- 
firmer les capitulations accordées trois ans 
auparavant à Bucsacs au roi de Pologne 
Michel Coribut (1). Mais cet avis ne fut pas 
mieux accueilli par le grand vesir que la 
proposition présentée auprès du serasker 
Schischman- Ibrahim- Pascha par le général 
Coricki au nom de Sobieski. Ibrahim inonda 
de sang et couvrit de ruines toute la Yolhy- 
nie. Zbarras , ancien patrimoine des Wies- 
nowiecki tomba entre les mains des Turcs, 
quoique cette place fût défendue par un 
capitaine français ayant sous ses ordres 
quarante Heiduques et soixante Polonais ; 
six mille paysans russes, réfugiés dans l'en- 
ceinte, exterminèrent la faible garnison, et 
jetèrent le capitaine Desauteuil par-dessus 
les murailles dans le fossé. Ibrahim fit mon- 
ter sur une colline les plénipotentiaires po- 
lonais qu'il menait avec lui , et leur donna 
le spectacle de la ville en feu et des habi- 
tants égorgés. Toutefois il honora le courage 
de Desauteuil , fit panser ses blessures et le 
renvoya au roi de Pologne. Un mois après, 
Jablonowski battit vingt mille Tatares et 



(1) Rapport de Kinclsbcrg. 



les repoussa de Zloczow. Le sultan-nured- 
din lui adressa un message pour lui deman- 
der un médecin et lui remettre un carquois 
d'or rempli de flèches , sans doute comme 
témoignage d'amitié, et non point, ainsi 
que le prétendirent les Polonais, comme 
attestation de sa défaite. Jablonowski lui 
envoya le chirurgien français Renaud et 
une selle magnifique, comme symbole 
du repos , parce que les Tatares se servent 
de selle en guise d'oreiller. Mais il paraît 
que le nureddin ne comprit pas ce conseil. 
Le serasker marcha sur Lemberg, que les 
Polonais appellent Lwow, les Turcs Ilba, 
et qui , après la perte de Caminiec , était le 
dernier boulevard de la république. Sobieski 
accourut au secours de la place , et fit toutes 
ses dispositions pour une grande bataille : la 
reine , agenouillée dans l'église des Jésuites 
devant l'image de saint Stanislas Kotska, im- 
plora l'assistance du Ciel. Un orage effroya- 
ble pousse d'énormes nuages de grêle sur le 
camp ottoman, le roi bénit son armée et la 
lance contre l'ennemi au cri trois fois répété 
de Jésus : les Musulmans invoquent le nom 
d'Allah, mais opposent une faible résistance, 
le nureddin prend la fuite devant le nombre 
incomparablement plus faible des Polonais. 
La victoire de Lemberg retentit dans toute 
l'Europe , et tira un éclat d'autant plus bril- 
lant du silence des historiens ottomans, qui 
ont jugé à propos de n'en pas dire un seul 
mot. Ibrahim-Pascha regarda maintenant la 
Volhynie comme son unique proie ; après 
que la garnison de Mitylène eut subi le sup- 
plice du pal (1) , Podhaice et le château de 
Zawale s'étaient rendus sans que le roi eût le 
temps de les secourir. Mais une plus grande 
résistance fut opposée par la forteresse po- 
lonaise de Trembowla , où le courage héroï- 
que de Chrazanowski, enflammé par son 
épouse, brava le bombardement, l'explosion 
des mines et quatre assauts consécutifs : tou- 
tefois il allait succomber quand parut So- 
bieski, et la Pologne célébra de nouveau sa 
délivrance du joug turc. 

Le grand vesir refusait toujours de prêter 
l'oreille aux insinuations des négociateurs 
français , que lui avait envoyés l'évêque de 



(l) Covcr, I. îv, et Zaluski. 1. i, p. 55 5. 



154 



HIST01IIK DE L'EMPIRE OTTOMAN. 



Marseille et qui cherchaient à l'indisposer 
contre les Allemands, et aux propositions 
encore reproduites des rebelles hongrois par 
l'organe de leur député Forgacs. Déjà, au 
moment où éclataient les hostilités contre les 
Polonais , Szepesi avait reçu, sous le sceau 
du plus rigoureux secret, la promesse de 
secours pour les mécontents hongrois [ mai 
1673 ] , et cette promesse avait été renouvelée 
de la part d'Ahmed-Kœprili à leurs délégués 
Forgacs , Kende, Pelsy , Ladisdas Kubiny , 
ainsi^qu'à l'envoyé transylvanien (1). Deux 
mois plus tard [ mai 1674 ] , trois des princi- 
paux rebelles, Szepesi , lladoczi et Petroczi, 
introduits auprès du grand vesirà Andrino- 
ple, insistèrent encore sur leur demande 
d'assistance (2). Le gouverneur d'Ofen, Ibra- 
him-Pascha, qui avait pris la place de Kara- 
Mohammed-Pascha, et celui de Wardein , se 
plaignirent des heiduques de Komorn , Bœs- 
zœrmeny, Nanas, Dorog. Le Français Nico- 
las Beaumont apporta une lettre de Michel 
Teleki, président de la chancellerie d'Apafy, 
qui , dans un manifeste , s'intitulait généra- 
lissime des mécontents hongrois depuis que 
la France avait conclu avec lui un traité à 
Fogaras par l'entremise de l'agent Roger 
Acacia. Sept principaux rebelles hongrois, 
Emerich Tœkœli , Gabriel Kende , Etienne 
Bignol, Paul Szaley, Melchior Kecser, Mar- 
tin Kende et Etienne Baka promirent, au 
nom de Wesseleny et des autres magnats 
mécontents, de réunir une armée de douze 
mille hommes. La France s'engagea de son 
côté à fournir un subside mensuel de 15,000 
écus, plus un corps de six mille dragons sous 
les ordres de Béthune( beau- frère de So- 
bieski ) , que les mécontents devaient élire 
pour leur roi (3). Le pascha d'Ofen fut encore 
changé au bout d'un an, Sinoghli-Ali-Pascha 
obtint ce poste ; la place d'interprète de la 
Porte, fort mal remplie depuis la mort de Pa- 



(1) Bethlen, et d'après luiFezler, 1. ix, p. 238; 
bien plus exact que l'histoire des troubles de Hon- 
grie. ( Paris 1686. ) 

(2) Mémoires des mécontents hongrois, et de 
Lacroix, état général de l'empire ottoman; 1. n, 
p. 60. Rapport de K.indsherg, 1674 , mars. 

(3) Rapport de Kindsberg, des i j juin 167S et 
17 juin , avec le traité fiançai» en appendice. 



najotti par le renégat polonais Bobowski, fut 
donnée au médecin grec Mauro-Cordato(l). 
Le sultan oubliait le désastre de Chocim 
dans les préparatifs des fêtes de la circonci- 
sion de son fils et du mariage de sa fille , dont 
la magnificence devait, selon ses désirs, 
émerveiller les habitants d'Andrinople, et 
qui pourtant n'égalèrent ni en éclat ni en 
durée les fêtes de la circoncision sous 
Murad III. A cette occasion de nouvelles 
charges fuient imposées à tous les sujets 
chrétiens, dont les misères durent aider à 
célébrer la joie publique. Chaque famille 
grecque fut taxée à 30 aspres ; à Andrinople, 
chaque dixaine de famille soumise à la ca- 
pitation dut fournir six poulets , deux oies 
grasses et quatre canards ; il fallut en outre 
que toutes les familles chrétiennes et juives 
contribuassent pour la fabrication d'une im- 
mense chaudière de cuivre étamée à l'inté- 
rieur. On fit venir de Constantinople les 
artificiers arabes les plus habiles, les cou- 
reurs de bague persans les plus adroits , des 
danseurs de corde , des escamoteurs , jon- 
gleurs , bateleurs et bouffons ; un grand nom- 
bre d'esclaves furent tirés du bagne pour 
être employés à la construction de yachts et 
de bâtiments légers, et en former les équi- 
pages; on voulut même appeler de Venise 
des comédiens et des chanteurs pour donner 
une pièce lyrique ; mais le bayle Quirini 
éluda cette demande, en représentant qu'il 
fallait plus d'une année pour trouver et trans- 
porter à Andrinople de tels artistes : l'on 
renonça donc à ce projet (1). Le grand vesir, 
qui, de concert avec le defterdar, avait été 
particulièrementchargéd'ordonnerlafête(2), 
présida personnellement au transport de la 
tente impériale hors du sérail, au bruit des 
trompettes, des timbales et des fifres. Les', 
fêtes commencèrent le 26 mai; le douzième 
jour [6 juin] , anniversaire de la naissance 
du Prophète, un coup de canon donna le si- 
gnal de la circoncision , qui se fit dans la 
chambre intérieure en présence du grand ve- 
sir, du mufti, des vesirs et des kadiaskers: 
le kislaraga portait le prince dans ses bras, 
le vesir favori lui tenait les mains, le kaima- 



( l) Lacroix , Méin. 1. n, p. 24. 
(2) lbid, p. 9 3. 



LIVRE LVI. 



155 



kam lui couvrait les jeux. Quand la preuve 
eut été fournie de l'heureux succès de l'opé- 
ration , les sultanes accoururent pour conso- 
ler le prince sur la douleur qu'il avait éprou- 
vée; la sultane- mère, la grande sultane 
Chaszeki, la petite sultane Chaszeki, la nou- 
velle favorite, versèrent toutes des larmes, 
mais par des motifs différents : la Validé 
craignait que la circoncision de son petit- 
lils ne devînt le signal du meurtre depuis 
long-temps médité de sou fils puîné Sulei- 
man ; la mère de l'enfant exprimait ainsi sa 
joie en contemplant en lui l'héritier du trône ; 
la petite favorite pleurait d'inquiétude et 
d'envie de n'être pas aussi mère d'un prince 
héréditaire. Il y eut encore trois jours de ré- 
jouissances ; on représenta le spectacle des 
i trois places de Neuhaeusel , de Candie et Ca- 
fminiec, prises par le grand vesir dans les 
; guerres de Hongrie , de Crète et de Pologne. 
\ Tous les après-midi les diverses corporations 
•faisaient de riches expositions des produits 
ide leurs industries respectives , étalant leurs 
•présents sur des tapis : aii.si les cordonniers 
•offrirent une paire de bottines brodées et 
•garnies de pierres précieuses; les orfèvres 
i figurèrent un jardin où des rossignols chan- 
'taient sur des cyprès d'argent; les maré- 
I chaux donnèrent des fers à cheval en argent ; 
I les chaudronniers, des vases de même métal ; 
iles tisseurs de soie , des tapis de cette ma- 
nière; lesfourbisseurs, quatre sabres renfer- 
més dans des fourreaux d'argent doré avec 
ides poignées en agate, en aloès; les maçons, 
luu kœschk portatif, recouvert en plomb, sous 
lequel étaient trois jets d'eau. Toutes ces 
.corporationsdéfilèrentrichement costumées; 
îles plus beaux cortèges étaient ceux des or- 
ifèvres , des marchands et des corroyeurs : les 
■premiers étaient vêtus en Arméniens, en 
(Juifs et en Persans; une de leurs boutiques, 
itraînée par quatre mules , étincelait de pier- 
Teries. De jeunes garçons de boutique, au 
inombre de deux cents , s'étaient couverts de 
peaux de tigre ; ils avaient le sabre sur le 
flanc et le bouclier sur l'épaule. Les cor- 
royeurs s'étaient vêtus des fourrures de 
tous les animaux dont ils travaillent les dé- 
pouilles ; ils portaient en outre des lions , 
des tigres, des léopards, des ours, des loups, 
des renards , des lynx , des martres, des zi- 
belines, des hermines, des belettes, des 



lièvres, des lapins, des chiens et des chats 
empaillés. Trente-six marchands, vêtus de 
peaux de tigres , portaient un cabinet cou- 
vert de martre et d'autres fourrures précieu- 
ses , ce qui était la plus grande exhibition de 
luxe dans une cour où l'on appréciait si haut 
ces sortes d'objets. Les présents des vesirs 
et des gouverneurs de provinces, inscrits au 
registre des cérémonies témoignent en- 
core aujourd'hui de la magnificence et du 
goût de l'époque. Mais ce qui eut bien plus 
de prix aux yeux du grand vesir et du mufti, 
ce fut la circoncision de trois mille jeunes 
garçons chrétiens , arrachés violemment à 
leurs parents. 

Quinze jours après ces fêtes de la circon- 
cision , fut célébré pendant deux semaines 
le mariage de la fille du sultan, Chadidsche, 
avec le second vesir favori , Mustafa-Pascha. 
Le quatrième jour, la fiancée fut conduite 
pour la forme seulement à la chambre nup- 
tiale; elle était encore loin de l'âge nubile, 
et le don de sa main n'était qu'une marque 
de haute faveur. A l'occasion de ces fêtes de 
la circoncision et du mariage , les collèges 
de pages de Galata et d'Ibrahim-Pascha 
avaient été dépeuplés pour garnir les cham- 
bres des sérails impériaux d'Andrinople et 
de Constantinople; on les ferma', et les 
wakfes de ces collèges furent distribués 
comme places de muderris. Le sérail des 
pages d'Andrinople que l'on mit aux enchè- 
res, ne trouva pas d'acheteur; on le céda 
dans la suite au defterdar Mohammed-Efendi 
pour une somme fort modique. 

Les envoyés de Transylvanie et de Raguse, 
les seuls qui offrirent des présents à l'occa- 
sion de la circoncision , avaient obtenu au- 
dience six jours avant le commencement 
des fêtes, le même jour que lord Finch, 
l'ambassadeur d'Angleterre, nouvellement 
arrivé (20 mai 1675). Le représentant de la 
puissance britannique n'eut qu'une escorte 
de soixante tschauschs et soixante janits- 
chares ; il fut logé dans le quartier des Juifs, 
dans une maison qui aurait mieux convenu 
pour recevoir des bohémiens qu'un ambas- 
sadeur ; il fut si péniblement affecté de ce 
traitement qu'il ne voulut pas recevoir une 
seule fois les compliments des autres ambas- 
sadeurs sur son arrivée. A l'audience du 
grand vesir, l'ambassadeur prit place sur un 



156 



HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN. 



siège sans dossier placé sur l'estrade, tandis 
que le grand vesir était assis sur le sofa, 
tjomme lord Finch se répéta beaucoup, 
le grand vesir ne lui prêta pas plus d'atten- 
tion qu'aux longs discours et aux pompeuses 
paroles de l'ambassadeur français de Noin- 
tel. Les capitulations furent renouvelées (1). 
Deux mois avant l'arrivée de l'ambassadeur, 
à la suite d'un avantage signalé obtenu par 
l'amiral anglais N'arbrough sur une escadre 
tripolitaine , l'Angleterre avait conclu par 
l'entremise de cet amiral avec le gouverneur 
Chalil-pascba , le dey Ibrahim, l'aga et le 
diwan de Tripoli, un traité particulier en 
vingt-trois articles , qui assurait la naviga- 
tion delà Grande-Bretagne et son commerce 
avec la régence (2). Le médiateur de cette 
paix fut Hafsi-Beg, frère du dey de Tunis, 
Mohammed-Beg , qui , après la mort de ce- 
lui-ci, arrivée à peu de distance, disputa la 
dignité de dey à ses deux neveux , Sidi-Mo- 
hammed etSidi-Ali, fut repoussé par eux 
et demanda des secours à la Porte qui lui en 
accorda. Avec une chambrée de janitscha- 
res et des volontaires enrôlés sur la côte 
d'Asie il revint à Tunis, mais il u'y fut 
point accueilli. Pareille mésaventure arriva 
au gouverneur de Tripoli nommé par la 
Porte, Miszirhoghli-Ibrahim-Beg, qui fut 
repoussé malgré l'appui prêté par une flotte 
de neuf vaisseaux de guerre envoyés pour 
son installation (3). La triple régence des 
états barbaresques se dérobant au joug otto- 
man, les puissances maritimes chrétiennes, 
l'Angleterre , la France et la Hollande , 
guerroyaient contre ces pirates, les châ- 
tiaient ou s'accommodaient avec eux sans 
que la Porte figurât dans les luttes ou dans 
les traités. Ainsi lepascha, le dey et le di- 
wan d'Alger, en réponse aux dépêches que 
leur avait remises de la part du roi de France 
le consul français chevalier d'Arvieux , adres- 
sèrent maintenant à Louis XIV trois lettres 
dans lesquelles ils lui disaient avec une sorte 
d'insolence que ses sujets se servaient de 
bâtiments livournais, génois, portugais, 



(1) Dumont. I. vu, p. 231. 

(2) Le traité est dans Rycaut et dans Dumont. 

(3) Histoire du deflerdar Mohammed, fol. 39. Ha=- 
chid , 1. i fol. S j. Rycaut dans Jûiellcs , p. - 



espagnols, hollandais et maltais, sur les- 
quels les algériens n'avaient pas coutume 
(l'épargner les Français ; que là au contraire 
ils les saisissaient pour les réduire en escla- 
vage ou les tuer (1). Sous les yeux mêmes 
d'Arvieux , le corsaire algérien Mezzomorto 
amena deux bâtiments , l'un génois et l'au- 
tre livournais, portant des Français qui s'en 
allaient à Rome pour le jubilé (1675) ; sur 
les représentations de d'Arvieux que ses na- 
tionaux étaient des pèlerins, le dey répondit 
qu'il se souciait fort peu que ce fussent de» 
matelots , des soldats ou des pèlerins ; que 
naviguant sous pavillon ennemi, tout Fran- 
çais qu'ils fussent, ils se trouvaient ses es- 
claves (2). La lettre de Louis XIV se refusait 
brièvement aux traités conclus avec Alger, 
il y avait dix ans, par le duc de Beaufort, et 
cinq ans seulement par le marquis de Mar- 
tel (3). M. de Nointel , qui avait entrepris le 
pèlerinage de Jérusalem , pour y relever 
l'idée de l'autorité du roi comme protecteur 
des saints lieux, affaiblit au contraire le 
droit de patronat en arrachant de force au 
profit des Latins quelques édifices possédés 
par les Grecs. Le patriarche grec tenant le 
chatti-schérif obtenu par Panajotti en faveur 
de ses coreligionnaires , sans que cet inter- 
prète l'eût fait connaître de son vivant,' 
parut dans le diwan d'Andrinople porté par 
une foule immense de Grecs, et là il éleva 
publiquement des plaintes contre les vio- 
lences de Nointel et des Latins (i). En con- 
séquence de ce chatti-schérif, les Grecs 
obtinrent un berat qui , s'appuyant sur le 
titre accordé par le sultan Murad IV, et in- 
voquant la prétendue décision , adjugea aux 
Grecs la possession du saint sépulcre de 
Bethléhem, des candélabres et des clefs, 
moyennant une rente annuelle de 1,000 
piastres, qui devaient servir à la mosquée 
du sultan Ahmed (5). Au commencement 

(1) La lettre dans les voyjgesd'Arueux, v* partie 

(2) Ibidem. Voyez le traité conclu avec Beaufort. 
3) D'Arvieux . I. v. 

(i) Le chatti-schérif, dans d'Arvieux, 1. v, aiusi 
que les protocoles sur celte audience du patriarche 
dans ie diwan. 

(5) Rapport de Kindsbcig : diploma S. M. ion 
salluni Gi.Ti'i patriarche contra calholicos; ioefs 
1675. 






LIVRE LVI. 



157 



rie l'année suivante, les clefs, les tapis et 
les candélabres à Jérusalem , furent repris 
iux franciscains , qui avaient en vain offert 
m grand vesir 10,000 écus pour la révoca- 
tion du diplôme accordé en faveur des 
îrecs, et ces derniers furent assurés dans 
a possession des saints lieux (1). 

Si le résident impérial Kindsberg avait 
employé vainement ses offices pour faire 
maintenir les franciscains dans la posses- 
sion du saint sépulcre, d'un autre côté 
'envoyé transylvanien n'obtint pas plus de 
,mccès dans son intervention en faveur des 
magnats hongrois , qui ne purent être auto- 
risés à reconnaître publiquement Teleki 
oour leur général. Le lendemain du départ 
•le cet envoyé , Paul Szepesi etPantscho-Hu- 
;ein se présentèrent chez le grand vesir, en 
ie plaignant hautement des entreprises du 
général impérial Strasoldo en Hongrie, où 
1 avait attaqué Debreczin avec dix mille 
îommes, et construit unepalanqueàErlau. 
iindsberg, mandé pour donner des expli- 
cations , répondit que Strasoldo s'était con- 
:enté de châtier des rebelles à Debreczin , 
sans offenser un seul Turc, que l'on ne pou- 
vait rétablir la tranquillité que par la force, 
lue la palanque en question était simple- 
ment celle de Wolgar, brûlée dix-huit mois 
tuparavant par les Turcs. Dans la Croatie , 
es Turcs sortant de Podgorze avec trente 
înseignes, avaient fait une irruption sur les 
erres impériales, et sous la direction du 
■ebelle Wiekowacky , avaient causé de grands 
iommages à Gradiska, Dubiza , Velica , Zo- 
Doka, Nusoka, Costanoviz, sur la frontière 
mtrichienne , sans que l'on pût obtenir 
i'indemnités pour ces dégâts. Ces hostilités 
léterminèrent l'attaque des gens de Karl- 
Utadt contre la palanque turque deWihitsch. 
Ces nouvelles causaient de l'agitation à Con- 
Utantinople; le kaimakam fit enlever l'aigle 
îutrichienne de l'entrepôt de la compagnie 
jrientale , et défendit de le relever à l'ave- 
nir (2). Le vesir, gouverneur d'Ofen , Ali- 
Pascha, expédia plusieurs fois des tschauschs 

(1) Piapport de Domenico Lardi , prociiratore in 
Gerusalemme à Kindsberg , annexé au rapport de 
l'ambassadenr. 

(2) Rapport de Kindsberg d'Andrinople, janvil r 

1G76. 



à Vienne , tantôt pour se justifier des accu- 
sations élevées contre lui , tantôt pour faire 
porter des plaintes à son tour. Les Autri- 
chiens s'étant récriés avec indignation con- 
tre la conduite du beglerbegde Neuhaeusel, 
qui avait fait appliquer deux mille coups de 
bâton au commandant autrichien de Neutra. 
il fut répondu que le beglerbeg avait reçu 
de vives réprimandes pour cet acte de 
cruauté (1). Le duc de Mantone fit insinuer 
par unRagusain qu'il était prêt à entretenir 
avec la Porte une correspondance amicale, 
et intime , comme son aïeul avait jadi>. 
échangé des lettres avec le sultan Murad III. 
On déclara que s'il voulait envoyer un am- 
bassadeur avec des présents, la Porte le 
recevrait (2). [mars 1676]. Maintenant pa- 
rurent le bayle vénitien Morosini et te 
noble polonais Dombrowski ; ce dernier 
était porteur de lettres de l'évêque de Mar- 
seille, revêtu du titre d'ambassadeur fran- 
çais en Pologne, et de propositions de 
paix (3). Il arriva des nouvelles inquiétan- 
tes de Bagdad et du Kaire , sur des insur- 
rections militaires. Au Kaire , les mouve- 
ments étaient plus graves ; les troupe* 
étaient allées jusqu'à déposer le gouver- 
neur Ahmed-Pascha (i). Sous son prédéces- 
seur Dschanbuladsade-Husein , les envois d< 
troupes pour la guerre de Pologne s'étaient 
faits sans embarras ; trois mille Egyptien* 
et vingt begs tscherkesses avaient partagé 
les fatigues et la gloire des campagnes con- 
tre les Polonais ; et même l'élévation arbi- 
traire du titre de l'argent n'avait pas trou- 
blé la tranquillité publique, parce que 
l'amour du pascha pour l'équité était 
bien connu de tous ses administrés [5). Mais 
quand les affaires se trouvèrent dirigées par 
Ahmed-Pascha , chaque exigence parut in- 



(1) Lettera del vezir di Buda Ali-Bassa , recata da 
Hasan-Ciaus a S. E. Montccuccoli , 16 marzo 1676 : 
pui, Lettera del vezir di Budarecata da Ahmed-Ciau? 
alli Sagosto, 1676, dans la Stc-R. 

(2) Rapport de Kindsberg, fin de Suar, 1. i, 
1676. 

(3) Ibid. 

(4) Histoire de Mohammed , fils de Jusuf, fol. 
169. 

(51 Ibid. fol. 171. 






158 



HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN. 



supportable , parce que son expérience ac- 
quise comme defterdar, de tous les expé- 
dients financiers, faisait craindre continuel- 
lement de nouvelles extorsions (1). Les 
troupes se rassemblèrent donc sur la place 
de Romaili , et signifièrent au pascha gou- 
verneur, établi dans le château, qu'il eût à 
descendre ; c'est-à-dire à se démettre volon- 
tairement du gouvernement, sinon qu'ils 
monteraient, en d'autres termes, qu'ils 
le renverseraient de force et le tueraient. 
Ils intallèrent l'un des begs, Ramadhan, 
comme kaimakam, et adressèrent sur tous 
ces faits un rapport à la Porte (2). Sur l'or- 
dre du sultan , le gouverneur de Bagdad , 
Abdurrahman-Pascha, dut passer en Egypte 
revêtu du môme titre. Sous son administra- 
tion l'Egypte fut frappée par deux fléaux , 
la famine et la peste ; les vivres étant mon- 
tés à un prix exorbitant, les habitants du 
Kaire pillèrent le marché aux farines devant 
la mosquée de sultan Hasan, et brûlèrent 
les magasins sur la place de Kara-Mei- 
dan (3). Abdi-Pascha apaisa l'agitation des 
troupes en se défaisant peu à peu des sol- 
dats les plus turbulents; mais il ne put rien 
par la force contre le puissant kiaja des 
Abases, Ahmed, qui contrariait toutes ses 
mesures ; alors il eut recours à des moyens 
plus ténébreux. Dans le cercle intime des 
officiers de sa maison , il dit : « Qui de vous 
a envie de gagner une bourse d'argent en 
présent , et cinq bourses d'augmentation de 
solde, sans craindre cinq cents coups de bâ- 
ton? » L'un d'eux se coucha aussitôt à terre 
pour remplir cette condition. «Bien, dit le 
pascha; si le kiaja vient ici, laisse tomber 
la précieuse tasse de sorbet que tu lui pré- 
senteras. » Les choses se passèrent ainsi 
qu'il était convenu , la tasse se brisa , cinq 
cents coups de bâton furent appliqués au 
maladroit serviteur , et le pascha présenta sa 
propre tasse de sorbet au kiaja , qui trouva sa 
mort dans ce met empoisonné. Sous l'ad- 
ministration d'Abdi, des villages autour 
d'Aschumim et dans le Gharbije, furent 



(1J Hist. de Mohammed , fils de Jusul. 

(î) Ibid. etRascbkl, i. i, fol. 8ï. 

(S) Histoire de Mahommcd, fils de JiisuT, fol. 
J7». 



érigés en wakf par la sultane mère du 
prince , et affectés à l'entretien du cloître et 
de l'hôpital qu'elle avait fondés à la Mec- 
que (1). 

Dix ans étaient presque écoulés depuis 
que Mohammed avait quitté la capitale, 
pour établir sa résidence dans la seconde 
vilie de l'empire ; maintenant il parut indis- 
pensable d'aller jeter encore une fois un 
brillant éclat sur Istambol , par la présence 
du souverain. Avant de quitter Andrinople, 
le sultan, accompagné du harem, visita le 
nouveau palais construit à Akbinar, à trois 
lieues d'Andrinople, pour l'ornement du- 
quel on avait enlevé les plus belles colonnes 
du sérail de Constantinople. Puis il posa la 
première pierre du nouveau sérail d'Andri- 
nople auquel travaillèrent continuellement 
dix mille hommes. Il partit dans les pre- 
miers jours d'avril pour Constantinople , où 
il pensait néanmoins rester si peu, que la 
Validé fut invitée à ne pas quitter Andri- 
nople, aGn d'éviter les fatigues du voyage 
et du retour. Il laissa voir si ouvertement 
sa répugnance pour le séjour de Constanti- 
nople, qu'il n'entra pas une seule fois dans 
le sérail , et alla se loger dans le palais de 
Daud-Pascha , d'où il se rendit sur la place 
des flèches derrière le faubourg Chaszkoi. 
Là il assista au départ du kapudan-pascha 
Sidi-Mohammed pour la mer Egée , avec 
vingt-quatre galères, et d'Husein-Pascha, 
second amiral , à la tête du même nombre 
de bâtiments pour le Pont. Un diwan fut 
tenu sur la place des flèches , pour aviser 
aux moyens de solder les troupes; le grand 
vesir.étantretenu par une indisposition, fut 
remplacé dans le conseil par son beau-père , 
le kaimakam Kara-Mustafa. Le sentiment 
de son état maladif paraissait avoir disposé 
Ahmed-Kœprili à écouter favorablement les 
propositions de paix de la Pologne , surtout 
depuis qu'il ne pouvait plus compter avec 
certitude sur Dorozenko. L'armée ottoma- 
ne forte de vingt mille hommes , passant le 
pont dé Chocim , qui avait été rétabli , se 
porta surCaminiec; et, après avoir réuni des 
vivres et fait sa jonction avec le chan tatare, 
elle alla camper devant Bar [ août 1676 1 



1 Hittoirt rit Mohammed, fils deJnsiif. fol. 172 









LIVRE LVï. 



159 



Ibrahim, pascha de Damas, surnommé Sehei- 
tan , avait été nommé serdar à la place d'I- 
brahim-Pascha, gouverneur de Bosnie, dé- 
cédé. Au lieu de parcourir la Volhynie déjà 
dévastée, Sheitan se dirigea vers la Gallicie. 
Maître de la Podolie et de la Pokuzie, il 
avait investi le woiwode Dukas de ces pro- 
< vinces; les habitants, qui appartenaient à la 
Ireligion grecque , allèrent volontiers au- 
i devant du joug ottoman. Les janitschares 
murmuraient de supporter les fatigues de la 
i campagne sans être dirigés, ni par le sul- 
tan qui se livrait aux plaisirs de la chasse , 
ni par le grand vesir qui se tenait commo- 
dément à Constantinople (1). Six officiers de 
part et d'autre négocièrent les conditions de 
la paix. Ibrahim était à table avec les négo- 
ciateurs polonais, quand il apprit que le roi 
^de Pologne avait attaqué quelques milliers 
de Tatares campés sous Mohilow, et les avait 
mis en fuite. Accablant de reproches les 
plénipotentiaires polonais, il commanda à 
;a cavalerie de marcher-contre l'ennemi, qui 
Tut atteint au-dessous de Zurawna. L'action 
fut long-temps sanglante, et la nuit sépara 
ps combattants sans que rien fût décidé 
[ 27 septembre ]. Sobieski se retrancha avec 
quinze mille hommes à Zurawna, ayant der- 
rière lui le Dniester , en avant la petite ri- 
vière de Switza , à droite des bois et des 
narais, à gauche la petite ville de Zurawna. 
Protégé par une artillerie de soixante-six 
Dièces , il se défendit durant vingt jours con- 
:re deux cent mille Musulmans. Quatre 
batteries, chacune de vingt pièces de cin- 
quante , ouvrirent tout -à - coup leur feu 
>ur le camp ottoman ; pas un jour ne se passa 
;ans combat. Le chan et le serasker se ré- 
pudièrent mutuellement leurs fautes et 
>pinèrent pour la paix. Le chan de Krimée 
•nvoya plusieurs fois Ali-Pascha dans le 
amp polonais, pour déterminer le roi à 
'acceptation des conditions posées par le 
;rand vesir; le roi de son côté chargea le 
?olonel Grebn déporter des paroles d'ac- 
:ommodement aux Turcs , et la paix fut 
souscrite [ 27 octobre 1676 ] (2). La Podolie 



. (1) Cantemir, Mohammed. 1. iv, p. xvn 

(2) Los sources polonaises donnent le 27 octobre 
ommejour de la signature de la pais; il est clair 



avecCaminiec resta aux Turcs ; la frontière 
dut être tirée le long de Bucsacs, Bar, 
Bialow , Cerkow ; l'Ukraine étant soumise à 
la Porte (1) , à l'exception de Piarzako et 
de Pawolocza (2) , l'acte turc dit expres- 
sément que la paix de Bucsacs était renou- 
velée (3). En attendant la nomination d'un 
ambassadeur, André Modrzeiowski dut se 
rendre auprès du grand vesir et s'y tenir. 
Cependant le sultan s'était transporté de la 
place des flèches à Tscheritschi pour pren- 
dre ensuite le chemin d'Andrinople. Le 
kaimakam Mustafa-Pascha et le favori du 
même nom l'accompagnaient avec le vesir 
nischandschi Abdi-Pascha [ 10 octobre ]. Le 
grand vesir déjà très-malade avait fait tous 
ses efforts pour suivre le camp impérial. 
Arrivé au-delà de Burghas , il lui fallut s'ar- 
rêter près de la digue d'Erkène, dans la 
métairie de Karabeber, où il mourut après 
dix-huit jours de souffrance [ 30 octobre]. 
Lorsque les prières d'usage eurent été réci- 
tées, ses gens ramenèrent aussitôt ses dé- 
pouilles à Constantinople , où elles furent 
déposées dans le tombeau élevé par son père 
Mohammed-Kcepriti. Il s'en fallait d'un jour 
qu'il eût manié le pouvoir suprême pendant 
quinze ans : aussi le garda-t-il le plus long- 
temps de tous les grands vesirs que l'em- 
pire ottoman a comptés jusqu'aujourd'hui. 
Il avait tenu le sceau huit mois et demi plus 
que Sokolli, et mourut seulement à l'âge de 
quarante-un ans d'une hydropisie causée par 
l'abus du vin et de l'eau-de-vie (4). C'était 
un homme de haute taille, avec une sorte 
d'embonpoint; il avait les yeux grands et 
ouverts, le teint blanc, le maintien mo- 
deste, gracieux, plein de dignité ; il ne se 
montra pas altéré de sang comme son père , 
combattit toujours l'oppression et l'injus- 
tice , et s'éleva si fort au-dessus de la cor- 
ruption , de la cupidité et de toutes vues 
personnelles , que les présents , au lieu de 

que la date du 9 schaaban ou 7 octobre , dans les 
historiens turcs , est une faute d'écrivain ou d'impri- 
meur: c'est le 19 schabaan. 

(1) Dans Raschid, t. î. 

(2) Rapport de Kindsberg; de Ponle-Piccolo , 
Î7 nov. 1676. Dumont 1. vu, p. 1 , p. 322. 

(3) Raschid , 1. i , fol. 85. 

(4) I.atroix, état général, I. n, p. Si. 






1 60 



HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN. 



le disposer en faveur d'une demande, l'en- 
gageaient à la repousser. Son esprit étendu, 
pénétrant, sa mémoire heureuse et facile , 
son jugement sûr et ferme, son intelligence 
saine et son sens droit le conduisaient à la 
vérité par la ligne la plus courte. 11 parlait 
peu et avec réserve, à la suite de mûres 
réflexions et toujours avec une connaissance 
parfaite des choses. La science à laquelle il 
s'était consacré d'abord , et qui le lança dans 
la carrière des légistes, le suivit toujours en 
compagne fidèle , dans les rangs de l'armée et 
jusque sur les rives du Raab et du Dniester, 
comme au milieu des ruines de Candie. A 
Constantinople, il lui consacra un monu- 
ment , en fondant une bibliothèque publi- 
que (1). Il eut pour gardien du sceau son 
historien Hasan, auteur des Joyaux des his- 
toires; pour maître des requêtes, le poète 
Nabi , auteur de l'histoire de la conquête 
de Caminiec ; un autre de ses maîtres des 
requêtes, le poète Chaili, célébra la prise de 
Neuirhusel par des chronogrammes ; celle 
de Candie fut chantée parle poète Mesaki , 
également maître des requêtes. — Ahmed- 
Kœprili employa quelque temps le poète 
Thalibi comme reis-efendi , et, en récom- 
pense d'une kaszide heureusement com- 
posée, il conféra la place de secrétaire de la 
capitation au poète Fenni. Ce dernier n'é- 
tait pas moins passionné pour l'architecture 
et pour les femmes , que pour les vers. Il 
construisit près du château européen du 
Bosphore un kœschk magnifique orné de 
belles peintures. Husein-Hesarfenn laissa 
des monuments plus durables en composant 
sous le patronage d'Ahmed-Kœprili trois 
précieux ouvrages : une histoire universelle, 
une statistique de l'empire ottoman et un 
livre sur la grandeur de la maison d'Osman. 
Le règne de Mohammed IV ou plutôt 
des deux Kœprili , d'Ahmed et plus tard de 
son frère Mustafa , est l'avant-dernier mo- 
ment d'éclat pour la littérature ottomane , 
quoiqu'elle n'atteigne plus le degré de 
splendeur où elle était parvenue sous le 
grand Suleiman , surtout dans l'art oratoire, 
la jurisprudence , et tout récemment par le 
talent des historiens et le savoir encyclopé- 



(1) Mouradjca d'Ohsson . 1. 



p. 488. 



ilique d'Hadschi-Chalfa. Néanmoins , on 
compte alors des poètes recommandables, 
des historiens , des légistes , des écrivains 
signalés par leur talent épistolaire ; on cite 
aussi des médecins, des calligra plies et de» 
musiciens distingués. De cinq cents rimeuri 
inscrits par Ssafaji dans ses biographies/ 
comme poètes de la deuxième moitié du 
dix-septième siècle et des dix-sept premiè- 
res années du dix - huitième , cinquante 
ont laissé des diwans: douze ont composé 
simplement des hymnes au prophète (Raat); 
deux , Tifii et Medihi, ont consacré leur ta- 
lent à des poèmes cycliques; deux ou trois 
ont chanté le ravissement du prophète au 
ciel. Des poètes arabes et persans trouvè- 
rent encore des traducteurs et des commen- 
tateurs. Nabi, secrétaire intime du vesir 
favori Mustafa , auquel Ssafaji donne le 
titre de roi des poètes de son temps , écrivit 
un livre du bon conseil , un traité sous le 
titre de Présent pour les deux harems ( la : 
Mecque et Médine ), et le chant sur la prise 
de Caminiec dont il a déjà été question. 
Ou a cité les œuvres mystiques du poète 
Dschewri, à l'occasion de sa mort : plus loin 
nous parlerons des compositions de Miszri , 
quand nous assisterons à son bannissement ; 
et nous rappellerons aussi les traités des' 
principaux légistes, au moment où eux- 
mêmes disparaîtront de la scène du monde. 
Les ouvrages esthétiques du reis-efendi 
Ssari-Abdullah, connu aussi sous le pseu- 
donyme poétique d'Abdi , sont : les Conseils 
des rois , le Fruit des cœurs , la Perle et les 
joyaux, le Sentier des amants. Il fit aussi 
un commentaire sur les deux plus fameux 
ouvrages mystiques des Arabes et des Per- 
sans , aux anneaux à cacheter d'Ibnolarabi , 
et au Mesnewi de Dschelaleddin Rumi. On ; 
estime beaucoup les recueils de lettres de 
cette époque du mufti Abdalasis et du poète 
Nabi. Baldursade, dont le nom poétique est 
Sclisa, laissa des modèles d'actes judiciai- 
res. Dans cette foule de poètes , plusieurs 
brillèrent parmi les premiers dignitaires 
de l'empire : deux comme secrétaires pour 
la signature du sultan, Hasim et Abdi ; 
quatre comme muftis, Behaji, Asis, Said 1 
et Fcisi. 

Mais l'époque dont il est question a pro- 
duit surtout des documents d'une haute ^a- 



LIVRE LVI. 



16t 



11!" 



leur pour l'histoire. Les annales d'Husein- 
Wedschihi, garde du sceau du kapudan-pas- 
cha Mustafa, comprennent un espace de 
vingt-un ans; Emir-Ali décrivit le siège de 
Szegedin dans un ouvrage spécial, et ces 
deux auteurs avaient assisté aux événements 
qu'ils racontent. Le fils du prince des Druses, 
Fachreddin , et celui du grand vesir Naszuh 
(Maansade et Naszuhsade), qui, épargnés 
parle fer, furent élevés parmi les pages dans 
le sérail, trouvèrent plus sur d'écrire l'his- 
toire des faits dont ils étaient témoins que 
déjouer, comme leurs pères , un rôle san- 
glant dans quelque drame trop réel. Le fils 
du commentateur du minar et l'encyclopé- 
diste Hadschi-Chalfa , si sensé et si impar- 
tial, sont bien au-dessus de l'enflure du 
grand nischandschi , historien du législateur 
Suleiman , et de l'emphase du grand mufti 
Seadeddin ; le mufti Asis , dans son histoire 
universelle, recherche avec trop d'affectation 
les ornements du style , et en même temps 
il résume trop rapidement; en décrivant les 
événements de son propre temps il est diffus 
et se montre trop passionné ; quant au se- 
crétaire d'état Abdi-Pascha , si ponctuel , si 
exact à consigner les circonstances les plus 
minutieuses, il ne peut certainement pas 
être mis sur le même rang que Scharibul- 
Minarsadc , Naszuhsade et Hadschi-Chalfa ; 
néanmoins les documents fournis par cet 
historiographe et par Asis ont un grand prix 
quand on les fait servira contrôler les autres 
écrivains. L'historien de l'empire Naima 
a'a fait que compiler les matériaux offerts 
par tous les annalistes , sans les mettre en 
9rdre , sans leur donner d'ensemble. Toute- 
fois il faut le louer de s'être exprimé si li- 
irement et avec courage sur la tyrannie de 
vlurad , la luxure d'Ibrahim, la honte de 
a domination des soldats et des eunuques, 
sur les causes des bouleversements dans 
'empire et des révolutions sur le trône. 
Avec lui disparaît l'indépendance dans l'his- 
toire ; son continuateur, Raschid , qui , le 
; plus souvent, se borne à copier Abdi-Pascha 
3t le defterdar Mohammed-Pascha , est dé- 
oouillé de tout caractère ; il s'abstient même 
presque de tout jugement historique. La 
meilleure source à laquelle il puise jusqu'à 
a fin de la guerre de Crète est l'histoire 
i'Ahmed-Kceprili par Hasan. Cet ouvrage, 
tom. m. 



où les faits sont exposés avec simplicité, et 
qui comprend dans l'appendice les dépêches 
échappées à la plume même d'Ahmcd-Kce- 
prili, offre le plus bel éloge de ce vesir, 
comme général et comme homme d'état, 
qui sut à la fois manier le fer et la plume. 
La gloire d'Ahmed-Kœprili est assurée par 
les guerres de Hongrie , de Crète et de Po- 
logne , par la couquête de Neuhœusel , 
Candie et Caminiec , par la paix de Vasvar, 
celle de Candie et le traité de Zurawna. 
Pendant trois lustres il sut agrandir et pa- 
cifier l'empire , y établir un ordre intelli- 
gent. De tous les grands vesirs c'est lui qui 
tint le plus long-temps les rênes du pouvoir; 
son administration dura neuf années de plus 
que celle de Sokolli , le seul qui puisse lui 
être comparé , dont la grandeur puisse ba- 
lancer la sienne. Sokolli et Ahmed-Kceprili 
suivirent tous deux , par principe, comme 
vesirs , une direction entièrement opposée 
à leurs inclinations ou à leurs facultés déve- 
loppées par l'expérience ou par l'étude. So- 
kolli sortit de la chambre des pages pour 
entrer dans la carrière des armes ; pendant 
trente ans il y signala son courage , y obtint 
des succès, quand Suleiman, reconnaissant 
en lui les qualités de premier ministre , le 
nomma grand vesir, et maintint ainsi par- 
delà le tombeau la hauteur où il avait élevé 
l'empire. Kœprili avait été destiné par son 
père aux études judiciaires, et, s'avança nt 
rapidement, il était parvenu au rang de 
muderris près la suleimanije , lorsqu'à l'âge 
de vingt-six ans il recueillit le sceau , grâce 
aux services de son père et à l'adresse de 
sa mère, sans l'avoir mérité par ses actions. 
Sans avoir l'ait l'apprentissage des combats, 
il se lança dans la guerre, soit par ambition 
de gloire militaire, soit par conviction que 
la guerre au dehors était le meilleur remède 
contre les troubles intérieurs ; et , quoique 
par sa constance inflexible et la supériorité 
de ses forces il soumit Neuhaeusel, Candie 
et Caminiec, par la perte des batailles de 
Saint-Gotthard et de Chocim il confirma 
d'une manière bien funeste l'opinion ré- 
pandue dans l'armée ottomane qu'il n'avait 
nullement les talents du général. Sokolli, au 
contraire , valeureux champion de l'empire 
et de la foi pendant trente années sur terre 
et sur mer, et conquérant de Szigeth , di- 



162 



HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN. 



rigea toutes ses pensées sur le maintien de 
la paix ; et les plus grandes conquêtes de son 
temps, celles d'Arabie, de Chypre et de 
Géorgie, ne furent que les résultats involon- 
taires et accidentels des campagnes aux- 
quelles poussèrent violemment des capitaines 
avides de combats ou de pillage , tels que 
Sinan et Mustafa. Les deux grands hommes 
que nous comparons ont tous deux des titres 
égaux à la réputation d'amis de la justice. 
Seulement Ahmed était d'un naturel plus 
doux , avait un esprit plus orné par l'étude ; 
car il est douteux que Sokolli sût écrire et 
lire ; toutefois il se montra protecteur des 
savants, dont les plus distingués lui dédièrent 
leurs ouvrages. La première année seulement 
du grand vesirat d'Ahmed est encore souillée 
par des supplices, soit qu'il y eût nécessité 
d'abattre tant de têtes qui soufflaient la ré- 
volte , soit qu'Ahmed voulût effrayer l'esprit 
de rébellion , qui , contenu par la crainte , 
sous le fils comme au temps du père , re- 
noncerait à tout espoir de succès dans des 
entreprises ultérieures. Ainsi Ahmed-Kœ- 
prili s'imposa une contenance sombre, tandis 
que sa bienveillance naturelle|aurait voulu se 
peindre sur son front. Kœprili et Sokolli eu- 
rent tous deux une rude tâche à remplir ; 
mais ils luttèrent contre des difficultés dif- 
férentes. Sokolli reçut l'empire bien ordon- 
né ; tous les pouvoirs , nouvellement réglés , 
agissaient avec ensemble et harmonie ; et il 
le maintint tel d'une main ferme sous trois 
sultans , alors que des rivaux actifs , énergi- 
ques , tels que Mustafa , Sinan et Ferhad- 
Pascha semblaient prêts à chaque instant à 
trouver dans les débauches de Sélim et la 
faiblesse de Murad de redoutables auxiliai- 
res contre le pouvoir du grand vesir. Sous ce 
point de vue la situation de Kœprili fut com- 
mode et facile : il n'eut pas de rivaux , et ne 
pouvait concevoir la moindre crainte du ca- 
ractère d'un souverain absorbé entièrement 
par la passion de la chasse. Les trois pre- 
miers dignitaires de l'état et les personnages 
les plus influents étaient ses beaux -frères, 
le kaimakam Kara-Mustafa, le kapudan- 
pascha Kaplan-Pascha, puis Sidi-Mohammed- 



Pascha (1). Avec ces trois bras il étendait 
son pouvoir sans empêchement sur l'empire. 
Mais depuis la mort de Sokolli les institu- 
tions étaient en ruines ; tous les liens , relâ- 
chés par l'insurrection et les révolutions, 
n'avaient été resserrés pendant un lustre, 
par son père qu'à force de sang et de sup- 
plices ; les finances étaient épuisées , en proie 
au plus déplorable désordre ; l'armée était 
désorganisée; dans la dernière année on 
avait tenté vainement de réduire les fiefs et 
de recruter 3, 000 jeunes garçons chrétiens. 
Le rôle d'Ahmed était bien difficile ; car il fal- 
lait relever des choses abattues et les réor- 
ganiser. Aussi n'eut- il le temps de laisser 
aucun monument, à l'exception de la biblio- 
thèque, tandis que Sokolli a fondé une infi- 
nité de mosquées, de chans , d'écoles et de 
cuisines des pauvres en Europe et en Asie, 
depuis Szigeth , où il éleva un dôme au-des- 
sus du lieu qui vit mourir Suleiman , jus- 
qu'en Cilicie , où il fortifia Pajas, et jusqu'à 
la Mecque. Aucune époque de la vie de Kœ- 
prili ne peut être comparée non plus à ce 
moment imposant de la prise de Szigeth, 
alors que Sokolli, au nom de Suleiman qui 
n'existait plus, se montrant conquérant et 
maître absolu, sut, en observant un secret 
inviolable , étouffer les semences de la guerrç 
civile et garantir un pouvoir contesté au 
successeur du sultan , tombé dans l'impuis- 
sance de la mort. En raison de ces faits si 
imposants et de la détermination si con- 
stante de Sokolli, général renommé par ses 
exploits, à maintenir la paix et à porter son 
énergie sur l'administration intérieure, tan- 
dis que Kœprili , quoique né avec des dis- 
positions toutes pacifiques, tira toujours 
d'une guerre des brandons pour en allumer 
une autre, et se plut à exciter la sédition en 
Hongrie , tout en affectant de vouloir paci- 
fier ce pays, il nous semble que Sokolli a 
plus de loyauté , et , par conséquent plus de 
grandeur; mais après lui , sans aucun doute, 
AhmedKœprili est le premier des ministres 
qui ont dirigé l'empire ottoman. 

(1) De Lacroix, état général, 1. u, p. 89. 






LIVRE LVIL 



KARA-MUSTAFA GRAND VESIR. — CHMIELNICKI HETMAN. — BANNISSEMENT DE MISZRI. — 
DÉPUTÉS DES REBELLES HONGROIS. — DÉBATS AU SUJET DU SOFA. — ARRIVÉE. DE L'AM- 
BASSADEUR POLONAIS QUI VIENT APPORTER LA RATIFICATION DE LA PAIX. — DÉFAITE 
PRÈS DE CEHRYN. — DÉPOSITION DU CHAN DE KRIMÉE. — ENVOYÉS DE TRANSYLVANIE, 
DE RUSSIE, DES USBEGS, DE GÈNES ET DE RAGUSE. — RÉSIDENT IMPÉRIAL. — ENTRÉE EN 
CAMPAGNE. — CHUTE DE CEHRYN. — NÉGOCIATIONS AVEC DES AMBASSADES EUROPÉENNES. 

— LES PRINCES DE MOLDAVIE ET DE VALACHIE PILLÉS. — INVENTAIRE DU TRÉSOR. — DÉ- 
COUVERTE D'UN GROS DIAMANT. — UNE ADCLTÈRE LAPIDÉE. — PROJET DE FRATRICIDE. 

— SOEURS DU SULTAN. — INONDATIONS ET FONDATIONS A LA MECQUE. — PAIX AVEC LA RUS- 
SIE. — BATIMENTS DE GUERRE FRANÇAIS A CHIOS. — NÉGOCIATIONS DU RÉSIDENT IM- 
PÉRIAL. — AMBASSADE DE TOEKOELI QUI EST INSTALLÉ A FULEK EN QUALITÉ DE ROI. — 
LES DEUX ABDI. — ENVOYÉ RUSSE. — INCENDIE. — COMÈTE. — AMBASSADE DE CAPRARA. 

— TENTE IMPÉRIALE. — KARA-MUSTAFA SERASKER. — TOEKOELI A ESSEK. — LE CHAN 

TATARE A STUIILWEISZENBURG. — RAVAGES DES TURCS EN HONGRIE ET EN AUTRICHE ■ 

SIÈGE ET DÉLIVRANCE DE VIENNE. 



Le sultan chassait à Chaszkoi, dans le 
voisinage d'Hafsza, quand Mustafa-Beg, 
frère de Kœprili, lui apporta le sceau échappé 
à la main inanimée de son frère; peut-être 
le messager espérait-il qu'on lui laisserait 
ce glorieux dépôt; mais l'influence et le 
crédit du kaimakam Kara- Mustafa, déjà 
gendre du sultan, l'emportèrent sur toutes 
les considérations pour la famille Kœprili, 
et le symbole du pouvoir fut remis au fa- 
vori par le grand écuyer Ibrahim, qui lui 
présenta en même temps un cheval riche- 
ment harnaché [7 novembre 1676). Kara- 
Mustafa , fils d'Urudsch-Beg (1), sipahi in- 
fluent de Mersifun tué au siège de Bagdad 
sous Murad IV, avait été élevé par le vieux 
Kœprili avec son fils Ahmed; recommandé 
pour la première fois à la bienveillance du 
sultan, en lui apportant la nouvelle de la 
conquête de Jenœ , il devint succesivement 
second écuyer, beglerbeg de Silistra et de 



(1) De Lacroix , état général , 1. n , p. 12? 



Diarbekr, kapudan-pascha , kaimakam et 
beau-frère de Kœprili; sa cupidité et son 
humeur sanguinaire sont déjà connues par 
son rôle dans les débats entre les catholi- 
ques et les Grecs à Chios et à Jérusalem , et 
par les affreux supplices qu'il ordonna à 
Iluman (1). Au commencement de février, 
la cour quitta Andrinople pour se rendre 
dans la capitale, où bientôt après arriva 
l'internonce polonais Modrzeiowski , vice- 
échanson de Siradie; il était le précurseur 
de l'ambassadeur qui devait confirmer la 
paix conclue au camp turc par les envoyés 
Korycki et Bidrciuski (2). Il apporta l'as- 
surance que l'on était prêt à maintenir la 
paix suivant les termes contenus dans l'acte 
écrit en polonais, car il n'y avait pas moins 
de huit articles essentiellement différents 



(1) Magdelciner, miroir ottoman , marche de 
S. Mahomet en Ukraine, p. 33. 

(2) De Lacroix, état général, 1. ir, p. 100. La 
lettre du czar a Dorozenko est du 15 janvier 
1677. 



164 



HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN. 



dans les deux titres. La Porte apprit par le 
chandeKrimée, Selim-Girai, et par un prê- 
tre Grec venu de l'Ukraine, que l'hetman des 
Cosaques, Dorozenko, s'était jeté dans les 
bras des Russes [janvier 1G77 ] (1). Le gou- 
vernement turc avait entre les mains le 
fils de Bagdan Chmielnicki (2) , ancien het- 
man des Cosaques , qui , après la mort de 
son père sur le champ de bataille, avait 
long-temps parcouru les steppes sous le dé- 
guisement d'un moine, enfin reconnu et 
livré par les Tatares, avait été jeté dans les 
Sept-Tours , où il était tenu sous une garde 
plus rigoureuse depuis une tentative d'éva- 
sion faite au moment où s'échajppa le che- 
valier Beaujeu. Maintenant on jugea néces- 
saire de tirer ce captif de son cachot, de le 
produire au grand jour, et de l'instituer 
hetman des Cosaques. Georges Chmielnicki 
vit donc le patriarche Parthénius (3) et 
l'interprète de la Porte , Mauro-Cordato , 
entrer dans sa prison , et briser ses fers ; 
puis il fut dépouillé de son froc, revêtu 
d'une pelisse d'honneur brodée d'or, reçut 
l'investiture comme hetman des Cosaques 
avec la masse d'armes garnie de pierre- 
ries et un cheval richement harnaché; en 
même temps on lui remit 2,000 ducats et 
une assignation de 10,000 autres sur les 
princes de Moldavie et de Valachie (4). 
Pourvu d'approvisionnements en abondance, 
avec six chevaux tirés des écuries impéria- 
les, cinquante chevaux de main, des mu- 
lets, des chameaux et des voitures de baga- 
ges, il se mit en route pour l'Ukraine. Des 
janitschares , des tschauschs, des Grecs et 
l'internonce polonais l'accompagnèrent avec 
des trompettes et des tambours jusqu'au 
petit Tschekmedsche , et son envoyé, Gi- 
uowski, partitavec une proclamation du nou- 
vel hetman adressée aux cosaques, pour leur 
notifier le choix de la Porte (5) (3 mars 1677). 



(1) De Lacroix, état général, 1. ri, p. 100. La 
lettre du cz.nr a Dorozenko est du 15 janvier 1677. 

(2) De Lacroix, p. 142. Hist. de Georges Kemil- 
nisky. 

(3) Raschid , 1. 1 , fol. 89. 
(i) De Lacroix, 1. 11, p. 108 

(5) Instructio pro generoso domino Eustachio 
Ginowski Astamatio, vices gcrenli nostras cl legato 



En même temps la guerre fut déclarée à la 
Russie, et Ibrahim-Pascha reçut ordre de 
partir comme serdar avec le chan de Rri- 
mée , pour la conquête de Cehryn. On 
adressa au chan une pelisse, un cheval et 
5,000 ducats d'argent de carquois (1). Les 
deux flottes , qui l'année précédente étaient 
parties pour le pont et la mer Egée , étaient 
rentrées en novembre dans le port de Con- 
stantinople ; elles sortirent encore au com- 
mencement du printemps. Le kapudan Sidi- 
Mohammed-Pascha gagna la mer Noire avec 
vingt-quatre galères; son lieutenant Husein- 
Pascha se dirigea vers l'archipel avec trente 
bâtiments (2). Le pascha de Damas reçut or- 
dre d'assurer la caravane des pèlerins contre 
les attaques des Arabes de Balka et d'Hau- 
ran , qui avaient pillé la dernière. On assigna 
une somme convenable à l'entretien de l'ex- 
schérif de la Mecque, Saad, qui était venu 
à Constantinople avec son frère le schérif 
Ahmed ; et le scheich des Chalwetis, Miszri , 
fameux comme poète mystique , fondateur 
de l'ordre des derwischs Niasis, fut banni 
dans l'île de Lemnos, parce que ses doctri- 
nes agitaient les habitants de Brusa. 

La défection de Dorozenko , en poussant 
nécessairement à de brusques hostilités 
contre la Russie., dérangea les plans de 
Kara-Mustafa , qui sans vouloir s'attaquer à 
la Russie ni à la Pologne , dirigeait ses pen- 
sées sur une guerre contre l'Autriche ; car 
déjà sous l'administration d'Ahmed-Kœprili 
il avait encouragé de tous ses moyens l'in- 
surrection de Hongrie. Maintenant, avec un 
envoyé transylvanien parurent trois chefs de 
rebelles auprès de la Porte , Kecser, Rende 
et un autre encore ; on leur assigna trois 
écus par jour pour leur entretien. Le rési- 
dent impérial fit des représentations contre 
cet accueil ; mais les rapports des paschas 
de Wardein et d'Erlau, et les plaintes des 
habitants de Debreczin , détruisirent l'effet 
de son langage. Les impériaux avaient im- 
posé une contribution en grains aux gens 



ad Port. ott. a nobis principe ac duce minoris Rus- 
siae et Ukrainensi exercilus Zaporovensis commisse. 

(1J Raschid, 1. 1, fol. SG. llist du defterdar Mo- 
hamed, fol. Ii2. 

(2) Raschid, 1. 1, fol. S6. 



LIVRE LVII. 



165 



de Debrerzin , qui demandaient protection 
à la Porte. Le résident justifia la demande 
des Autrichiens , parce que Debreczin était 
une ville soumise à l'Empereur, et dont 
une rue même appartenait au comitat de 
Szabolcs. Le grand vesir repoussa cette pré- 
tention, et s'opposa de la manière la plus 
absolue à toute livraison de grains; il nia 
les manœuvres des Français, tendant à faire 
déclarer Béthune roi de Hongrie. Enfin le 
résident obtint que Ladislaus Kutasy, envoyé 
de Paul Vesselenyi auprès de la Porte, re- 
cevrait ordre de s'éloigner, et qu'il serait 
défendu au pascha d'Erlau de prendre par- 
ti pour les rebelles. L'envoyé d'Apafy of- 
frit au grand vesir 5,000 ducats, au kiaja 
2,000 ; il demanda qu'il fût enjoint au pas- 
cha de Wardein de respecter les comitats 
dépendants de la Transylvanie , et que Zo— 
lyomy dût rentrer en Transylvanie s'il vou- 
lait y recouvrer ses biens. On lui signifia 
que des commissaires seraient adressés au 
pascha de Wardein ; quant à Zolyomy, la 
Porte, le considérant comme son hôte, ne 
pouvait réconduire. C'était là toujours la 
vieille politique du diwan, de contenir 
Apafy par la présence de Zolyomy à la 
cour ; car le prince de Transylvanie crain- 
drait toujours qu'au moindre signe de déso- 
béissance, on ne lui donnât ce rival pour 
successeur, comme on venait de remplacer 
Dorozenko par Chmielnicki (1). 

Kindsberg avait à surveiller non-seule- 
ment les mouvements deseuvoyés transylva- 
niens et des rebelles hongrois, mais encore 
les efforts de l'ambassadeur français Nointel , 
car le roi, en guerre avec l'empereur, em- 
ployait tous les moyens pour déterminer la 
Porte à engager les hostilités contre cet en- 
nemi. Par l'entremise de l'ingénieur véni- 
tien Barozzi , passé dans les rangs des Turcs 
à Candie, et avec le secours d'un jésuite 
français, Nointel lit passer sous les yeux du 
grand vesir les plans des deux places de 
Raab et de Komorn , afin d'entretenir dans 
le cœur de Kara-Mustafa le désir de la 
guerre en Hongrie (2). Néanmoins la pre- 
mière visite de M. de Nointel au grand ve- 



(1) Rapport de Kindsberg, dans la Ste-H. 

(2) Rapport du même, du 22 juillet 1077. 



sir pour le féliciter sur sa nouvelle dignité 
offrit une de ces scènes de scandaleux ou- 
trages telles qu'en avaient présentées déjà 
les réceptions de La Haye père et fils, et de 
Nointel lui-même. En entrant dans la salle 
d'audience Nointel remarqua que le tabou- 
ret destiné pour lui, était au-dessous de 
l'estrade où s'élevait, sur des coussins, le 
siège du grand vesir. Il ordonna donc à l'un 
des gentilshommes de sa suite de placer le 
tabouret sur le sofa ou l'estrade. Le grand 
vesir qui était encore dans la pièce voisine, 
fit dire à l'ambassadeur, par l'interprète 
Mauro-Cordato , qu'il ne lui accorderait pas 
audience si le tabouret n'était pas au-des- 
sous du sofa. Nointel répondit que le grand 
vesir pouvait disposer du siège , mais qu'il 
n'avait pas d'autorité sur sa personne. Alors 
le tschausch-baschi entra en criant : « Va- 
t-en! va-t-en (1)1 «Deux tschauschs jetè- 
rent l'ambassadeur en bas de l'estrade en 
disant : « Décampe , giaur (2). » L'ambassa- 
deur fit aussitôt reporter à son hôtel tous 
les présents dont il était chargé , et se ren- 
dit à sa maison de campagne. Là, ayant 
fait tirer un feu d'artifice à l'occasion des 
victoires du roi en Flandre, il reçut ordre 
de la Porte de revenir à Péra , et aussitôt il 
fut mis aux arrêts dans sa demeure (3). Le 
grand vesir fit de tout cela un rapport au 
sultan , en disant qu'il n'y avait pas à s'é- 
tonner, attendu que les Français étaient tou- 
jours des fous (4). Le lendemain , l'ambas- 
sadeur vénitien vint offrir ses compliments. 
Il prit sans difficulté le tabouret au-dessous 
du sofa [13 mai 1677]; le résident hollan- 
dais après lui fit de même; enfin agit ainsi 
l'ambassadeur extraordinaire de Pologne, 
Gninski [7 août], le palatin de Kulm, qui 
venant de Ponte-Piccolo, avec une suite de 
trois cents personnes , fut accueilli par les 
secrétaires des ambassades de France et de 
Venise , des résidents de l'Empereur et de 
Hollande. Il demanda pour résidence le 
sérail élevé près de la mer, qu'avait occupé 



(1) Flassan, 1. in , p. 398. 

(2) Le rapport; de Kindsberg supplée iei à ce 
qui manque dans Flassan. 

(S) Flassan , 1. m, p. 398. 
(4) Rapport de Kindsberg. 



466 



HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN. 



l'ambassadeur extraordinaire de l'Empereur, 
comte Leslie ; mais on lui répondit qu'il re- 
présentait un roi, et non un empereur (t). 
Il n'eut pas non plus la faculté d'entrer au 
bruit des instruments de musique militaire. 
Il se rendit donc dans la maison qui avait 
appartenu à l'interprète Panajolti , à Galata, 
sur les bords de la mer (2) , et qui était pas- 
sée au domaine public, quand le gendre de 
Panajotti , coupable de fabrication de fausse 
monnaie, avait dû racheter sa vie au prix 
de 50,000 écus. Dès le cinquième jour après 
son arrivée, l'ambassadeur polonais, admis 
en présence du sultan [16 août 1677] , de- 
manda l'éloignement des Tatares Lipkans 
des frontières, la remise des otages de Lem- 
berg , la délivrance des esclaves enlevés de 
Gaminiec, Podhaice, Zbaraz, et; sollicita 
vivement l'addition de quelques articles à 
la paix conclue à Zurawna (3). Les Turcs 
ne voulurent pas rendre la moindre parcelle 
de la Podolie. De l'Ukraine ils ne possé- 
daient que le tiers au plus ; vingt palanques 
et cent villages autour de Bialocerkiew , et 
quatre-vingts villages avec dix-sept palan- 
ques autour de Pawojocz; ces cantons, remis 
à Dorozenko depuis le commencement de la 
guerre , furent abandonnés aux Polonais (k). 
En revanche , Bar et Wiedzibos , réclamés 
très-instamment par l'ambassadeur dans une 
seconde audience [24 octobre] , durent être 
évacués par les garnisons polonaises ; et ce 
fut seulement au mois de mai de l'année 
suivante que Gninski put obtenir le réta- 
blissement de l'acte de paix avec les condi- 
tions exposées plus haut (5). 

Tandis que l'ambassadeur polonais faisait 
son entrée à Constantinople , le serasker 
Ibrahim-Pascha , le môme qui avait conclu 
la paix avec la Pologne, marchait contre 
Cehryn, où soixante mille Russes et Cosa- 
qucs étaient retranchés. Ibrahim n'avait que 
quarante mille hommes avec lesquels il était 
trop faible pour attaquer; il essaya vaine- 



. (1) Rapport de Kindsberg. 

(2) De Lacroix, Mém. I. u, p. 211. 

(3) Les demandes sont dans de Lacroix, mém. 
1. Il, p. 212. 

(4) Rapport de Kindsberg. 

(5) Le traite- est du 16 ssnier 1089 , ( 9 avril 

1678. 



ment d'investir la place : assise sur un ro- 
cher escarpé , elle n'était accessible que par 
un pont ; de trois côtés elle était entourée 
de marais, à travers lesquels de petites em- 
barcations, venant de la rivière de Tasmin, 
apportaient les vivres nécessaires à la garni- 
son composée de quatre mille Russes, Co- 
saques et Allemands (1). 

L'explosion de deux mines ne produisit 
aucun effet. Le pascha de Bosnie, qui avec 
seize mille Tatares devait empêcher les Rus- 
ses de passer le Dnieper , fut complètement 
battu (2); le fils du chan resta sur la place 
avec huit mirsas et dix mille hommes. Ibra- 
him-Pascha se vit réduit à lever ,1e siège le 
7 septembre , et à opérer sa retraite en toute 
hâte , vivement poursuivi par la garnison de 
Cehryn (3). Telle fut la rapidité de sa marche 
qu'il franchit en trois jours la distance de 
Cehryn aux rives du Bog. Deux mille voitu- 
res, toute l'artillerie, les bagages furent 
perdus, et il fallut reculer jusqu'à Tehin 
(Bender) (4). 

A cette nouvelle le gouvernement expédia 
de Constantinople dans tout l'empire des 
ordres pour des levées d'hommes et de con- 
tributions comme au temps du sultan Mu- 
rad IV ; tous les serviteurs soldés de la Porte 
durent se lever pour une prochaine cam- 
pagne , et les préparatifs furent poursuivis 
avec la plus grande ardeur. Le sultan donna 
2,000,000 d'argent de sa propre cassette ; le 
grand vesir assista à la fonte de huit nouveaux 
canons; de nouvelles tentes du sultan furent 
plantées sur l'hippodrome. A son retour , le 
serdar Ibrahim-Pascha trouva le sultan à 
Siliwri si violemment irrité qu'il voulait le 
faire mettre à mort à l'instant ; ensuite Mo- 
hammed ordonna que le général vaincu fît 
à pied le chemin de Siliwri à Constantino- 
ple et fût jeté dans les Sept-Tours. Le bos- 
tandschi-baschi représenta au sultan que cet 
homme âgé n'était pas en état de faire douze 
lieues de chemin en douze jours ; l'ordre fut 
donc adouci : Ibrahim-Pascha ne dut mar- 
cher â pied que pendant la première lieue, 



(1) Rapport de Kindsberg , bien meilleur (pie les 
récits de 'de Lacroix et de Cantemir. 

(2) Rapport de Kindsberg. 

(3) Cantemir- Mahomet, 1. iv,p. 20. 
(li) Rapport de Kindsberg. 



LIVRE LVII. 



1(>7 



il lui fut permis de monter ensuite à cheval 
pour faire le reste du chemin ; l'épouse 
d'Ibrahim , qui avait été nourrice du sultan , 
se jeta aux pieds du maître irrité, et le mal- 
heureux serasker échappa aux Sept-Tours. 
Le chan de Krimée , Selim-Girai , auquel 
pouvait être attribué autant qu'à Ibrahim le 
désastre de Cehryn, fut déposé et sa dignité 
conférée au fils de Mubarek-Girai , petit-fils 
de Selamet-Girai , précédemment nureddin 
de son oncle Mohammed-Girai et qui avait 
ensuite été banni à Rhodes; la place de 
kalgha passa à son cousin Tokatmisch-Girai, 
fils de Ssafa-Girai, et le frère de celui-ci , 
Seadet-Girai, devint nureddin [février 1678]. 
Murad-Girai est le dernier chan de Krimée 
qui, à l'exemple de ses prédécesseurs, envoya 
des ambassadeurs à la cour impériale. Depuis 
1670, chaque année régulièrement, un en- 
voyé tatare se présentait à Vienne avec des 
lettres du chan , du kalgha , du nureddin, de 
l'attalik ou grand vesir et de la mère du 
chan. Le dernier représentant du chan , qui 
parut à Vienne en 1680, apporta , outre les 
dépêches ordinaires, des lettres de la sœur 
du chan et de sa favorite ; ce fut la vingt- 
cinquième mission tatare à Vienne dans le 
cours de ce siècle. Alors un autre Ibrahim, 
gouverneur de Kaminiec, fut investi à la 
place de Ssujoldschi-Ali-Pascha du comman- 
dement d'Ofen, qu'il avait déjà occupé deux 
fois auparavant. A cette époque aussi , l'in- 
terprète de la cour de Vienne , Meninski , 
fut envoyé à Constantinople avec une lettre 
de l'empereur, pour se plaindre des mouve- 
ments des rebelles et des irruptions des Turcs 
dont six mille , passant le Raab sur la glace, 
s'étaient jetés sur la Styrie. 
^ Eu attendant l'arrivée du printemps pour 
l'ouverture de la campagne, les rebelles 
s'agitaient en Transylvanie et en Hongrie; 
le grand vesir enfantait toutes sortes dé 
projets pour extorquer de l'argent aux puis- 
sances chrétiennes et à leurs ambassadeurs. 
Le résident impérial mit toujours plus d'ai- 
greur dans ses réclamations au sujet de la 
douane de Debreczin, dont les habitants in- 
voquaient l'ancienne charte d'affranchisse- 
ment de l'empereur Rodolphe que Rakoczy 
et plus tard le roi Léopold avaient renouve- 



lée (1). Cette franchise du droit du tren- 
tième avait été abolie quatre ans auparavant, 
à cause des intelligences des gens de De- 
breczin avec les rebelles , puis rétablie par 
la chancellerie hongroise moyennant la four- 
niture de mille muids de grains faite à To- 
kai. S'appuyant sur cette décision , les ha- 
bitants de Debreczin députèrent Etienne 
Komarosi et Etienne Posalaki à Constanti- 
nople , afin de demander à la Porte l'affran- 
chissement du trentième pour lés marchands 
et les Heiduques, la suppression des presta- 
tions en grains , la répression des incursions 
des Allemands, et le grand vesir somma le 
résident impérial de faire droit à ces récla- 
mations^). Cependant Ladislaus Kutasy, 
l'agent des rebelles près de la Porte, devint 
aveugle, et l'interprète transylvanien Gyulai 
se fit renégat. A la fin de l'année parurent 
un envoyé d'Apafy, Georges Cappi, et un 
député des États , Christophe Pasko ; ce der- 
nier éleva au nom des États les plaintes les 
plus vives contre Tœkœli, beau-père d'Apafy, 
qui , disait-il , attirait de Pologne les trou- 
pes étrangères et menaçait ainsi de ruiner 
le pays. Dans une conférence secrète, Kinds- 
berg dénonça au grand vesir les manoeuvres 
d'Apafy et de Tœkœli avec la France [ 18 dé- 
cembre 1677 ] : il produisit les copies de 
trois patentes dans lesquelles Paul Vesse- 
lenyi se remettait aux ordres d'Apafy ; en 
même temps il plaida pour les franciscains, 
qui voulaient avoir les saints lieux dans la 
Terre-promise , offrant pour cela au grand 
vesir un présent de 30,000 écus. Kara-Mus- 
tafa, selon sa coutume quand il entendait 
parler d'argent, donna de belles promesses 
et fit accorder au résident audience auprès 
du sultan , pour remettre les lettres de l'em- 
pereur, qui se plaignait des mouvements des 
rebelles. Georges Cappi fut renvoyé chargé 
d'ordres très-rigoureux pour Apafy (3). Ce- 
pendant les sept magnats transylvaniens en- 
voyés par Apafy et Tœkœli, qui tous étaient 



(1) Le diplôme de Rakcozy est intitulé : Rakoczy 
Dei gratià princeps Tiansylvanias , partiuni regni 
Ilmigariae douiinus et vie. cornes. Alb. Jul. S avril 
1632. 

(2) Rapport de Kindsberg. 

(3) Ibid. 



468 



HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN. 



calvinistes ou ariens, soutinrent aux Turcs 
que toute la Hongrie se tournerait de leur 
côté ; en même temps Apafy accusa les six 
députés des trois natior.s de la Transylvanie 
auprès de ia Porte , dont trois étaient catho- 
liques et trois calvinistes, comme s'ils étaient 
d'intelligence avec les Allemands et s'effor- 
çaient de détacher la Transylvanie du sultan. 
Ces députés étaient venus pour exposer des 
griefs contre Apafy et demander que l'on in- 
stituât Zolyomy en qualité de prince. Le com- 
missaire envoyé en Transylvanie pour véri- 
fier les faits se laissa corrompre par Apafy , 
rapporta des suppliques du pays en faveur 
du prince actuel , et les six députés furent 
jetés dans les Sept-Tours (1). Le résident gé- 
nois Spinola, qui devait être renfermé dans 
cette prison sons prétexte qu'il avait fabri- 
qué chez lui de l'eau-de-vie, racheta sa li- 
berté moyennant 20,000 écus (2). Les envoyés 
ragusains furent traités plus durement en- 
core : Kara-Mustafa, si ingénieux en moyens 
d'extorsions, avait mis le gouverneur de 
Bosnie aux prises avec la petite république 
ragusaine, et, sous le titre de réclamation de 
droits de douane illégalement perçus contre 
les Bosniens, il réclama d'abord un million et 
demi qu'il réduisit enfin à 150,000 écus. Un 
aga fut envoyé à Raguse avec ordre d'exiger 
la somme sous trois jours, et d'annoncer 
qu'à défaut de satisfactions le pacha d'Hcr- 
zegowina envahirait à l'instant le territoire 
ragusain. La république ayantdéclaré qu'elle 
était hors d'état de payer 150,000 écus, les 
envoyés furent renfermés dans le cachot le 
plus sombre réservé aux plus vils criminels, 
et la contribution demandée fut élevée à 
200,000 écus [mai 1677] (3). Pour obtenir 
sa première audience et l'abandon d'une ré- 
solution de la Porte, qui menaçait de faire 
apporter à Constantinople 200,000 écus au 
lion au-dessous du titre, que les Anglais 
avaient importés à Alep, l'ambassadeur 
d'Angleterre, lord Finch, dut payer 10,000 
écus (4). De telles extorsions ne frappaient 
point seulement les envoyés européens , c'é- 



(1) Rapport deK.indsberg, 

(2) Ibid. 

(3) ILid. mars 1078, 

(4) lbid. 



tait là l'essence même du gouvernement de 
Kara-Mustafa. Ainsi il avait taxé le riche 
Sohak-Efendi à un million en punition de ce 
qu'il avait donné tant d'élévation à sa mai- 
son , afin, disait l'accusation, de pouvoir por- 
ter ses regards dans le sérail des sœurs du 
sultan. Le résident impérial dut être rem- 
placé dans ses fonctions par le secrétaire 
Sattler ; mais celui-ci étant mort en chemin, 
le conseiller de guerre Hofman fut envoyé 
à Constantinople comme internonce [ mai 
1678] (1). Alors aussi parut un envoyé russe 
en échange de la mission d'un Tatareque le 
grand vesir avait adressé au czar après le dé- 
sastre de Cehrin (2). On assigna six écus par 
jour pour la table de chacun des gens de sa 
suite; mais on le tint lui-même sous une 
surveillance rigoureuse. Mandé auprès du 
grand vesir dans le camp, devant Daud-Pas- 
cha, où les étendards avaient été plantés 
depuis la fin de mars pour diriger l'armée 
contre Cehrin (3) , on lui retira son sabre , et 
il dut rester debout pendant l'audience. 
Comme on lui demanda pourquoi le czar ne 
cédait pas Cehrin , il répondit par des rai- 
sons analogues à celles que les moslims op- 
posaient toujours aux chrétiens : l'abandon 
de Cehrin était impossible , attendu que la 
place renfermait des églises que les Turcs 
transformeraient en mosquées, ce qui était 
contraire à la foi chrétienne (4). On lui prit 
la lettre dont il était chargé pour le sultan, 
auprès duquel il ne fut point admis. Quatre 
jours après la guerre fut proclamée contre 
Moskou, et, le 15 avril, en congédiant Ren- 
voyé , on lui signifia que si le czar était prêt 
à payer le prix de la cession de l'Ukraine, on 
voudrait bien traiter avec lui pourvu que le 
messager porteur de la réponse du czar attei- 
gnît l'armée turque à dix marches en deçà 
du Danube. Dans la note du sultan au czar, la 
possession de l'Ukraine était réclamée comme 
celle d'un pays dévasté par le fer et par le 



(1) Rapport de Kindsberg et Contarini, 1. 1, p. Ii6, 
où il est appelé par erreur segretario di stato. 

(2) Cantemir. I. iv, p. 30. 
(8) Raschid , !. i, fol. 87. 

[k) Rapport de Kindsberg. La lettre du czar 
était du 6 sept. , vieux style, 1677. La lettre est 
dans de Lacroix, inOm. p. 23/i. 



LIVRE LVII. 



169 



feu(l). L'envoyé du chan Usbeg-Abdalasis 
ayant voulu poursuivre les négociations au 
nom de son maître , on lui répondit que le 
sultan marchait contre Moscou (2). 

Les étendards impériaux arborés dès la 
fin de mars contre Cehrin, furent enlevés 
deux mois après (3) , quand le sultan de son 
propre mouvement, eut nommé kaimakam 
de la capitale le nischandschi Abdi-Pascha, 
l'historien [30 mai]. Le camp fut établi à 
Hadschibasaroghli dans les steppes dobru- 
• zes ; le sultan remit au grand vesir, avec le 
cérémonial accoutumé, la sainte bannière , 
en l'investissant du titre de ^erdar, et lui 
: dit : « Mes prières sont avec toi (4) ; » puis 
a il se sépara de l'armée [ 2 juin 1678 ]. Ma- 
ri mucca délia Torre fut attaché au camp, 
:; pour remplir les doubles fonctions d'inter- 
l- prèle de l'Empereur et de la Porte ; pour 
s cela il reçut un traitement de 150 aspres (5). 
L'ambassadeur polonais, qui venait d'obte- 
s nir une paix fort peu honorable, suivit 
ï. aussi l'armée. A Isakdschi le grand vesir 
ï lui demanda brusquement pourquoi les pla- 
» ces cédées de Bar, Miendribosz et de Nie- 
-. mirow, n'étaient pas encore évacuées? 
i a Gninski et son secrétaire Rzewuski furent 
li au désespoir en voyant que tous leurs secrets 
. avaient été livrés aux Turcs. Cela venait de 
a trahison de l'interprète Dasnaki , qui se fit 
rt moslim après que son fils eût été attaché à 

- a personne du sultan (6). Mohammed, qui 

- ivait établi son quartier d'hiver à Silistra, 
•-. intendait les regrets continuels des sulta- 
.. les , qui sur les bords du Danube , soupi- 
^ raient après les rives du Bosphore : aussi 



(1) Tracluzione délia leltera del G. S. al gr. Duca 
scckcheb, 1089. 

t (2) Tracluzione délia leltera dcl principe di 
.'sbek al Gr. S. e risposta; dans le rapport de 
Cindsberg ; aux archives de la maison impériale, 
t dans l'hist. du deflerdar, fol. 4G. La lettre même 
u chan Abdalasis est clans l'inscha du reis-efendi 
ilohamraed , n" 113 de ssafer, 1089 (mi-avril 
.678.) 

(3) Dans Raschid, 1. i , fol. 87, rebhil-ewwe 
u lieu de rebiul-achir. 

(4) Histoire du defterdar, et Rast'uid, 1. i. 
ol. 88. 

(5) Rapport de Kindsberg. 

(6) Ibid. 



écrivit-il au grand vesir^ qu'il ne voulait 
pas rester plus long-temps à Silistra ; mais 
Kara-Mustafa chargea le grand chambellan, 
porteur du message, de déclarer que l'hon- 
neur et le salut de l'empire exigeaient la 
présence du sultan sur la frontière. Le grand 
chambellan avait apporté un sac contenant 
douze lettres en langue russe, saisies devant 
Cehryn , et dont la traduction devait être 
faite par Mamucca délia Torre , en sa qua- 
lité d'interprète du kaimakam ; mais comme 
il ne savait pas le russe , il s'adressa à un 
vieux esclave de l'ambassadeur polonais , 
qui n'était autre qu'un jésuite déguisé ; il le 
conduisit dans la tente du reis-efendi, et 
lui fit transporter le sens russe en latin , 
pour le traduire ensuite lui-môme du latin 
en turc ; de sorte que toutes ces opérations 
l'occupèrent vingt-quatre heures (1). Le 
grand vesir voulait absolument que l'ambas- 
sadeur polonais suivît l'armée jusqu'au camp 
devant Cehryn ; mais il ne put l'y détermi- 
ner. Gninski déclara au grand vesir qu'il ai- 
mait mieux mourir que de se rendre ainsi 
avec les Ottomans sous les murs de la place 
menacée. Enfin il fut convenu que le comte 
Proski, neveu de l'ambassadeur, accompa- 
gnerait en qualité de résident le grand 
vesir dans le camp. Dans une audience 
officielle accordée par le kaimakam à l'am- 
bassadeur, celui-ci demanda qu'après un 
séjour de plus d'un an en Turquie il lui 
fût permis de se retirer; et il se plaignit de 
Chmielnicki qui, en se parant du titre de 
duc de la petite Russie et de l'Ukraine, se 
posait au niveau du roi de Pologne ; il dé- 
clara que le roi évacuerait Bar, mais de- 
mandait comme une faveur particulière de 
conserver Miendribosz et Psiemirow. Le kai- 
makam répondit que cette requête était 
inadmissible. Enfin l'ambassadeur sollicita 
une modification au dernier article, dans 
lequel il était dit que les Polonais jouiraient 
de toute tranquillité sous la protection de 
la Porte; il fit observer que ces termes 
étaient inconciliables avec- l'honneur d'une 
puissance chrétienne indépendante. Le 
kaimakam lui opposa le même langage à 



(1) Rel. di Main, délia Torre, avec le$ traduc- 
tions des douze lettres interceptées. 



170 



HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN. 



peu près que le reis-efendi avait déjà tenu 
à l'ambassadeur à Constantinople, alors que 
celui-ci désirait un changement dans l'ar- 
ticle 5, relativement à la protection des 
lieux saints à Jérusalem. « Le padischah , 
ajouta celui-ci, a imposé les lois de la paix 
sur le champ de bataille de Zurawna ; les 
Polonais ne doivent pas s'imaginer qu'ils 
puissent se dédommager de la perte de la 
Podolie et de l'Ukraine par des avantages 
obtenus en Palestine et en Egypte (1). » 
L'ambassadeur remit un mémoire écrit en 
latin , où se trouvaient exposées toutes ses 
demandes. 

L'armée turque était campée sur le Dnies- 
ter quand furent saisis deux espions russes. 
Ces gens déclarèrent que les troupes du czar 
s'élevaient à plus de cent mille hommes (2); 
elles étaient donc de beaucoup supérieures à 
celles du sultan. La marche se poursuivit 
néanmoins en bon ordre ; en avant étaient 
les janitschares, puis venaient quatre paschas 
avec les troupes de leur maison, enfin le 
grand vesir suivait le gros de l'armée. L'es- 
pace compris entre le Dniester et le Bog, 
tout couvert de bois ou de marais , ne fut 
franchi qu'en huit jours; il fallut faire des 
ponts et des digues avec des fascines que l'on 
recouvrait de gazon et de peaux de buffles. 
Au-delà du Bog, Chmielnicki vint rendre 
hommage au grand vesir. Comme depuis ce 
point jusqu'à Cehrin le pays offrait de vastes 
plaines abondantes en gibier, l'armée y cam- 
pa, attendant le chan tatare. Vers minuit le 
signal du départ fut donné, les tentes fu- 
rent levées, l'armée se mit en mouvement 
avant le lever du soleil; le grand vesir suivit 
à deux heures de distance. A midi on fit 
halte, et la prière fut récitée. Quand la nuit 
descendit , les muezzins proclamèrent la 
prière, et, après qu'elle eut été récitée, le 
camp retomba dans le plus profond silence. 
A deux stations de Cehrin arriva le chan la- 
tare qui fut introduit dans la tente du grand 
vesir avec ls cérémonial d'usage. Enfin le 
20 juillet l'armée arriva sous les murs de 
Cehrin ; on immola des victimes , et le siège 



(1) Rapport de Kindsberg, de Constanlinople, le 
28 mars 1G78. 

(2) De Lacroix, ctat général , 1. iî , p. 13G. 



s'ouvrit. Le général russe Romodanowsky 
et le chef des Kalmuks, Caspolat (1), étaient 
postés au-delà du Dnieper. Pour attirer les 
Russes à une bataille, le grand vesir fit pas- 
ser la rivière de Tasmin (2) aux Tatares et 
à Kara-Mohammed-Pascha, et pendant dix- 
sept jours il y eut des escarmouches qui 
n'amenèrent point d'action générale. L'ap- 
proche de la mauvaise saison, le manque de 
vivres , le peu d'effet des mines dans un sol 
sablonneux et la prompte réparation des 
brèches , les sorties continuelles des assiégés 
découragèrent les Turcs, et déjà dans le con- 
seil de guerre jon demandait s'il ne fallait pas 
lever le siège; mais le defterdar Ahmed- 
Pascha repoussa énergiquement cet avis. Il 
fut décidé que l'on se porterait entre l'armée 
russe et la place pour couper les communi- 
cations. Les woiwodes de Valachie et de 
Moldavie reçurent ordre d'établir trois 
ponts. Kœr-IIasan-Pascha et Kaplan-Pascha 
avec dix mille hommes des meilleures trou- 
pes de l'armée et cinquante canons durent 
mettre à exécution le plan arrêté [8 août ]. 
Kaplan-Pascha franchit le marais et se posta' 
entre Cehryn et Romodanowsky. Quatre 
jours après s'engagea une bataille par suite 
d'une sortie dans laquelle les Russes avaient 
perdu mille hommes et trois canons (3). Les" 
Turcs, complètement défaits, repassèrent 
les pontsclans le plus grand désordre. Kaplan, 
couvert de blessures, épuisé de fatigues, fit 
brûler les trois ponts pour arrêter les Russes, 
qui se contentèrent d'occuper le camp aban- 
donné par les moslims [12aoûtl678]. Kara- 
Mustafa aurait volontiers immolé le vaillant 
Kaplan, qui l'offusquait; mais comme ce chef 
intrépide avait sacrifié toutes ses troupes et 
ne s'était échappé que l'un des derniers , il 
était impossible de l'accuser. Neuf officiers 
de sipahis qui avaient pris la fuite les pre- 
miers furent étranglés ; et , pour que cet 
exemple inspirât la terreur, leurs cadavres 
furent exposés dans le camp, leurs têtes en- 
voyées au sultan. Neuf jours après cette dé- 



fi) De Lacroix, p. 151. 

(2) Dans de Lacroix, Tacbmin; dans Rascbid, 
Taszma. 

(3) De Lacroix , État général de l'empire Otto 
mai), p. 155. 






LIVRE LVII. 



171 



:ïï: 



faite , les Russes et les Cosaques célébrant la 
double fête du dimanche et de saint Mathias, 
les Turcs résolurent de les surprendre au 
milieu de l'ivresse. Vers quatre heures du 
matin l'explosion de deux grandes mines ou- 
vrit une brèche de vingt brasses; aussitôt 
l'assaut fut livré et la ville livrée aux flam- 
mes. A minuit le feu prit au magasin à pou- 
dre taillé dans le roc, deux mille Turcs pé- 
rirent, et des pierres furent lancées jusque 
dans la tente du grand vesir. La garnison 
abandonna la forteresse après avoir encloué 
les canons. A la naissance du jour quand le 
feu fut éteint , l'artillerie de la citadelle ne 
grondant plus, des janitschares volontaires 
escaladèrent les remparts, où ils plantèrent 
leur drapeau victorieux. Douze béliers fu- 
rent immolés en actions de grâce , et la for- 
teresse fut rasée (1). Les Russes échouèrent 
dans une attaque nocturne sur le camp ot- 
toman ; le grand vesir, en proie à de mor- 
telles inquiétudes sur l'issue de ce combat , 
ordonna des prières publiques devant l'éten- 
dard du prophète : « Seigneur, dit Wani- 
Efendi, les bras levés au ciel; sauve les 
vrais croyants , et néanmoins que ta volonté 
soit faite (2)! » Au point du jour, des ban- 
nières et des têtes russes furent entassées 
devant le vainqueur. Les Kalmuks et les 
Cosaques voulaient tenter un autre coup de 
main ; mais leur plan fut trahi par un Kal- 
muk , qui traversa le Tasmin à la nage pour 
avertir les Turcs, et repassa ensuite la ri- 
vière de la même façon , aûn de ne pas li- 
.vrer sa famille à la mort (3). Le grand vesir 
décampa en silence au milieu de la nuit, 
■après avoir fait massacrer tous les prison- 
niers, à l'exception de deux frères auxquels 
pn offrit la vie, s'ils voulaient embrasser 
ilTslam. Mais ces dignes chrétiens accablè- 
rent de reproches l'interprète Mauro-Cordato 
jqui se rendait l'organe de ces odieuses pro- 
fitions, et moururent en martyrs de leur 
foi (V). 

, La conquête de Cehryn fut proclamée 
dans tout l'empire par de pompeux bulle- 



(i) De Lacroix, p. 1G0. 

(2) Le même, p. 1G2. 

(3) Le même, p. 1G5. 
(i) Le même , p. 167. 



tins. Le grand vesir rentra dans Andrinople 
avec le quart à peine des troupes qu'il avait 
emmenées (1); dans la dernière bataille li- 
vrée anx Turcs par Romodanowsky, après le 
départ de Cehryn, Berber-Ali-Pascha, Kur- 
beg et un autre pascha avaient péri avec 
beaucoup de colonels. Kaplan-Pascha, Emir- 
Pascha , Seidoghli s'étaient retirés couverts 
de blessures. Néanmoins le sultan reçut Ka- 
ra-Mustafa avec les plus grands honneurs , 
et envoya même les archers de sa propre 
garde au-devant de lui. L'envoyé ragusain , 
Nicolo Bona , étant mort à Silistra dans les 
fers, son collègue Gozzi , gravement ma- 
lade, demanda qu'on le mît en liberté, fai- 
sant observer que sa mort ne profiterait pas 
plus au sultan que celle de Bona. Mais sa 
prière ne fut pas écoutée ; on exigea tou- 
jours impitoyablement les 150, 000 écus (2). 
Sigismond Boier et Pietro Varda apportè- 
rent de Transylvanie un à-compte sur les 
50,000 écus qu'Apafy avait promis au grand 
vesir, pour l'incarcération des députés des 
états. Comme il manquait encore quelques 
milliers d'écus pour compléter le paiement, 
le kaimakam chassa les messagers en les 
traitant d'imposteurs, de coquins et de 
chiens(3). 

Pendantl'expédition de Cehryn, l'ambassa- 
deur polonais avait élevé des plaintes amè- 
res contre les prétentions intolérables de 
Chmielnicki ; plusieurs fois il avait sollicité 
l'autorisation de partir, et toujours en vain. 
Il avait représenté que cent cinquante per- 
sonnes de sa suite étaient descendues dans 
la tombe , qu'à Isakdschi un de ses gens 
avait été mis en pièces, que son neveu avait 
été chargé de chaînes par le bostandschi- 
baschi et soumis au supplice de la baston- 
nade jusqu'à ce qu'il eût abjuré sa religion; 
que quarante de ses gens étaient encore ma- 
lades ; qu'il devait s'attendre au sort de son 
prédécesseur Radzieiowski. Nulle attention 
ne fut prêtée à tous ces griefs. Le résident 
impérial Kindsberg avait vu aussi la peste 
lui enlever dix personnes , parmi lesquelles 



(1) Rapport de Kindsberg. 

(2) Ibid. 

(3) Relat. di Mamucca délia Torre, al agojto 
1678. 



172 



HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN. 



son frère, doyen de Melk; enGn lui-même 
périt frappé par ce fléau, ou emporté par 
une fièvre chaude ; peut-être môme succom- 
ba-t-il au poison que lui aurait administré 
l'officier de janitschares , Sulfikar (1). A la 
fin de l'année, l'internonce impérial Hot- 
mann fut reçu en audience, et prononça son 
discours en allemand [27 décembre 1678]. 
Le sultan répondit de sa propre bouche 
qu'il ordonnerait au grand vesir d'écouter 
avec soin ce qu'il aurait à exposer en dé- 
tail. L'objet principal des préoccupations 
de la cour impériale était l'appui prêté par 
Apafy à Teleki , qui s'était mis à la tête des 
rebelles hongrois. Au commencement de 
mars 1079 , la cour se rendit à Constanti- 
nople. Le sultan chassa dans les cantons de 
Tschorli, Karischduran et Tschataldsche. 
Une illumination de trois nuits célébra le 
retour du padischah (2). Bientôt après , 
éclata un incendie dans le Fanar, près de la 
porte de Pétri; et l'on eut beaucoup de 
peine à l'arrêter. Les deux grands juges de 
l'armée , le juge de Constantinople et le 
grand amiral furent remplacés. Kaplan- 
Pascha succéda comme kapudan -pascha à 
Ibrahim - Pascha , qui dans les derniers 
temps remplissait les fonctions de kaima- 
kam , et ne dirigeait la marine que par ses 
lieutenants. Le chan annonça que cinq cents 
tschaiks des Cosaques se disposaient à sortir 
du Dnieper et qu'il était d'une nécessité 
pressante de construire à l'embouchure du 
fleuve , en face du château du gué des Fau- 
cons, une seconde forteresse, aOn de fermer 
en cet endroit le Dnieper au moyen d'une 
chaîne. Ces travaux furent résolus a l'unani- 
mité dans un conseil de guerre ; et Kara- 
Mohammed-Pascha, nommé serdar, dut les 
diriger. Cent quinze deschebedschis, trente 
topdschis, destinés à former la garnison des 
deux postes, partirent pour s'y rendre dans 
le cours de l'été. Après l'achèvement des 
constructions, le defterdar Ahmed-Pascha 
fut chargé de faire la statistique des environs 
de Caminiec. En même temps que ces sages 
mesures s'exécutaient sur le Dnieper, à Bes- 



(1) Rclat. c!i Mamucca dclla Torrc, 21 agosto 
1G78, et rapport d'IIoffman. 

(2) Raschid, 1. î fol. 89. 



chiktasch , sur les rives du Bosphore , s'a- 
chevait le palais d'été du sultan, qui n'en 
fut point satisfait, et qui fit réduire de 1,246 
bourses à 1,046 les comptes des travaux de 
ces constructions. 

Chmielnicki manda que ses Cosaques pas- 
saient du côté de Barabasch-Papoviz, qui en 
avait déjà rallié plus de trente mille sous le 
protectorat de la Pologne; qu'il lui faudrait 
en conséquence retenir deux mille Tatares 
pour sa propre défense. D'Aszow arriva la 
nouvelle que deux envoyés russes s'étaient 
bien rendus au camp du prince tatare, mais 
que les armements de la Russie n'en étaient 
pas moins poussés avec la plus vive ar- 
deur (1); que les Cosaques seuls offraient 
une force de soixante mille hommes; que les 
Kalmuks ne se montraient qu'en apparence 
amis des Tatares, qu'ils restaient Russes dans 
le coeur, et que toute la Lithuanie était dé- 
vouée au même parti. Un avis plus alarmant 
encore, c'est que Sircow, hetman des Cosa- 
ques Zaporogues, avait surpris et taillé en 
pièces les mille Tatares employés aux con- 
structions des châteaux, et que Georges 
Chmielnicki , hetman des Cosaques de l'U- 
kraine , nommé par la Porte, avait péri 
dans l'action ; enfin que vingt mille Cosa- 
ques s'étaient jetés sur l'Ukraine, où ils 
exerçaient d'affreux ravages. 

A l'équinoxe du printemps, un envoyé 
russe avait écrit de Periaslow à Chmielnicki 
pour lui annoncer son arrivée ; celui-ci lui 
envoya pour le guider le Tatare Baitimur, 
qui, retenu d'abord à Periaslow, fut expédié 
ensuite à Constantinople afin de prévenir la 
Porte de la venue de l'envoyé russe. Le re- 
présentant du czar poursuivit sa route par 
Kiow, Rialocercow, Bar et Caminiec, et il 
fut enjoint au chan tatare de suspendre d'a- 
bord toute irruption (2). Le 3 mai 1679 , l'en-: 
voyé russe Basili eut audience du grand 
vesir; il était porteur d'une lettre du czar 
Feodor Alexiovvich, qui, se référant aux 
propositions de paix faites l'année précé- 
dente par l'entremise d'Athanase Perascho, 
puis au traité d'amitié conclu avec le sultan 
Murad par la médiation de Thomas Canta- 



(1) Relaz. di Mamucca délia Torre. 

(2) Ibid. 



LIVRE LVII. 



173 



cazène, et à la cession d'Aszow opérée qua- 
rante-un ans auparavant , au temps de son 
aïeul le czar Feodorowich, démontrait le 
droit des Russes à la domination sur la pe- 
tite Russie et l'Ukraine , et offrait paix, et 
amitié. Le patriarche de Moscou avait écrit 
dans le même sens au mufti. L'envoyé de- 
manda verbalement que Cehrin restât en 
ruines, que l'on ne poursuivit pas la con- 

• struction de forteresses à l'embouchure du 
Dnieper. A la suite de ces propositions , le 
.grand vesir ordonna aussitôt à la flotte d'en- 
trer dans la mer Noire : trente-neuf galères 

; sortirent du canal, portant neuf régiments 
dejanitschares, vingt-quatre canons et vingt 
mille lewends ; on dit à l'envoyé que l'on 
t attendait encore la réponse du chan ta- 
:■ tare(l; ; après avoir attendu vainement une 
u réponse pendant trois mois l'envoyé prit le 
■ oarti de se retirer (2). Le représentant de la 
•* ?ologne, Spandoschi, informé de la conclu- 
s -ion de la pais entre sou pays et la Russie , 
si offrit inutilement sa médiation entre le czar 

• >\ la Porte, et s'efforça en vain d'obtenir 
A jour son souverain la permission de relever 

.asloviz; le grand vesir répondit laconique- 

: hent sur l'un comme sur l'autre point : 

Cela ne peut se faire. » Toutefois quatre- 

i ngts esclaves polonais furent mis en liberté. 

leuï envoyés ragusains étant venus pour 

■toi fcnplorer encore la remise des 1^0,000 pias- 

'.[ ., jres exigées de leur ville, furent jetés impi- 

,-jli pyablement dans les cachots: ils offrirent 

r .20 bourses pour leur délivrance, le grand 

, r ; esir en voulut 2,000(3). L'envoyé trausyl- 

.-. ; . ianien, Jean Sarossi, apporta 10,000 ducats 

ongrois; avec lui était l'agent des rebelles 

ngrois, André Russai, dont le devancier, 

; lichel Vier, retourna en Hongrie^). Les 

.j;> ransylvaniens avaient immolé vingt-sept 

. i' a iurcs investis par la Porte des villages con- 

-,,5 ;stés autour de Warad : la Porte exigeait 

: | ;ne satisfaction et 4,000 bourses à compte 

ar le tribut qu'Apafy, en devenant prince 

,... e Transylvanie, s'était obligé de payer 



. Cl! 


1 „ — , 


X 


1 




(1) Relaz. di Mamucca délia Torre. 


—^ 


(2) Mam. delta Torre. 




(3) Ibid. 




(4) Ibidem. 



pour les villages neutres et d'autres dépen- 
dant de l'empire ottoman (1). Apafy, pour 
repousser l'odieux du meurtre des vingt- 
sept feudataires turcs , prétendit qu'ils 
avaient été tués, non par des nobles tran- 
sylvaniens , mais par de simples rentiers : 
assertion mensongère, car les meurtriers 
étaient des magnats (2). L'internonce impé- 
rial Hofmann , qui négociait le renouvelle- 
ment de la paix touchant bientôt à son terme, 
mourut d'une attaque d'apoplexie. Il eut 
pour successeur le résident Jean Charles 
Terlingo de Guszmann. 

Apafy envoya le tribut de 80,000 écus par 
Sigismond de Laslo, qu'il chargea en même 
temps d'accommoder, de concert avec les 
agents André Kerseli et Jean Sarossi, le mal- 
heureux différend provoqué par l'assassinat 
des feudataires turcs près de Wardein. Sa- 
rossi montra beaucoup de maladresse dans 
cette triste affaire ; il prétendit que les Tran- 
sylvaniens avaient pris les Turcs pour des 
hussards allemands, et que les coupables 
avaient été pendus. Tout cela était faux de 
point en point : le grand vesir fit charger de 
fers envoyés et agents, et menaça de les faire 
pendre si , dans l'espace de trente jours, le 
prince ne livrait pas les auteurs du crime 
[janvier 1680]. Beldi, dans lequel Apafy 
voyait un prétendant à la dignité princière , 
était mort dans les Sept-Tours ; mais Zolyomy 
se dressait toujours comme un épouvantai!. 
Enfin le kiaja manda Laslo et Kerseli et 
débattit avec eux le prix du sang des vingt- 
sept sipahis feudataires tués par les Transyl- 
vaniens : le rachat fut fixé à 50,000 ducats. 
Sept jours après, le nouveau résident génois 
Francesco Maria Levante et l'ambassadeur 
français Guilleragues eurent leur première 
audience auprès du grand vesir, quoique tous 
deux fussent arrivés déjà depuis trois mois. 
Levante, qui avait apporté de mauvais or, 
dut racheter d'abord sa grâce du grand ve- 
sir , et le comte Joseph de Guilleragues avait 
reproduit les mêmes prétentions au sujet du 
sofa, qui avaient réduit son prédécesseur, 
M. de Nointel, à partir sans avoir eu son 



(1) Mam. délia Torre. 

(2) Ibidem. 



174 



HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN. 



audience de congé (1). Comme ni le grand 
vesir ni l'ambassadeur ne voulurent faire au- 
cune concession sur cette partie du cérémo- 
nial , le comte de Guilleragues, au lieu d'être 
reçu officiellement, n'eut qu'une audience 
particulière et n'obtint rien de ce qu'il de- 
mandait (2). Le nouveau bayle vénitien, Cui- 
rano, dut également acheter la faveur d'une 
audience, sous le prétexte qu'il avait intro- 
duit des marchandises en fraude [ 18 jan- 
vier ]. Ce personnage et son devancier Moro- 
sini (3) , poussés à bout par toutes sortes de 
vexations, se rendirent sur les bâtiments de 
guerre de la république, décidés, en cas 
d'absolue nécessité , à bombarder Constan- 
tinople [ i février 1680 ]. L'envoyé ragusain, 
Gozzi apporta le tribut de 12,000 ducats et 
la moitié des 120 bourses auxquels avait été 
enfin réduite, après bien des négociations, 
la somme exigée de 200,000 piastres (4). Au 
commencement de mars, vint encore un 
envoyé russe , Nicéphore , avec une suite de 
cinquante personnes (5). On n'assigna aucune 
somme pour leur entretien, on ne leur 
donna point de table dans le diwan ; le re- 
présentant du czar dut rester debout devant 
le grand vesir, et ne put obtenir la faveur de 
remettre la lettre de son maître au sultan , 
parce que la Porte n'était pas encore en paix 
avec la Russie (6). Le résident impérial Ter- 
lingo étant mort aussi brusquement que ses 
prédécesseurs, Sattler, Rindsberg, Hofmann, 
fut remplacé par le sire de Khuniz , ancien 
consul-général du commerce du levant [19 
avril]. Il proposa le renouvellement de la 
paix ; mais on ne lui fit qu'une réponse va- 
gue , et il était évident que le grand vesir vou- 
lait seulement gagner du temps. Le résident 
se plaignit du pascha de Wardein , qui fai- 
sait élever des ouvrages de fortification ; le 
grand vesir récrimina au nom des gens de 

(1) Flassan, 1. îv , p. 33. Le jour de l'audience, 
dans le rapport de Tcrlingo. 

(2) Rapport de Terlingo. 

(3) Relazione délie allegrezze fatte in Pera di 
Constantinopoli per l'esaltazionedcH'illustr. cav. G. 
Morosini alla dignilà di procuratore di S. Marco. 
Venezia , 1679. 

(4) Cent-vingt bourses font G0, 000 piastres. 

(5) Partilo da Moscovia 10 die. 1677. 

(6) Rapport de Tcrlingo. 



Debreczin, qui accusaient les habitants des 
frontières de Kallo et de Bessermen de cou- 
per leur bois et d'enlever leurs bestiaux. 
Christophe Pasko et le comte Csaki , tran- 
sylvaniens , vinrent ensuite trouver M. de 
Khuniz et l'informèrent que Solimai Jabor 
avait offert à la Porte 1,000 bourses d'or et 
une forteresse de Transylvanie , Szathmar ; 
ils dirent en outre que Mauro-Cordato était 
à la solde d'Apafy(l). 

Sur la frontière de Pologne des commis- 
saires 1 étaient occupés à la délimitation des 
deux territoires. Chmielnicki, dont le frère 
avait été tué pendant l'élévation du château 
du Dnieper , se plaignit des désertions de ses 
Cosaques en Pologne et des irruptions des 
Tatares; le résident polonais Proski produi- 
sit de son côté des griefs contre Chmiel- 
nicki (2). Les Turcs avaient assigné aux 
Kalmucks un territoire le long de la rivière 
de Doho, près de Latrania (3). Les commis- 
saires respectifs ne purent s'entendre près 
de Caminiec , car les Polonais se tenaient 
rigoureusement aux promesses faites à l'am- 
bassadeur staroste de Kulm (4). 

Le résident hollandais Colier dut se rési- 
gner à déposer préalablement 6,000 bourses 
pour obtenir l'audience demandée, et il lui 
fallut payer 30,000 écus le renouvellement 
des capitulations (5) [ octobre ]. Pour extor- 
quer aussi de l'argent à l'ambassadeur an- 
glais, le grand vesir lui signifia une récla- 
mation de 1 10 bourses d'or enlevées au Cer- 
bère Ali-Pascha par des corsaires anglais, et 
de pierres précieuses évaluées au-dessus de 
30,000 écus (6). Si Kara-Mustafa pressurait 
ainsi les ambassadeurs européens , l'on com- 
prend quel devait être le sort des rajas >voi- 
wodes de Moldavie et de Valachie sous une 
telle administation : dans la campagne de 
Cehrin il leur arracha , dans l'espace de cinq 
mois , à tous deux 700 bourses (7) ; puis il 



(1) Rapport de Khuniz. 

(2) Ibid. Littéral Joannis Wielopolki , 2 janvici 
1680. 

(S) Ibidem. 

(4) Ibidem. 

(5) Dumont, 1. vu , p. 4. 

(6) Rapport de khuniz. 

(7) Rapport de Tcrlingo. 






LIVRE LVII. 



175 



vendit la principauté de Valachie au Canta- 
cuzène Scherban ,àla condition que ce der- 
nier verserait 13,000 bourses dans le délai 
d'un an (1). La Moldavie fut conférée au 
prince déposé de la Valachie , Duka, par les 
manœuvres de Scherban , qui voulait plaire 
à l'épouse de Duka dont lui-même était l'a- 
mant (2). Anton Rosetti, ancien chargé 
d'affaires de Démétrius Cantacuzène, qui, 
après la défection de celui-ci , passé du côté 
des Polonais, était devenu prince de Mol- 
davie et avait gouverné ce pays pendant 
trois ans, fut soumis au supplice du fouet 
jusqu'à ce qu'on lui arrachât l'aveu de ses 
richesses , et après qu'il eut livré 300 bour- 
ses, il se vit encore retenu dans les fers (3). 
Tel était le système financier de Kara-Mus- 
tafa. 

Tandis que ce ministre engloutissait tant 
de trésors dans ses coffres , un hasard fit 
sentir au sultan la nécessité d'ordonner l'in- 
ventaire du trésor privé du sérail. A la mort 
de Mermer- Mohammed -Pascha, l'un des 
vesirs de la coupole , parmi les effets com- 
posant sa succession avaient été trouvés des 
objets provenant du trésor impérial. Ces dé- 
tails ayantété mis sous les yeux du sultan, il 
commanda aussitôt que l'on dressât un état 
exact de tout ce qui formait le trésor impé- 
rial ; le defterdar Hasan, le chef de la cham- 
bre des comptes et des contrôles, avec tous 
leurs subordonnés se livrèrent à cette opé- 
ration pendant une année entière , sous la 

, surveillance de l'administrateur du trésor, 
qui à ses fonctions joignait encore celles de 

, président des deux chambres du sérail. 
Comme le trésor avait subi jusqu'alors de 
grandes pertes en acceptant des espèces d'a- 
près un cours trop faible, il fut établi que, 
dans le cas où les revenus payables en écus 
de l'empire ( rijal ) seraient versés en écus 
au lion , les espèces dues seraient calculées 
à HOaspres; mais que pour les versements 
à opérer en écus au lion on prendrait cette 
monnaie à raison de 120 aspres. L'un des 
joyaux les plus précieux du trésor du sultan , 



(1) Rapport de Ktmniti. 

(2) Del Chiaro, et d'après lui Gebbhardî; et 
histoire de la Valachie par Eugell, p. 321. 

(3) Mamucca délia Torre, rapport. . 



le gros diamant de quatre-vingt quatre ca- 
rats et de la plus belle eau , qui étincelait à 
l'aigrette impériale , avait été trouvé un au 
auparavant par un pauvre homme sur un 
tas de fumier près de la porte d'Egrikapu ; 
ce malheureux n'en connaissant nullement 
la valeur l'avait cédé comme une pierre rare 
à un fondeur pour deux cuillers; celui ci le 
vendit à un orfèvre moyennant 10 aspres ; 
puis , s'imaginant que cette pierre valait 
beaucoup plus, il réclama un prix plus éle- 
vé. Le différend fut porté devant le chef des 
orfèvres, qui s'appropria le diamant pour 
une bourse d'or. Le grand vesir voulut l'en- 
lever de force à ce dernier possesseur, quand 
parut un chatti-schérif qui adjugea pour ja- 
mais le superbe joyau au trésor impérial (1). 
C'était le second objet de ce genre venant 
des richesses de l'ancienne Byzance : le pre- 
mier, encore plus beau et plus gros, avait 
été trouvé sous le règne de Mohammed II par 
un enfant dans le haiwanserai ou hebdo- 
mon. Peut-être avait-il appartenu à la cou- 
ronne des empereurs byzantins, qui avait 
été égarée par la faute des vestiaires pen- 
dant une marche solennelle vers l'hebdo- 
mon (2). 

A cette époque, diverses circonstances 
particulières occupèrent pour un instant l'at- 
tention de la capitale. Un danseur de corde 
arrivé de la Perse demanda la permission de 
traverser le port de Constantinople sur une 
corde tendue d'une extrémité à l'autre. En 
conséquence, sept bâtiments furent disposés 
du débarcadère Schahkuli de l'arsenal à la 
tour de la porte du Fanar située en face , et 
sur une corde attachée à l'extrémité des 
mâts de ces vaisseaux le persan Schahin 
exécuta sa course en dansant , aux yeux de 
la foule émerveillée et du sultan, qui le ré- 
compensa richement i3). Un plus grand con- 
cours de peuple encore se porta au spectacle 
du supplice de la femme d'un savetier, qui 
fut lapidée pour avoir commis un adultère 
avec un juif. Depuis la fondation de l'Islam, 
cette peine , établie par le koran contre la 



(1) Defterdar, Raschid, 1. i, fol. 90. 

(2) Theoplianes et Cedrenus. Voyez Constan- 
tinople et le Bosphore, 1. i, p. 204. 

(3) Defterdar, fol. 61. 



176 



HISTOIRE DE L 1 EMPIRE OTTOMAN. 



violation de la foi conjugale , n'avait pas en- 
core été appliquée : car le Prophète, ayant 
à punir un de ses plus vaillants guerriers 
accusé de ce crime , modifiant par une in- 
terprétation plus douce les effets d'une loi 
trop rigoureuse, avait exigé comme con- 
dition indispensable la déposition de quatre 
témoins véridiques (1) ; de sorte que , ni dans 
cette circonstance ni depuis , la terrible dis- 
position du koran n'avait été mise à exécu- 
tion. Il était réservé au règne de Moham- 
med IV d'en donner le premier exemple 
sous la présidence du grand-juge Bejasisade- 
Ahmed-Efendi. Ce magistrat orthodoxe, sa- 
vant et inflexible, auteur des Symptômes de 
la Volonté dans les exercices de piété du 
grand Imam (2) , n'eut point de repos qu'il 
n'eût trouvé les témoins nécessaires , tout 
suspects qu'ils fussent (3) , pour administrer 
la preuve exigée ; après quoi une fosse fut 
creusée devant la mosquée du sultan Ahmed : 
on y descendit la femme du savetier et son 
complice. Le juif, qui pour sauver sa vie 
s'était fait musulman la veille, par grâce 
singulière fut décapité ; pour la femme, elle 
fut ensevelie sous un monceau de pierres 
lancées par le peuple : le sultan s'était 
rendu dans le palais de Fasli-Pascha sur 
l'hippodrome pour assister à ce spectacle. 
Alors réguait un esprit de rigueur impi- 
toyable , soufflé en grande partie par le pré- 
dicateur de la cour, l'hypocrite Wani , en- 
nemi acharné des mystiques. Ainsi il fit 
bannir de Brusa à Lemnos le grand poète 
mystique Miszri, exiler aussi Karabasch-Ali, 
scheich de Skutari, dont la Terminologie 
mystique avait provoqué des propos parmi 
les ulémas (4). Un an auparavant, un kaloyer 
grec devenu musulman , et qui voulait , 
comme tous les néophytes , se signaler par 
son zèle pour sa nouvelle croyance , était 
entré dans le diwan pour y outrager publi- 
quement le Christ; mais son emportement 
déplut aux Musulmans, et il fut décapité 



(1) Raschid, Defterdar, Mouradjea-d'hosson , 
1. iv, p. 288 et 297. Defterdar, fol. 61. 

(2) La biographie dans celle d'Uschakisade, elle 
est la 421'. 

(3) Raschid, 1. », fol. 92. 

(4) Abdi-pascua, fol. 94. Defterdar. Rascbid. 



comme coupable de blasphème contre le 
prophète Jésus (1). 

Le tribunal de Balata ( derrière Pera ou 
Galata) , où l'on soupçonnait que se dressaient 
des actes illégaux de mariage, fut supprimé 
et un chatti-schérif recommanda aux grands- 
juges de n'instituer que des hommes pieux 
et loyaux pour magistrats ou suppléants (2). 
Depuis peu de temps on parlait de faits gra- 
ves parmi les ulémas : une accusation fut 
intentée contre le chef des émirs , Esaad- 
sade , dont un des gens avait enfoncé une 
bougie allumée dans le corps d'un étudiant, 
et lui avait ainsi causé la mort. Le coupable, 
traduit devant la justice et convaincu de cet 
acte infâme , fut rejeté du corps des ulémas 
et son père fut banni pour lui avoir donné 
uue mauvaise éducation. L'ex-grand-juge de 
Rumili, Sahaki-Mustafa, était mort en jan- 
vier 1G80, laissant une sorte de vade-mecum 
intitulé Collection de fautes. Le frère d'Ah- 
med-Koeprili , Mustafa-Beg, qui n'avait en- 
core occupé aucun emploi , maintenant que 
le grand vesir Kara-Mustafa ne craignait plus 
sa rivalité, fut nommé vesir de la coupole 
(juin 1480). Le kapudan-pascha Kaplan, 
beau-frère de Kœprili , mourut à Smyrne , 
et fut bientôt suivi dans la tombe par l'ingé- 
nieur vénitien Barozzi , le traître qui avait 
livré Candie. Mustafa-Pascha,écuyer du sul- 
tan, devint kapudan-pascha. Kara-Mustafa, 
qui de sa première épouse, sœur d'Ahmed- 
Kœprili, avait une fille déjà nubile, la donna 
en mariage à Mohammed- Pascha, ancien 
trésorier du sultan et la dota de joyaux pour 
la valeur de 800 bourses. 

Le second fils du sultan, Ahmed, ayant 
atteint sa septième année , une réunion so- 
lennelle fut disposée dans le jardin d'Istaw- 
ros sur la côte d'Asie pour inaugurer son 
éducation [29 juillet]. Le prince fut amené 
par le kislaraga de la porte de Félicité de- 
vant le sultan, qui le remit à Feisullah nom- 
mé (ïhodscha de cet enfant ; mais Feisullah 
dut laisser l'honneur de la première leçon 
des quatre premières lettres de l'alphabet au 
chodschaetprédicateurdelacourWani-Efen-, 
di. Dans cette circonstance Mohammed IV 



(1) Rapport de Terlingo, juin 1679. 

(2) Rascbid, 1. i, fol. 91. Defterdar. 



LIVRE LVII. 



177 



scntitseréveillerson ardeur de fratricide, qui i 
déjà s'était manifestée si violemment à pa- 
reille fête célébrée pour son premier-né. 
Maintenant qu'il avait deux fils bien consti- 
tués, grandissant en force et en espérance, 
il pensait pouvoir se défaire de ses deux 
frères, héritierssurabondantsetcompétiteurs 
dangereux au trône. Le grand vesir, con- 
sulté le premier sur ce point, se déclara 
prêt à donner sa coopération ou le meurtre 
des deux princes suspects, si le mufti , les 
vesirs et les chefs de l'armée exprimaient 
leur assentiment. Le sultan, qui n'avait en- 
core assisté à aucun diwan, à aucune réu- 
nion des ministres , honora de sa présence 
le conseil tenu en cette circonstance , et y 
proposa le fratricide. Tous les membres de 
l'assemblée demandèrent que le padischah 
fît grâce de la vie à ses frères ; le mufti Ali- 
Efendi exposa en outre des raisons tirées de 
la loi , qui repoussaient l'odieux kanun invo- 
qué pour autoriser un tel meurtre -, et les 
princes furent sauvés (1). On devait d'autant 
moins s'attendre à la modération du sultan, 
dans cette circonstance , que depuis plus de 
dix ans il méditait la mort de ses frères , et 
que, dans les derniers temps surtout, le vesir 
Ahmed-Kceprili lui ayant donné le goût 
des liqueurs fortes , il ne se contentait plus 
des plaisirs de la chasse où les yeux se re- 
paissent de sang , mais s'enivrait encore 
de boissons irritantes , d'extrait de canelle 
dont l'abus porte à des désirs , à des jouis- 
sances contre nature (2). L'épée de Damo- 
clès était donc toujours suspendue sur la 
tête des frères du sultan. Plus heureuses 
étaient ses sœurs, qui passaient successive- 
ment comme épouses dans les lits des vesirs. 
L'aînée , Aische , dès l'âge de trois ans , 
fiancée à Ipschir-Pascha , avait été sept ans 
plus tard unie à Mohammed-Pascha , gou- 
verneur d'Alcp, et, celui-ci ayant été déca- 
pité pour avoir fabriqué de la fausse mon- 
naie, elle épousa Ibrahim-Pascha, deftcrdar, 
gouverneur du Kaire et d'Alep , puis kapu- 
dan-pascha, et après la mort de ce digni- 
taire elle donna sa main à Dschanbulasade, 
ancien gouverneur d'Ofen , investi ensuite 



(1) Rapport de Tcrlingo on chiffres. 

(2) Rapport du résident impérial d'Andrinoplc. 

TON. III. 



du commandement du Kaire. La seconde , 
Aatika , mariée successivement au vesir 
Renaan-Pascha, au vesir Jusuf-Pascha , au 
kapudan Sinan-Pascha , à Ismaïl-Pascha , 
le grand inquisiteur d'Asie, tué à la bataille 
de Saint-Gotlhard , par l'effet d'un vice ex- 
térieur de conformation , était restée vierge 
après dix-neuf ans de mariage , quand le 
sultan la donna au gouverneur de Temesvar, 
Kasim-Pascha, condamné à perdre la tète 
pour avoir été battu par le général autri- 
chien de Souches , mais que Mohammed IV 
voulut sauver en reconnaissance de l'habi- 
leté déployée par ce serviteur à l'occasion de 
la circoncision du souverain ; Kasim sut jouir 
de ses droits d'époux et posséda ainsi le 
cœur de la princesse. 

A l'automne le sultan retourna pour la 
huitième fois à Andrinople, et revêtit l'his- 
torien Abdurrahman-Pascha de la dignité 
de kaimakam ; l'homonyme de ce person- 
nage, gouverneur d'Egypte, fut appelé au 
commandement de la Bosnie [octobre 1680]. 
En chassant à Tschataldschi, le sultan ap- 
prit que les boutiques de marchands de busa 
( sorte de boisson faite avec de l'orge ) et de 
vin se rouvraient à Constantinople, et que 
la permission de débiter de la busa s'obtenait 
moyennant 60 bourses (30,000 piastres). 
Transporté de colère, il écrivit une lettre de 
reproches au grand vesir, qui avait imagine 
cette nouvelle source de produits pour gros- 
sir ses revenus. Afin de garantir sa tête , 
Kara-Mustafa ne trouva pas de moyens plus 
simple que de sacrifier celle du kiaja (mi- 
nistre de l'intérieur) , rejeta toute la faute 
des mesures sur ce dignitaire , qui en était 
entièrement innocent, et, pour que la vérité 
ne pût jamais se faire jour, il se hâta d'en- 
voyer la tête de la victime au sultan dont la 
colère devait être ainsi apaisée (1). La con- 
fiscation des biens du kiaja fournit 80,000 
ducats (2). La tète du gouverneur d'Achiska, 
Arslan-Pascba, accusé d'extorsions (dont il 
n'avait point partagé le produit avec le 
grand vesir), fut jetée aussi sur le seuil du 
palais impérial; le môme coup frappa deux 
commissaires chargés d'acheter des vivres , 



(1) Raschid, 1. i, fol. 92 

(2) Rapport de Khunilz. 



12 



178 



HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN. 



et qui , comptant sur l'appui du grand 
écuyer, s'étaient fait donner de l'argent 
qu'ils voulaient s'approprier. Ces coups 
étaient dirigés par la main du grand vesir; 
mais l'exécution de Patburunsade-Moham- 
med , l'un des aides de la première cham- 
bre du registre , doit être entièrement attri- 
buée à la haine personnelle du fanatique 
grand juge Bejasisade, qui avait déterminé 
déjà la lapidation de la femme adultère. 
Patburunsade était un joyeux compagnon, 
qui laissait libre carrière à sa langue , et 
agissait presque toujours de premier mou- 
vement. Quelques-uns des secrétaires de la 
chancellerie l'avaient dénoncé auprès du 
mufti comme un esprit hardi, à cause de 
certains propos inconsidérés ; mais l'accusé 
étant venu se justifier et s'efforçant de dé- 
montrer qu'il était bon musulman, le mufti 
l'avait rassuré, en protestant qu'il lui fal- 
lait des dépositions moins suspectes que 
celles de ses dénonciateurs pour ternir l'hon- 
neur d'un homme loyal et pénétré de la 
vraie foi. Bejasisade, au contraire, qui avait 
conservé du ressentiment contre Patburun- 
sade pour quelques sarcasmes lancés à l'oc- 
casion du supplice de la femme adultère, ne 
prit point de repos qu'il n'eût fait avec les 
témoignages déjà produits prononcer !a 
sentence de mort contre le malheureux qui 
l'avait blessé. Le supplice s'accomplit en 
présence du sultan , à la grande joie de la 
populace fanatique ; mais les gens de bien en 
gémirent, et désormais Bejasisade devint 
l'objet de leur mépris comme il était déjà 
signalé à la haine publique [24 août 1G81 ]. 
llascuid et tous les autres historiographes 
de l'empire condamnent le fanatisme de 
Bejasisade et soutiennent que la loi ne doit 
atteindre que les actes, et ne peut s'atta- 
quer aux pensées, que le juge prononce 
seulement sur lesmanifestationsextérieures, 
et que les secrets de la conscience ne sont 
révélés que devant Dieu seul (1). 

A la Mecque , des torrents de pluie, tom- 
bée dans les derniers jours de l'année ma- 
hométane et les premiers de l'année chré- 
tienne , causèrent une grande inondation ; 



(1) Raschid, I. i, 
cl Abdi, fol. aot). 



fol. 94j Histoire du deflerdar 



les eaux, se précipitant des montagnes voi- 
sines , envahirent le temple et restèrent pen- 
dant vingt-quatreheures une aune au-dessus 
du seuil de la porte. Quand elles se fure nt 
retirées, on enleva cinquante-deux cadavres 
de la Kaaba. Un grand sycomore planté sur 
le lieu même où était né le prophète , et qui 
ombrageait un café, avait servi de refuge à 
des moslims réfugiés sur ses branches; mais 
la force du courant le déracina et l'emporta 
jusqu'à la porte Ssaf%, avec cent cinquante 
cadavres. La mosquée et cent cinquante 
maisons construises autour de la Kaaba, ex- 
posées à la plus grande fureur des Ilots , fu- 
rentenlevées,!-t il n'en resta point de traces; 
l'étang de S'Iémen fut comblé par les cadàj 
vres des chameaux et les meubles de toute 
espèce; plus de cinq mille bêles de somme 
avaient péri (î). Le grand écuyer Suleiman- 
Aga fut envoyé à la Mecque avec des archi- 
tectes pour réparer les ravages de l'eau , et 
le nom de Mohammed IV fut inscrit parmi 
ceux des fondateurs et des restaurateurs de 
la sainte maison de la Kaaba (2). La sultane 
mère des princes Mustafa et Ahmed avait , 
l'année précédente, fondé des couvents et 
des hôpitaux à la Mecque , et pour l'entre- 
tien des pauvres assigné comme wakfs les 
revenus de Milui dépendant d'Asehmuniii 
dans la Haute-Egypte , et ceux de Dschaa- 
ferijc au canton de Gharbije, dans la Basse- 
Égyple. 

La paix fut conclue en douze articles à 
Badzin avec la Bussie, par la médiation du 
chan tatare (3). Les Busses virent recon- 
naître à leur profit la possession de Kiow et 
de cinq palanques jusqu'alors contestées ; les 
Cosaques Potlcali furent assurés du droit de 
pêche jusqu'à la mer Noire et de l'exporta- 
tion du sel [11 février 1683]. Aucune des 
deux parties n'avait la faculté d'élever des 
fortifications entre le Dnieper et le Bug; 
toute irruption sur le territoire russe élait 
interdite au chan tatare.' Les esclaves de- 
vaient être restitués de part et d'autre ; les 
chrétiens seraient libres d'aller en pèlerinage 



(1) Raschiô?, 1. î, fol. 92; Histoire du detïcidar 
Abdi-Pascba. 

(2) Lévesquc, Histoire do Russie, 1. iv. 

(3) Raschid, 1. f, fol. 93. 



-a! 
Il 



If 



LIVRE LVII. 



179 



à Jérusalem ; les débats relatifs aux fron- 
tières n'interrompraient point la paix, qui 
serait renouvelée après son expiration. Un 
internonce russe vint apporter la nouvelle 
que l'ambassadeur extraordinaire était en 
route. Il fut reçu avec les honneurs dus à sa 
mission. Quant au grand ambassadeur, il 
mourut à la frontière, et à sa place vint son 
secrétaire, André BokowWobdonowich, avec 
une suite de trente personnes. Il fut reçu en 
audience solennelle et offrit des présents 
de la part de son maître. 

A cette époque la Porte se sentit violem- 
ment irritée contre les représentants des 
puissances européennes par l'atteinte que 
vint porter à sa suzeraineté l'amiral français 
Puquesne , en poursuivant des pirates tripo- 
litainsjusque dans le port de Chios. Avec dix- 
liuit vaisseaux de guerre sous pavillon ami, 
Duquesne jeta l'ancre dans ce port, puis 
hissant tout-à-coup le pavillon de combat, 
! il lança plus de quatre mille boulets dans la 
ville ; beaucoup de maisons , plusieurs mos- 
'quées furent endommagées, quatre-vingts 
moslims tués, plus de huit cents blessés. Aus- 
sitôt que fut arrivé à Constantinople le rap- 
port adressé par le juge de Chios, le gou- 
vernement expédia le kapudan-pascha avec 
! quarante-huit galères à Chios, pour rétablir 
la paix entre les Français et les Tripoli- 
tains (l). L'ambassadeur français, de Guille- 
ragues, fut mandé chez le kiaja du grand 
tvesir, qui lui fit entendre qu'il lui faudrait 
•donner une forte somme pour sauver la vie 
et la liberté à lui-même et à tons les Fran- 
çais alors présents sur le territoire de l'em- 
pire [août]. L'ambassadeur répondit qu'il se 
regardait lui et les siens comme aussi par- 
faitement en sûreté à Constantinople qu'à 
'Paris, parce que le sultan était juste et son 
'roi puissant. Quinze jours après, appelé à 
■l'audience du grand vesir, il vit qu'on lui 
•avait disposé un tabouret au-dessous de l'es- 
trade , ne voulut point accepter ce siège , le 
'repoussa deux fois du pied , et s'entretint 
debout avec le grand vesir (2). Le ministre 
du sultan réclama 750 bourses ou 373,000 
écus pour indemnité du dommage causé à 



(1) Rycant, p. 283. 

(2) Flassan, 1. îv, p. 35; rapport de KhimiU. 



Chios, et menaça de la prison des Sept-Tours, 
en cas de refus (1). Guilieragues répondit 
que son roi était assez puissant pour le déli- 
vrer, et que lui-môme ne pouvait rédiger 
un écrit par lequel il excuserait le roi et 
prendrait l'engagementd'une satisfaction(2). 
Il fut mis sous la garde du tschausch-baschi, 
refusa ce qu'on lui offrit, et fit venir de son 
hôtel tous les objets dont il avait besoin. 
Enfin sur une promesse écrite, faite en son 
propre et privé nom, mais non pas en celui 
du roi , d'offrir un présent dans le délai de 
six mois, il fut relâché (3). Comme la valeur 
du présent n'avait point elé fixée , le grand 
vesir, mécontent de ce que voulait douner 
l'ambassadeur, le fit menacer encore des 
Sept-Tours. M. de Guilieragues déclara que, 
s'il entrait une fois dans cette prison, il 
n'en sortirait point que le roi son maître ne 
lui en ouvrît les portes. Le grand vesir lui 
fit signifier qu'il l'enverrait prendre pour 
qu'il eût à entendre sa résolution dernière 
[mai 1082]. L'ambassadeur répondit qu'il 
ne voulait pas rester debout comme à la 
précédente audience, et que pour aucun 
prix il ne consentirait à s'asseoir au-dessous 
de l'estrade. Avec ses trois interprètes M. de 
Guilieragues se rendit chez le kiaja, où se 
trouvaient aussi le reis-efendi et le tschausch- 
baschi. Il expliqua sa promesse de pré- 
sents gracieusement offerts, tels que le sul- 
tan pouvait en accepter d'un gentilhomme 
comme lui, ajoutant que son roi restait 
étranger à cette circonstance. Après divers 
messages adressés au grand vesir pour 
prendre ses ordres, le kiaja demanda un 
diamant de 50,000 livres pour le sultan; 
Guilieragues prétendit que c'était trop. 
A la suite d'une conférence d'une demi- 
heure avec le grand vesir, le kiaja demanda 
un diamant de 10,000 écus, que l'ambas- 
sadeur refusa encore. « Alors jetez- vous 
aux pieds de l'ambassadeur, dit le kiaja aux 
interprètes, car, en votre qualité de sujets 
de la Porte, vous garantirez sur votre for 
lune la valeur du présent. » L'ambassadeur, 



(1) l'iassan , 1. iv , p. 35 , et fiaschid , fol. 95 
et 90. 

(2) Rascliid, I. i, fol. 96. 

(3) Rascbid , 1. i, fol. 96; Flassan, 1. îv, p.3C. 



180 



HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN. 



indigné de tnntdc bassesse, se retira. Deux 
jours après, le directeur de la douane vint 
pour examiner le présent de l'ambassadeur, 
qui lui emprunta ses diamants , pour en com- 
pléter la valeur. Le sultan rerut gracieuse- 
ment dans le kœscbk, en présence de sou fils 
et de sa cour, les objets envoyés par Guille- 
ragues , valant à peu près 60,000 piastres. 
Mohammed IV, enchanté de la conduite de 
l'ambassadeur, voulut, dit-on, avoir son 
portrait (1). 

Lebayle vénitien ne se tira pas aussi bien 
d'une lutte de ce genre. Les Morlaques des 
alentours de Zara qui, dans la troisième 
année de la guerre de Candie , s'étaient placés 
sous la protection de la république , et jus- 
qu'à la fin des hostilités avaient combattu 
fidèlement pour le lion de Saint-Marc , 
étaient depuis la paix forcés de guerroyer 
continuellement avec leurs voisins turcs. Il 
y eut un engagement sanglant pour la pos- 
session de Zemonico, dont un chef bosnien 
voulait expulser une tribu morlaque. Le 
provveditore fit ses efforts pour rétablir la 
tranquillité, et le sénat avait ordonné le 
châtiment des provocateurs des troubles ; 
mais c'était là une occasion trop favorable 
offerte à la cupidité de Kara-Mustafa , pour 
qu'il ne cherchât point à l'exploiter et à ran- 
çonner la république , ainsi qu'il avait fait 
envers Raguse. Le bayle Giovanni Battista 
Donado, successeur de Cuirano, le même 
dont le médecin Benetti a décrit le voyage(2) , 
et qui, par le premier ouvrage publié en 
Europe sur la littérature turque, a laissé 
un digne monument de sa mission (3), pour 
apaiser les plaintes, dut payer 70,000 écus 
destinés au sultan , 25,000 au grand vesir, 
et 25,000 à Husein-Aga. Bappelé par son 
gouvernement pour ces faits , il dut aller 
rendre compte de sa conduite à Venise ; car, 
si les représentants de la république pou- 



(1) Flassan , 1. iv , p. il. 

(2) Osservazioni fatte dal dollor Antonio Be- 
netti nel viaggio a Conslanlinopoli del ill. caV. 
S. Giov. Battista Donado, spedilo bailo alla Porta 
ottomana l'anno 1CIS0. 

(3) Délia lclleralura dei Turchi , osservazioni 
faite da Giov. Battista Donado, senator vend, fu 
bailo , in Constantinopoli. 



vaient corrompre des ministres étrangers, 
leurs pouvoirs ne les autorisaient pas à faire 
ainsi des paiements officiels (1). Kara-Mus- 
tafa , instruit par l'expérience du formidable 
siése de Candie et des pertes éprouvées de- 
vant Cehryn, ne voulait se lancer ni dans 
des hostilités contre Venise, ni dans des 
campagnes au nord ; ce qu'il appelait de ses 
vœux, c'était une guerre contre l'Autriche, 
tout en faisant à l'empereur de continuelles 
protestations d'amitié. Les six conférences 
du résident impérial de Khunis avec le reis- 
efendi, le beglikdschi (chancelier du reis- 
efendi ) et l'interprète de la Porte Mauro- 
Cordato à Andrinoplc, où avaient été discutés 
article par article les conditions du renou- 
vellement des capitulations, ces conférences 
étaient restées sans résultat (2). Pendant les 
discussions le sultan était retourné d'Andri- 
nople à Constantinople [mars 1081] , où le 
suivit le grand vesir, puis le résident impé- 
rial. Le 7 avril arriva l'alaibeg de Kanischa 
avec des plaintes contre les Croates, les Hon- 
grois et les Allemands , et les envoyés tran- 
sylvaniens Ladislaus Sécha, Ladislaus Vaida, 
chargés de sommes considérables , pour for- 
tifier le crédit d'Apafy auprès de la Porte, 
contre ses rivaux Csaky et Zolyomy (3). Le 
grand vesir, voulant entraver les négociations 
avec le résident impérial, fit dresser un état 
sommaire de tous les griefs élevés depuis 
vingt ans au sujet des frontières de Hongrie, , 
et de son côté le cabinet de Vienne voulut 
envoyer une liste de huit cents villages dont 
la soumission à la Porte avait été arrachée 
par la violence [juillet]. Ces villages, situés 
autour de Neuhœusel , furent l'objet de dis- 
cussions très-vives de part et d'autre. Khu- 
nitz proposa le renvoi de la décision à une 
commission de délimitation. Dans un entre- 
tien qu'il eut quatre jours après avec le reis-j 
efendi, il prouva que les villages situés au-, 
tour de Kœwar ne pouvaient être réclamés ' . 
comme dépendances de cette ville , attendu i 
la distance qui les en séparait. Tandis que 
le résident et le reis-efendi s'opposaient de 
mutuelles réclamations, Emerich Tœkœli , 









(1) 


Hist. de 


Garzoni. 


(2) 


Itapport 


de khiinitz. 


(3) 


Ibid. 





LIVRE LVII. 



181 



l'âme de la rébellion en Hongrie, imprimait 
et répandait les cent griefs des Hongrois 
l contre les Allemands 1), et, tout en se fai- 
sant inscrire sur ses bannières comme le 
champion de Dieu et de la patrie (2) , il re- 
cherchait l'appui du croissant. Trois de ses 
envoyés, Ghizi, Redin et Dumoghi (3) pa- 
rurent à Constantinople dans les derniers 
jours de l'année, et, le 9 janvier 1682, 
obtinrent une audience officielle. Apafy ap- 
puya par ses agents les demandes des mé- 
contents hongrois que l'on appelait à Con- 
stantinople les Hongrois du centre, et ïœ- 
kœli que l'on désignait par le titre de roi des 
Kruczes, et qui baisait en esclave la pous- 
sière de la sublime Porte. 

Les rebelles hongrois qui avaient pris pour 
devise « Dieu et la patrie,» et combattaient 
sous les bannières des Turcs , parodiaient 
les défenseurs de la foi , comme leur nom de 
Kruczes offrait une corruption de celui de 
croisés. Leur chef, Emerich Tœkœli, alors 
dans la fleur de l'âge, aspirant à saisir la 
couronne de Hongrie et la main de la veuve 
de Rakoczy, Hélène Zrinyi, offrait au grand 
vesir de se reconnaître vassal de la Porte. 
Au mois de juin , il célébra son mariage avec 
la 011e de Zrinyi, et négocia en juillet avec 
le gouverneur d'Ofen, Ibrahim, affectant de 
se porter médiateur de la paix avec l'empe- 
reur, tandis qu'il était animé de tous autres 
sentiments. Le peu de sincérité des Turcs 
dans ces négociations se manifesta dans les 
prétentions du vesir gouverneur ; il osa de- 
mander que l'empereur remît la Hongrie 
dans l'état où elle était vingt-sept ans au- 
paravant , payât au sultan un tribut annuel 
de 500,000 florins, rasât les places de Leo- 
polstadt et de Guta , restituât tous les biens 
aux mécontents , et accordât une liberté re- 
ligieuse illimitée avec un pardon entier; si- 
non les choses resteraient fixées comme au 
diplôme octroyé à Tœkœli {%}. A Constanti- 



(1) Histoire d'Emerich comte de Tœkœli. Co- 
logne 1664, p. 97. 

(2J Szinnay, 1. i, p. 251. 

(3) HapporL de khuuilz, dedéc. 1GS1. 

(li) Fcszler, I. i\ , p. 311. D'après l'Epistola 
Michatlis Lecsinski ad strasoldo lj\arini, 19 
mai 1C82 , ad-pray. epp. piocc. p. ni, p. 4SI. 



nople, l'on nomma le vesir gouverneur 
d'Ofen. Ibrahim-Pasrha, serasker des trou- 
pes destinées à secourir le roi des Kruczes , 
soumettait à ses ordres le gouverneur de 
Bosnie, Abdurrahman-Pascha , lebeglerbeg 
de Rumili, Kutschuk-Hasan-Pascha , ceux 
de Temesvar, Sidisade-Mohammed, pascha 
d'Erlau, Osman, pascha de Warad , Maru- 
loghli Mohammed-Pascha , le sandschakbeg 
de Silistra et Nicopolis , le lieutenant- géné- 
ral desjanitschares, avec dix-huit régiments 
de janitschares, les deux derniers escadrons 
des sipahis et le prince de Transylvanie, 
Michel Apafy (1). Le point de ralliement 
était la plaine de Pesth; de là l'armée se 
porta aussitôt surKeresztes, puis sur Onod, 
dont le château, situé près de la rivière de 
Sajo, fut pris et incendié après trois jours 
d'attaque. Kaschau, Eperies succombèrent ; 
Ibrahim -Pascha et Tœkœli s'avancèrent 
réunis devant Fulek, que sa situation et 
ses ouvrages rendaient le boulevard des 
cantons montagneux. Des ponts, un magasin 
à poudre et un cachot pour renfermer les 
prisonniers étaient taillés dans le rocher. 
François Bebek, vassal des Turcs avait for- 
tifié cette place ; Hamsabeg partant de 
Szecsen s'en était emparé à l'aide d'un stra- 
tagème (2) ; les impériaux ne l'avaient re- 
conquise qu'au bout de trente-cinq ans (3) ; 
Bocsai l'avait réduite par la famine (V) , elle 
s'était ensuite soumise à Gabriel Bethlen (5) 
et à Georges Seczy ; enfin, trente-sept ans 
plus tard , Rakoczy avait échoué contre ses 
murs (6). Après sept jours de siège, celle 
forteresse assise sur un roc à l'épreuve de la 
mine , défendue par Etienne Kohary , guer- 
rier intrépide, inéblanlable dans sa fidélité 
envers son roi , dut pourtant ouvrir ses 
portes aux alliés; les instantes prières des 
femmes et les menaces de la garnison" ré- 
duisirent le commandant à capituler [29 
septembre 1G82]. Là, sous les remparts de 
la place soumise, Emerich Tœkœli mut le 



(1) r.ascliiil, 1. l, fol. 97. 

(2) Géographie de Hongrie, 1. n 

(3) En lr>93. 

(4) En 1605. 

(5) En 1G19. 
(G) El) 1G45. 



2GU. 



1! 



HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN. 



diplôme royal accordé depuis le 10 août, et 
qui lui fut remis avec l'étendard et les 
queues de cheval. Etienne ivohary, prison- 
nier du nouveau roi des Kruczes, imposé 
par les barbares à la Hongrie, lui dit en 
face qu'il était un traître à sa patrie, la honte 
du nom hongrois, un misérable esclave des 
Turcs (1). Fulek fut rasé, Kaschau donné 
au roi des Kruczes (2). 

Tandis qu'Ibrahim et Tœkœli opéraient 
leur jonction à Pesth, malgré l'arrivée de 
l'ambassadeur impérial à Constantinople et 
les négociations dont il sera question tout- 
à-1'heure, les étendards étaient plantés à 
Daud-Pascha avec les cérémonies accoutu- 
mées, et l'on récitait la prière de la con- 
quête contre la Hongrie (3). Le gouverneur 
de Bosnie, Abdurrahman-Pasclia , qui avait 
reçu tout récemment des ordres pour opérer 
de concert avec Tœkœli, fut nommé au 
commandement de Caminiec ; son homo- 
nyme le vesir kaimakam Abdi , l'histo- 
rien , dut aller exercer l'autorité suprême à 
liaszra (4). A son éloigncrnent de Constanti- 
nople, centre de toutes les grandes affaires , 
se termine son excellente histoire. 11 cessa 
d'écrire parce qu'il n'était plus sur le théâtre 
même des événements, ou peut-être conçut- 
il du ressentiment contre le sultan , dont la 
faiblesse le laissa transférer à Baszra, parce 
que le grand vesir ne voulait pas d'un kai- 
makam plein de bienveillance et d'équité. 
Cette place fut donnée au gouverneur 
d'Alep , Tschaschnegirsadc-Mohammed- 
Pascha . Le sultan se rendit pour la quinzième 
l'ois en chassant à Andrinople. Un envoyé 
russe vint annoncer la mort de Feodor 
Alexiewich , et demander la confirmation de 
Ja paix et de l'amitié régnant entre les deux 
puissances, ce qui lui fut accordé en au- 
dience officielle à Andrinople (ô). L'appari- 
tion d'une comète et de fréquents incendies 
jetèrent l'effroi dans Sroyrne ; le minaret à 

(\) Fcszler, 1. ix, p. 314. et aussi Bel. nol. 
■ llnng. t. îv, p. 81. Chron. Leutschow, ap. Wag- 
ner, 1. I, p. 193. Nicolas Bcthlcn, dans Katona 
t. xxxix, p. 741. 

(2) Raschid, 1. î, fn!. fis. 

(3) lbid. deflerdar, fol. 73. Abdi, p. 101. 

(4) lbid. 

(5) Raschid, 1. 1, fol. !>s. 



gauche de la mosquée du sultan Bajésid fut 
brûlé ; a Galata , le magasin de plomb se 
consuma durant cinq jours à l'intérieur, et 
les flammes s'élancèrent ensuite au-dehors; 
puis l'incendie gagna la mosquée de Sulei- 
rnanije et dévora plus de mille habitations 
sur sa route. Comme la meilleure intelli- 
gence régnait entre la Porte et les gouver- 
nements de Pologne et de Russie , la grande 
comète signalée en 1682 entre la grande et 
la petite ourse présageait nécessairement 
une guerre contre l'Autriche (1). 

Après la mort subite de l'intcrnonce lfof- 
mann , la cour de Vienne avait nommé pour 
la représenter à Constantinople le comte 
Albert de Caprara, qui se mit en route au 
commencement de l'année. Dans sa suite 
figuraient son cousin le marquis Buoi de 
Bologne, le jeune comte Thomas Nadasdy , 
le comte Joseph Schlickh, l'interprète Henri 
Woghin , Agé de soixante ans comme l'am- 
bassadeur, quatre prêtres, des secrétaires, 
le hollandais Belloti, et l'italien Benaglia, 
qui a publié la relation de cette ambas- 
sade (2). A Ofen , le gouverneur rendit de 
grands honneurs au comte de Caprara. Aux 
approches de Belgrad, l'internonce étant 
monté sur le pont de son vaisseau pour con- 
templer la ville, tomba dans le Danube , ce 
qui fut regardé comme un mauvais présage 
pour toute sa mission. Enfin il fit son entrée 
dans le village de Kurutscheschme , sur la 
riveeuropéenne du Bosphore, où un logement 
lui fut assigné [12 mai]. L'audience que lui 
accorda le grand vesir fut honorable et pora 
peuse en rapport avec le caractère officiel 
du comte et la dignité personnelle du pre 
mier ministre. Après qu'il eut été reçu par 
le sultan, la solde fut distribuée aux troupes; 
et l'attitude des janitschares parut de bon 
augure pour la guerre méditée contre le 
maître du comte de Caprara [9 juin]. Quand 
l'internonce eut exposé en italien qu'il était 
venu seulement pour détourner les maux de 
la guerre et renouveler la trêve, «Très-Lien, 



(1) La marche de celle comète est décrite clans 
Benetli, I. n, p. 217-229. 

(2) Description , en italien et en allemand, du 
voyage du comte Albert de Caprara , de Vienne 
•1 Constantinople . par Benaglia , p. 5. 



Mi 



« 

tri 

fol 
fciti 

IBS; 



LIVRE LVII. 



183 



très-bien , » dit le sultan , réponse que le 
grand vesir reproduisit en quelques mots, et 
que l'interprète de la Porte traduisit plus lon- 
guement. On assigna pour l'entretien de l'in- 
ternonce et des soixante-seize personnes de 
sa suite un traitement, mensuel de mille écus 
au lion. Quinze jours après s'ouvrirent les 
conférences avec le reis-efendi,letïchausch- 
bnschi et l'aga des janitschares [ 22 juin 
1C82] ; le premier entretien ne conduisit 
point à un rapprochement pacifique , et 
comme le second ne produisit pas plus de 
résultat, la Porte interdit à l'ambassadeur 
l'expédition d'un nouveau courrier, qui au- 
rait simplement confirmé la teneur des dé- 
pèches envoyées à Vienne , à l'issue de la 
réunion du 22 juin. Les députés transylva- 
niens Balthasar Markhasi , Sigismond Boier, 
arrivés dès le commencement de l'année, 
et le délégué de Wesselenyi , Luilock, qui 
offrit une somme considérable pour qu'il lut 
interdit à Apafy de dépasser les limites de 
son territoire , contrarièrent tous les efforts 
de l'ambassadeur impériel, et jetèrent tant 
qu'ils purent de nouveaux brandons de dis- 
corde. Cependant les étendards furent arbo- 
rés à Daud-Pascha quatre jours après l'ex- 
pédition du diplôme qui parait Tœkœli du 
titre royal, et l'on amusa l'intcrnonce avec 
de vaines paroles. Il contempla les proces- 
sions où figurait le sultan aux (êtes de Bai- 
ram, puis les funérailles de la Validé, enfin 
le départ du sultan pour Andrinople. Jamais 
on n'avait vu de si magnifique cortège. Le 
résident et l'internonce impérial suivirent 
le sultan et le grand vesir à Andrinople , où, 
à latin de décembre, ils eurent avec le reis- 
efendi et le tschausch-baschi une troisième 
conférence tout aussi infructueuse que les 
précédentes. 

Le 2 janvier 1C83 , devant la porte du pa- 
lais de la seconde capitale de l'empire, fu- 
rent arborés les étendards de la guerre con- 
tre la Hongrie. Le sultan ordonna une grande 
chasse, pour laquelle furent ramassés trente 
mille rabatteurs chargés de lancer et pous- 
ser le gibier. Pour les entretenir, il fallut 
frapper une contribution de 150,000 écus 
sur les districts depuis Gallipoli jusqu'à Phi- 
lippopolis. Tant de frais donnèrent pour pro- 
duit un verrat, sept chevreuils et trente liè- 
vres ; mais il périt un plus grand nombre de 



rabatteurs , qui succombèrent épuisés. En 
rencontrant leurs cadavres, le sultan dit: 
« Sans doute ils auront médit de moi , et 
déjà ils ont subi leur châtiment (1). » Le 1» 
janvier les tentes du sultan furent plantées 
une demi-heure sur leCharap des tombeaux; 
leur magnificence et l'éclat des ornements 
surpassaient tout ce que l'on avait vu jus- 
qu'alors. Le harem brillait au milieu de ce 
belliqueux appareil plus nombreux que ja- 
mais ; aussi les soldats murmuraient que 
l'armée des femmes n'était guère moindre 
que celle des hommes. Le sultan Murad IV, 
disaient-ils, s'était mis en campagne avec 
une femme et deux pages; maintenant le 
harem occupe plus de cent voitures. La sul- 
tane Chaszeki avait un carrosse tout garni 
d'argent, les bandes des roues étaient de 
même métal ; les selles et les harnais des 
chevaux étaient doublés de velours. Les 
équipages du grand vesir où'raicnt la même 
richesse. Il y eut successivement deux défi- 
lés; d'abord on vit se déployer et marcher 
en ordre les corporations et les artisans de 
Constantinople , qui avaient été convoqués à 
Andrinople , aGn que le camp ne manquât 
de rien ; des bouffons et des bateleurs 
égayaient ce spectacle (2). Le lendemain 
[ 18 mars], dix mille janitschares furent 
passés en revue, après quoi le sultan sortit 
du sérail pour se rendre dans sa tente. En 
ce moment s'éleva une tempête si violente 
que le turban de Mohammed faillit tomber, 
ou fut enlevé en effet , ce qui fut regardé 
comme un mauvais présage. Le 31 mars , 
jour où fut signée l'alliance offensive et dé- 
fensive entre l'empereur Léopold et le roi 
de Pologne, les janitschares décampèrent; 
le lendemain le sultan quitta Andrinople. 
L'internonce impérial, comte de Caprara , 
était confié avec toute sa suite à la garde 
des janitschares , et fut toujours traité hono- 
rablement. Les villages que traversait l'ar- 
mée étaient tenus de fournir de la paille, du 
foin , du grain ; des gardes empêchaient les 
habitants de prendre la fuite jusqu'au pas- 
sage du sultan; ensuite ils étaient libres de 
mettre le feu aux maisons et de gagner le s 



(\) Descri[ilion du voyage de lîonaglia. p. 97. 
(2) Caprara, rel. pari. loi. 95. 



184 



HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN. 



montagnes pour échapper aux cruautés des 
troupes asiatiques qui formaient l'arrière- 
garde. Tous les soirs était proclamée la 
prière, les soldats la récitaient, puis fai- 
saient des vœux pour la santé du padischah, 
et finissaient par prononcer le nom d'Allah. 
A Philippopolis se présentèrent les envoyés 
de Tœkœli , le Hongrois Etienne Sirmey et 
le capitaine allemand Pierre Feir, avec une 
suite de plus de trente personnes et vingt 
voitures. Tandis qu'il faisait à Vienne de 
prétendues offres de médiation , Tœkœli 
pressait la marche de l'armée turque sur 
cette capitale dont les députés présentèrent 
le plan au grand vesir. A Belgrad le sultan 
accorda audience aux représentants de Tœ- 
kœli , ainsi qu'aux Ragusains qui lui appor- 
taient 12,000 ducats pour le tribut de trois 
années. Le 12 mai on apprit la signature du 
traité d'alliance conclu le 51 mars entre 
l'Empereur et le roi de Pologne (1) , et le 
lendemain le sultan remit avec une pompe 
inusitée jusqu'alors le saint étendard du 
prophète au seraskeren l'investissant d'une 
autorité illimitée durant la campagne. Avant 
le départ du généralissime , le sultan et le 
prince héréditaire lui firent une visite. 

A Essek il y eut une halte de douze jours 
à cause du paiement des troupes et de l'au- 
dience solennelle accordée à Tœkœli. Tout 
en négociant avec des commissaires impé- 
riaux , Tœkœli tenait investies les places 
fortes de la Haute-Hongrie ; il relâchait des 
prisonniers , mais en même temps poussait 
les Turcs à une attaque sur les îles de Tscha- 
katurn et sur l'île de Schitt (2). L'inter- 
nonce impérial obtint une audience pour 
recevoir la réponse à la lettre de rappel 
adressée par le président du conseil auli- 
que , le prince de Bade. Le reis-efendi la 
prit des mains du grand vesir et la remit au 
secrétaire d'ambassade Benaglia. Il était si- 
gnifié à l'internonce que, puisqu'il était rap- 
pelé, il pouvait partir et rapporter à, sa 
cour ce qu'il avait vu. Trois jours après 
Tœkœli fit son entrée à Essek avec une es- 
corte de cent vingt volontaires que suivaient 
cent cinquante hussards hongrois. Une foule 



(1) Benaglia , p. 11 G. 

(2) Daus l'histoire des troubles de Hongrie, 1. h. 



de nobles hongrois était mêlée aux Turcs, 
fraternisant avec eux, puis venait Tœkœli re- 
vêtu du plus riche costume, la tête ornée 
d'un grand panache de plumes de héron; 
derrière deux voitures d'apparat était porté 
un grand étendard hongrois déchiré, com- 
me symbole de l'état de la nation. On admi- 
rait ensuite une compagnie d'eiduques en 
uniforme bleu avec de gros boutons d'ar- 
gent; leur coiffure était surmontée d'une 
touffe de plumes ; ils avaient pour armes des 
sabres et des lances; enfin quatre cents ca- 
valiers fermaient la marche. Le roi des Kruc- 
zes, installé comme roi de la Haute-Hongrie 
par le grand vesir, fut accueilli avec les hon- 
neurs dus à son rang, et revêtu d'une pe- 
lisse de zibeline, garnie de riches étoffes. 
Soixante-dix kaftans furent distribués parmi 
les personnes de sa suite [ 10 janvier 1G83]. 
Kara-Mustafa dans cette circonstance affecta 
d'imiter la réception faite jadis par Sulei- 
man à Zapolya dans la ville de Mohacs. 
Pour compléter la ressemblance, Tœkœli , 
de son côté , parut jouer auprès du grand 
vesir le même rôle que Zapolya envers Su- 
leiman, et guida la marche dévastatrice des 
Turcs sur la capitale de l'Autriche. 

Hasim-Pascha , passé du gouvernement de 
Nicopolis à celui d'Erlau, reçut, ainsi que 
Kuru-Beg, l'ordre de marcher sur Buczin. 
Le gouverneur de Diarbekr, Kara-Moham- 
med - Pascha , dut conduire l'avant- garde ; 
le commandement de l'arrière - garde fut 
donné au gouverneur de Damas Hasim-Pas- 
cha. Le premier fut détaché avec Chalil- 
Pascha, beglerbeg de Siwas, trois mille ja- 
nitschares et cinq cents dschebedschis contre 
Weszprim, dont il se saisit heureusement. 
Les habitants de Stuhlweiszenburg, les ulé- 
mas à leur tête, représentèrent au grand 
vesir, qu'il valait mieux raser Weszprim 
que de l'occuper ; mais Kara-Mustafa , loin 
de se rendre à leurs raisons, laissa quatre 
cents hommes de garnison dans la place. 
Des députés de Zrinyi et de Batthyanyi , étant 
venus apporter la soumission de ces puis- 
sants magnats , reçurent un gracieux ac- 
cueil. A Stuhhveiszenburg parut le chan de 
Krimée Murad-Girai avec ses deux fils; on 
lui rendit les honneurs accoutumés. Dans un 
conseil de guerre où assista le prince tatare 
la marche sur Vienne fut résolue. Ensuite 



LIVRE LVII. 



185 



arriva au eamp le gouverneur d'Ofen, le 
vieux et sage Ibrahim-Pascha, avec tous ses 
feudataires. Le commandant de l'avant-gar- 
de Kara-Mohammed-Pascha atteignit les ha- 
bitants du couvent de Saint-Marton dans 
leur fuite vers Raab, et envoya leurs tètes au 
serdar qui lui donna la permission de faire 
sauter le couvent. Devant Raab il y eut des 
engagements insignifiants. Le camp des 
chrétiens était dans la plaine entre la Rabniz 
et le Raab; au confluent de ces deux riviè- 
res s'élève la forteresse de Raab. Les begler- 
begs de Diarbekr, Alep, Adana , Siwas , 
réunissant avec le sultan nureddin , à la tête 
de huit mille ïatares , une force de vingt 
mille hommes, enlevèrent la palanque de 
;• Moriczhida , à trois lieues au-dessus du camp 
: ottoman, et tentèrent de franchir le Raab 
en ce lieu , afin de prendre le camp ennemi 
il à revers. Mais comme il n'y avait pas de 
-\i gué sûr, le vvoiwode de Moldavie fut chargé 
• ; d'établir un pont au plus vite. Cet ouvrage 
, fut achevé dans la nuit .même ; au point du 
-. jour une partie de l'armée passa , et les Ta- 
>j tares répandirent la dévastation entre les 
y deux rivières. Le camp des chrétiens ne tint 
pas contre ce danger; l'infanterie se replia 
j- sur Raab ; la cavalerie s'enfuit par la Rab- 
\f nitz en brûlant le pont ; mais les Tatares pas- 
r,.j sèrent la rivière à la nage et poursuivirent 
E . les fugitifs jusqu'au château d'Altunbardak. 
Kara-Mohammed concentra ses troupes et 
mit le feu au faubourg de Raab. La place 
; . ayant été sommée de se rendre , le comman- 
. dant répondit qu'il était impossible de capi- 
. tuler sans avoir été attaqué ; mais que le 
» grand vesir, au lieu de perdre beaucoup de 
t temps à un siège ferait mieux de poursuivre 
_ sa route sur Vienne; qu'après la chute de 
; cette capitale Raab s'inclinerait aussitôt de- 
a vant les bannières ottomanes. Cette idée en- 
- trait dans les vues du grand vesir, qui, dans 
■> dans le conseil de guerre , exprima l'opinion 
? qu'il fallait laisser Raab et se porter droit 
sur Vienne. Le vieux Ibrahim fut d'un avis 
contraire. Le grand vesir, irrité de cette op- 
(. position , s'écria dans un transport de co- 
le 1ère : «Vieillard octogénaire, tu es insensé. 
c — Gracieux seigneur, dit le gouverneur de 
Syrie Husein-Pascha, écoutez les paroles de 
votre père, le pascha, qui vous accompagne 
- 1 pour vous assister, de ses bons conseils. — 



Je ne l'emmène pas avec moi, répondit 
Kara-Mustafa; le vieillard restera ici et se 
chargera de nos approvisionnements. — 
Emmenez -moi ou laissez-moi ici, reprit 
Ibrahim, vous avez tout pouvoir, et je ne 
mets aucune opposition à vos ordres. » 

Le gouverneur de Bosnie , Chisr-Pascha , 
et l'ex-defterdar Ahmed -Pascha furent 
chargés d'établir des ponts ; le grand vesir 
se fit dresser une tente pour surveiller les 
travaux. Les châteaux voisins de Tata et de 
Papa se rendirent , le premier de lui-mê- 
me, le second après avoir été investi. Le 
beg de Csanad fut laissé dans Tata avec 
quatre cents fantassins tirés de Temesvar; 
le beg de Stuhhveiszenburg dut occuper 
Papa avec cinq cents cavaliers. Le nureddin- 
chan , détaché en avant avec quinze mille 
Tatares. franchit la Leyta le 7 juillet, sur- 
prit près de Petronel l'avant-garde de l'ar- 
mée impériale, qui se retirait sur Vienne, 
la mit en fuite et pilla les bagages. Dans cet 
engagement , le jeune Louis de Savoie fut 
blessé mortellement. A la nouvelle de l'ap- 
proche des Turcs, la cour quitta Vienne; 
et de deux heures après minuit jusqu'à 
huit , des voitures ne cessèrent de passer le 
Danube pour gagner le haut pays. Kara- 
Mustafa informé de l'avantage de Petronel , 
passa le Raab dès le lendemain 8 juillet 
1083. Le gouverneur d'Ofen , Ibrahim-Pas- 
cha, et celui de Silistra, Mustafa-Pascha , 
furent laissés à la garde du pont avec 
quelques milliers d'hommes. Altenburg se 
défendit vaillamment quelques heures ; mais 
le gouverneur d'Adana, Kara-Mohammed, 
l'emporta d'assaut ; la garnison fut massa- 
crée; les Turcs mirent stupidement le feu 
à d'énormes magasins de grains. Kara-Mo- 
hammed pour cet exploit reçut une pelisse 
d'honneur, et dut porter le ravage dans 
tous les lieux qui se trouvaient sur sa route 
jusqu'à Vienne. Les murailles d'Haimburg 
furent enlevées à l'escalade par les troupes 
sous les ordres du gouverneur d'Alep Ebu- 
bek-Pascha ; la garnison fut passée au tran- 
chant du sabre; les édifices furent livrés 
aux flammes. En deçà et au-delà du Raab 
les troupes du roi des Kruczes avaient ré- 
duit en cendres environ cinquante châteaux 
et donné ainsi des preuves qu'elles étaient 
dignes de combattre sous les bannières des 



186 



HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN. 



Ottomans. Les Tatares ne causèrent pas de 
moindres ravages autour de Vienne. Bruck, 
OEdenbourg et Eisenstadt échappèrent à 
l'incendie, en se plaçant sous la protection 
de Tœkœli. Neustadt, où commandait le 
comte Bussy-Rabutin (1), répondit à la 
sommation du grand vesir et du chan talare 
par des coups de canon. Les Turcs épar- 
gnèrent les nouvelles constructions élevées 
sur remplacement de la tente de Suleiman, 
au temps du premier siège. Mais partout 
ailleurs ils portèrent le fer et le feu. Des 
rives de la Lcyta jusqu'aux coteaux du Cal- 
cnberg s'élevaient d'énormes colonnes de 
ffamme et de fumée. Les Musulmans signa- 
lèrent surtout leur perfidie et leur férocité 
sur les habitants de Perchtoldsdorf. Deux 
jours après l'escarmouche de Pétrone! , les 
Tatares parurent devant Perchtoldsdorf 
[ 9 juillet 1G83 ], mais furent arrêtés devant 
les murailles. Le 14 juillet, alors que le 
grand vesir arriva sous les remparts de 
Vienne, et que l'armée répandait la désola- 
lion dans tous les alentours, une troupe ar- 
riva devant Perchtoldsdorf, et le lendemain 
lança des projectiles qui allumèrent l'incen- 
die dans l'enceinte. Les citoyens se réfugiè- 
rent avec leurs effets, leurs femmes et leurs 
enfants, dans l'église et dans la tour fortifiée. 
Le troisième jour, ils négocièrent avec un 
pascha venu de Vienne, et obtinrent la li- 
berté de se retirer moyennant 4,000 florins. 
L'argent fut présenté sur trois plats; les 
bourgeois sortirent de la tour, précédés 
d'une jeune fille qui portait une couronne 
sur la tète et tenait à la main une bannière. 
A peine éloignés de leur refuge, ils furent 
attaqués et massacrés, au nombre de trois 
mille huit cents. Maintenant encore un ser- 
vice funèbre est célébré en mémoire du 
massacre des chrétiens de Perchtoldsdorf. 
Des bourgs et des villages incendiés de l'Au- 
triche et de la Styrie , les akindschis entraî- 
nèrent plus de quarante mille esclaves. Ils 
portèrent la désolation le long du Danube 
et de l'Enns, vers la Haute-Autriche, où la 
Jandwehrse retrancha surl'Enns(2) , jusqu'à 

(1) Mémoires du comte de Bussy-Rahirtin , clans les 
mélanges militaires du prince de Ligne . t. v , p. 2. 

(2) Histoire de la landwebr en Autriche , au 
dessous de l'Enns, parlùiriz, I, î, p, 223, 



Vpps et Lilienfeld. Trois abbayes arrêtèrent 
par la force de leurs murailles et le courage 
de leurs défenseurs ce torrent dévastateur; 
à Mclk et à Lilienfeld se signalèrent surtout 
les abbés Georges Muller et Mathieu Kal- 
weis ; mais la plus grande gloire doit revenir 
au prêtre Lebsaft et au frère laïque Marce- 
lin Ortner, qui sauvèrent le cloître et la ville 
de Klosterneuburg. Après avoir incendié 
l'église et le château sur le Calenberg, les 
Tatares se répandirent de l'autre côté de 
la montagne, jusqu'à Klosterneuburg. Le 
sacristain Marcelin Ortner réunit la bour- 
geoisie sous la bannière de Saint-Léopold , 
repoussa l'attaque des Tatares, des sipahis et 
des janitschares, et enfin un troisième as- 
saut , livré par treize mille Turcs , qui , après 
avoir incendié la porte basse de la ville, 
avaient mis le feu à quatre points de l'ab- 
baye (I). Repoussés des murs de Kloster- 
neuburg, les Turcs et les Tatares se ré- 
pandirent comme un torrent dévastateur 
sur les délicieuses vallées de Weidling jus- 
qu'aux chaumières de Weidlingbach, où 
vit encore aujourd'hui la tradition de cet 
épouvantable débordement, parmi les pai- 
sibles habitants de ces douces retraites. 

Le 14 juillet 1G83, Kara-Mustafa campa 
avec deux cent mille hommes devant Vienne, 
dont l'enceinte ne renfermait pas plus de dix 
mille soldats réguliers (-2). Deux jours aupa- 
ravant des cavaliers turcs s'étaient déjà 
montrés sur le coteau de vignes, et quelques 
escadrons de Tatares , qui s'étaient avancés 
jusque sous le canon de la place, après avoir 
essuyé quelques décharges s'étaient établis 
entre le Gatterhteizel et la tour du Chien. 
Le détachement envoyé à leur poursuite 
rapporta deux lettres de sommation de Kara- 
Mustala au comte de Stahremberg, com- 
mandant de Vienne. Pour toute réponse le 
comte fit mettre le feu aux faubourgs, dont 
les habitants avaient déjà retiré leurs effets 
dans la ville. Le grand vesir résolut de diri- 
ger son attaque sur les bastions du château 
et du Petit-Lion , et sur le ravelin situé entre 



(1) Evénemens remarquables concernant le 
couvent de Klosternedbucg par Maximilien Fischer. 
Vienne, 1815 , I. i , p. 2S7-30S. 

(2) Vœkcrn , p, 13 cl 19. 



LIVRE LVIÏ. 



187 



»• 
I 



ces deux ouvrages. Dans la nuit du 14 au 15 
les travaux des tranchées furent ouverts sur 
les trois points par lesquels la ville impériale 
pouvait être embrassée. Au centre, en face 
du ravelin dont il vient d'être parlé , le grand 
vesir lui-même prit position avec l'aga et le 
premier lieutenant-général des janitschares 
et les Iroupes de Kumili , le beglerbeg Kut- 
Schuk-Hasan-Pascha. A droite contre le bas- 
tion du château , furent établis les gouver- 
neurs dcDiarbekr, Kara-Mohammed-Pascha, 
d'Alep , Ebubekr - Pascha , et d'Anatoli , 
Ahmcd-Pascha, avec le troisième lieutenant- 
général des janitschares, le saghardschi- 
baschi. A gauche, vis-à-vis du bastion du 
Lion, se logèrent le gouverneur de Temesvar, 
Ahmed-Pascha, le beglerbeg de Siwas, Cha- 
lil-Pascha , celui de Karamanie , et le second 
lieutenant des janitschares, le ssamszund- 
schi-baschi. Ce jour-là même peu s'en fallut 
qu'un accident ne fît réduire la ville en 
cendres. Le feu , ayant pris à la cour des 
Ecossais, dévora les palais ds Traun, d'Auer- 
sperg et de Palffy, menaça l'arsenal et le 
magasin à poudre près de la porte Neuve et 
delà tour Rouge; heureusement Guido de 
Siahrenuberg , jeune homme de vingt-six ans, 
neveu du commandant de la ville, conser- 
vant sa présence d'esprit, fit démolir des 
bâtiments et couper la marche du feu, qui 
n'était plus qu'à une distance de quarante pas 
de dix-huit cents tonneaux de poudre. L'ar- 
tillerie de la place était dirigée par le colo- 
nel Christophe de Bœrner de Mcck'.enburg, 
le lieutenant-colonel Gschwind, dont l'aïeul 
s'était signalé au temps du premier siège 
parmi les Carinthiens; les capitaines Wcid- 
linger, un gentilhomme bohémien, les Sa- 
xons Mied et Zimmermann , le Danois Cres- 
sel , et leViennois Guillaume Jcmagne (1). Le 
16 juillet le gouverneur d'Adana, Eszeid- 
Mohammed-Pascha, à la tête de ses troupes, 
le sandschakbeg d'Hamid-IIasan avec ses 
soldats et ceux d'Egypte, le sandschakbeg 
de Ssaruchan ou de Magnesia, Ahmed-Pas- 
cha, celui de Nicopolis, Ali-Pascha , furent 
détachés à la poursuite du corps d'armée du 
prince de Lorraine , qui évacuait la cité 



(1) Yœkcrn, p. 31, et Histoire des troubles de 
Hongrie, p. 58. 



Léopold et se transportait au-delà du Da- 
nube avec dix régiments de cuirassiers , 
cinq de dragons , trois de Croates , et les 
Polonais conduits par le prince Lubomirski. 
Le mouvement de retraite n'était pas encore 
entièrement opéré, quand les Turcs, passant 
le Danube, en vinrent aux mains avec l'ar- 
rière-garde du prince de Lorraine. Le com- 
bat dura trois heures, les Turcs firent quatre 
cents prisonniers et rapportèrent au camp 
deux cents têtes. Le général Sehulz, qui cou- 
vrait la retraite, parvint toutefois à détruire 
le grand pont du Danube. Ensuite toute la 
cité Léopold fut livrée aux flammes. Les as- 
siégeants travaillaient continuellement à 
disposer leur artillerie. Peu à peu dix batte- 
ries se dressèrent contre les deux bastions 
menacés et le ravelin, et deux autres dans 
la cité Léopold. Dans la ville on éleva des 
contre-batteries qui furent armées de trente 
pièces ou obusiers. Pour remédier à l'insuffi- 
sance de la garnison , l'on forma cinq corps 
des étudiants, des négociants, des officiers 
et des affranchis de cour, dos teneurs de 
livres ou employés de la chambre. Toute 
sonnerie fut interdite ; le signal d'alarme 
devait être donné par la grosse cloche de 
Saint-Etienne; au premier tintement les 
soldats devaient courir sur les remparts, les 
bourgeois se réunir dans la cour; les étu- 
diants dans la Freyung, les marchands et les 
employés sur le marché Neuf. 

Le camp turc enserrait la \iile et les fau- 
bourgs dans un immense demi-cercle, qui, 
partant de la rive droite du Danube, de la 
Schwechat et du nouvel édifice, et, pas- 
sant par Ycese:;dorf et Inzersdorf , Sc!ïu.t,- 
brunn, Hiezing et Ottakring, Herrnals, 
Wœhringet Dccbling, se prolongeait jusqu'à 
Hciligenstadt etNuszdorf , et venait aboutir 
encore sur le bord du Danube, comprenant 
ainsi une étendue d'au moins sept lieues; 
en outre, les Iroupes dont il a déjà été ques- 
tion plus haut occupaient l'espace qui 
s'étend depuis la maison de plaisance du 
Praler jusqu'à la chapelle de la prairie de 
Brigitte , à l'extrémité de laquelle un pont 
de bateaux rétablit la communication avec 
Nuszdorf. C'étaient les woiwodes de Vala- 
chie et de Moldavie qui se chargeaient de 
ces travaux comme de la disposition des 
routes. Le 2 août les Turcs firent descendre 



188 



HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN. 



le canal du Danube à tous les bateaux trou- 
vés à Klosterneuburg et Nuszdorf, afin de 
remplacer le pont incendié par un pont de 
bateaux qui facilitât les moyens de livrer 
l'assaut. Quelques volontaires de la milice 
urbaine enlevèrent ces embarcations et les 
amenèrent dans le canal de l'arsenal, ou les 
brûlèrent. L'artillerie des troupes autri- 
chiennes, postées sur la rive gauche, em- 
pêcha la construction du grand pont que les 
Turcs voulaient entreprendre. Les eaux gon- 
flées du fleuve emportèrent le pont de Nusz- 
dorf , mais les Turcs le rétablirent bientôt. 
Les travaux des assiégeants contre les bas- 
tions du Château et du Lion , et le ravelin , 
se poursuivaient toujours ; les batteries éta- 
blies sur ces points faisaient un feu conti- 
nuel , ainsi que les pièces dressées dans la 
cité Léopold contre le rempart appuyé à la 
tour Rouge. Comme on n'avait pas pleine 
confiance aux six mille Valaqueset Moldaves 
postés de ce côté, les paschas de Magnesia 
et de Bosnie étaient chargés de les surveil- 
ler. La porte de la tour Itouge, celles du châ- 
teau et des Écossais avaient été murées dès 
le commencement du siège ; toutes le furent 
ensuite , à l'exception de la Stubetahar. Le 
dixième jour du siège éclatèrent les pre- 
mières mines pratiquées à l'extrémité des 
contrescarpes des bastions du Lion et du 
Château. Dans tout le cours du siège les as- 
siégeants ne firent jouer que quarante mines 
et les assiégés dix'contremines; mais en re- 
vanche les sorties et les assauts, les progrès 
continuelles des tranchées, les efforts des 
assiégés pour y opposer d'autres travaux 
de terrassement, donnèrent lieu à des en- 
gagements de tous les instants, où la valeur 
et l'acharnement se signalèrent de part et 
d'autre. Les Ottomans assaillirent dix-huit 
fois les remparts ; les Autrichiens attaquè- 
rent vingt-quatre fois les assiégeants. Durant 
cette lutte désespérée , qui se prolongea 
soixante jours, les assiégés ne reçurent que 
sept fois des nouvelles de l'armée impériale. 
Le septième jour du siège un marinier tra- 
versa le fleuve à la nage , pour leur appor- 
ter un message du camp du duc de Lor- 
raine. Puis vint Jacques Haider, serviteur 
du résident impérial de Khuniz , retenu 
captif dans le camp turc , tandis que l'in- 
ternonce , comte de Caprara , avait été en- 



voyé sous bonne escorte à Tuln. Ce même 
homme fit encore le trajet de la ville au 
camp et du camp à la ville; cette même 
tâche fut remplie par le lieutenant Grego- 
roviz, et enfin par le Polonais Georges-Fran- 
çois Koltschitzky de Szombor, ancien inter- 
prète de la compagnie de commerce de 
l'Orient, qui se présenta au camp des Otto- 
mans en chantant des chansons turques avec 
son domestique , le traversa , y revint au 
bout de trois jours, et fit répéter deux fois 
avec succès cette redoutable expérience par 
son brave serviteur. En récompense de tels 
services l'interprète obtint , après la déli- 
vrance de Vienne , la faculté d'ouvrir le 
premier café dans cette ville ; car la quantité 
de café trouvé dans le camp turc en fit in- 
troduire l'usage dans la capitale de l'Au- 
triche. La lettre du duc de Lorraine ap- 
portée par Koltschitzky annonçait au comte 
de Stahremberg l'arrivée des troupes impé- 
riales, l'approche du roi de Pologne, la 
prise de Presburget les deux victoires rem- 
portées sur Tœkœli. Un avis en chiffres, 
adressé au duc de Lorraine , était tombé 
entre les mains du grand vesir, qui le fit 
lancer au moyen d'une flèche dans le ravelin, 
après y avoir fait ajouter quelques lignes où 
il disait « qu'il n'était pas besoin d'écrire en 
chiffres; que le mauvais état de la ville était 
assez connu ; que si la bourgeoisie ne vou- 
lait pas se confier à la clémence du grand 
vesir, elle éprouverait bientôt les effets de 
la colère divine. » Mais ces menaces n'ob- 
tinrent pas même de réponse. Maintenant 
la tranchée avançait lentement parce que 
les Turcs voulaient travailler en sûreté et 
avec toute la commodité convenable. On 
protégeait les terrassiers et les soldats contre 
les boulets et les grenades ; on creusait pour 
les paschas et les sandschakbegs des cham- 
bres souterraines que l'on garnissait de sofas 
et de tapis , que l'on ornait d'images de 
saints enlevés aux églises. Le dix-huitième 
jour du siège les Turcs avaient poussé enfin 
les tranchées jusqu'à la contrescarpe , où ils 
en vinrent aux mains avec les assiégés. Le 
lendemain i août , les Musulmans, dirigés 
par des renégats et des Hongrois rebelles, 
lancèrent des bombes particulièrement sur 
Saint-Étienne et l'église des Capucins; leurs 
projectiles causèrent plus d'effroi que de 



LIVRE LVII. 



180 



mal ; n'ayant plus de boulets , ils chargèrent 
leurs canons de pommeaux d'épée , de clous 
et de pierres. Dans la nuit même ils s'élan- 
cèrent à la pointe de la contrescarpe du ra- 
felin sous une grêle de balles, de javelots 
et de flèches empoisonnées; là trois barons 
de Lottulinsky déployèrent un courage hé- 
roïque; deux périrent sur le champ d'hon- 
neur ; le troisième fut grièvement blessé. 
Le 15 août les Ottomans s'étaient logés au 
rebord du bastion du Lion ; les assiégés tra- 
vaillèrent avec la plus grande ardeur à garnir 
de nouveaux ouvrages de défense ce bastion 
et celui du Château. Le 17, l'eunuque noir, 
trésorier Ali , apporta au grand vesir un 
chatti-schérif rempli d'éloges et de riches 
présents. Le 20, mille Tatares sortirent du 
camp pour aller au secours de TœkœJi. Les 
comtes Drascovich , Nadasdy et Zichy, vin- 
rent au camp turc où ils jouèrent le même 
rôle que jadis leurs compatriotes Vardai , 
Athinai et Pereny au temps du premier siège. 
Le jeune Zrinyi , beau-frère de Tœkœli , 
avait été pris à la tête des Tatares dont il 
dirigeait les dévastations sur l'Enns, et em- 
mené au château de Rottenburg dans le 
Tyrol. Le quarantième jour du siège, la troi- 
sième partie du ravelin fut enlevée. Mais 
dès ce moment le courage des assiégeants 
commença à faiblir, parce que , suivant les 
coutumes militaires des Turcs , nul siège ne 
doit durer au-delà de quarante jours. Des 
milliers de moslims avaient déjà péri dans 
les assauts et les sorties; le beglerbeg de Ru- 
mili, Kutschuk-Hasan , avait été tué par un 
boulet dans la tranchée devant le ravelin , 
et sa place conférée à Choschsade-Hasan- 
Pascha , resté à Altenburg. Le compagnon 
inséparable de l'aga des janitschares Mustafa- 
Pascha , le poète Besmi , avait été blessé au 
pied d'un éclat de bombe; le defterdar 
Ahmed-Pascha était mort naturellement. Le 
31 août, les Égyptiens, sous les ordres du 
gouverneur d'Alep, abandonnèrent la tran- 
chée de l'aile droite devant le bastion du 
Château. Les prédications mêmes du grand 
scheich Wani , qui s'était rendu sous les 
murs de Vienne , ne purent ranimer les 
moslims ; elles purent à peine déterminer 
les janitschares à rester encore quelques 
jours. Des mines éclatèrent , des sorties fu- 
rent repoussées , des assauts furent tentés, 



mais tout cela sans résultat décisif. Le 3 sep- 
tembre, les Turcs se trouvèrent maîtres du 
ravelin du château , défendu par les chré- 
tiens avec tant d'intrépidité , où des milliers 
de musulmans avaient trouvé la mort. Les 
assiégeants s'y retranchèrent aussitôt, et, 
dans la nuit même , ils établirent en ce lieu 
deux canons et deux mortiers, avec lesquels 
ils battirent maintenant en brèche le bastion 
du Château. Le lendemain ils firent jouer 
une grande mine contre cet ouvrage, au- 
quel trois à quatre mille hommes livrèrent 
l'assaut durant une heure et demie ; ils y 
plantèrent même une bannière , mais ne pu- 
rent se maintenir contre le feu de la grosse 
artillerie des assiégés , qui les prenait par le 
flanc. La brèche fut bien vite comblée avec 
des tonneaux et des sacs de sable, retenus 
avec des pieux. Le serviteur d'un médecin 
arménien, ayant apporté de la ville une 
lettre où il était dit qu'il n'y avait plus que 
cinq mille soldats dans la ville, que le 
désaccord régnait entre les militaires et les 
bourgeois, que le commandant était dans 
le plus grand embarras , le grand vesir sen- 
tit se ranimer son ardeur et résolut une 
nouvelle attaque. L'assaut fut livré durant 
vingt-quatre heures au bastion du château, 
afin de reconquérir la position enlevée et 
perdue la veille; mais les balles, les coups 
de massues armées de pointes de fer pleu- 
vaient sur les assaillants, qui roulèrent en bas 
des remparts. Le lendemain 6 septembre 
une suite de mines fit explosion sous le 
bastion du Lion , et renversa le mur sur un 
espace de six toises. Aussitôt plusieurs mil- 
liers de Turcs s'élancèrent ; mais les défen- 
seurs de ce poste opposèrent un obstacle 
infranchissable. Là périrent le comte Star- 
hemberg et le comte Horazio Sicco de Pa- 
doue. Le 7, le grand vesir passa en revue son 
armée réduite d'un quart. 

Le 9 le camp fut levé et transporté du 
côté de la forêt de Dornbach et du Calen- 
berg; l'on marchait en ordre de bataille, 
car l'on avait appris l'approche de l'armée 
chrétienne ; les quartiers établis près de la 
tour du Chien et de Gumpendorf furent 
transférés au coteau de Vienne , ceux de 
Prater également au Calenberg. Le lende- 
main les Polonais et les Bavarois se dirigeant 
vers Klosterneuburg passèrent par Kcenig- 



190 



HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN. 



stettcn, Saint-André , les vallées d'Hagen et 
de Kirling, et tirent leur jonction avec les 
impériaux et les Saxons, qui s'étaient avan- 
cés vers le Danube par Ilœflein. Le 11, les 
chrétiens gravirent la montagne d'où ils de- 
vaient anéantir les Ottomans. A la nuit se 
présenta un cavalier qui avait traversé le 
Danube à !a nage pour apporter ce billet la- 
conique de Stàhremberg au duc de Lorrai- 
ne : « ïi n'y a pas un moment à perdre , mon- 
seigneur, pas un moment. » Au même instant 
des l'usées lancées de la tour de Saint-Etienne 
annonçaient l'extrême détresse de la ville, 
tin bouquet d'artifice du haut du mont Her- 
mann répondit à ce signal , et trois coups de 
canon du bastion de Mclk déclarèrent que 
Vienne attendait sa délivrance. Sur le Ca- 
lehberg Sobieski écrivit dans la nuit à la 
reine, sa chère Mariette, une lettre pleine 
d'expressions de tendresse ; il n'oublia pas 
non plus d'y peindre l'état de l'armée et la 
négligence de l'ennemi : « Les Turcs , dit- 
il, n'ont rien l'ait jusqu'alors, sinon de lancer 
une cinquantaine de leurs escadrons avec 
quelques milliers de janitschares contre 
notre aile gauche, où commandent le prince 
de Lorraine et l'électeur de Saxe au cou- 
vent des Camaldules. Les Turcs paraissent 
vouloir défendre le chemin creux , j'y 
cours; il rne faut donc terminer cette let- 
tre. » Le dimanche 12 septembre, aux pre- 
miers rayons d'un beau jour d'automne , le 
saint prêtre Marco d'Aviano célébra la 
messe sur l'autel de Leopoldsberg , et le 
roi de Pologne servit l'officiant pendant le 
sacrifice. Sobieski fit ensuite agenouiller 
son fils , et l'arma chevalier en souvenir de 
cette grande journée à laquelle il allait as- 
sister; puis, se tournant vers ses officiers, il 
leur rappela en quelques mots la victoire 
de Chocim, en ajoutant que le triomphe 
qu'ils allaient remporter sous les murs de 
Vienne ne sauverait pas seulement une ville, 
mais la chrétienté. Cinq coups de canon 
donnèrent le signal de la bataille. Sobieski 
et sous lui le grand hetman Jablonowski 
Commandaient l'aile droite, qui , franchis- 
sant les hauteurs au delà du Kogel, dé- 
boucha près de Neustift et de Dornbach ; en 
tète marchaient les nobles polonais Seniaw- 
ski , Leszinski , Lanckoronski , Potocki , 
Kzewuski; l'aile gauche qui s'avançait sur 



Nuszdorf était dirigée par le duc de Lorraine 
qui avait sous lui les deux markgrafs Her- 
man et Louis de Baden , les généraux com- 
tes Caprara et Leslie , le prince de Salm , 
deux ducs de Croy, le prince de Lubomir- 
sky, les majors-généraux comtes Mercy et 
Taaffe. Parmi les trente-trois princes rangés 
sous la bannière du duc de Lorraine se trou- 
vait Eugène de Savoie, alors âgé de dix-neuf 
ans ; au centre les électeurs de Bavière et de 
Saxe , tous les frères de l'impératrice, Jean- 
Guillaume , Charles-Philippe, Louis- An- 
toine , Alexandre-Sigismond et François- 
Louis, sous les ordres du prince souverain de 
Bavière , Maximilien Emmanuel. Les trou- 
pes bavaroises , saxonnes et franconiennes 
avaient pour chefs les ducs d'Eisenach-Weis- 
zenfels, Saxe-Lauenburg, Brunswick-Lune- 
burg, Wurtemberg. Ilolstein , Pfalzneuburg. 
On voyait encore sous les étendards opposés 
au croissant les princes de Baireulh et Wàfl 
deck , les feld-maréchaux Golz , Flemming- 
en , Kabatta, Dunewald; les lieutenants 
feld-maréchaux barons de Leihe et Degen- 
feld , les quartiers-maîtres généraux Ban- 
nau, Steinau, Thungen, Bunpel et Munster; 
les majors-généraux Gondola et Palffy. L'ar- 
mée , formée sur trois lignes, brûlait d'en 
venir aux mainsavec les musulmans. L'at- 
taque commença par l'aile gauche , où les 
chemins creux de Nuszdorf et de Ileiligen- 
stadt furent défendus par les janitschares. A 
la première charge le duc de Croy fut blessé, 
son frère Maurice tué. Le grand vesir voyant 
les janitschares plier se porta au centre , 
tandis que son kiaja des tranchées canonnait 
la place sans suspendre le feu. Les Autri- 
chiens et les Saxons gagnèrent du terrain 
pied à pied, enlevèrent le chemin creux 
d'îïeiligenstadt, et parvinrent à Dœbling, 
où le noyau des janitschares, avec dix ca- 
nons, s'était jeté dans les gorges sablon- 
neuses appelées encore aujourd'hui les Be- 
doutes des Turcs. A deux heures de l'après- 
midi le centre, où se .trouvaient les Bavarois 
et les Franconiens, n'avait pas encore donné. 
En ce moment les Polonais sortirentdes bois 
de Dornbach et s'élancèrent sur l'ennemi. 
Parmi les braves guerriers tombés dans cette 
charge furieuse ils eurent à regretter sur- 
tout Stanislas Potocki , Maczinski et l'intré- 
pide Montreoski, déjà signalé par la victoire 



LIVRE LVII. 



491 



de Chocira. Des collines élevées derrière 
Dornbach , Maligni , frère de la reine, en- 
flammait ses guerriers. Vers quatre heures 
les Turcs avaient été ramenés jusqu'à leur 
camp principal dans les faubourgs; alors ils 
retournèrent les canons qui regardaient le 
champ des Écossais et les dirigèrent contre 
les Polonais. La terreur se répandit dans le 
camp et tout s'enfuit. On se battit une heure 
dans les faubourgs; à sept heures du soir la 
délivrance de Vienne était consommée. Le 
butin fut immense. Trois cents pièces de 
grosse artillerie , cinq mille tentes , celle du 
i grand vesir avec toutes les caisses militaires 
et la chancellerie , six cents bourses pleines 
de piastres , les armes enrichies de pierre- 
; ries, les équipements de Kara-Mustafa tom- 
I bèrent entre les mains des vainqueurs. Dans 
| leur fuite les musulmans jetèrent armes , 
i bagages, musique, bannières, à l'exception 
! du saint étendard du prophète dont les im- 
1 périaux prétendaient s'être saisis, mais qui 
i fut sauvé par le grand vesir, ou plutôt par 
| l'émir porte-étendard. Plus de dix mille 
Turcs couvraient ie champ de bataille. Pen- 
dant le siège la dysenterie avait joint ses 
• ravages dans la ville au feu de l'ennemi ; 
Stahremberg lui-même en avait été atteint. 
Parmi ses principaux chefs Vienne pleura 
les comtes Souches et Leslie , les barons 
Walter et Kottulinski, Galenfcls et l'iDgé- 
nieur llumpler. Après le coucher du soleil 
| Sobieski écrivit dans la tente du grand vesir 
| une seconde lettre à la reine , la seule joie 
de son âme, sa chère et bien-aimée Mariette : 
: « Je n'ai pas encore vu tout le butin , mais il 
n'y a pas de comparaison à établir avec ce 
qui fut gagné à Chocim. Quatre ou cinq car- 
quois ornés de rubis valent eux seuls quel- 
ques milliers de ducats. Tu ne me diras pas, 
mon cher cœur, ce que les femmes tatares 
disent à leurs maris quand ils reviennent les 
mains vides : « Tu n'es pas un guerrier, puis- 
que tu ne m'as rien apporté; celui-là seul 
qui se lance en avant ^peut saisir quelque 
chose. » Le vesir avait enlevé une belle au- 
truche d'un château impérial ; il lui a fait 
abattre la tète , afin qu'elle ne retombât 
point en la possession des chrétiens. Il est 
impossible de décrire le raffinement de luxe 
qui régnait dans les tentes du vesir; on y 
: voyait des bains, des espèces de petits jar- 



dins, des jets d'eau, des réserves de gibier; 
nous y avons trouvé même un perroquet. 
Quand le vesir reconnut qu'il ne pouvait plus 
tenir, il manda ses fils, pleura comme un 
enfant, et dit au chan des Tatares : Sauve- 
moi, si tu peux. Le chan répondit : Nous 
connaissons bien le roi de Pologne, il est 
impossible de lui résister ; voyous plutôt 
comment nous échapper. Je ne pourrais 
énumérer tout ce qui compose mon bu- 
tin ; les principales pièces sont : une cein- 
ture de diamants , deux montres enrichies 
de brillants, quatre ou cinq riches couteaux, 
cin | carquois garnis de rubis , des saphirs, 
des perles , des couvertures , des tapis et 
mille petits objets, les plus belles fourrures 
de martre zibeline du monde. Les soldats ont 
quantité de ceintures de diamants; je ne sais 
ce qu'en font les Turcs, car ils n'en portent 
pas ordinairement ; peut-être les destinaient- 
ils à parer les Viennoises qui seraient tom- 
bées entre leurs mains. Je me trouve pos- 
sesseur d'une cassette d'or pur , contenant 
trois feuilles d'or, de l'épaisseur d'un par- 
chemin, où sont tracées des figures cabalis- 
tiques. Quant au grand trésor, il est impos- 
sible de savoir ce qu'il est devenu; je suis 
entré le premier dans la tente du grand ve- 
sir, et n'ai vu personne qui ait pu s'en saisir; 
il aura été distribué parmi les troupes, ou 
n'avait pas été encore apporté , ou peut-être 
aura-t-i! été renvoyé sur les derrières avant 
la bataille. » Le résident impérial Kliuniz et 
l'envoyé polonais i'roki, qui avaient été re- 
tenus prisonniers dans le camp, furent déli- 
vrés (1). Mais six mille hommes, onze mille 
femmes, quatorze mille jeunes filles, cin- 
quante mille enfants furent entraînés hors de 
l'Autriche et réduits à l'esclavage. Environ 
six cents de ces malheureux enfants seule- 
ment furent recueillis par l'évêque Golloniz, 
qui les relira du champ de bataille, les nour- 
rit et les entretint. Le lendemain le roi de 
Pologne visita les ruines des fortifications 
avec les électeurs de Bavière et de Saxe et le 
duc de Lorraine. Le duc de Wurtemberg 
était retenu par une blessure ; une flèche lui 
avait traversé la cuisse comme il sortait du 



(1) Cojcr, liv. vi, d'aprùs Dupont, 



192 



HISTOIRE DE L'EMPJRE OTTOMAN. 



bastion du Lion. Sobieski, accompagné de 
l'électeur de Bavière, parcourut la ville à 
cheval , précédé d'une grande bannière d'é- 
toffe d'or et de deux longs bâtons dorés sup- 
portant la queue de cheval qui avait été 
plantée devant la tente du grand vesir, com- 
me symbole du commandement suprême. 
Dans la chapelle de Lorette , au couvent des 
Augustins , le héros se jeta la face contre 
terre devant l'autel et entonna le Te Daim 
laudamus. Le comte de Stahremberg donna 
un magnifique festin au roi, au prince ro\al 
et à l'électeur de Bavière ; puis Sobieski, ami 
des lettres et des sciences, qui lui-môme par- 



lait plusieurs langues et entendait le turc, 
eut un long entretien avec l'interprète de la 
cour Mesgnien de Meninski. Vienne était dé- 
livrée; le flot des Ottomans qui avait battu 
ses murailles cent cinquante-quatre ans au- 
paravant était revenu plus furieux , plus me- 
naçant encore contre cette digue protectrice 
de la civilisation européenne ; mais cette fois 
il en avait été repoussé pour n'y jamais re- 
venir (1). 

(1) Pour le siège et la bataille, voyez Ilnhn, 
Ilocke, Vœlkcrn, Uhilch, Raschkl, histoire des 
troubles de Hongrie; Hoccoles, Coycr. 






LIVRE LVIIÎ. 



RETRAITE ET EXÉCUTION DE K.ARA-MI STA! A. — LES TURCS EN STYRIE. — LES COSAQUES 
EN BESSARABIE. — LE RE1S-EFENDI PENDU. — LE DEFTERDAR ÉTRANGLÉ. — LE CHAN DE 
KRIltÉE CHANGÉ. — CHUTE DE W1SSEGRAD , WAIZEM, HAMSABEG. — BATAILLE n'HAMSA- 
BEG. — LEVÉE DES SIÈGES D'OFEN ET DE CAM1NIEC. — LA SAINTE LIGUE. — LES VÉ- 
NITIENS FONT LA CONQUÊTE DE SANTA-MAURA ET DE PREVESA. — CONDUITE TENUE A 
L'cGARD DES CAPITAINES DE LA FLOTTE OTTOMANE, DES ENVOYÉS DE FRANCE, DE 
RUSSIE, DE TRANSYLVANIE. — OUVERTURE DE LA CAMPAGNE EN DALMATIE. — DÉLIVRANCE 
DE GRAN. — CONQUÊTE DE NEUH.EUSEL. — IRRUPTIONS EN CROATIE. — NOVIGRAD, WIS- 
SEGRAD, WAIZEN INCENDIÉS. — TOEKOELI, SCHERBAN ET DEMETBICS CANTACUZÉNE. — 
CANTEMIR. — AMBASSADE FRANÇAISE. — MISSION RUSSE. — MORT DE WANI. — EXÉCUTION 
DE SCHEITAN-1BRAH1M. — DÉPOSITION DE KARA-IBRAHLM. — SULEIMAN GRAND VESIR. 

— SON CARACTÈRE ET SON ADMINISTRATION. — SIÈGE D'OFEN. — PRÉPARATIFS DE CAM- 
PAGNE. — EXILS. — DÉFAITE A HOHACZ, — PERTE DE CHATEAUX EN CROATIE ET EN 
SCLAVONIE. — SOBIESKI EN MOLDAVIE. — PRISE DE CORON, ZERMATA , CALAMATA , CHI- 
I.AFA, PASSA VA, GOMINIZZA, NAVARIN, MODON , NAUPLIA, ARCADIA , THERMIS, SIGN, 
CASTELNUOVO, PATRAS, LEPANTE, CASTE L-TORNESE , CORINTHE, MISISTRA ET ATHÈNES. 

— SOULÈVEMENT DANS LE CAMP. — DÉPOSITION DU GRAND VESIR SULEIMAN". — SIAWUSCH 
GRAND VESIR. — MOHAMMED IV EST PETRONE. 



Si la délivrance de Vienne a laissé un glo- 
rieux souvenir de la valeur chrétienne, si le 
siège a donné un témoignage de la constance 
intrépide de la garnison et des habitants ; 
ces faits si grands , si éclatants , dénotaient 
en même temps la convoitise et l'orgueil de 
Kara - Mustafa , ainsi que son incapacité 
militaire. Par avarice et pour n'entrer en 
partage avec personne dans les trésors de 
la ville, il ne voulut pas la livrer au pil- 
lage de l'armée, et, au lieu de tenter de 
l'emporter par un assaut général , il visa 
toujours à s'en rendre maître par capitula- 
tion. Par orgueil il dédaigna de s'informer 
de ce qui se passait derrière le Calenberg. 
Il ignorait complètement que les forces dont 
les mouvements devaient opérer la déli- 
vrance de Vienne , attendues pendant deux 
mortels mois, étaient réduites à un mauvais 
pont de bateaux pour passer le fleuve , 



qu'elles manœuvraient dans un autre sens, 
que de longues colonnes traversaient la 
vallée deHagen, Kirling et Weidling, en 
tendant à se concentrer , et qu'elles gravis- 
saient sans obstacle le Calenberg sur ses 
derrières. Dans le moment même où les 
chrétiens marchaient centre Tuln et Kœnig- 
stetten , la ville était perdue si un assaut vi- 
goureux avait été tenté. Maintenant précipi- 
tant sa fuite vers Raab , la sainte bannière à 
la main (1), Kara-Mustafa vit se dissiper ses 
rêves orgueilleux qui fondaient dans l'occi- 
dent un empire musulman, ayant Vienne (2} 
pour capitale, où lui-même régnerait en sul- 
tan. En arrivant à Raab, il donna un libre 
coursa sa colère, en accablant de reproches 
le gouverneur d'Ofen , Ibrahim-Pascha, qui, 



1 Canteœir, lxiviii, — [1 Ibid, 



13 



HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN. 



dans la grande bataille en vue de Vienne, 
avait été le premier à prendre la fuite. « Toi, 
lui dit-il, vesir blanchi au service de la Porte, 
par ressentiment personnel tu as entraîné 
les fuyards et tu as été la première cause de 
la défaite; tu vas en porter la peine ; » (1) 
et aussitôt il le livra au tschausch-baschi, qui 
le mit à mort. Le lendemain dans le camp 
devant Raab , le grand vesir opéra des mu- 
tations dans les gouvernements. Le com- 
mandement d'Ofen , vacant par la mort 
d'Ibrahim , fut donné à Kara-Mohammed , 
et le gouvernement de Diarbekr qu'il quit- 
tait passa au précédent gouverneur d'Erse- 
rum , Ibrahim-Pascha ; le silihdar Husein- 
Pascha fut envoyé à Erserum. Après une 
halte de trois jours devant Raab, Kara-Mus- 
tafa ordonna de faire sauter les ouvrages de 
Tata, et fit poursuivre la marche sur Ofen. 
Les dévastations des Turcs avaient encore 
été cette fois , comme au temps du siège 
sous Suleiman , détournées des frontières de 
Styrie par la vaillante landwehr de l'Autri- 
che supérieure. Les gens de Lilienfeld, qui 
avaient repoussé deux assauts de leur cou- 
vent, sortirent avec trois cents tirailleurs 
pour expulser de Kleinzell les Tatares re- 
tirés en ce lieu avec leur butin, comme 
dans un repaire ; ils y parvinrent avec l'ai- 
de des paysans de Hohenberg; deux cents 
esclaves chrétiens furent délivrés par les 
vainqueurs , qui rentrèrent en triomphe 
à Lilienfeld avec dix-huit têtes de Turcs, 
portées au bout des lances comme des tro- 
phées. Le prélat Mathieu Kahlweis , ayant 
reçudelapoudreduprélat de Saint-Lambert, 
au nom des états styriens , plus un secours 
de deux régiments de dragons pour la dé- 
fense de Lilienfeld, boulevard de la Styrie 
en Autriche, préserva heureusement la haute 
Styrie des Turcs. Mais les Musulmans qui 
avaient concentré des forces à Saint-Gotthard 
et Gœssing, pénétrèrent de Friedberg et 
de Harlberg par la belle vallée de Feistriz 
dans la basse Styrie, et entraînèrent hommes 
et troupeaux ; des fruits de cette expédition, 
ils vendirent sept cents esclaves à Kanischa 
seulement (2). Ils campèrent à six heures de 
Gratz sur la Raab, franchirent cette rivière, 

(1) Baschid, 1 .!, fol. 106. 

(2) Feigius, dans l'Adlerschwnng, p. 11!. 



saccagèrent Limbach, Neuhaus, Fehring et 
la fertile vallée de la Raab. A Gratz fut con- 
voquée la landwehr, qui forma trois mille 
hommes. Le comte d'Herbersteiu occupa 
la Mur. A Wildon se réunirent des troupes 
auxiliaires de Carinthie et de laCarniole; 
ces dernières étaient commandées par l'his- 
torien Valvasor, qui voulait préserver Fur- 
stenfeld et Radkersburg. Valvasor répartit 
ses hommes entre Burgau, Pseidau , Hohen- 
bruck, Rittengrab, Kapfenstein, Berthold- 
stein et Hainfeld , délicieux château situé 
sur la Raab, dont le possesseur, le comte 
de Purgstall, en récompense des services 
rendus à sa patrie par l'élévation à ses frais 
d'une forteresse en ce lieu, fut nommé co- 
lonel par l'empereur Léopold. Le comte de 
Dietrichstein, accouru avec les cuirassiers 
du régiment de Metternich pour soutenir 
Valvasor, battit les Turcs près de Klech, 
au nord de Radkersburg , en tua trois cents, 
les poursuivit au-delà de la Raab, plus loin 
même que Riegersburg , cette forteresse 
imprenable qui renferme des champs de blé 
et des vignobles dans son enceinte, et dout 
les Turcs ne tentèrent jamais le siège durant 
leur domination en Hongrie. 

Le roi de Pologne et le duc de Lorraine 
descendirent le long du Danube, jusqu'à 
Gran, en vue de Parkany, située de l'autre 
côté du fleuve et que les Turcs nomment 
Dschigerdilen (qui perce le cœur). En se 
dirigeant de Komorn sur ce point, les Po- 
lonais attirés au moyen d'un troupeau de 
bœufs dans une embuscade dressée par les 
Turcs au milieu d'un bois, perdirent deux 
mille. hommes qui furent taillés en pièces; 
le roi et le prince royal coururent le plus 
grand danger, et n'échappèrent à la captivité 
que grâce à l'arrivée du comte Dunewald, 
envoyé à leur secours par le duc de Lorraine 
[7 octobre]. Maintenant neuf mille cavaliers, 
dix-huit compagnies à pied, chacune de 
quatre cents hommes, marchèrent à l'aile 
droite, où se tenaient aussi les Polonais sous 
le markgraf de Raden , avec Mercy et Gon- 
dola ; à la gauche étaient le duc de Lorraine 
et Dunewald , avec Palffy et Taaffe ; Stahrem- 
berg et le duc de Croy commandaient l'in- 
fanterie (1 . Les Polonais étaient divisés en 



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(1) Wagner, hisl. Leop. I. i , p. 823. 



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- 



LIVRE LVIII. 



105 



trois corps; le roi menait l'aile gauche, 
Jablonowski la droite. Le 9, une bataille 
s'engagea près de Parkany. Les Turcs, pous- 
sant trois fois le cri d'allah , se jetèrent avec 
fureur sur l'aile gauche , où ils rencontrèrent 
les Polonais qui brûlaient de venger leur 
échec tout récent; aussi l'on ne se fit point 
de quartier. Les musulmans furent repous- 
sés, le pont de bateaux de Parkany se rom- 
pit sous la foule des fuyards, qui furent 
engloutis dans les flots du Danube, ou péri- 
rent dans les marais sous le fer des Polo- 
nais^). Cette bataille coûta sept mille morts 
aux Turcs; parmi lesquels le gouverneur de 
Bosnie, Chisr-Pascha. Dans les douze cents 
prisonniers saisis par les impériaux figuraient 
les gouverneurs de Siwas et de Silistra , 
Chalil et Mustafa-Pascha ; deux autres pas- 
chas , Schischman-Mohammed-Pascha et 
Schatir-Ahmed-Pascha, avaient disparu. Le 
roi et le duc de Lorraine avec une égale 
courtoisie s'attribuèrent réciproquement 
; l'honneur de la victoire ("2). Mais les Aile— 
! mands et les Polonais ne s'accommodèrent 

• pas aussi gracieusement sur le butin fait à 
; Parkany; peu s'en fallut qu'ils n'en vinssent 
. aux mains pour le partage , car les Polonais 

prétendaient s'emparer de tout. Ces derniers 
I envoyés en garnison à Parkany, à la vue 
f des tètes de leurs compatriotes plantées sur 

• des piquets , furent transportés de si \ ioleists 
I accès de rage qu'ils massacrèrent tout ce 
: qui leur tomba sous la main , n'épargnant 
: ni femmes ni enfants; il paraît toutefois que 
'• huit cents prisonniers chrétiens, parmi les- 

• quels se trouvaient trente femmes et trente 
i enfants , parvinrent à se sauver de cette 

boucherie. 

Pour défendre Gran le grand vesir envoya 
, le sandschakbeg d'Isparta, Arslan-Pascha , 
1 avec des janitschares, sous les ordres des 
: lieutenants -généraux sagardschi-baschi et 
'■ ssamszundschi-baschi et du senberekdschi- 
; baschi (colonel des arbalétriers), les sou- 
; mettant au commandement supérieur du 

gouverneur de Diarbekr, Ibrahim-Pascha, 
! nommé baschbogh à cette occasion. Les 



(i) Le rapport de Khuniz. Les aneccloles de Po- 
logne, par Daleyrac, et les lettres de Sobieski. 
(2) Wagner, p. 624. 



troupes s'introduisirent en effet dans la place ; 
mais elles ne formaient que cinq cents 
hommes à peine. Après l'établissement d'un 
pont sur le Danube , les chrétiens enlevèrent 
d'assaut le blockhaus sur le mont Saint- 
Thomas, où cent quatre-vingts Turcs furent 
passés au tranchant de l'épée , et deux cents 
faits prisonniers [20 octobre]. L'artillerie 
battit la ville en brèche pendant deux jours, 
puis le troisième, un assaut fut livré , mais 
sans succès. Le lendemain on négocia pour 
la capitulation par l'entremise de l'inter- 
prète Lachoviz. Les paschas sortirent avec 
sept cents hommes; cinquante canons et 
mille quintaux de poudre restèrent aux chré- 
tiens. Ainsi cette formidable place de Gran, 
conquise par Suleiman, attaquée vainement 
par l'archiduc Mathias qui lui livra six as- 
sauts avec cinquante mille hommes , reprise 
par Mannsfeld , puis livrée une seconde fois 
aux Turcs neuf ans plus tard, par l'insurrec- 
tion de la garnison qui imposa cette dure 
loi au commandant Dampierre , retomba 
maintenant entre les mains des chrétiens 
pour leur servir de boulevard contre les 
Ottomans. 

Le lendemain de la bataille de Parkany, 
le grand vesir s'était porté d'Ofen vers Bel- 
grad, et deux jours plus tard le sultan avait 
quitté Belgrad pour se rendre à Andrinople. 
Sobieski avait jeté un nouvel éclat sur l'an- 
niversaire de la victoire de Chocim , en 
remportant un brillant avantage près de 
Szecsen(l). Le chan de Krimée,Murad-Girai, 
dont le grand vesir était mécontent depuis 
le siège de Vienne , fut déposé , et le chanat 
conféré à Hadschi-Girai, qui installa comme 
kalgha et nureddin les deux'fils de Sélirn- 
Girai, Dewlet-Girai et Amsi-Girai. A la nou- 
velle de la chute de G ran, le grand vesir adres- 
sa au gouverneur d'Ofen , Kara-Mohammed- 
Pascha, l'ordre de faire exécuter les paschas 
et les généraux qui avaient remis la place. 
Ainsi Bekir-Pascha, Schatir- Arslan-Pascha , 
le ssamszuudschi , le sagardschi , le senbe- 
rekdschi-baschi payèrent de leurs têtes le 
tort de la capitulation. Bientôt après mourut 
de mort naturelle à Pesth le gouverneur de 
Damas, Husein, qui malgré tous ses échecs, 



(l) Letl res de Sobieski. 



1 96 



HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAiV 



puisqu'il avait été battu à Lewencz par Sou- 
ches, à Chocim par Sobieski, en Transyl- 
vanie par Rakoczy , n'en était pas moins l'un 
des plus redoutables champions de l'Islam; 
tout récemment il s'était signalé sous les 
murs de Vienne , devant le bastion du châ- 
teau, et aux environs de cette ville il avait 
donné une horrible preuve de sa férocité en 
fesant étouffer une troupe de rajas dans le 
bourbier. 

Vers la fin de la campagne qui suivit la 
délivrance de Vienne , Etienne Petreitschik , 
ancien prince de Moldavie , qui en désertant 
les drapeaux turcs, avant la bataille de Cho- 
cim , avait déterminé la victoire des Polo- 
nais , et depuis était resté au service de ces 
alliés , se réunissante l'hetman des Cosaques 
Zaporogues, Kunicky, marcha vers la Bes- 
sarabie , pour venger les Polonais et les 
Cosaques sur les Tatares. II renouvela par 
ses actes de cruauté le souvenir de Drakul : 
des enfants écrasés contre les murailles 
ou écorchés vifs , des jeunes filles violées, 
puis égorgées, des vieillards torturés, des 
femmes enceintes éventrées , tels furent les 
trophées de ses victoires. Quant à Kunicky, 
il se signala surtout par sa jactance et l'exa- 
gération incroyable de ses bulletins, et pré- 
tendit avoir exterminé trois cent mille bar- 
bares. Il s'était avancé de Tehin ou Bender, 
jusqu'à Bialogrod ou Akkerman , appelé aussi 
Moncastro , dans l'espoir d'y trouver un 
riche butin [ k décembre 1683 ] . Aux environs 
de Tilgrotin, il rencontra les Turcs et les 
Tatares, les begs de Bender, le kaimakam 
d'Akkerman et de Budschak , les janit- 
schares et les sipahis. La victoire lui resta. 
Sur une étendue de quatre milles les steppes 
furent couverts de cadavres de musulmans, 
atteints dans leur fuite ; parmi les morts se 
trouvèrent le beg de Bender et l'alaibeg , le 
kaimakam et l'aga d'Akkerman. Mais quatre 
semaines après, le 30 décembre , le nouveau 
chan , Hadschi-Girai , fortifié par des janits- 
chares et de l'artillerie envoyée du Danube, 
attaqua l'hetman des Zaporogues à Tubak , 
et, après cinq jours de combats, le contrai- 
gnit à se retirer sur le Pruth. Les Moldaves 
quittèrent l'armée de Kunicky et se ren- 
dirent à Jassy , où l'hetman rallia les Cosa- 
ques dispersés [k janvier 1G84]. Petreitschik,- 
qui ne pouvait non plus se fier aux Moldaves, 



se tenait à Suczawa (1). Abandonné par ses 
gens, il se retira au village de Domnestin , 
dans le district de Putna , où il fut arrêté 
par son propre parent Bajuski, et conduit 
prisonnier en Pologne. Demetrius Cantacu- 
zène, delà famille desCantacuzèneduFanar, 
qui avait reçu du sultan la principauté de 
Moldavie , en récompense d'une masse d'ar- 
mes en argent offerte au souverain le jour 
de la fête de la Circoncision, fut installé dans 
sa dignité par le chan tatare. 

Cependant se préparait à Andrinople la 
chute de Kara-Mustafa. A la première nou- 
velle delà délivrance de Vienne, dont toute 
la faute avait été rejetée sur le gouverneur 
d'Ofen, Ibrahim-Pascha exécuté, le sultan 
envoya, selon l'usage, au grand vesir, un 
chatti-schérif et un sabre garni de pierreries 
comme marques de reconnaissance pour le 
salut de l'armée. Mais quand arrivèrent les 
avis de la bataille de Parkany et de la perte 
de Gran, les ennemis de Kara-Mustafa ga- 
gnèrent du terrain contre le grand vesir jus- 
qu'alors tout puissant. A leur tète étaient le 
grand- écuyer, qui s'était toujours prononcé 
contre l'expédition de Vienne, et le kislaraga. 
La sœur de Mohammed, veuve du gouver- 
neur d'Ofen immolé par Kara-Mustafa, atti- 
sait le feu maintenant allumé. Le grand cham- 
bellan Ghaszade-Ahmed-Aga fut envoyé à 
Belgrad avec ordre de rapporter la tète de 
Kara-Mustafa. Parvenu près du but de son 
voyage , il communiqua dans le plus grand 
mystère sa mission à l'aga des janitschares 
Mustafa-Pascha,qui,sedisposantaussilôtavec 
quelques-uns de ses plus fidèles soldats, atten- 
dit chezlui le grandchambellan.Aprèsle cou- 
cher du soleil Ghaszade-Ahmed-Aga entra 
dans Belgrad , et avant minuit il se rendit 
avec l'aga des janitschares chez le grand ve- 
sir, sur lequel il exécuta ses ordres (2) [25 
décembre 1G83 ]. Aussitôt l'aga Mustafa-Pas- 
cha qui avait aidé au supplice reçut le gou- 
vernement d'Alep avec le litre de serdar, el 
prit sous sa garde la sainte bannière. Quatre 



(1) Epistolae Zaluski , 1. i, 
Engel, histoire de Moldavie 
Mohammed IV 

(2) Raschid 
prof. 



il, p. 874, et d'après- 
p. 281; Con ternir 
§86. 
I. i . fol. 10C. Codex n" 822. hist, 



LIVRE LV1II. 



197 



cent quatre-vingt-dix bourses en argent mon- 
nayé qui se trouvèrent dans la succession de 
Kara-5lustafa furent inventoriées par le 
grand chambellan et remises au nouveau 
serdar pour les besoins de l'armée. Le reis- 
efendi du grand vesir, Telchiszisade, qui rem- 
plissait en même temps les fonctions d'inter- 
prète de la Porte, fut arrêté et emmené à 
Constantinople. Telle fut la fin de Kara- 
Mustafa, l'un des vesirs les plus orgueilleux 
et les plus fastueux qu'ait jamais eus l'empire 
ottoman ; d'abord beau-frère de Kœprili , 
puis destiné à l'honneur d'épouser une fille 
du sultan ; durant le grand vésirat d'Ahmed- 
Kœprili, Use tint continuellement auprès de 
son maître en qualité de kaimakam , chargé 
de l'expédition des affaires les plus impor- 
tantes; depuis sept ans il tenait le sceau de 
l'empire , et il était à peine âgé de cinquante 
ans. Son harem contenait plus de quinze 
cents concubines et au moins autant de fem- 
mes esclaves pour les servir, avec sept cents 
eunuques noirs pour les garder. Ses servi- 
teurs, ses chevaux, ses chiens, ses oiseaux 
de chasse se comptaient par milliers (1). Déjà 
il a été fait mention de sa cupidité ardente 
et de ses extorsions; mais il reste encore à 
parler des nombreuses fondations utiles qui 
lui sont dues , des mosquées et des fontaines 
à Constantinople, Andrinople, Belgrad, Ga- 
lata et Dschidda; par ses soins un temple s'é- 
leva, un grand marché fut disposé à Mersi- 
fun sa patrie ; une mosquée , un bain , une 
medrèse furent construits à Indscheszu près 
de Kaiszarije. Mais ce qui assura sa célébrité 
ce sont surtout les scènes d'horreur d'Human 
et le siège de Tienne. 

La première dignité de l'empire fut con- 
férée au kaimakam Ibrahim-Pascha , vieux 
serviteur de soixante-trois ans , éprouvé par 
une longue expérience dans les emplois pu- 
blics. Page de Firari-Mustafa-Pascha , il avait 
été kiaja de deux vesirs , puis du kaimakam , 
il passa par les postes de petit et de grand 
écuyer pour arriver à la place de kaimakam 
à laquelle étaient alors rattachées les attribu- 
tions du grand amiralat qu'il céda dans la 
suite à Kaplan-Mustafa-Pascha. Pendant sept 



(1) Voyage du sieur A. de La Molraye, à lu Haye, 
1. i, p. 349, 1727. 



ans l'absence du grand vesir de Constantino- 
ple lui avait laissé la direction des affaires, 
qu'il prit maintenant en son propre nom. Le 
grand-écuyer , le Bosnien Suleiman-Aga , 
l'ennemi capital deKara-Mustafa, fut nommé 
kaimakam , et obtint en même temps un 
chatli— schérif du sultan qui donnait la place 
dont il sortait au silihdar Schahin-Mustafa- 
Aga ; c'était une espèce de disgrâce pour ce 
dernier, car le silihdar ou grand porteur 
d'armes était plus près de la personne du sul- 
tan que le grand-écuyer, et avait par consé- 
quent plus de droits que ce dernier aux trois 
queues. Pour émousser ce trait on lui adressa 
la lettre du sultan pour le kislaraga ; néan- 
moins il remercia et demanda qu'on le dis- 
pensât d'accepter sa nouvelle nomination. 
Alors il fut revêtu du titre de beglerbeg de 
Rumili avec le privilège de siéger dans le 
diwan près des vesirs sous la coupole , et de 
se faire accompagner comme eux par des 
schatirs ou laquais. Voyant bien que refuser 
encore ce serait irriter le sultan, il prit le 
parti de se résigner à sa situation nouvelle. 
Ces coups étaient le résultat du ressentiment 
de Su!eiman-Aga , maintenant tout-puissant, 
qui avait été blessé des paroles orgueilleuses 
de Schahin-Mustafa-Aga. A la première 
chasse dans le jardin d'Akbunar près d'An- 
drinople , le nouvel écuyer se tint éloigné de 
l'étrier impérial , et le sultan n'y fit point 
attention; enfin, près de la fontaine de Mas- 
zlahat-Tscheschme, Schahin-Mustafa-Aga de- 
manda tout ému au sultan quelle faute il 
avait donc commise pour avoir été abaissé de 
sa charge de silihdar à celle d'écuyer. Le sul- 
tan le consola en lui citant l'exemple du 
grand vesir qui du poste de grand-écuyer 
s'était élevé à celui de kaimakam. Bientôt 
après mourut aussi le grand chambellan , 
Ghasas-Ahmed-Aga, qui , favori et créature 
de Kara-Mustafa , ne s'était pas moins chargé 
de l'exécution de ce grand vesir, et qui osa 
même adresser le3 paroles suivantes à la vic- 
time : « Tu as attiré toi-même tout cela sur 
toi , n'en rejette donc la faute sur aucun au- 
tre. » La place de grand chambellan fut don- 
née au Bosniaque Bedscheb-Àga, ancien la- 
quais de l'ex-grand écuyer, maintenant kai- 
makam de Suleiman-Aga, qui dans les chas- 
ses avait su gagner la faveur du sultan, et fut 
appuyé fortement par son ancien maître. Mus.. 



198 



HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN. 



tafa-Pascha , favori et gendre du sultan, qui 
peut-être s'était flatté d'obtenir le sceau de 
l'empire, et qui par quelques propos tenus 
contre le grand vesir avait inquiété ce mi- 
nistre, fut nommé kapudan-pascha et par 
conséquent éloigné du souverain. Kœprili- 
Mustafa-Pascha, qui, après la mort de la Va- 
lidé dont il administrait les affaires, avait été 
appelé à Andrinople, avant môme d'atteindre 
cette ville fut mis à la retraite. Le premier 
écuyer Schahin-Mirsa dut aller prendre le 
commandement des Dardanelles , et à sa 
place auprès du sultan fut appelé le grand 
chambellan Redscheb-Aga. Le supplice du 
grand vesir Kara-Mustafa devait entraîner 
l'exécution de ses deux plus fidèles instru- 
ments, son reis-efendiTelchi<zisade et l'inter- 
prète Alexandre Maurocordato. En effet le 
premier ne put résister aux ennemis de son 
maître et futpendu à Andrinople ; il eut pour 
successeur Mustafa, renégat espagnol, qui 
déjà deux fois avait rempli les fonctions de 
reis-efendi. Quant à Maurocordato, il sut se 
dérober à la sentence de mort déjà pro- 
noncée contre lui en rejetant sur le reis- 
efendi Telchiszisade le tort de la soustrac- 
tion des propositions de paix dont Kara-Mus- 
tafa n'avait pas laissé venir la connaissance 
au sultan avant l'engagement des hostilités, 
et en jetant dans le trésor impérial cinquante 
bourses et tous ses bijoux. Néanmoins sa fa- 
mille fut renfermée, et à lui-même fut appli- 
quée la bastonnade sous les yeux du kaima- 
kam.Le précédent defterdar Hasan-Paseha, 
uni à Kara-Mustafa parles liens de la paren- 
té, fut mandé à Andrinople et mis à mort en 
route par Silachsclior-Kara-Ibrabim-Aga. 

Le ressentiment et la jalousie inquiète du 
grand vesir Ibrahim contre tout l'entourage 
du sultan frappèrent aussi le Adèle compa- 
gnon de Mohammed IV, Ishak-Efendi, qui 
jadis s'était attiré l'inimitié d'Ibrahim. Ishak- 
Efendi fut chargé d'une mission pour l'Italie. 
Parvenu à Eskischehr, il ne put ou ne voulut 
pas aller plus loin; alors le grand vesir lui- 
même lui accorda la permission de revenir 
à Constantinople pour rétablir sa santé. A 
son retour il fut comblé de marques d'at- 
tention et d'égards au nom du grand vesir, 
qui engagea le kaimakam et le segban-baschi 
à lui faire visite avec le cortège de leurs of- 
ficiers. Mais en même temps le parti d'Ibra- 



him insinuait au sultan qu'Ishak-Efendi 
recevait à Constantinople des visites sus- 
pectes des généraux et des officiers des trou- 
pes, et travaillait à exciter une insurrection 
militaire. Le malheureux accusé fut donc 
banni à Rhodes, et bientôt après décapité. 
Plusieurs gouverneurs furent changés ; celui 
de I)iarbekr,Ibrahim-Pascha, reçut ordre de 
couvrir Ofen, parce que cet important bou- 
levard de l'empire ottoman dans l'occident, 
menacé de près depuis la délivrance de Vien- 
ne, réclamait la défense la plus active. Kara- 
Mohammed fut donc nommé wali ou gou- 
verneur, et Ibrahim-Pascha muhafis ou com- 
mandant de la garnison. Le serasker de Ba- 
batagh,Suleiman-Pascha, ayant annoncé qu'il 
manquait de troupes, le kiaja de la sultane 
Chaszeki, Elhadsch-Husein, fut envoyé en 
Rumiii avec le litre de vesir pour y mettre 
à exécution la levée générale déjà prescrite. 
Afin de compléter la flotte, deux capitaines 
princes de la mer furent chargés de faire 
construire de grands bâtiments , dont huit se 
trouvèrent de suite prêts à mettre à la voile; 
leur longueur était de quarante à cinquante 
aunes. Mais l'équipement et l'armement 
complet de ces vaisseaux exigeaient une dé- 
pense de 530 bourses. Pour se procurer cette 
somme, on assigna 120 bourses sur les re- 
venus de Rhodes et de Chypre, 20 de ceux 
de Skenderun ; les 390 bourses qui man- 
quaient encore furent tirées du trésor. 

Le changement dans le gouvernement de 
la Kriraée ne répondit nullement à l'attente 
de la Porte; le nouveau chan Hadsihi-Girai 
indisposait tous les esprits par son avarice. 
La Krimée, mécontente, agitée, adressait 
requête sur requête pour la déposition de ce 
prince. On satisfit aux vœux de la population 
en retirant le pouvoir au chan régnant pour 
rappeler au trône Sélim-Girai, alors en exil à 
Rhodes (1). Il est assez vraisemblable que ce 
changement fut déterminé surtout par les 
manœuvres des deux fils de Sélim-Girai, qui, 
sous Uadschi-Girai, occupaient les dignités 
de kalgha et de nureddin. Tous deux furent 
confirmés par leur père dans ces postes éle- 



(1) Dans l'histoire du royaume de la Chersonèse 
Taurique. Pétersbourg , 1824, p. 388. Sebi-Sejare 
fol. 129. 



LIVRE LVIII. 



199 



vés. Sélim-Girai, amené du lieu de son exil 
à Andrinople par le grand-écuyer, fut reçu 
dans le kœschk d'Amadia , puis sortit à che- 
val avec le grand vesir par une porte condui- 
sant au sérail. Les seigneurs de l'étrier im- 
périal vinrent à sa rencontre. Lorsque le cor- 
tège fut arrivé devant la tente dressée sur la 
rive de la Tundscha-, le grand vesir descen- 
dit de cheval en mettant le pied sur un ta- 
bouret , le chan ensuite sur la pierre dont se 
sert le sultan en se mettant hors de selle. Là 
île kislaraga reçut le chan et lui assigna la 
(première place dans la tente. Le grand vesir 
se liut debout, puis alla trouver le sultan 
pour lui demander la faveur d'une audience, 
et revint aussitôt annoncer que le sultan était 
prêt à recevoir le prince tatare. La présenta- 
tion se Gt avec des honneurs extraordinaires; 
car Sélim-Girai fut introduit par 'e kislaraga 
lui-même et par les seigneurs de l'étrier, le 
bostandschi-baschi , le porteur d'armes , le 
premier valet de chambre et teneur de l'é- 
trier, et amené ainsi au taise-main, faveur 
dont ne jouissaient plus les ambassadeurs 
depuis la mort du sultan Suleimm. Le chan 
s'assit sur un tapis étendu à terre , se re- 
leva aussitôt et rendit compte au sultan des 
affaires les plus importâmes de son gouver- 
nement. Le kislaraga le revêtit d'un kapa- 
nidscha ou d'une pelisse de martre zibeline 
descendant jusqu'aux reins; le silihclar lui 
ceignit le sabre garni de pierreries; l'un des 
seigneurs de l'audience lui plaça une agrafe 
de diamants sur la tète, et on lui donna 
2,000 ducats au lieu de mille, montant du 
présent d'honneur offert en cette circons- 
tance. En outre, quand il partit pour Baba- 
tagh, on lui remit un sabre avec un fourreau 
d'or, une cuirasseà écadles d'or, un carquois 
orné de perles et quelques chevaux de main. 
Vers le milieu de juin , le duc de Lor- 
raine, après avoir appelé à lui à Neutra les 
troupes sous les ordres du général Halleweil, 
de Heisler, du prince de Salm et du baron 
de Mercy , passa sur le pont de bateaux de 
Gran avec douze régiments de cavalerie et 
huit d'infanterie, et commanda au colonel 
comte Styrumb de marcher sur Wissegrad, 
qui se rendit au bout de cinq jours (1). In- 



(\) Boelhius Kriegsliplin, p. 550. Guerre des 



formé de ce mouvement , le commandant 
d'Ofen envoya son kiaja, Rustem-Aga, le 
gouverneur d'Hersek, l'ancien tschausch- 
baschi Ahmed-Pascha , avec les vaillants 
guerriers de Syrmium , Semendra , de Pesth 
et d'Ofen, et les Tatares sous les ordres du 
fils du chan pour délivrer la place. Ces trou- 
pes, avant la capitulation de Wissegrad, fon- 
dirent sur le vaguemestre général Halleweil, 
qui périt après un combat sanglant. Mille 
chrétiens morts ou vivants furent emmenés 
à Ofen. Les impériaux s'étant mis en marche 
contre Waizen , le gouverneur d'Ofen déli- 
béra s'il valait mieux assiéger Gran ou s'a- 
vancer à la rencontre de l'ennemi. Ce der- 
nier parti ayant été adopté, le généralissime 
des armées turques, le serdar Mustafa-Pas- 
cha ordonna aux gouverneurs d'Ofen, de Te- 
mesvar, d'Erlau, de Bosnie, Kara-Moham- 
med-Pascha , Sidisade-Mohammed-Pascha , 
Ahmed-Pascha , Osman-Paschasade-Ahmed- 
Pascha, de marcher au-devant des chrétiens 
avec les troupes arriv ées d'Egypte et le fils 
du chan [27 juin]. On en vint aux mains près 
de Waizen (1) ; les Turcs subirent une défaite 
complète, et le gouverneur de Temesvar, 
Sidi-Ahmed , resta sur le champ de bataille. 
Le lendemain Waizen succomba, et le ca- 
pucin Marco d'Aviano, dont la sainte con- 
duite et les pieux encouragements avaient 
enflammé l'enthousiasme des chrétiens, don- 
na la bénédiction aux vainqueurs sous la 
tente du duc de Lorraine. 

L'armée impériale se dirigea vers la plaine 
deRakoset de Pesth abandonnée par lesTurcs, 
qui avaient tout incendié. « Les boulets lan- 
cés d'Ofen , dit l'historiographe de l'empire, 
envoyèrent beaucoup de scélérats maudits 
dans le gouffre de l'enfer ; mais ce troupeau 
de pourceaux infidèles se saisit de Pesth sans 
coup férir (2). » Près de Waizen, des ponts 
furent établis sur le Danube à l'aide de l'île 



Turcs et victoire des chrétiens, 1. H, p. 21. Adler- 
shwung, p. 136. Bercgani , p. 160. Bisciozeri , 
p. 107. Wagner. 

(1) Description de la mémorable victoire rem 
portée par l'armée impériale sur les Turcs le [17] 
27 juin 1684, prés de Weiien. Bibliothèque d« 
Munich. 

(2) Raschid, 1. i, fol. 1 lî. 



200 



HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN. 



de Saint-André; l'un avec soixante bateaux 
sur le grand bras du fleuve , l'autre avec qua- 
rante sur le petit, et l'armée impériale se 
posta près de Saint-André. Le serasker Mus- 
tafa-Pascha se mettant à la tête de toutes ses 
forces marcha contre les chrétiens ; mais son 
attaque fut repoussée , et les Turcs s'enfui- 
rent vers Ofen. Comme cette ville était me- 
nacée , le serasker prit les mesures néces- 
saires pour la défense. Les deux paschas 
Tscherkes-Ahmed et Abdulmumin avec les 
troupes d'Adana , de Karamanie , de Syr- 
mium, Semendra et Ofen , et huit sandschak- 
begs de sipahis, feudataires deRumili, furent 
logés dans la place ; les fortifications furent 
réparées et augmentées ; avec le reste de 
l'armée le serasker planta son camp à Ham- 
sabeg dans le voisinage d'Ercsi , occupée alors 
par un chef turc de ce nom qui était la ter- 
reur des Hongrois. Ayant fait prisonnier le 
vaillant comte Szapary, il l'attela à côté d'un 
bœuf à une charrue et le força de labourer 
la terre. Le frère d'armes de Szapary, le 
comte Batthyanyi, délivra son ami et lui mit 
entre les mains son bourreau, dont il s'était 
saisi. Mais le noble Szapary se vengeant en 
vrai chrétien rendit la liberté à celui qui l'a- 
vait torturé. Le barbare, qui jugeait du chré- 
tien d'après lui-môme, avait avalé du poison 
pour se dérober aux tourments; avant de 
rendre l'âme, touché de la grandeur d'âme 
de Szapary, il embrassa une croyance qui 
enseigne à faire le bien à ses ennemis. 

Le V* juillet 1G81, le duc de Lorraine était 
sous les murs d'Ofen (i). Du côté de la rive 
droite du Danube s'élève la forteresse sur 
une éminence ainsi que la haute ville , au 
pied de laquelle se déploie la ville basse jus- 
qu'au bord du fleuve. Au nord et au sud , au 
bas de la montagne s'étendent les faubourgs 
dont le dernier était désigné autrefois par le 
nom qu'il porte encore aujourd'hui , de a 
Semelle (taban) ; en face de la partie septen- 
trionale de la forteresse où se trouve la porte 
de Vienne, se dresse le mont Joseph ou du 
Calvaire , que les Turcs appelaient la colline 
vies Douleurs ; et au sud de la place , vis-à- 
vis le château royal , s'élève le mont Gerhard 
ou le Blocksberg , appelé par les Turcs la 



(1) Raschid, I. u . p. 261. 



colline des Corneilles. Le faubourg du nord, 
aujourd'hui Landstrasze et Neustift, entouré 
de murailles, formait une ville à part, que 
l'on appelait la Basse-ville pour la distinguer 
de la ville supérieure et de celle du bord de 
l'eau; elle avait trois portes, du Coq, du Ci- 
metière et la Porte neuve. La ville haute ou 
la forteresse en avait trois aussi , de Vienne, 
de la Vallée ou de l'Eau, et de Stuhlweiszen- 
burg. A l'approche de l'armée impériale , les 
Turcs abandonnèrent quelques postes avan- 
cés et se retirèrent dans la ville du bord de 
l'eau [ 19 juillet]. Le sixième jour du siège , 
ils y furent forcés, et, réfugiés dans la forte- 
resse , ils barricadèrent la porte de Vienne. 
Trois jours après le duc de Lorraine se porta 
contre le corps placé sous les ordres de Su- 
leiman-Pascha , dans le voisinage d'Hamsa- 
beg, sur la hauteur d'Ercsi, le battit, enleva 
douze drapeaux , des tambours , beaucoup de 
beaux chevaux et de tentes, et le grand 
étendard du serasker, qui fut suspendu dans 
la suite à la voûte de Saint-Étienne. Le jour 
même où le duc de Lorraine remportait cette 
victoire sur le serasker Suleiman-Pascha , 
Leslie et Trautmannsdorf triomphaient des 
paschas de Bosnie et de Gradiska, près de 
Veroviz en Croatie , et cette place tomba en- j 
suite entre les mains des vainqueurs, après 
avoir été cent trente-un ans au pouvoir des 
Turcs. Les succès des impériaux entraînèrent 
la chute de Bresoviz , Sopia , Slatina , Wewa- 
zin et d'autres châteaux (1). Cependant les 
batteries se dressaient devant Ofen. Vis-à- J 
vis le côté septentrional de la citadelle les 
assiégeants armèrent deux batteries de huit 
pièces de quarante-huit, onze fauconneaux 
et huit mortiers ; sur la colline des Cornei lies, 
ils en élevèrent deux autres, composées de 
vingt pièces de quarante-huit et douze mor- 
tiers. Au pied du Blocksberg sept pièces de 
quarante-huit, quatre mortiers et quelques 
fauconneaux furent pointés dans la direclion 
dePesth. Au-dessous du mont Joseph furent 
établis huit pièces de quarante-huit, et plus 
haut une autre batterie fut armée de quatre 
petits canons, quatre mortiers et sept fau- 
conneaux ; les batteries foudroyèrent le côté 
septentrional de la forteresse, dit château de 



Boclhins, n. 144. Ronlarini , I. n, i>- 2'J5. 



LIVRE LVIII. 



201 



terre, la porte de la vallée et les trois tours 
de Kasim-Pascha, de Karabasch (tète noire ) 
et des Francs. Tous les jours mille à quinze 
cents boulets et sept à huit cents bombes 
étaient lancés dans la place ; les mines Crent 
peu de mal aux Turcs ou furent éventées. 

Les assiégés firent de vigoureuses sorties, 
imais furent toujours ramenés vivement par 
les Impériaux. Dans un de ces engagements, 
le prince de Savoie reçut un coup de feu au 
bras , et la bourre d'un canon brisa la main 
idu gouverneur d'Ofen , qui exerçait les mi- 
'neurs devant la porte de la vallée. Il n'en 
continua pas moins à remplir les fonctions 
du commandement; il était étendu au seuil 
de son palais , lorsqu'une bombe , éclatant 
près de son lit de repos , lui déchira le bas- 
ventre. Aussitôt il appela auprès de lui les 
beglerbegs et les begs , leur présenta Ibra- 
him-Pascha comme son successeur, les ex- 
horta à persévérer dans leur vaillante résis- 
tance et rendit l'âme au bout d'une demi- 
heure [1 er août]. Ibrahim suivit dignement 
les traces de Kara-Mohammed-Pascha, et 
détruisit les mines que les assiégeants 
avaient pratiquées sous les tours de Kasim- 
Paschn et de Karabasch. Alors les impériaux 
dirigèrent tous leurs travaux contre la ville 
basse pour couper l'eau aux assiégés. Le beg- 
lerbegdeDiarbekr,Sia\vusch-Pascha,e\écula 
une sortie dans les tranchées avec 2,000 guer- 
riers de Syrmium , Semendra et de Rumili , 
et fit un grand carnage de l'ennemi ; les as- 
siégés apprirent aussi que le pascha d'Erlau, 
Ahmed-Pascha , avait fait subir une perte 
considérable au corps impérial sous les ordres 
du colonel Heisler. Huit mineurs ennemis, 
saisis dans une sortie, firent connaître au 
gouverneur que les assiégeants avaient dé- 

I couvert un passage souterrain conduisant 
sous la citadelle, et que maintenant ils 
étaient occupés à pratiquer une grande mine 
sous le cachot. Ibrahim-Pascha ordonna de 
I revêtir ces prisonniers de vêtements turcs , 
fc et de les lancer avec quelques milliers de 
janitschares et de Ruméliotes volontaires 
) ■ sur les canons de l'ennemi. Les indications 
: des mineurs conduisirent sur l'ouverture de 
I : la mine, d'où l'un retira quatre cents sacs de 
fj poudre. Le 13 septembre l'électeur de Ba- 
i vière, arrivé quatre jours auparavant dans 
le ramp, fit sommer la place au nom de 



l'empereur. Le pascha donna quinze ducats au 
messager, et répondit qu'il ne voyait encore 
aucun motif de capituler. Les Bavarois 
échouèrent complètement dans un assaut 
livré le k octobre à la tour des Francs, que 
leur artillerie avait réduite en ruines. Les 
pertes éprouvées chaque jour, la saison des 
pluies, les maladies déterminèrent les géné- 
raux impériaux, réunis en conseil de guerre, 
après l'arrivée du markgraf Hermann de 
Baden , à lever le siège. Les Turcs préten- 
dirent que deux fois le prophète était venu 
prêter secours à ses enfants et leur avait 
assuré ce triomphe sur leurs ennemis [30 
octobre] (1). Un chatti-schérif rempli d'éloges 
pour le courage et la constance d'Ibrahira- 
Pascha, fui apporté à Ofen avec des pelisses 
de martre zibeline , des poignards garnis de 
pierreries , des sabres et un panache de hé- 
ron , par Sialih , chef des coureurs du sultan. 
Le serasker Mustala-Pascha reçut aussi des 
pelisses de martre zibeline pour lui-même, 
pour les gouverneurs de Bosnie , Rumili 
et Diarbekr, et pour le nureddin second fils 
du chan tatare. Mais ce n'était là qu'une 
pure formalité; car les services de Mustafa- 
Pascha ne méritaient pas de récompense ; on 
le fit même descendre du gouvernement 
d'Alep à celui de Kanischa , et le diplôme 
de serasker lui fut retiré pour être conféré 
ii Ibrahim-Pascha. Ce dernier était bien di- 
gne d'une telle distinction comme du sur- 
nom de Scheitan (Satan), pour l'activité in- 
fatigable avec laquelle il venait de défendre 
Ofen , et qu'il déploya encore pour mettre 
cette place à l'abri des entreprises de l'en- 
nemi (2). La garnison fut fortifiée de trois 
mille janitschares , des sandschaks de Zwor- 
nik, Bosna, Semendra. Bientôt après le 
gouverneur fut changé. Ce poste si important 
fut donné au commandant de Caminiec, qui 
avait opposé cet été une vaillante résistance 
auxPolonais.dontl'armées'étaitretirée après 
quarante jours de siège en abandonnant plus 
de quinze cents morts et enclouant dix-sept 
pièces de quarante-huit, quatre mortiers 
et six canons (3). Le serasker nommé contre 



(1) Uascldcl, 1. i, fol. 115. 

(2) lbkl. à la lii!. 
(S) lbkl. 



20*2 



HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN. 



les Polonais, Suleiman - Pascha , Bosnien 
d'origine chrétienne , surnommé Ainedsrhi, 
avait aussi obtenu des succès, en battant 
l'ennemi à Babatagh avec l'aide des Tata- 
res(l). En reconnaissance de ce service on 
envoya au chan une pelisse de martre, un 
poignard, un sabre garni de pierreries, un 
panache de héron ; il y eut aussi une pelisse 
et un cabre pour Suleiman-Pascha. 

Après avoir suivi la campagne sans inter- 
ruption, depuis la défaite des Turcs sous les 
murs de Vienne jusqu'à la retraite des im- 
périaux obligés de lever le siège d'Ofen , il 
faut maintenant nous reporter aux événe- 
ments de la guerre contre les Vénitiens , les 
Hongrois et les Polonais. Au moment même 
où Kara-Mustafapréparaitl'expédition contre 
Vienne, la république avait payé la moitié 
des 80,000 ducats , montant des indemnités 
stipulées (). M;iis après la délivrance de 
Vienne, cédant aux invitations répétées de 
l'Autriche et de la Pologne, et surtout aux 
instances du pape , elle entra dans une mainte 
ligue avec ces puissances contre les Otto- 
mans. C'était maintenant la quatorzième 
croisade prêchée par les papes contre les 
Turcs ; il s'agissait encore de défendre la foi, 
la liberté , la civilisation de l'Europe contre 
la barbarie des enfants de Mohammed. Le 
jour de saint Marc [25 avril 1684], au mo- 
ment où le doge Giustiniani avec l'ambas- 
sadeur impérial comte Thurn assistait à la 
grand'messe, arriva de Linz un page de 
l'ambassadeur vénitien à la cour de Vienne, 
avec le traité signé par l'empereur et le roi 
de Pologne ; à l'is-ue de la cérémonie reli- 
gieuse, la guerre fut proclamée contre la 
Porte , et le procuratore Irancesco Morosini, 
qui déjà deux fois avait été investi du com- 
mandement supérieur contre les Ottomans 
dans l'Archipel et à Candie, fut déclaré ca- 
pitaine-général de la république ; sous lui le 
comte Stasaldo, du l'rioul, eut le comman- 
dement des troupes de terre, Alessandro 
Molino, celui de la Hotte; Doraenico Moce- 
nigo fut nommé provvedilore straordinario 
délie armi, et Antonio Zeuo, provveditore 



(1) Canlcmir Mol). IV, p. 21. 
(il) Beregani , historié délie guerre d'Europa, 
1. î, p. 134, 



de Cattaro. A Constantinople la guerre ne 
fut dénoncée que deux mois et demi plus 
tard par l'ambassadeur Capello, qui se fit 
accompagner par l'interprète Tarsia chez 
le kaimakam , le 15 juillet, jour même où le 
duc de Lorraine commençait le siège d'Ofen. 
C'était la première fois que la république 
adressait une déclaration de guerre à la 
Porte , au lieu de la recevoir (1). A peine se 
fut-il acquitté de sa mission , le bayle se fit 
raser la barbe et les cheveux, et s'enfuit se- 
crètement sur une barque rapide de Chios. 
Les frères Tarsia , interprètes vénitiens, fu- 
rent incarcérés. Les Vénitiens engagèrent 
les hostilités en Dalmatie, où dès la fin de 
l'automne précédent les Morlaques s'étaient 
mis en possession deVrana,Ostroviz, Carino, 
Nadino , Scardonaet Macarsca, ainsi que de 
Primorgia, chef-lieu de canton (•>). Mainte- 
nant sous les ordres de leur chef Janko, ils 
tombèrent sur Licca, la Corbasie, la Bosnie 
et l'Albanie, s'emparèrent de Duare, de Ilisa- 
no, et saccagèrent Bimnich. Ceux de Sebenico 
enlevèrent un chambellan turc avec cin- 
quante hommes; les Heiduques de Cattaro 
mirent le feu à Morigno , d'autres se jetèrent 
vers Glumaz, et poussèrent leurs courses 
jusque sous Clin, où ils en vinrent aux mains 
avec les segbans et les feudataires. Zeno 
rassembla les hommes du canton de Pastro- 
wich et de Perosto, et dévasta le pays jus- 
qu'aux emirous de Castelnuovo. Suriner, 
Morosini avait ouvert la campagne en opé- 
rant un débarquement à Santa-Maura [20 
juillet 1C8V ]. La place présentant l'aspect 
d'un hexagone irrégulier protégée parquatre 
bastions et trois tours, baignée au nord et 
au sud par la mer, et séparée de la terre à 
l'est par un fossé plein d'eau, aboutissant à 
ses deux extrémités sur la mer, ne se ratta- 
che à l'île que du côté de l'occident, et com- 
munique avec Amaxichi, la capitale, au 
moyen d'un aqueduc de trois cent soixante 
arceaux et de quelques ponts, dont Bene- 
detto Pesaro s'était rendu maître après une 
lutte acharnée, quand il fit la conquête de 
Santa-Maura sous Bajesid IL Cinq jours après 



(1J Beregani, p. 141. 

(2) Ret. di Costantinopoli , cotl. de la biblio- 
thèque de la cour impériale, n" 882, p. 116. 



LIVRE LVIII. 



203 



le débarquement les batteries étaient armées ; 
deux mortiers de cinquante ouvrirent le feu 
à l'est, et sis grosses pièces sur le côté de la 
terre, après que la sommation emphatique 
de Morosini eut rencontré un refus bien 
décidé, mais en termes polis du commandant 
turc, Bekir-Aga : « Le refuge que vous avez 
accordé aux corsaires et aux pirates, disait 
Morosini , a irrité notre prince glorieux et 
invincible ; les premiers éclats de sa colère 
vont frapper vos tètes (1). s> Bekiraga répon- 
dit : o Relativement aux vaisseaux , nous 
iaisons ce qui est nécessaire, et nous agissons 
?omme vous-mêmes; quant à r^ns chasser 
de nos demeures, c'est autre chose. » Toute- 
fois le seizième jour du siège [8 août], la gar- 
nison forte de sept cents hommes sortit de 
ta place , et cent vingt esclaves chrétiens fu- 
-ent délivrés. MaislesVénitiensavaientperdu 
r.rois de leurs ingénieurs les plus distingués, 
Bissich, Benoni et Gagliardi. Grâce à leur 
iou\ elle conquête, ils se trouvèrent maîtres 
nés îVs situées dans le grand golfe, der- 
•ière Santa-Maura (2). Prevesa devait tomber 
bientôt après. Le 21 septembre, les Vénitiens 
mtrèreut dans le havre de Vathi , au-dessous 
leP/ evesa Le commandant de cette place fit 
le vains efiTorts pour empêcher le debarque- 
npnt du comte Strasoldo. Après une canon- 
îade de sept jours l'assaut allait être livré le 
• mitième , quand la bannière blanche flotta 
sur les remparts ; six cents hommes sortirent 
ibrement de la place , mai> trente seulement 
: Mirent emporter leurs armes et leurs baga- 
!t\ ces (3). Molino n'eut pas autant de succès 
H lans l'archipel, où le kapudan-pascha Mus- 
K afa rançonna deux fois Tine , et s'échappa 
m moment où l'amiral vénitien croyait le 
enir bien enveloppé près de Chios. Enfin 
ine tempête dispersa la flotte de la républi- 
que devant Scopulo [24 octobre], et deux 
;rands vaisseaux se brisèrent sur des ro- 
hers; là périt le commandant Grimani [h). 
Dans le but de relever la marine ottomane 



(1) La lellre est tout au long dans Locatclli, 
'. 53 et 54. 

(2) Locatclli, p. Gô. 

(3) Locaielli, Bcrcgani , Conlarini , et le rela- 
ioni. 

f4ï Beregani . Contarini. 



dont la décadence était sensible depuis quel- 
que temps, le grand amiral et favori Mus- 
tafa avait donné le titre de princes de la 
mer à plusieurs hommes riches, en leur im- 
posant l'obligation de coi struire des galères 
à leurs frais. Comme la plupart n'enten- 
daient rien aux constructions navales et né- 
gligèrent de s'acquitter de leur nouveau 
devoir, on confisqua leurs biens, et le pro- 
duit de la vente à l'encan fut versé dans la 
caisse de l'amirauté; le trésor impérial four- 
nit en outre la somme de 1,100 bourses. Ce 
fut avec la flotte équipée à l'aide de toutes 
ces ressources que le kapudan-pascha parut 
cet été dans l'archipel; ses premiers soins 
s'appliquèrent à l'élévation d'un château sur 
l'île d'Orak , située dans le voisinage de 
Phocée, et d'un bastion en face du phare de 
Chios. Depuis long-temps les grandsamiraux 
en dirigeant la caravane annuelle de l'archi- 
pel, n'elaient point descendus plus loin que 
le canal de Samos. Mustafa gouverna jusqu'à 
Rhodes, pour construire un kœschk en face 
de la tour des Arabes. Puis il escorta à tra- 
vers le canal de Samos les convois de vais- 
seaux marchands de Rosette, Damiette et 
Alexandrie, frétés pour Constantinople, qui, 
par crainte des garde -côtes vénitiens en 
station dans les eaux de Sam<>s , se tenaient 
immobiles dans le port de Kekwe. Derrière 
Chios, il rencontra l'amiral vénitien Molino, 
et ordonna aux capitaines de la flotte de lui 
donner la chasse. Maisdeux seulement eurent 
le courage de se lancer à la poursuite de 
Molino, Diw-Suleiman-Pascha et Abdulka- 
dir-Parha, fameux sous le nom' de Mezza 
Marna. Molino leur échappa, et la flotte jeta 
l'ancre devant le port de Terfil à Chios. Là 
le kapudan-pascha réunit les princes de la 
mer en divan sur le vaisseau amiral , et trai- 
tant de lâche Mezza Marna, aussi bien que 
les autres, d'une masse qu'il tenait à la main, 
il frappa le vaillant marin, et fit appliquer de 
cent à cinq cents coups de bâton au reste des 
capitaines de la flotte (1). Les capitaines reje- 
tèrent toute la faute sur Uasan-Beg, fils de 
Mariol- Mustafa -Paschasade; déjà l'amiral 
avait ordonné de le pendre aux vergues du vais- 
seau amiral, quand Mezza Marna se jeta à ses 



il; Mouradjea d'Osson , 1. vu, p. 206. 



204 



HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN. 



pieds et obtint à force de prières la commu- 
tation de la sentence de mort en mille coups 
de bâton. A défaut d'exploits militaires, ces 
rudes traitements firent un nom à ce grand 
amiral , qui acquit parmi le peuple la répu- 
tation de restaurateur de la discipline et de 
l'ordre sur la flotte. Les états barbaresques 
témoignèrent aussi de leur respect par les 
présents qu'ils lui offrirent annuellement, 
ainsi qu'au sultan. 

La malheureuse expédition de Vienne 
avait rapproché le diwan du cabinet français, 
qui était en guerre soutenue avec l'Autriche. 
L'ambassadeur français Guilleragues obtint 
quelques fermans avantageux, sans pourtant 
parvenir à la satisfaction demandée pour les 
débats relatifs au sofa. Sur ce sujet, il lui fut 
répondu que l'on verrait , que l'on examine- 
rait la chose au retour du sultan d'Andri- 
nople. Le 5 octobre lC8i, M.deGuilleragues 
fit enfin son entrée dans Andrinople , avec 
huit carrosses et cinquante-deux voitures de 
bagages , suivi de tous les négociants de sa 
nation, escorté parle tschausch-baschi et le 
silihdar , avec soixante tschauschs et un ré- 
giment de janitscbares. Vingt maisons furent 
assignées pour ses logements et ceux de sa 
suite , composée de plus de deux cents per- 
sonnes. Le grand vesir le reçut avec beau- 
coup de courtoisie et de grandes démons- 
trations de joie ; on lui donna trente chevaux. 
Pour la première fois l'honneur du sofa fut 
accordé à un ambassadeur européen , depuis 
Mohauimed-Kceprili ; c'est-à-dire que son 
siège fut placé de niveau avec les coussins 
où s'étendait le grand vesir (1). Il demanda 
qu'à ce renouvellement de la capitulation 
fut ajoutée une clause qui assurât au roi de 
France la protection des saints lieux dans la 
Terre promise; il reçut les meilleures assu- 
rances. L'ambassadeur d'Angleterre , lord 
Sandwich , qui avait envoyé un interprète à 
Andrinople , pour obtenir la permission de 
se rendre en cette ville, n'atteignit pas l'objet 
de ses désirs. La situation critique de la 
Porte, qui ne s'était jamais trouvée ainsi 
engagée dans une lutte avec quatre puis- 
sances chrétiennes à la fois, la rendit aussi 
plus disposée à donner des promesses à l'en- 



[1] Flassao, !. iv, p. Di. 



voyé russe , qui demandait maintenant des 
secours contre la Pologne (1). La politique 
actuelle de la Russie accrut l'influence et le 
crédit des Grecs (2). L'on toléra aussi la pro- 
tection dont le résident hollandais Colier 
couvrit les deux interprètes impériaux reve- 
nus de Vienne , les Grecs Janaki Porphyrita 
et Georges Cleronome , et son intervention 
en faveur de la famille du premier inter- 
prète impérial, Mamucca délia Torre, incar- 
cérée à Constantinople , que l'empereur lui 
avait recommandée par une lettre particu- 
lière écrite de Linz (3) . L'envoyé de Tœkœli, 
qui apporta le tribut promis en or , reçut 
sept kaftans brodés en or. 

Les préparatifs de guerre auxquels on se 
livra dans l'hiver pour la campagne prochaine 
étaient immenses ; rarement on avait vu 
réuuir autant de troupes et disposer de tels 
approvisionnements. Les janitschares nou- 
vellement inscrits étaient à la v érité de jeunes 
garçons pour la plupart ; mais l'armée ras- 
semblée à Belgrad s'élevait à quatre-vingt 
mille hommes. Dans l'espace de deux mois, 
à partir du premier janvier 1683 , devaient 
être livrés trois cent mille flèches et soixante 
mille bois de lances. Il se trouvait dans les 
places frontières quarante mille quintaux 
de poudre; les inspecteurs des moulins à 
poudre de Constantinople , Gallipoli et Te- 
mesvar, furent chargés en outre de fournir 
une quantité de cette espèce de munitions. 
Le trésor fit passer au serasker, qui était à 
Babataghi 3-20 bourses aux troupes égyp- 
tiennes cantonnées en Hongrie , 150 en 
avance sur la solde à payer pour leur pays , 
150 au gouverneur de Diarbekr, 30 à celui 1 
d'Adana, Ahmed-Pascha , 30 également au 
beglerbeg de Neuuaeusel , Ilasau-Pascha. Des j 
vivres furent aussi expédiés de Constantino- 
ple en Crète, qui en manquait, et à Chios ; 
trois mille janitschares tirés de Bosnie furent i 
envoyés à Ofen pour en former la garnison, 



(1) Rel. di Costantinopoli, 12 agoslo 16Sj. Co- 
dex hist prof. n° SS2, p. 96. 

(2) Rel. di Costantinopoli , agoslo 16S4- Codes 
hist. prof. p. 99. 

(3) Lilterœ Leopoldi dd. Lincii , 22 fébr. 1684, 
commendalilia; ad Colier pro interpretibus Por- 
pbviita, ."Eronomc . conjuge et liber. Maimiccs 
délia Torre. 



LIVRE LVIII. 



205 



avec une solde de 3 aspres par jour ; et 
comme les deux dernières campagnes avaient 
jeté un grand désordre dans les chancelleries 
des frontières , qui , devant assurer le paie- 
ment des troupes de ces cantons, se trou- 
vaient hors d'état de suffire à la solde des 
corps d'Ofen , de Kanischa , Jenœ , Erlau et 
ÎS'euhseusel , le trésor public vint à leur aide 
en leur avançant 600 bourses. Pour l'appro- 
visionnement si important de Neuhaeusel, 
le nureddin des Tatares dut fournir douze 
mille kilos sur les grains achetés à Erlau , 
et l'on remit encore au roi des Kruczes, 
Emerich Tœkœli, 50,000 piastres pour qu'il 
se procurât dix mille boisseaux de blé et la 
même quantité d'orge. A Belgrad étaient 
accumulées des munitions de guerre pour 
une armée, de vingt mille hommes pendant 
sept ans; on y comptait six cent quarante 
canons (1 ) . On attendait d'Alger , de Tunis et 
de Tripoli , pour le printemps, vingt-cinq 
vaisseaux de guerre (2.) Le chan tatare seul 
s'excusa de ne pouvoir envoyer que deux 
mille cavaliers, au lieu de dix millequ'on 
lui demandait , parce qu'il avait besoin de 
forces considérables pour les opposer aux 
Cosaques et aux Polonais (3) . On renouvela 
les ordres adressés dans tout l'empire dès 
l'année précédente , pour que les champs 
fussent doublement ensemencés et que les 
wakfes laissés incultes fussent cédés à d'autres 
laboureurs. Le gouverneur de Damas , Ibra- 
him-Pascha , qui tardait à transporter ses 
levées en masse d'Asie en Europe , avait reçu 
du trésor un secours de 100 bourses ; comme 
les expéditions se firent encore avec lenteur, 
on accusa sa négligence , et à peine arrivé à 
Andrinople , il fut déposé et incarcéré ; son 
kiaja fut arrêté aussi et ne put obtenir sa 
liberté qu'en donnant 150 bourses. Tous les 
équipages du gouverneur, ses tentes et ses 
baraques militaires , ses chevaux et ses mules 
furent inventoriés et remis plus tard à 
Schahin-Aga, premier valet de chambre du 
sultan, nommé au commandement de Damas. 
Pour la solde des équipages des dix-neuf 



(1) Relaz. dLCostaatinopoli. Codex S92, p. 212. 
1685. 

(2) Cod. 88S, p. 24, 21 fébr. 1685. 

(3) Rel. di Coslantinop. Codex S83.p. 228. 



galères 



vaisseaux de guerre, des quinze 
nouvellement construites et de la garnison 
d'Assow, le trésor privé du sultan avança 
l,i67 bourses. Les commandants de Candie 
et de Caminiec furent changés. A la place 
de Mohammed-Pascha, blessé d'un coup de 
canon , Biiklu-Mustafa-Pascha fut envoyé à 
Caminiec, et Ahmed-Pascha Burunsis , dé- 
posé pour ses iniquités, fut remplacé à Candie 
par le rusnamedschi Feid-Mustafa-Efendi. 
Lesandschakbeg de Boli , Ferhadsade-Ahmed- 
Pascha, dont les extorsions avaient soulevé 
de nombreuses plaintes , fut arrêté à Andri- 
nople , comme il entrait avec ses troupes , 
et aussitôt exécuté en présence du sultan. 

Les Ottomans accoutumés jusqu'alors à 
prendre l'offensive et à envelopper les cités 
ennemies, s'occupèrent maintenant d'oppo- 
ser à la fois de la résistance à la Pologne, à 
Venise et à l'empereur , et de défendre 
l'empire avec trois armées ; l'histoire de la 
sainte ligue nous la montre attaquant les 
Ottomans sur quatre points, du côté de la 
Pologne, de la Hongrie, de la Dalmatie et 
de la Morée. Jusqu'alors la Bussie avait été 
retenue au moyen de manœuvres diploma- 
tiques. Des tschauschs envoyés l'année pré- 
cédente à Moscou et en Perse essayèrent 
d'affermir la paix (1). Le résident polonais 
Proski , traîné jusque sous les murs de Vienne, 
puis mis en liberté, fut mandé devant le 
grand vesir, et d'après ses conseils une lettre 
contenant des propositions pacifiques fut 
adressée par un tschausch à Zolkiew, au roi 
de Pologne, dont les dispositions pouvaient 
donner quelques espérances , attendu que 
l'année précédente, après avoir inutilement 
assiégé Chocim et tenté vainement de passer 
le Dniester, il avait été réduit à se retirer (2). 
La lettre resta sans réponse ; Proski fut en- 
voyé à Isakdschi,auprèsdeSuleiman Pascha, 
serasker contre la Podolie. 

Le 21 mars 1G85, le nouveau provveditore 
de Dalmatie, Pietro Valiero, ouvrit la cam- 
pagne en Dalmatie en menant sept mille 
Morlaques et six cents fantassins vénitiens 



(1) Beregani, hisloiia délie guerre d'Europa, 
1. i, p. 252. 

(2) Garzoni. hisloria délia repnbl. di Vcnezia. 
p. 7 \ ri 75. 



•iOG 



HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN. 



sous les murs de Sign. Le pascha de Bosnie, 
avec les troupes de l'Herzegovina et de Cor- 
bavie, s'avança au secours de la place. Les 
Morlaques furent battus, Valiero se vit ré- 
duit à lever le siège en abandonnant ses trois 
mortiers. Outre les Morlaques, anciens su- 
jets de la Porte, les Vénitiens avaient encore 
poussé à des mouvements hostiles les habi- 
tants de Maina et ceux du mont Chimarra ; 
avec ces trois peuplades chrétiennes monta- 
gnardes, la république porta de rudes coups 
à l'empire ottoman , qui sentit ainsi déchirer 
ses entrailles. Les Mainotes, impatients du 
joug appesanti par les forts élevés sous Ah- 
med-Kœprili , le secouèrent et attaquèrent 
Siawusch-Pascha , gouverneur de Morée, qui 
marchait contre eux avec dix mille hommes : 
les Turcs furent défaits et laissèrent deux 
mille morts sur le champ de bataille (1). Les 
Chimarriotes, fatigués des exactions dont on 
les accablait, tuèrent leurs oppresseurs dont 
ils envoyèrent les tètes aux Vénitiens : la 
république les encouragea et leur adressa 
des présents avec des promesses de se- 
cours [-2). De leur côté les Turcs armèrent 
les marins des rochers Acrocérauniens, les 
corsaires de Dolcigno et de Castelnuovo, qui 
débarquèrent sur les îles du canal de Corzola 
et Narenta. et enlevèrent des esclaves (3). 
Dans l'ile d'Opus, formée par la Narenta, le 
provveditore Valiero avaitélevé desouvrages 
de fortification l'année précédente. A deux 
milles au nord de cette île s'élève la tour de 
Norin , éloignée de cinq milles encore de Ci- 
clut, résidence de l'aga turc. Valerio s'était 
emparé de la tour de iNorin, et au moyen de 
ce poste et des ouvrages d'Opus il gênait les 
mouvements de l'aga de Ciclut (4). A Mana 
aussi, à vingt-quatre milles au sud de Zara, 
et à Ostroviz, à cinquante milles plus avant 
dans les terres, furent élevées des fortifica- 
tions. Les Morlaques enlevèrent huit cent six 
chevaux et plus de cent cinquante têtes de 
bétail, et entraînèrent comme esclaves au- 
tant d'habitants du territoire de Zappa, dé- 
solé par l'incendie (5). 

(1) Bcregani . I. i . p. 274. 

(2) Ibid. p. 275. 

(3) Ibid. p. 206. 

(4) Ibid. p. 24a. 

(5) Boethius, I. 11 . p. C4. 



En Hongrie, pendant l'hiver, les Turcs 
avaient obtenu quelques avantages et enlevé 
du butin; mille Tatares, pénétrant dans l'ile 
de Saint-André , située au-dessus d'Ofen , où 
étaient établis les hôpitaux des impériaux, 
avaient haché neuf cents malades et enlevé 
cinq cents soldats chargés de la garde des 
bagages (1). Dans l'île de Sainte-Marguerite, 
à ut! mille au-dessus d'Ofen , ils avaient sur- 
pris environ mille hommes dispersés sur une 
surface de sept milles, les voitures des ma- 
lades et tes bagages du comte Piccolomini. 
Waizen même retomba au pouvoir des Turcs, 
qui parurent sous les remparts au nombre 
de cinq cents tout au plus, tirés des places 
d'Ofen, Erlau et Novigrad; la garnisoo] 
quoique bien supérieure, évacua la place, 
soit par suite d'intelligences entre les Hon- 
grois et les Ottomans, soit par la faute du 
commandant Boserzki. La garnison, qni 
se retirait, fut en grande partie taillée en 
pièces; sa lâcheté offrait aux Turcs une trop 
belle occasion de venger la violation de la 
capitulation de Verovitz, dont les Croates 
s'étaient rendus coupables l'année précé- 
dente (2). Maintenant les troupes postées 
dans Verovitz coupèrent aux Turcs les com- 
munications avec Kanischa , et le général 
Heisler empêcha la plupart des convois d'ar- 
river à Neuhœusel, de sorte qu'une extrême 
disette de vivres se fit sentir dans cette place, 
et la garnison s'agita. Après que Szolnok et 
Szarvas furent tombés entre les mains d'Heis- 
ler , les troupes de ce général en vinrent aux 
mains avec celles d'Ismaïl-Pascha, begler- 
beg de Rumili : les Turcs sabirent quelque 
butin , mais Ismaïl n'en fut pas moins réduit 
à se replier sur Temesvar(3). Heisler échoua 
dans sou projet de surprendre Szegedin, et 
plus tard Waizen (4). Les Turcs ne furent 
pas plus heureux dans leurs tentatives sur 
Raab et Wissegrad : ils canonisèrent cela 
dernière place durant onze jours, puis brû- 
lèrent ses faubourgs ainsi qu'Heisler avait 
fait devant Waizen. Ce fut seulement vers le 



(1) Guerre des Turcs et triomphe des chrétiens, 
p. 68. 

(2) Boelhins, 1. 1, p. s.M. 

(3) Kaschid, I. 1. fol. 119. 

(4) Ibid. et Boethius, I. 11, p. 27. 



LIVRE LVI1I. 



'20 î 



.milieu du mois de juillet que l'armée impé- 
riale commença ses grandes opérations ; l'ar- 
mée turque se mit en mouvement quinze 
(jours plus tard encore. Les forces chrétien- 
; nés agirent dans cette campagne en trois 
corps : le premier en Hongrie, sous les or- 
dres du duc de Lorraine, réunissait cin- 
quante mille hommes ; le second, commandé 
parle comte Leslie, en comprenait trente 
mille sur les frontières de Croatie et de Sty- 
le; le troisième, dirigé par le lieutenant 
Ifeld-maréchal Schulz, présentait une masse 
de vingt-cinq mille hommes dans la Haute- 
! Hongrie. Le duc de Lorraine , après avoir 
fait mine de menacer Neograd, s'avança de 
[Gran contre Neuha-usel. Quelques jours 
a\ant son arrivée était mort le beglerbeg 
HHasan, long-temps la terreur de la frontière 
[hongroise et surtout de la ville de Frey- 
ftadt; quelques instants avant d'expirer, il 
■était dit en prenant sa barbe : « Je vois 
Lbien qu'il n'y a plus de succès à espérer 
contre les chrétiens. » Les travaux du siège 
furent poussés de deux côtés par le duc de 
Lorraine et par l'électeur de Bavière, ou 
| plutôt par le général Sereni ; des troupes 
• bavaroises et polonaises, commandées par 
le prince de Hanovre , des Franconiens sous 
I le prince de Waldeck , des soldats de la 
isouabe et de Luneburg, partageaient les 
| fatigues et la gloire du siège. Lorsque, le 
vingt-troisième jour du siège , tout était prêt 
aour l'assaut, le duc de Lorraine, voulant 
épargner l'effusion du sang, envoya un trom- 
! Dette et un interprète porter une sommation 
1 Jans la place. Le commandant répondit que 
1 es clefs de Xeuhaeusel n'étaient pas en sa 
| possession , mais bien entre les mains du 
loascha d'Ofen. Sept jours après arriva la 
nouvelle que le serasker Ibrahim -Pascha 
[.assiégeait Gran avec quatre mille hommes. 
En vertu d'ordres venus de Vienne, dix— 
leuf mille hommes durent rester devant 
Veuhœusel, tandis que le duc de Lorraine 
marcherait avec le reste de l'armée au se- 
cours de Gran. Cette place était investie par 
e serasker, qui avait tracé une double ligne 
iulour de ses murailles , et la canonnait avec 
wec sept batteries. Le duc se mit eu mou- 
vement de IS'euhaeusel , et le 16 août il atta- 
ma le camp des Turcs : ceux-ci reconnais- 
sant l'immense supériorité de l'ennemi se 



retirèrent, en abandonnant une prodigieuse 
quantité de munitions. ' 

Cependant à Neuhœu^el les cinq batteries 
avaient été poussées jusqu'au fossé; alors 
elles foudroyèrent les remparts, et le 19 
août l'assaut fut livré. Au milieu du combat, 
les assiégés arborèrent le drapeau blanc, 
mais les impériaux, emportes par la fureur, 
ne tinrent nul compte de ce signe de sou- 
mission et immolèrent tout ce qu'ils rencon- 
traient , de sorte que , de trois mi'le hommes 
dont se composait la garnison, deux cents 
seulement survécurent. La tête du pascha, 
plantée sur une longue perche, fut exposée 
à la porte de Vienne ; quarante prisonniers 
chrétiens furent délivrés, les femmes et les 
enfants turcs vendus à des seigneurs impé- 
riaux. Les quatre-vingt-treize canons dont 
on s'empara venaient pour la plupart des Al- 
lemands; ils avaient été fondus sous Maxi- 
milien et Rodolph II, Ferdinand III et Jean 
Frederick de Saxe. 

Le plus magnifique trophée de Neuhoeusel 
fut la grande bannière de la place : loi.gue 
de dix-huit pieds et large de dix, elle ne 
pouvait être portée par aucun homme , et on 
l'avait fixée sur un piédestal. Elle était en 
étoffe de soie verte du plus beau tissu , de la 
même couleur que le drapeau sacré du Pro- 
phète. Le markgraf de Baden en fit don aux 
Etats du cercle de Souabe. Si la perte de 
Tseulntusel avait jeté l'alarme dans la chré- 
tienté vingt-deux ans auparavant , la reprise 
de cette ville remplit de joie toute l'Allema- 
gne, la Pologne et l'Italie ; il y eut des ré- 
jouissances à Nuremberg, Frankfort, Bres- 
lau, Stuttgard, Hamburg, Lubeck, Brussel, 
Naples (1). Le kislaraga employa les plus 
grands ménagements pour apprendre la 
chute de Neuha'usel au sultan , qui s'en con- 
sola par la pensée qu'Ofen n'était pas encore 
assiégé (2). Le serasker Ibrahim envoya un 
de ses affidés, Ahmed-Tschelebi, porter au 
duc de Lorraine une lettre contenant des pro- 
positions pacifiques (3); il n'y fut point fait de 



(1) Voyez la description de ces fêtes dans Bo?- 
thius, 1. ii . p. 134-139. 

(2) Iîelaz. di CesUtntinepoli , Cod. hist. prof. 
883, p. 332. 

(3) Cantemir-Moh. [V, § 113. 



. 






H1ST0IRE.DE I/EMPIKE OTTOMAN. 



réponse, non plus qu'aux offres adressées en 
même temps à Vienne par Tœkœli. Tandis 
que l'armée de Hongrie se signalait devant 
Gran et devant Neuhaensel , celle de Croatie, 
sous les ordres de Leslie et d'Herberstein, 
cueillait aussi des lauriers. Joseph, comte 
d'Herberstein, général de Carlstadt, avec 
mille fantassins et ( rois cents cavaliers , péné- 
tra dans la Licca et dansla Corbavie , emporta 
et rasa Wuniz [ 22 juillet 1G85 ] , ravagea la 
vallée d'Udwina. De son côté, le comte Les- 
lie avait marché pour surprendre Essek et 
brûlerie grand pont : avec dix-sept cents 
cavaliers et deux mille Croates , il campa 
dans la plaine devant Essek, emporta d'as- 
saut la ville fortifiée et mit le feu au pont de 
trois mille cents pas construit par Suleiman ; 
la partie seule de cet ouvrage, condui- 
sant par le marais de ce côté de la Drau, fut 
dévorée par les flammes ; mais au-delà du 
fleuve , ce fut dans Essek môme que l'incen- 
die exerça ses ravages, et les troupes impé- 
riales furent saisies d'une terreur si subite 
que les Turcs l'attribuèrent à l'apparition du 
Prophète lui-même (1). Les garnisons tur- 
ques de Costanoviz, Jesenoviz, Gradiska, 
qui étaient accourues, poursuivirent les Croa- 
tes dans leur fuite précipitée (2). Un mois 
après, Leslie entreprit une autre expédition 
contre la Licca ; il ordonna aux colonels Or- 
schitz et Purgstall de marcher sur le château 
de Gretenar, le brûla, campa sur la Licca- 
voda, investit Budak, capitale delà Licca, 
ravagea tous les alentours, s'avança ensuite 
sur Serbaz, dans la direction de Novi et de 
Ribnik, poussa jusqu'à Bellay, et revint en- 
suite à Carlstadt par Peruschin. Plus de qua- 
tre mille maisons avaient été réduites en 
cendres dans cette expédition. Le lieutenant 
feld-maréchal comte Palffy conquit Dubiza. 
Le ban de Croatie, comte Erdœdy, arrêté 
par le gonflement des eaux de l'Unna dans 
son plan d'attaque contre Krupa , se porta 
contre Belassena avec le comte Mathias 
Strasoldo, prit et abandonna cette place, 
brûla Ozazin, Mutinisa , Troczad , et revint 
à Carlstadt chargé de butin, après une expé- 
dition de douze jours (2). Dans la Haute- 

(1) Cod. 883, p. 885, Bibliothèque de la cour 
impériale. 

(2) Boetliius , I. ii . p. 164. 



Hongrie les commandants turcs do Novigrad 
et de "Wissegrad firent sauter eux-mêmes les 
fortifications de leurs places en les abandon- 
nant ;\Yaizen fut livré aux flammes. Le géné- 
ral Schulz enleva Ungwar, Crasnahorka et 
Eperies à Tœkœli. 

Tœkœli, roi de Transylvanie, Scherban 
et Démétrius Cantacuzène, woiwodes de 
Moldavie et de Yalachie, s'étaient adiré 
tous trois le mécontentement du grand ve- 
sir. Déjà son prédécesseur, Kara-Muslafa, 
avait rejeté sur Tœkœli la faute de la triste 
issue du siège de Vienne ; maintenant Ibra- 
him lui attribua aussi les désastres des deux 
dernières campagnes. Le pascha de War- 
dein manda auprès de lurïe roi des Kruczes, 
qui, sans défiance, s'y rendit avec sept mille 
cavaliers, fut aussitôt chargé de chaînes et 
emmené à Constanlinople. Irrité de ce trai- 
tement envers son chef, Petrozzi livra Kas- 
chau au feld-maréchal Caprara. Les deui 
Cantacuzènes devaient être déposés : Démé- 
trius, woiwode de Moldavie, à cause de sa 
lourdeur d'esprit et de son inexpérience ; 
Scherban , prince de Valachie , parce que 
son caractère entreprenant l'avait rendu 
suspect. Le dernier parvint à calmer le grand 
vesir au moyen d'une somme d'argent ; 
quant à Démétrius, il lui fallut céder la place 
à Constantin Cantemir, fils de Théodore 
Cantemir, qui tirait son origine de la famille 
tatare Noghai de ce nom. Sous les woiwodes 
Ghika , Dabiza et Dukas, porte-glaive, puis 
commissaire et guide de l'armée turque dans 
l'expédition de Chocim , il fut confirmé dans 
ses emplois par Pctreischik , successeur de 
Dukas sur le trône princier de Moldavie, 
puis nommé serdar de Moldavie. Reconnu en 
cette qualité par Dukas à son second avène- 
ment au pouvoir suprême, ensuite persécuté 
par Démétrius Cantacuzène, il avait fini par 
être nommé prince de Moldavie (t). Sa con- 
firmation dans cette dignité lui avait coûté 
220 bourses ou 100,000 piastres (2). Sobieski 
essaya d'ébranler la fidélité de Cantemir en- 
vers la Porte , et celui-ci représenta inutile- 
ment au roi qu'une invasion des Polonais en 
Moldavie resterait sans résultat tant qu'il? 



(1) Cantemir-Mob. IV, not. 23 Cod. 882, d< 
la bibliothèque impériale. Marzo 1C84. 

(2) Cod. 8S3, |>. 3ii5. 






LIVRE LVIII. 



209 



î seraient pas en possession de Caminiec. 
nbieski passa le Dniester, et se tromabien- 
t à Bojan en vue de l'armée ottomane 
unissant alors vingt-cinq mille Turcs com- 
mandés par le serdar Suleiman. cinquante 
ille TaUres sous les ordres de Selim-Girai, 
îan des Tatares , et cinq mille Moldaves 
>nduit» par Cantemir. Ce dernier, dévoué 
îx Polonais dans le fond du cœur, leur dou- 
ait de secrets avis. Néanmoins ils l'attaquè- 
•nt d'abord à Bojan, soit par malentendu , 
•it qu'il leur fût suspect; sa défense vigou- 
•use contribua puissamment à la défaite 
iS Polonais, dont six mille furent tués dans 
îspace d'une heure, tandis que cinq mille 
vaques se rendaient prisonniers (1). La 
orte , pressée par les trois puissances de la 
.inte alliance , l'Autriche, Venise et la Pc— 
■gne , et voulant s'assurer au moins un allié 

i|t un ami, tourna toute son attention sur la 
rance et sur la Russie. L'ambassadeur fran- 
lis fut traité avec la plus grande distinction ; 
D lui montra beaucoup de condescendante : 
jtre les honneurs du sofa si long-temps 
jntestés, M. de Guilleragues obtint encore 
iusieurs fermans en faveur de sujets fran- 
îis et du commerce de ses nationaux ; l'une 
e ces ordonnances défendait aux galères 
es pirates africains d'attaquer les bâtiments 
ançais sous le canon des ports ottomans, et 
njoigoait aux autorités locales de soutenir 
■s Français dans leurs réclamations d'objets 
nlevés de la sorte ; une seconde assurait la 
anchise de l'ambassadeur quant aux droits 
s douane (2) ; une troisième promettait au 
)i de France le droit de patronat sur les 
tints lieux dans la Terre proiuise (3). Ce qui 
ssura l'exécution du premier ferman à Tri- 

;oli, ce fut moins l'exhibition de la signa- 
îre du sultan que l'apparition de l'amiral 
Estrées, dont les vaisseaux lancèrent des 
ombes dans ce repaire de pirates :i). Le 
^présentant du roi de France mourut bien- 



(1) Cantemir Mob. IV, § 120-125 et note 23. 
e!jz. di Coslanlinopoli , dans le Cod. SS4 . p. 
50 de la bibliolbè ;ue impériale. 

(?) Flassan, 1. iv, p. 92. 

(3) Rel. di Costantinopoli. cod. 8S5, p. 27S. 

(4) Voyage de Lamotraye à la Haye, i7:l. ]. i, 
. iOu. 

tom. m. 



tût après d'une attaque d'apoplexie ( 1 ) 
: 2 mars 1685]. Le négociant français Fa- 
bre traita les affaires de la France jusqu'à 
l'arrivée du nouvel ambassadeur, le conseil- 
ler au parlement Girardin, qui se présenta 
le 11 janvier 168G. A\ant i'entrée du vais- 
seau de ligne Le Vaillant dans le port de 
Coustantinople , Girardin, qui était à bord, 
fit demander au kaimakam si le sérail ren- 
drait le salut du vaisseau coup pour coup ; 
parce que, dans le cas contraire, il n'offri- 
rait pas cet hommage. Le kaimakam ré- 
pondit que le sérail était complètement 
étranger à ces sortes de politesse; et, en ef- 
fet, jamais le palais impérial n'a rendu le 
salut. A l'audience , l'ambassadeur siégea 
sur un tabouret de velours rouge placé au 
niveau des coussins du grand vesir 2). II 
obtint l'autorisation de faire rebâtir trois 
églises à Alep , Galata et Milo ; déjà l'on avait 
permis aux Français de relever les temples 
de Saint-Georges et de saint Louis à Galata , 
tandis que toute faveur de ce genre avait 
été complètement refusée à l'ambassadeur 
impérial comte Leslie (3}. La Russie, à la- 
quelle avait été adressé un tschausch , en- 
voya un ambassadeur qui offrit le renou- 
vellement des capitulations, à la condition 
d'abandon de territoires dans le canton de 
Kiow (ij ; il obtint pour ses coreligionnaires 
la faculté de reconstruire un temple grec 5). 
Cette année l'orthodoxie musulmane fit deux 
pertes cruelles dam la personne du juge 
impitoyable Bejasisade , et dans celle du 
prédicateur de la cour Wani [1 er octobre 
1685]. Bientôt après mourut aussi la mère de 
Scheiban, prince de Valachie, et le frère 
de celui-ci, Mathieu Cantacuzène. 

Deux événements bien plus graves furent 
l'exécution duserasker en Hongrie. Ibrahim- 
Scheitan, et la déposition du grand \esir 
Kara-lbrahim. On reprocha au premier l'en- 
voi de son affidé Abmed-Tschelebi avec des 



I D'après la rel. le 2 mars, et d'après Flassan, 
le 5 rnarsl6S4; voyez d'Aniem, 1. vi, p. iG8.. 

(2) Flassan , I. îv, p. 92. 

(3) Cod. 884, p. 571. lGt>6. 

(4) Mai 1686. Cod. 884, p.501. 

(5) Cod. SS4. 1C56 : p. 5G2 et 564. Bibliothèque 
de la conr. 

U 



210 



HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN. 



propositions paciQques au duc de Lorraine, 
et la perte de Neuhœusel. C'étaient là des 
crimes d'état qui déterminèrent la condam- 
nation capitale , et la sentence fut exécutée 
par le grand chambellan Abdisade-Moham- 
med-Aga , à Belgrad , où le serdar avait été 
appelé après l'achèvement des réparations 
aux fortifications d'Essek(l). Le grand vesir 
réservait un sort pareil au serasker contre la 
Pologne ; il l'appela donc à Constantinople , 
sous prétexte qu'étant malade lui-même il 
avait besoin de l'employer dans les affaires. 
Mais Suleiman , esprit pénétrant et subtil , 
formé depuis long-temps aux intrigues , sut 
faire agir le kislaraga , son ami, adversaire 
du grand vesir, et prévint celui-ci. Ibrahim, 
qui ne pouvait se hasarder à faire couper 
tout-à-coup la tête au vainqueur de Bojan, le 
destinait à la dignité de serasker en Hongrie, 
à la place de celui qui venait d'être immolé, 
ne doutant pas que la première défaite dans 
cette contrée ne lui offrît un excellent mo- 
tif pour le frapper de mort. Suleiman , infor- 
mé par son ami Jusuf , le kislaraga, du piège 
qu'on lui tendait, se fit introduire auprès du 
sultan , reçut avec une attitude profondé- 
ment soumise et les marques d'une gratitude 
infinie les éloges du sultan sur son courage, 
et sa nomination comme serasker en Hon- 
grie; mais il osa représenter très-humble- 
ment que les troupes en Hongrie , accablées 
par les désastres de Vienne, Parkany, Ham- 
sabeg, Gran et Neuhaeusel, avaient besoin 
pour se relever, sinon de la présence du 
sultan, au moins de celle du grand vesir. Le 
sultan , tout indécis , garda le silence ; le 
kislaraga le détermina à une résolution , en 
faisant observer que Suleiman-Aga était di- 
gne de tenir le sceau de l'empire bien plus 
qu'Ibrahim, qui, n'ayant ni les qualités de 
l'homme d'état, ni celles du général, dissimu- 
lait son incapacité à se charger du comman- 
dement suprême en prétextant continuelle- 
ment son état maladif (2). Au premier jour de 
diwan, le grand cafetier de la sultane Chas- 
zeki, Hadschi-Mohammed-Aga, vint pré- 
senter le chatti-schérif de la déposition , et 
remit aussitôt le sceau à Suleiman-Pascha (3). 



(1) Raschid, I. i, fol. 122. 
f.î) Canlemir Moh. IV, § 131. 
(3) Raschicl. 1. i, fol. 122. 



Kara-Ibrahim obtint d'abord la permission 
de se rendre en pèlerinage à la Mecque et 
de rester un peu à Skutari ; mais bientôt 
après il fut exilé à Rhodes , et l'on confisqua 
3,000 bourses sur sa fortune (1). Toutefois 
le grand vesir lui donna quinze bourses , et 
le fit partir pour Rhodes avec douze esclaves 
des deux sexes. L'exilé ne tarda pas à être 
accusé d'intelligence avec les rebelles d'Asie, 
et, que ce crime fût réel ou supposé, il su- 
bit le supplice du cordon (2) [décemb. 1685]. 
La nomination de Suleiman à la première 
dignité de l'empire fut le salut de Tœkœli, 
qui, sous Ibrahim, voyait la mort suspendue 
sur sa tète (3). Son argent et ses équipages , 
mis sous le séquestre, lui furent restitués; 
et, au milieu des déclamations contre l'am- 
bition criminelle de Kara-Mustafa et l'inca- 
pacité de Kara-Ibrahim , le crédit de Sulei- 
man et de son protégé, le roi des Kruczes, 
s'affermit de plus en plus (4). Les mesures 
de Suleiman annoncèrent en effet un grand 
vesir actif, sage et prudent , propre aux af- 
faires de l'administration et aux fonctions 
du commandementmilitaire.il recommanda 
au defterdar une ponctualité rigoureuse dans 
le paiement des troupes, dont la solde était 
arriérée de trois mois (5) ; mais pour lui en 
procurer les moyens, dans l'étatd'épuisement 
des finances, il ordonna d'altérer les mon- 
naies, et cent onces d'argent reçurent un 
alliage de quarante onces de cuivre (6). Il 
reçut du trésor privé du sultan 2,000 bourses 
d'argent pour la prochaine campagne. En 
politique adroit, il donna de belles paroles 
à tout le monde, et surtout aux Hongrois, 
dont il avait fortement encouragé la rébel- 
lion alors qu'il était kiaja d'Ahmed -Kœ- 
prili (7). Il congédia le résident polonais 
Proski avec la plus grande courtoisie, et lui 
fit présent d'un beau cheval. L'envoyé russe 
repartit pour son pays, emmenant avec lui 
trois cent quarante prisonniers délivrés d'es- 



(1) Relat. di Costantinopoli, Cod. 88/i , p. 489 

(2) Ibidem. 

(3) Ibidem, p. 452. 

(4) Cantcmir Moham. IV , § 132. 

(5) Relat. di Costantinopoli, cod. hist prof. S8/i 
p. 462. 

((i) Raschid, I. i, fol. 123. 
(7) Cod. 884. p. 382. 



LIVRK LVIII. 



•2\\ 



clavage(l). En même temps des députés 
cosaques, qui apportèrent des lettres et des 
présents, furent accueillis et revêtus dekaf- 
tans(2). L'ambassadeur français, qui repro- 
duisit la réclamation de son prédécesseur 
pour faire placer le saint sépulcre sous la 
protection des catholiques , ne put obtenir 
ce point, mais on lui fit des concessions 
pour la reconstruction de l'église de Saint- 
Benoît à Galata, la réparation de l'église de 
Milo, et l'autorisation d'inhumation dans la 
chapelle de Saint-Louis à Pera (3). Suleiman 
ne craignit point de donner le gouverne- 
ment de Damas, avec le titre de vesir, au 
kiaja de son prédécesseur, appelé aussi Ibra- 
him. Le favori Mustafa-Pascha étant mort , 
le capitaine Miszirlisade fut nommé kapu- 
dan-pascha. Le revenu de Schahin-Mustafa- 
Pascha, commandant en Morée, fut aug- 
menté de 30 charges d'aspres prises sur le 
sandschak de Tirhala. Kœprili-Mustafa-Pas- 
cha fut transporté de Chios aux Dardanelles, 
et eut pour remplaçant dans le commande- 
ment de l'île l'aga des janitschares Salfi- 
kar-Pascha. Tscholak-Hasan devint aga des 
janitschares, et le grand écuyer Redscheb, 
en récompense de ses bons services rendus 
dans la confiscation des biens du précédent 
grand vesir, fut élevé à la dignité de kai- 
makam de l'étrier à Andrinople. Quand le 
sultan se rendit ensuite d'Andrinople à Cons- 
tantinople [ 14 avril 1684] , chacun s'empres- 
sant auprès de Redscheb et laissant dans 
l'isolement le kaimakam de la capitale, Ka- 
ra-Hasansade-Mustafa-Pascha, le sultan con- 
sola celui-ci en l'appelant auprès de lui et 
le faisant tenir à cheval à ses côtés. Kara- 
Hasansade siégea parmi les vesirs de la cou- 
pole dans le diwan ; mais le kaimakam Red- 
cheb-Pascha se débarrassa bientôt de sa 
présence importune en faisant donner à ce 
rival le commandement de Napoli di Ro- 

ania. 

Au commencement de mai, Suleiman- 
Pascha se mit en marche comme serasker 
pour la Hongrie. Le mufti aurait voulu que 
l'on exposât la sainte bannière ; mais le 



(1) Cod. 884, p. 529. 

(2) r.aschid, I. i. fol. 125. 

(3) P,elat cli Costatilinopoli , cod. 864, p. 506. 



grand vesir repoussa cette opinion , afin de 
ne pas accroître la terreur. Sentant fort bien 
l'état pénible de l'empire et les difficultés 
de sa propre situation, il s'était procuré, par 
le moyen du kislaraga, une lettre de la 
main du sultan qui l'investissait d'un pou- 
voir illimité et garantissait la sûreté de sa 
tête, quoiqu'il pût arriver (1). Comme le chan 
tatare s'était excusé de ne point paraître en 
personne à cause des dangers qui le mena- 
çaient du côté de la Pologne, de nouveaux 
courriers lui furent expédiés pour appeler 
au moins le kalgha et le nureddin. Les or- 
dres les plus pressants enjoignirent aux pas- 
chas gouverneurs de Temesvar, Stuhlweiz- 
enburg, Essek, de se tenir prêts avec leurs 
troupes. En l'absence du grand vesir, le der- 
nier de ces gouverneurs, Osman-Pascha- 
Ahmed , avait exercé le commandement su- 
périeur. Il éprouva une grande disette de 
vivres. Voyant l'impossibilité de reprendre 
Szolnok et Samos , il avait tenu un conseil 
de guerre avec cinq paschas pour revenir à 
Belgrad et attendre l'arrivée du serasker 
grand vesir. Parvenu à Belgrad, Suleiman 
envoya Tœkœli avec une forte escorte à 
Jenœ pour contenir Apafy. 

Le plus grand événement de cette cam- 
pagne fut le siège et la prise d'Ofen. Presque 
toutes les nations chrétiennes de l'Europe y 
prirent une part active par leurs chevaliers. 
Il y vint des grands d'Espagne , des marquis 
français, des lords anglais, des comtes ita- 
liens , des princes du sang allemands et aussi 
beaucoup de bourgeois , parmi lesquels soi- 
xante Catalans , la plupart artisans de Barce- 
lone. L'armée impériale forte de quatre- 
vingt-dix mille hommes, dont vingt mille 
Hongrois etCroates, et trente milleauxiliaires 
de l'empire germanique , trois mille Franco- 
niens commandés par Thungen , huit mille 
Brandebourgeois par Schaenich , six mille 
Souabes par Durbach, cinq mille Saxons, 
huit mille Bavarois par l'électeur. Toutes ces 
troupes étaient sous les ordres du général 
en chef duc de Lorraine. Ofen renfermait 
seize mille guerriers éprouvés , ayant pour 
chef Abdurrahman-Pascha , ancien aga des 



(1) Relaz. di Buda 
«on impériale. 



dans les archives de la mai- 



212 



HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN. 



janitschares ; l'âge avancé de ce vieux ser- 
viteur, soixante-dix ans, n'avait pas refroi- 
di le courage dont il avait fait preuve devant 
Candie et dans l'enceinte de Caminiec. 

Le siège commença le 18 juin 1686 de trois 
côtés : sur le mont Gerhard du Blocksberg, 
ou la collinedes Corneilles, était l'électeur de 
Bavière ; à l'opposé près de la porte de Vienne, 
le duc de Lorraine , les Brandebourgeois et 
les troupes de l'empire avaient pris position 
contre la ville du bord de l'eau. Le dépôt des 
malades et des Liesses fut établi dans l'île 
Sainte-Marguerite. De la cavalerie légère fut 
jetée sur l'île de Csepel, où, dès les premiers 
jours, Adam Batthyanyi enleva le harem du 
pascha , composé de quatre-vingt-douze 
femmes , parmi lesquelles l'épouse légitime. 
Cent femmes des plus belles, furent vendues 
dans le camp comme esclaves; le butin fut 
apprécié à 200,000 florins. Cinq jours après 
l'ouverture de la tranchée , la partie basse 
de la ville , tournée vers Vienne, fut enlevée 
d'assaut; le prince de Neuburg et le lieute- 
nant feld -maréchal de Souches en prirent 
possession [30 juin]. Les Souabes firent de 
nouveaux progrès et occupèrent la hauteur 
qui porte encore leur nom 1 1). Les Brande- 
bourgeois prirent position dans la direction 
du bain impérial. Quinze jours après le troi- 
sième assaut fut livré à la forteresse ; à droite 
contre la tour se lança Guido de Stahrem- 
berg , à gauche le comte Auersperg , au 
centre le comte Herberstein, chacun avec 
deux cent quatre-vingts soldats, des grena- 
diers, des fusiliers, pionniers (2) ; ils furent 
repoussés , les comtes Herberstein et Kuef- 
stein périrent dans cette action. Les grands 
d'Espagne, duc de Vejas et Escalona, et le 
marquis Valero son frère , le fils du prince 
Robert avec quatre Anglais, le prince de 
Commercy , les seigneurs de Créquy et de 
Courmaillon , le priuce de Veldens de la 
maison des comtes palatins , le prince Picco- 
lomini, furent blessés. Trois jours après [16 
juillet] , les Bavarois se logèrent sur lefossé 
d'un rondel très-bien fortifié, situé en face 
d'eux; mais ils perdirent le comte Fontaine 



(1) Description historique et glorieuse rie la ville 
île Bude, Cologne 15S7, p. 33. 

(2) Dcseript. p. 52. 



avec trente-cinq volontaires ; le comte d'As- 
premont fut grièvement blessé. Le feu des 
assiégeants était dirigé par Antoine Gonzales, 
envoyé des Pays-Bas, et par le franciscain 
Pierre Gabriel, très-habile artificier. Un bou- 
let rouge fit sauter la poudrière de la \ille. 
La terre fut ébranlée, le Bauube sortit de 
son lit et les soldats postés sur ses rives du- 
rent fuir devant les flots soulevés. Une brèche 
de soixante pas s'ouvrit aux murailles. Main- 
tenant le duc de Lorraine envoya le comte 
Kœnigsegg sommer le gouverneur de capi- 
tuler (1). Comme préliminairesà leur réponse 
les assiégés accrochèrent à un arbre, contre 
la porte de Stambul, les tètes du capitaine 
saxon Lebel et de cent autres guerriers tués 
avec luidans une sortie. On livra doncunnou- 
vel assaut sous la conduite du prince de Neu- 
burg et de Souches. On vit à la fois six mille 
hommes s'avancer sur la porte de Vienne, 
quatre mille Bavarois du côté du château, 
deux mille Hongrois sur la partie basse tou- 
chant au fleuve. L'exp'osion de quatre mines 
auxquelles les assiégés mirent le feu lit recu- 
ler les assaillants; il fallut que le markgraf 
de Baden et le prince Eugène de Savoie ar- 
rêtassent la fuite de leurs gens. Lin Heiduque 
de Raab avait planté la première bannière; 
deux mille six cents Impériaux, quatre cents 
Brandebourgeois, huit cents Ba\arois avaient 
péri ; plus de deux cents officiers étaient 
morts ou blessés; parmi ces derniers le duc 
de Croy , La\ergna , Dieppenthal, Thungen, 
Truchsesz , Archinto, et les volontaires duc 
d'Escalona, marquis Valero, Zuniga, Pla- 
nero, comte d'Urselles. Le duc de Kurland 
mourut de ses blessures. Maintenant le 
pascha répondit : a Qu'il était impossible de 
rendre la place ; que ce dernier assaut , 
comme les précédents, devait avoir été re- 
poussé par l'intervention miraculeuse du 
prophète. » Le duc de Lorraine et l'électeur 
de Bavière adressèrent encore deux somma- 
tions à Abdi-P;:scha , qui déclara qu'Ofen 
était la clef de l'empire ottoman, mais que, 
si l'on voulait une paix générale, la Porte était 
disposée à d'autres concessions. Abdi savait 
qu'à Constantinople se fesaient des prédica- 



(1) La lettre du duc est dans Eoethius, I. ni, 
p. 7(j. 



LIVRE LVIII. 



213 



tions et des prières publiques pour la conser- 
vation d'Ofen (1). Plus de dix mille Musul- 
mans s'étaient réunis sur la place des flèches 
avec le sultan , pour demander au ciel de 
détourner le siège d'Ofen , la guerre et la 
peste (2). Abdi était informé en outre que le 
grand vesir s'approchait, et que déjà il était 
à Ercsi [1 er août] (3), à quatre milles d'Ofen. 
Sur les bords du Danube, à un mille d'Ercsi, 
est situé le village d'Hamsabeg, d'où s'élève 
le long du fleuve une hauteur en forme de 
terrasse, s'étendant jusqu'à une demi-lieue 
d'Ofen et terminée par le village de Promon- 
torium. Cette élévation est appelée par les 
historiens turcs la colline de Lokum-Depe- 
si (i). De ce point le grand vesir, escorté par 
de la cavalerie légère, contempla les ouvrages 
des assiégeants, et résolut en conseil de 
guerre de jeter des renforts dans Ofen. Les 
troupes impériales opposées à la marche de 
l'armée turque occupèrent les hauteurs en- 
vironnant Ofen. L'aile gauche s'appuyant au 
Blorksberg et au Danube , le centre au mont 
de l'Aigle , la droite au mont des Bourgeois ; 
le flanc était protégé par un marais. Le 
village de Bia forme un triangle avec Pro- 
montoriumet Hamsabeg; l'armée turque se 
plaça entre Promontorium et Bia ; elle essaya 
de prendre les Impériaux en flanc par la mon- 
tagne de Bnda-OErs [ 14 août ]. Le combat 
fut acharné; d'abord les Impériaux furent 
obligés de céder; puis ils repoussèrent les 
Turcs qui perdirent trois mille hommes, la 
plupart janitjchares d'élite. Le grand vesir 
avait fait payer à chacun d'eux trois ducats à 
compte sur les vingt promis à tout guerrier 
qui pénétrerait dans la ville. Trente dra- 
peaux, onze canons, dix voitures de munitions 
restèrent entre les mains des vainqueurs, 
dont la perle fut insignifiante. Le 20, le grand 
vesir fit une nouvelle tentative de fortifier la 
garnison, et s'y prit avec plus de prudence. 
Avec deux mille sipahis et le même nombre 



(1) Cod. 884, p. 620. Les prières et les pré- 
dications, ibid. p. 633. 

(2) Retaz. cli Coslanlinopoli, ang. 16S6 

(3) Dans Rascbid cl Defterdar, il n4 dit par er- 
reur que le grand vezir n'arriva que le 2 scbcwwal 
[22 août] à llamsabeg. 

(4) Raschid, !. i, fol. 123. Description bist. , 
p. 10(i. 



de janitschares à cheval, il marcha de nuit 
par Bia et le petit Turbal , et parut au point 
du jour dans la vallée de Saint-Paul. Il réussit 
à jeter cinq cents hommes dans la place. Abdi 
ordonna une décharge générale de l'artil- 
lerie en signe de réjouissance ; mais des let- 
tres interceptées , adressées par lui au grand 
vesir, donnèrent une idée réelle de la triste 
situation de la place. Les Turcs essayèrent 
une troisième fois de pénétrer dans la place , 
en marchant du vieux Ofen, le long du Da- 
nube, sur le bain impérial. Le baron d'Asti 
les repoussa ; le baron de Mercy les enveloppa 
avec trois régiments de dragons , et pourtant 
ils ne voulurent point se rendre. Un Turcqui 
perdait des flots de sang par deux blessures 
s'élança néanmoins à travers les Impériaux 
sur le comte de Mercy, lui fendit la tôte et 
abattit encore plusieurs officiers. Le duc de 
Lorraine lui-même courut de grands dan- 
gers ; son écuyer fut tué à ses côtés ; il fallut 
hacher tous les Turcs. Comme Caraffa était 
arrivé de la haute Hongrie , Scherfenberg de 
la Transylvanie, le duc résolut de prendre 
Ofen d'assaut sous les yeux du grand vesir. 
Auparavant il fit encore une fois sommer 
le pascha. Mais il ne pouvait être question 
de capitulation , après le fetwa que le sul- 
tan avait obtenu du mufti pour l'adresser 
au grand vesir, et que celui-ci avait fait 
connaître à la garnison : « La défense d'Ofen, 
clef de l'empire ottoman , était un devoir 
religieui auquel il fallait sacrifier la vie. » 
En conséquence de cette décision , et d'après 
les ordres du sultan , tous les guerriers ren- 
fermés dans la place devaient périr glorieu- 
sement les armes à la main, sinon passer 
sous le glaive de l'exécuteur (1). Le 2 sep- 
tembre , à six heures du matin , six coups de 
canon donnèrent le signal de l'attaque. Les 
chrétienss'élançaient pleins de confiancedans 
le triomphe ; les Turcs se défendaient avec 
toute la rage du désespoir. Le baron d'Asti 
périt un des premiers , avec lui tombèrent 
la plupart des volontaires. Le premier qui 
mit le pied sur le rempart fut le colonel 
hongrois Petnehazy, jadis partisan de Tœ- 
kœli. Les Turcs l'accablèrent et allaient 



(1) Cod. 884, Hist. prof. p. 578. Costantino- 
poli di 26 luglio e 1 aç-oslol636. 



214 



HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN. 



l'étouffer, quand les siens s'élancèrent assez 
à temps pour lui sauver la vie. Abdi et ses 
plus vaillants guerriers luttèrent encore con- 
tre la porte de Vienne et tombèrent sur la 
brèche. Toute la nuit la ville fut livrée au 
pillage ; le lendemain matin , on vit quatre 
mille cadavres encombrant les rues toutes 
fumantes à travers les décombres , les enne- 
mis mourants et les vainqueurs avides de 
riches dépouilles. Le Bolonais Marsigli pour- 
suivit un plus noble butin ; jadis attaché à la 
suite du bayle vénitien Donado, à Constan- 
tinople, où il s'était lié avec des savants 
turcs , puis réduit en esclavage et employé 
comme cafetier dans la tranchée de Vienne, 
il accourut maintenant afin de satisfaire sa 
passion pour l'étude et les livres. D'abord il 
se rendit à l'église métropolitaine, où des 
soldats venaient de couper la tête à l'imam. 
Là, il trouva deux réduits remplis de ma- 
nuscrits; il obtint autant de succès dans une 
autre mosq iée, et découvrit aussi dans les 
caveaux du palais impérial les manuscrits de 
la bibliothèque de Mathias Corvinus ; il en 
rendit compte au commissaire-général Ha- 
batta (1). Le duc de Lorraine envoya par le 
comte Archinto la bannière verte d'Ofen à 
l'empereur, qui la fit remettre à son fils 
aîné, l'archiduc Joseph (2). Ainsi Ofen, après 
avoir été possédé cent quarante -cinq ans 
par les Musulmans, sous quatre-vingts gou- 
verneurs , retomba enfin entre les mains des 
chrétiens qui avaient mis vainement six fois 
le siège devant ses murailles. Cette ville 
n'était par le rang que la dixième de l'em- 
pire; on la citait après Constantinople, An- 
drinople , Brusa , la Mecque , Medine , Jéru- 
salem, le Kaire, Damas, Bagdad; mais c'était 
pourtant la capitale de la Hongrie, le boule- 
vard de l'Islam en Europe, la forteresse et 
la clef de l'empire ottoman. 

Après la conquête d'Ofen , Simonterna et 
Siklos se rendirent au markgraf Louis de 
Baden ; on mit le feu à Kapos'n ar et à Tarda ; 



(1) Memorie délia vita del c. Marsigli, Bologna, 
1770, p. 53 et 54. Les manuscrits turcs d'Ofen sont 
aujourd'hui réunis dans la bibliothèque de l'Institut 
de Bologne; niais on n'en a point tiré le parti que 
désirait le fondateur. 

(2) Beregani , I. u , p. 2 3 0. 



Funfkirchen ouvrit ses portes à la première 
sommation ; Szegedin capitula au bout de 
vingt-quatre jours de siège (1). Le grand 
vesir prit ses quartiers d'hiver à Belgrad, le 
kalgha et ses Tatares s'établirentà Temesvar. 
Des propositions de paix adressées de Peter- 
wardein par le grand vesir au président du 
conseil aulique, le markgraf de Baden, étant 
restées sans résultat , parce que la Porte per- 
sistait toujours à soutenir Tœkœli , les pré- 
paratifs furent poussés avec ardeur, afin de 
poursuivre la guerre vigoureusement. Une 
contribution fut ordonnée dans tout l'empire; 
Constantinople dut fournir 1500 bourses, 
Brusa 200, l'Egypte 350, Bagdad et Baszra 
150 ; la taxe des autres villes et provinces fut 
proportionnelle ; les revenus mêmes des do- 
maines de la couronne affectés au sultan , 
et qui s'élevaient au-dessus de 100 bourses, 
subirent une retenue de moitié (2). A Belgrad 
le grand vesir établit pour les sipahis et les 
janitschares une forme de revues qui leur 
parut excessivement odieuse. Beaucoup de 
gens qui ne paraissaient jamais en campagne 
se fesaient payer ou avaient entre les mains 
un , deux ou trois bordereaux de solde ; pour 
mettre fin aux fraudes facilitées par la tenue 
des contrôles, le grand vesir ordonna qu'au 
dos du bordereau fût inscrit le signalement 
de chaque homme, ce qui ne s'était jamais 
vu qu'à l'égard des esclaves ; des janistchares 
et des sipahis s'irritèrent de cette assimi- 
lation humiliante. Pour aider au paiement 
de la solde des troupes , le trésor privé du 
sultan avança 500 bourses. Quand à Constan- 
tinople le kaimakam Bedscheb eut réuni les 
autorités pour la répartition de la contribu- 
tion de guerre, le kadiasker de Bumili, Ha- 
mid-Efendi, s'éleva hautement contre de 
telles innovations blessantes pour les mos- 
lims. « Pascha, excellence, dit-il, que signi- 
fie tout ceci? Avez-vous préalablement déli- 
béré avec nous sur vos dépenses ? — Efendi , 
répondit le kaimakam , ne dépassez pas vos 
limites. — Quelles limites? reprit le molla 
irrité, toi qui étant laquais as porté le sac de 



(1) Feigius Adlerschwung , Boetliius, Kricg- 
shelm, Beregani, Bizozeri, Raschid, 1. ! , fol. 124 
el 125. 

( 2l Raschid, I. i. fol. 125. 



LIVRE LVIII. 



215 



pantouffles et l'éponge à nettoyer les bottes, 
maintenant que tu es escorté de pages vêtus 
de martre zibeline, tu ne contribues en rien 
aux dépenses de la Sublime Porte, et tu nous 
forces , nous si dévoués au gouvernement , 
à vendre ce que nous avons épargné pendant 
soixante-dix à quatre-vingts ans, en épuisant 
le sang de notre cœur, seulement pour nous 
extorquer de l'argent ! b Les autres ulémas 
se turent , mais ces paroles laissèrent de 
profonds ressentiments, et le kadiasker fut 
exilé à Rhodes (1). Plus tard on confisqua 
300 bourses sur sa fortune dont l'inventaire 
■s'élevait à 580. L'ancien juge de Salonik, le 
fils de Minkarisade , subit aussi la peine du 
bannissement ; à l'exemple de son prédéces- 
seur, il s'était fait adjuger 7 bourses de gra- 
tification sur la fourniture de draps tirée des 
fabriques de Salonik pour les janitschares. 
Le grand vesir irrité le manda auprès de lui, 
et au moment où il quittait l'audience le 
tschausch-baschi l'invita à se rendre dans 
sa chambre. Refus du molla , recours du 
tschausch-baschi à la force. Le molla résiste 
et arrache le turban à l'officier , en le frap- 
pant du poing. Le grand vesir , qui de la fe- 
nêtre contemplait cette scène scandaleuse 
dans la cour, s'écria : a Qu'est-ce que cette 
insolence? — Il y a nécessité d'agir ainsi, 
répondit le molla , quand des gens comme 
nous doivent venir trouver un palefrenier tel 
que toi. » Rapport amplifié de cette affaire 
fut adressé au sultan , et le molla fut banni 
à Chios. Tout récemment aussi le mufti Ali- 
Efendi , qui était en opposition coustante avec 
les ministres, avait été déposé, et sa place 
conférée au kadiasker de Rumili, Mohammed- 
Efendi d'Angora. Feisullah , fils d'Ebusaid , 
devint grand juge de Rumili. Le kaimakam 
Redscheb, qui détestait le defterdar Ali, 
avait arraché à force de calomnies un chatti- 
schérif qui le déposait, donnait sa place au 
commandant de Négrepont , Seid-Mustafa- 
Pascha. Le grand vesir, qui était satisfait du 
defterdar, fut bien désagréablement surpris 
.de cette décision. Pour consoler le defterdar 
déposé , il le proposa pour la promotion de 
•pascha à trois queues. Redscheb , furieux à 
la pensée que son ennemi dont il poursuivait 



(1) Raschid , 1. i , fol. 125. 



la ruine dût au contraire grandir en dignité, 
mais ne pouvant s'opposer à la décision su- 
prême, confia au vesir nouvellemeut nommé 
la garde des Dardanelles. Mais le grand vesir 
voyant bien que cet éloignement annonçait 
une intention de saisir la première occasion 
de perdre entièrement Ali-Pascha, le retint 
auprès de lui avec ses six cents lewends , 
comme s'il lui était indispensable dans le 
camp. 

La campagne suivante s'ouvrit sur la Drau, 
et au-delà même de cette rivière, par le 
siège de Valpo. Suleiman-Pascha était près 
d'Essek avec quarante-neuf mille hommes , 
quatorze mille chameaux , soixante-dix ca- 
nons, quatre cents voitures de munitions ; par 
l'adjonction des Tatares l'armée pouvait être 
portée à soixante mille hommes (1). Les Im- 
périaux en s'avançant sur Essek détruisirent 
la chaussée que les Turcs avaient élevée 
pour remplacer le pont d'Essek, long de 
sept mille pas, qui avait été incendié. La 
garnison d'Essek, sommée de capituler , ar- 
bora des drapeaux noirs et rouges pour an- 
noncer qu'elle était résolue à défendre la 
place jusqu'à la mort (2). Dans un marais que 
les Impériaux devaient traverser les Turcs 
obtinrent quelques avantages, enlevèrent du 
butin et des prisonniers; le comte François 
Palfl'y fut tué dans l'action [ 20 juillet 1687 ] . 
Quelques jours après, Ismail-Pasoha , que 
Mercy avait battu jadis près d'Arad , et que 
Dunewald avait fait prisonnier à Pusukilise , 
fut rendu à la liberté moyennant la rançon 
fixée de 34 bourses d'or, une pelisse de zi- 
beline et un collier de perles. Le grand vesir 
avait désigné le beglerbeg d'Anatoli, Hasan- 
Pascha , pour la défense d'Essek ; sur le refus 
de ce dignitaire , le gouvernement d'Anatoli 
fut aussitôt transporté à Mariologhli-Gurd- 
schi-Mohammed-Pascha , qui fut chargé de 
protéger Essek avec le beglerbeg d'Adana et 
le sandschakbeg de Syrmium (3 ). Jegen-Os- 
man-Pascha, baluk-baschi du serasker suppli- 
cié, Scheitan -Ibrahim -Pascha, qui, après 
quelques mouvements d'insurrection, avait 
été investi du sandschakde Karahiszar, où il 



(1) Boethius, 1. m, p. 99. 

(2) Ibidem, p. 104. 

(S) Raschid, 1. i, fol. 125. 



216 



HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN. 



enrôla quelques milliers de Turkmans Tori- 
dis, arriva au camp avec ses gens. Dans un 
conseil de guerre tenu par le grand vesir, l'on 
pensa que tout mouvement en avant était 
dangereux; mais le grand vesir se laissa en- 
traînera une décision contraire par ses flat- 
teurs, qui lui insinuèrent que ce conseil ve- 
nait de l'envie. Les deux arméesse trouvèrent 
en présence dans les environs de Mohacs , 
près de ce champ où, ICI ans auparavant, 
s'étaient abîmés le roi et l'indépendance de 
la Hongrie. Ce lugubre souvenir devait se 
perdre dans l'éclat d'un glorieux triomphe 
obtenu sur le même lieu par les descendants 
des vaincus. A peine la victoire coûta mille 
hommes à l'armée impériale ; les Ottomans 
en perdirent vingt fois autant dans leur dé- 
route [12 août]. Le prince de Commercy fut 
grièvement blessé , un colonel hongrois fut 
enseveli dans le mosquée de Mohacs; l'élec- 
teur de Bavière eut dans sa part de butin la 
magniGque tente du grand vesir aux qua- 
torze pavillons, dont chacun était orné d'un 
globe d'or; au duc de Lorraine échurent les 
chancelleries turques. A Constantinople, des 
victimes venaient d'être immolées, des ac- 
tions de grâces avaient été rendues au Ciel 
pour l'avantage obtenu tout récemment à 
Essek. La nouvelle du désastre de Mohacs 
frappa tous les esprits de consternation : le 
sultan resta trois jours sans manger ; la Chas- 
leki tomba malade de chagrin (t). La déso- 
lation fut encore augmentée par les incen- 
dies et la famine ; le 25 août , les flammes 
dévorèrent mille maisons et trois cent vingt- 
cinq boutiques de marchands (21 ; une séche- 
resse qui durait depuis sept mois fit monter 
le prix des vivres a un taux exorbitant : la 
plus petite mesure de grains coûtait 2 écus. 
La journée de Mohacs jeta une terreur pa- 
nique parmi les Turcs en Slavonie et en 
Croatie; ils évacuèrent Essek, livrèrent 
Valpo et abandonnèrent quatorze autres 
châteaux et palanques en Slavonie (3). Dans 
la Basse-Hongrie, Palota se rendit au comte 
Eszterhazy , le château de Czokaku au colo- 



(1) Rel. di Costanlinopoli, cod. 885. 16S7, bi- 
bliolhùque de la cour impériale. 

(2) Ibidem. 

(3) Adlerscbwung, p 291. 



nel Arriezaga. Le général Dunewald occupa 
le couvent de Posega , Czernik et d'autres 
châteaux croates ; Castanoviz et Dubiza fu- 
rent surprises et réduites en cendres. Le feu 
s'ouvrit contre Buschin le jour même de la 
victoire de Mohacs ; deux jours après la place 
était enlevée (1). En même temps la Tran- 
sylvanie commençait à se soustraire à la do- 
mination ottomane ; Apafy se mettait en 
relation avec l'empereur, dont les troupes 
occupaient Clausenburg. Constantin Cante- 
mir, prince de Moldavie , était devenu sus- 
pect depuis la campagne précédente, alors 
que le roi de Pologne avait fait irruption en 
Moldavie pendant le siège d'Ofen. Le seras- 
ker Biiklu-Mustafa-Pascha, ayant franchi le 
Danube avec vingt mille cavaliers et huit 
mille janitschares, se réunit avec le nured- 
din qui était à la tête de trente mille Tatares, 
pour repousser le roi de Pologne, déjà par- 
venu jusqu'à Jassy ("2) [ au commencement 
de septembre 1C87]. Pour dissiper tout soup- 
çon d'intelligence avec les Polonais, le prince 
de Moldavie s'était transporté dans le camp 
du serasker trois jours avant l'arrivée de So- 
bieski à Jassy. Souffrant du manque de vi- 
vres, le roi avait passé le Pruth près de 
Czecora pour s'emparer des magasins de 
grains des Tatares à Budschak ; les Tatares, 
mettant le feu aux herbes sèches des steppes, 
transformèrent ces immenses plaines ondu- 
lées en une mer de flammes , et harcelèrent 
l'armée polonaise sans pourtant lui offrir 
l'occasion de combattre. La famine ravagea 
les rangs des Polonais, qui, à chaque campe- 
ment, laissaient des centaines de morts. 
Sobieski repassa le Pruth près de Valestrimba 
(vallée maudite), où l'hetman des Cosaques, 
Kunicky, avait été presque anéanti parles Ta- 
tares, où le roi lui-même avait été deux fois 
vaincu. Les Tatares, portant partout le fer 
et la flamme, se retirèrent après avoir empoi- 
sonné les fontaines , tandis que le roi était 
campé dans la contrée montagneuse située 
près du Sirelh ;mais quand il lit de nouveau 
un mouvement en avant et occupa Nemes 
ainsi que Suczawa, les hordes revinrent sur 



fl) Ibidem, p. 279 et 387. Boetbius, 1. iv. p. 
208 et 210, et dans Bizozeri, p. 151. 
(2) CantemirMob. IV, S 148. 



LIVRE LVIII. 



217 



leurs pas : le grand-trésorier de la couronne 
les délit quand elles voulurent lui barrer le 
passage [4 octobre]. Au bout de quinze jours 
le roi ordonna la retraite. La campagne suivan- 
te des Polonais n'offrit pas encore de résul- 
tats décisifs , quoique les Russes, unis aux 
Polonais , se présentassent aussi maintenant 
comme ennemis de la Porte. Le nureddin en 
menaçant Kiow contraignit le prince Basile 
Galizin à couvrircette ville; Jacques Sobieski, 
fils aîné du roi, fut réduiipar les Turcs et les 
Tatares à lever le siège de Caminiec qu'il 
avait entrepris [ 2 septembre 1687 ]. 

Déjà il a été question de la guerre éclatée 
entre la Porte et Venise, de la première 
campagne par terre en Dalmatie , par mer 
contre Santa-Maura et Prevesa; nous allons 
maintenant exposer sans interruption les 
événements des trois expéditions suivantes, 
tracer le tableau des conquêtes vénitiennes 
en Morée, où Morosini sut faire une abon- 
dante moisson de lauriers qui lui valurent le 
8urnom de Péloponésien. 

La presqu'île du Péloponèse, comprenant 
trois cent cinquante milles géographiques de 
circonférence, partagée jadis en huit ou 
neuf états libresfl), fut divisée par les Turcs 
en deux sandschaks, de Tripolizza au nord , 
de Misistra au sud, qui réunis ne formaient 
qu'un seul gouvernement conféré à un seul 
sandschakbeg; vingt-trois kadis y rendaient 
la justice, chacun dans son distriet(2). Pour 
les faits qui vont nous occuper il n'est be- 
soin que de connaître la surface générale de 
la péninsule, les ports et les points les plus 
voisins des côtes : déjà nous nous sommes 
arrêtés à la description de Corinthe et de Pa- 
tras, lorsque ces places furent prises par 
•Murad II ; de Coron et de Modon, quand les 
Ottomans les soumirent sous Bajesid II; de 
:Napoli di Romania ( Nauplin ) et de Napoli 
•di Malvasia ( Epidaurus Limera ) , à l'occasion 
;dela conquête qu'en lit Suleiman. Nous n'a- 
vons pas oublié non plus les circonstances 
relatives à Navarin , quand les Vénitiens s'en 
^emparèrent pour la première fois. Au-dessus 



(1) Corinthe , Sicyone , Phlius, Achaie, Arcadie. 
Elide, Messénie, Laconie, Argos. 

(2) Hadschi-Chalfa; non pas 28, comme il y a 
par erreur d'impression , dans la traduction de I\u- 
mili et Bosnie, p. 112. 



de Navarin, sur la côte septentrionale du 
cap , est situé le port d'Arcadia , probable- 
ment sur l'ancien emplacement de Kyparis- 
sia. Les huit ports de la Murée frappent tout 
d'abord les regar !s du conquérant comme 
les premiers points de débarquement ; puis 
ce qui attire l'attention, c'est le canton de 
Maina sur la côte orientale du golfe de Mes- 
sénie, aujourd'hui de Coron, parce que là 
surtout les Vénitiens se sont établis forte- 
ment en s'unissant aux valeureux fils des 
S| artiates: Dans la seconde année de la 
guerre, Morosini voulut opérer d'abord un 
débarquement dans ces parages : mais comme 
il était encore à Sapienza, il recul; un mes- 
sage des Mainotes qui le détourna de ce 
plan : car Ismaïl-Pascha , tombant avec dix 
mille soldats sur les alliés clandestins des 
Vénitiens, avait brûlé leurs villages, em- 
mené leurs femmes et leurs enfants en ota- 
ges (I). 11 se tourna donc contre Coron [7 
août 1G83 ] , battit les troupes turques ac- 
courues sous les ordres de Chalil, pascha de 
Lepante, etdeMustafa-Pascha, et enleva un 
grand étendard avec deux queues de che- 
val (2). Après un mois de siège la place suc- 
comba, la grande mosquée fut consacrée à 
la sainte Vierge, mère des grâces (H). Pen- 
dant le siège de Coron , les Mainotes avaient 
adressé des députés à Morosini pour lui 
demander des secours , offrant de livrer 
leurs primats et leurs - archimandrites en 
otages (V); ils suppliaient les Vénitiens de 
conquérir les quatre forteresses de Zernata, 
Calamata , Chielafa et Passava , que le grand 
vesir Ahmed Kœprili avait élevées pour ap- 
pesantir le joug sur leurs têtes. Morosini 
débarqua dans le port de Citres : de là il n'y 
avait que cinq milles pour arriver à Zernata, 
bâtie sur un rocher de forme ronde , sans 
fossés et défendue par des- tours (5). Aussi- 
tôt après l'arrivée d'un corps de Sixons la 
ville se rendit. Le kapudan-pascha avait pris 
les équipages de dix-sept galères» dans le 

(1) Locatelli, p. 146. 

(2) Locatelli, p. 148, et mémoires de la Morée 
de Coronelli. p. 71. 

f3j Locatelli, p. 1S2. 
(It) Le même, p. 14G. 

(5) Garzoni. p. m, et la description dans Loca- 
telli. 



218 



HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN. 



port de Napoli di Romania pour s'opposer 
aux Vénitiens : le général comte Degenfeld 
mena contre lui les troupes chrétiennes. A 
l'aile droite étaient les Brunswickois , à la 
gauche les Saxons ; l'avant-garde était sou- 
tenue par quinze cents Mainotes[l). Le ka- 
pudan-pascha fut battu ; Zernata et Calamata 
furent rasées ; Chielafa et Passava , qui se 
rendirent volontairement, virent démolir 
leurs murailles. Lorenzo Veniero resta com- 
me rettore de Maina; Morosini remit à la 
voile. Comme il naviguait à la hauteur de 
Corfu , il gouverna brusquement vers le port 
de Gomenizza, sur le continent situé en fa- 
ce : le château fut abandonné parles Turcs, 
on fit sauter les sept tours , et le peu d'ar- 
tillerie qui s'y trouva fut transporté à Corfu. 
Au printemps suivant, le kapudan-pascha 
assiégea Chielafa ; mais Lorenzo Veniero , 
successeur d'Alessandro Molini en qualité de 
capitaine extraordinaire de la flotte, jeta des 
renforts par mer dans la place, et, à l'ap- 
parition du capitaine - général , les Turcs 
levèrent le siège. Après que la sécurité de 
Maina eut été ainsi garantie , Morosini atten- 
dit dans le port de Glimino di Santa-Maura 
l'arrivée du comte de Koenigsmark. Dans 
un conseil de guerre quatre entreprises fu- 
rent proposées, sur Candie, Chios, Négre- 
Pont ou la Morée ; lorsque fut adopté le 
dernier parti, l'on délibéra encore pour sa- 
voir s'il fallait se porter d'abord sur Lepante 
ou Malvasia, Modon ou Navarin : Morosini 
se prononça pour Navarin. 

Devant la vaste rade de Navarin s'élève du 
sein des flots la petite île de Sphakteria, dont 
les deux extrémités se retirent pour livrer 
passage à la navigation; l'entrée du nord 
n'est praticable que pour les chaloupes; les 
vaisseaux de guerre peuvent se diriger par 
celle du midi , mais ils se trouvent alors sous 
les canons de la forteresse. Du côté du nord 
est Zonchio ou l'ancien Navarin , qui se ren- 
dit de suite au comte de Koenigsmark ; le 
nouveau Navarin était défendu par Mustafa- 
Paschaet Dschaafer-Pascha ; pendant la nuit 
onze galores se glissèrent dans le port, et 
Koenigsmark commença le siège [ 2 juin 
1G8" ]. Bientôt il sortit de ses lignes afin de 



(1) Garioni, p. 112. 



combattre le serasker Ismaïl-Pascha , qui ac- 
courait avec huit ou dix mille hommes pour 
délivrer la place. A l'avant-garde , comman- 
dée par Courbon , étaient les Dalmates et les 
volontaires de toutes les nations, le régi- 
ment maltais , celui de Barnabo Visconti de 
Milan ; l'arrière-garde , composée de quatre 
mille Saxous et du régiment de Brunswick , 
était sous les ordres du prince Maximilien. 
Le serasker se retira et Navarin capitula ; le 
feu éclata dans la place par accident, ou peut- 
être allumé par Dschaafer-Pascha qui sauta 
avec la poudrière (l) [15 juin ]. Après la 
chute de Navarin , Kœnigsmark se porta 
par terre sur Modon , éloigné de dix milles 
de Navarin. Le commandant ne voulut pas 
recevoir la sommation que lui adressa Moro- 
sini ; malgré les deux forteresses qui la pro- 
tégeaient à ses deux extrémités , la place se 
rendit au bout de quinze jours : les remparts 
étaient garnis de cent pièces d'artillerie , les 
rues couvertes de cadavres. C'était pour la 
quatrième fois que Modon se trouvait au 
pouvoir des Vénitiens : au commencement 
du douzième siècle, le doge Michel s'en était 
emparé au retour de la Terre-Sainte ; dans 
la croisade contre Constantinople , en 1204 , 
elle fut enlevée aux Grecs, puis conquise par 
des pirates génois auxquels les Vénitiens 
surent l'arracher encore ; Bajesid II en chassa 
les soldats de la république, et maintenant 
les Ottomans durent la laisser ressaisir par 
le lion de Saint-Marc. Alors la conquête de 
Nauplia, l'ancien port d'Argos , fut résolue ; 
le comte de Kœnigsmark débarqua neuf 
mille fantassins et neuf cents cavaliers , oc- 
cupa le mont Palamède qui domine la ville 
touchant par trois côtés à la mer. Le com- 
mandant Mustafa avait auprès de lui quatre 
de ses frères, tous résolus à une défense dé- 
sespérée [août 1686 ]. Le serasker campé à 
Argos , n'ayant plus que quatre mille cava- 
liers et trois mille fantassins , jeta trois cents 
janitschares dans la place ; attaqué dans son 
mouvement , il fut battu et se vit réduit 
évacuer Argos , que les Vénitiens occupèren 
aussitôt. Dans une furieuse sortie des assié 
gés, périrent Barbone Bragadino, Barnabo 
Visconti et Charles comte de Kœnigsmark, 



(l) lbid. p. 149. 



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LIVRE LVII1. 



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neveu du général en chef [ 29 août ]. Le se- 
rasker , fortifié par de nouvelles troupes ti- 
rées de Valona et de Chios, attaqua encore 
une fois les assiégeants et les surprit; Moro- 
sini , voyant le danger des chrétiens , des- 
cendit à terre à la tète des équipages de ses 
galères pour animer le combat. Le lende- 
main, la place capitula; la garnison eut la 
faculté de se retirer librement en laissant 
toute l'artillerie ; tous les Maures et tous les 
Juifs durent être embarqués pour Téné- 
dos (1). En récompense de ce brillant succès 
Kcenigsmark reçut un vase d'or d'une valeur 
de 6,000 ducats , Morosini fut honoré de la 
dignité de chevalier , transmissible à l'aîné 

i de ses descendants (2). La chute de Modon 

; entraîna celle d'Arcadia , comme la prise de 

. Napoli détermina la reddition de Thermis. 
Dans ce moment le pascha de l'Herzegovina 
chassait les Vénitiens de la tour de Norin , 
sur la Narenta ; mais les Turcs échouèrent 

Idans une entreprise sur le canton de Po- 

I glizza, et la tentative du pascha d'Antivari 
contre Budua fut repoussée (3) . Le général 

! Coruaro prit Sign au printemps suivant [avril 
168"]. Les paschas de Bosnie et d'Hersek 
attaquèrent vivement cette place avec huit 
mille cavaliers et cinq mille fantassins; mais 
Boiani et Borri la défendirent vaillamment, 
et, après un siège de dix-huit jours, Cornaro 
avec le chef morlaque Janko la délivrè- 
rent (i). 

A la fin de juillet , Morosini prit la mer 
avec la flotte , et jeta l'ancre devant Patras , 

' capitale de l'Achaïe , siège archiépiscopal , 
ayant pour suffragants les évêques de Cer- 
vizza, Gastuni , Modon et Coron (5). Il était 
manifeste à tous les yeux que le siège ne 

: pouvait être couronné de succès tant que le 
serasker Ahmed-Pascha , nommé à la place 

i d'Ismaïl , n'aurait pas été défait , et que l'on 
n'aurait pas forcé le détroit de Lépante. Kœ- 

■ nigsmark accomplit ces deux exploits. Les 
Turcs abandonnèrent Patras ainsi que le 
château du détroit, du côté de la Morée ; ce- 



(1) Locatelli, p. 269. 

(2) Garzoni, p. 163. 

(3) Le même, p. 167 
(II) Bizozeri, p. 259. 
(5) Garzon! p. 197. 



lui qui s'élevait sur le rivage de Bumili 
fut investi , puis les Turcs en firent sauter 
les ouvrages et abandonnèrent aussi Lépante 
et Corinthe , la clef du Péloponèse. En même 
temps capitulaient Castel-Tornese, forte- 
resse élevée sur le sommet d'une montagne, 
entre Chiarenza et Chlumidsch devant Gas- 
tuni , et Misistra , l'ancienne Sparte, capitale 
de la Laconie, sur les rives de l'Eurotas. Les 
Vénitiens ayant bombardé inutilement Mal- 
vasia se portèrent sur Athènes ; le serasker, 
ayant fait de Thèbes une tentative pour en- 
traver les dispositions des chrétiens, fut re- 
poussé. Le comte de Kcenigsmark et Daniel 
Delvino dirigeaient le siège et l'artillerie. 
Une bombe éclata dans le magasin à poudre 
du Panthéon , et fit sauter la plus belle par- 
tie de cet édifice ; le lendemain la ville capi- 
tula [25 septembre]. Le sénat vénitien plaça 
le buste de Morosini dans la grande salle du